Lucien de Samosate, « Voyages extraordinaires »

Lucien de Samosate

Publiés sous le n° 90 dans la collection « Classiques en Poche » des Éditions Belles-Lettres, les Voyages extraordinaires regroupent 9 opuscules ou recueils, qui seront étudiés pour le concours de l’ENS de Lyon 2020. Il s’agit de :

  1. Avant-Propos, ou Dionysos ;
  2. De l’Ambre, ou Sur les Cygnes ;
  3. Histoires vraies, A et B ;
  4. La Traversée, ou le Tyran
  5. L’Icaroménippe
  6. Charon, ou les Observateurs ;
  7. Ménippe ;
  8. Les Dipsades ;
  9. Les Dialogues des Morts.

Pour une comparaison avec le Quart Livre de Rabelais.

Études et synthèses

Comment voyage-t-on chez Lucien ?

Les récits de Lucien, particulièrement ceux rassemblés dans les Voyages extraordinaires, comportent souvent des voyages, ou sont eux-mêmes des récits de voyage. Il est donc intéressant de voir comment est présenté le voyage chez notre auteur.

Le voyage « réaliste »

  • Dans L’Ambre, le narrateur est passager d’un navire qui remonte l’Éridan, c’est-à-dire ici du Pô. Il est passager d’un bateau dont il interroge les mariniers au sujet des légendes de l’ambre et des cygnes : ceux-ci le font brutalement redescendre à la réalité… Ici, bien peu de détails sur le voyage lui-même : on ne sait ni qui est le narrateur, ni pourquoi il voyage ; et rien n’est décrit, ni le bateau, ni les paysages traversés. Lucien joue peut-être sur l’ambiguïté entre le « vrai » Éridan, le Pô, et un Éridan mythique situé dans les zones hyperboréennes…
  • Les Histoires vraies A et B commencent comme un voyage réaliste : Lucien (?) embarque sur un navire de transport léger avec 50 hommes à bord (voir texte 1) ; mais dès le départ nous sommes avertis qu’il s’agira d’une pure fantaisie. Là encore, très peu de détails sur la navigation elle-même.
  • Sur les Dipsades fait allusion au voyage d’un ami du Narrateur en Libye : mais la part réelle du voyage est réduite à sa plus simple expression :

« Cet ami revenait, me dit-il, de Libye en Égypte, et faisait route en longeant la Grande Syrte (c’est le seul chemin). » (p. 329)

Lucien ne s’intéresse donc nullement au voyage réel, contemporain. Bien qu’il ait lui-même parcouru une bonne partie du bassin méditerranéen, il ne cherche nullement à nous faire part de son expérience.

Le voyage extraordinaire

En revanche, Lucien multiplie les voyages les plus extravagants, dans une fantaisie qui doit certes beaucoup à ses lectures, mais qu’il utilise pour le divertissement de ses lecteurs.

  • Par ses modes de transport :
    • Le navire de l’Histoire vraie n’a rien d’extraordinaire… si ce n’est sa capacité de résistance : il sort sans encombre d’une tempête de 79 jours, s’envole durant une semaine jusqu’à la lune, amerrit de nouveau avant de se faire avaler par une baleine, reste 30 jours prisonnier des glaces, navigue sur la canopée… avant d’être finalement détruit par une ultime tempête !
    • Dans l’Icaroménippe, le héros se fabrique une extraordinaire paire d’ailes, d’aigle à droite et de vautour à gauche, qui lui permettent de s’envoler jusqu’à la lune ; en outre, l’aile d’aigle lui donne une vue extrêmement perçante qui lui permet d’observer la terre.
    • Le protagoniste du dialogue Charon ou les observateurs est venu, on ne sait comment, pour une excursion d’une journée sur la terre ; mais pour tout voir en si peu de temps, il se construit un observatoire en entassant des montagnes : il se fonde sur deux vers d’Homère devenus proverbiaux, « entasser le Pélion sur l’Ossa« . (p. 249)
    • Enfin, dans Ménippe, celui-ci raconte par le menu sa descente aux Enfers, une Catabase inspirée d’Homère et peut-être de Virgile : descente en barque de l’Euphrate jusqu’à un lac, creusement d’une fosse sur la rive, descente dans le gouffre qui s’est ouvert…
  • Par ses destinations :
    • Des îles extraordinaires, l’intérieur d’une baleine, les contrées hyperboréennes couvertes de glace, et jusqu’à la lune pour l’Histoire vraie : comme Ulysse, sitôt passées les colonnes d’Hercule, qui lui tiennent lieu de cap Malée, on navigue dans des pays irréels, et dans le monde des dieux et des morts (la lune, l’île des Bienheureux…)
    • La lune fait son grand retour dans l’Icaroménippe, ce qui prouve une véritable fascination pour cet astre, dès cette époque.
    • Et surtout le monde des morts, les Enfers.

Fantaisie, symbolisme… et satire

  • On peut penser que Lucien laisse libre cours à sa fantaisie, en reprenant des légendes glanées dans la littérature ancienne ou exotique, avec des monstres extravagants, femmes-vignes, hippogypes etc. Un jeu à la fois fantastique et littéraire (cf. le salut à Coucouville-les-Nuéesou les nouvelles frasques d’Hélène dans l’Histoire vraie). C’est aussi un moyen de se moquer des dieux de l’Olympe auxquels il ne croit pas du tout, et de les présenter de manière comique.
  • Mais beaucoup de ces récits ont aussi une dimension symbolique :
    • la soif inextinguible des victimes des Dipsades, symbolisant la soif de succès littéraire de Lucien lui-même ;
    • plus sérieusement, l’autre monde est une manière, bien avant Thomas More, de dessiner en creux notre propre monde, dans une perspective utopique (ou dystopique) : cf. l’intérieur de la Baleine, la description de la société lunaire ou celle de l’Île des Bienheureux (Histoire vraie A), ou l’assemblée des dieux de l’Icaroménippe.
  • Mais le plus souvent, c’est la satire qui est l’élément essentiel :
    • satire des philosophes qui, par leur incapacité à donner des réponses fiables, justifient les voyages de Ménippe dans la lune ou aux enfers ;
    • satire des dieux, qui se comportent d’une manière trop humaine et peu reluisante ;
    • satire des puissants, des héros, des faux philosophes et des charlatans de tous ordres, notamment dans la description des Enfers.

Le personnage de Ménippe dans les « Voyages extraordinaires »

Ménippe de Gadara, par Diego Velázquez, 1638. Musée du Prado.

Le Ménippe historique

Ce personnage récurrent chez Lucien est un personnage bien réel, un philosophe cynique nommé Ménippe de Sinope ou Ménippe de Gadara, qui aurait vécu entre le IVème et le IIIème siècle avant J-C – il serait donc un contemporain de Théophraste… Esclave d’origine phénicienne, il aurait servi un maître du nom de Bâton (cela ne s’invente pas !) ; puis, après avoir acheté sa liberté, il se serait enrichi en pratiquant l’usure – comportement bien surprenant de la part d’un philosophe cynique. Mais faut-il en croire cette mauvaise langue de Diogène Laërce, notre seule source en l’occurrence ? Voici ce qu’il écrit sur Ménippe :

« Phénicien de naissance mais chien de Crète,
Prêteur à la journée – ainsi l’avait-on surnommé –
Sans doute connais-tu Ménippe.
À Thèbes, quand un jour fut forcée sa maison
Et qu’il perdit tout son bien, ignorant ce qu’est un cynique,
Il se pendit.»

On lui attribue la première Satire Ménippée reprise en latin par Varron ; par la suite, ce texte mi-sérieux, mi satirique, mêlant prose et vers, deviendra un véritable genre à la Renaissance. Toutes ses autres œuvres ont été perdues (Les Enfants d’Épicure, Les Fêtes du vingtième jour (contre Épicure), La Descente aux enfers, des Testaments, des Lettres aux Physiciens, Lettres aux Mathématiciens, Lettres aux Grammairiens..

On voit donc que mis à part l’esprit railleur, le véritable Ménippe n’a pas grand-chose à voir avec le personnage de Lucien, alter ego et porte-parole qui représente, en fait, le type parfait du philosophe cynique.

Ménippe dans l’œuvre de Lucien.

Le philosophe cynique fait son apparition dans l’Icaroménippe ; il en est le personnage principal. Mais on le retrouvera fort souvent par la suite :

  • Ménippe ou la Nékyomancie ; ici, contrairement au texte précédent, Ménippe ne vole pas vers le ciel, mais descend chez les morts.
  • Enfin, il est le personnage le plus récurrent des Dialogues des Morts :
    • « Charon et Ménippe », il passe le Styx sans payer et se moque de Charon ;
    •  « des morts à Pluton contre Ménippe », il affronte de riches morts qui pleurent et regrettent leurs richesses ;
    • « Ménippe et Cerbère », il se moque de Socrate, héroïque quand il est vu, mais peureux dès qu’on le perd de vue ;
    • « Ménippe et Hermès », il s’étonne que la beauté soit éphémère et disparaisse chez les morts.
    • « Ménippe et Éaque », Ménippe rencontre d’anciens morts, philosophes ou anciens rois ; il se moque de tous.
    • « Ménippe et Tantale » : il se moque du besoin que Tantale a de boire ;
    • « Ménippe et Chiron » : Chiron est mort pour fuir l’uniformité, ce qui est absurde..
    • « Ménippe et Tirésias » : Ménippe met en doute la métamorphose de Tirésias de femme en homme, et l’ensemble de son histoire.
    • « Ménippe, Amphilochos et Trophonios » : Ménippe s’en prend à nouveau à des devins.
    • « Charon, Hermès et plusieurs morts » : Ménippe est le seul mort qui ne tient pas à ses biens matériels. Il en profite pour se moquer des autres morts, qui tiennent à leur gloire, à leurs richesses, à leurs muscles…
    • « Nirée, Thersite et Ménippe : Ménippe ne reconnaît pas la beauté de Nirée : aux enfers, Thersite et Nirée sont égaux.

On trouve donc Ménippe dans 11 dialogues sur 30, c’est-à-dire plus du tiers. Son rôle est toujours le même : il rit de la mort, ne tient à aucun bien matériel, dégonfle toute vanité. Il est aussi celui qui rejette toutes les croyances irrationnelles, les fausses gloires (notamment Socrate), les légendes…