Lucien de Samosate et François Rabelais

Lucien de Samosate

François Rabelais

Les Voyages extraordinaires de Lucien et le Quart Livre de Rabelais

Étude sur Rabelais Étude sur Lucien
Textes comparés

Synthèses

Bibliographie

Synthèses

Rabelais, le Lucien français ?

Les éditions de Lucien au XVIème siècle

Lucien n’était pas inconnu du Moyen-Âge, et il passait pour un auteur plaisant, dont on ne critiquait pas l’athéisme, à part Suidas. Mais c’est surtout à partir de la toute fin du XIVème siècle qu’il sera lu en Europe.

Tout commence en 1394, lorsque un certain Chrysoloras arrive à Florence, envoyé pour demander de l’aide par l’empereur byzantin Manuel Paléologue. Celui-ci donne des cours de grec à deux jeunes Florentins, qui traduisent chacun un dialogue, le Timon et le Charon. En 1396, Chrysoloras revient en Italie, et forme le premier traducteur sérieux de Lucien, Guarino Veronese, qui publie quelques ouvrages en 1405. Par la suite, des érudits ramènent d’Orient des manuscrits, et les traduisent.

La première édition complète en grec date de 1496, à Florence. Une seconde édition, due à Alde, suit en 1503 ; il y en aura en tout 8, mais aucune en France.

Parmi les traducteurs qui vaudront à Lucien une fortune considérable figurent Érasme et son ami Thomas More (1506). Ce dernier s’en désintéresse assez vite, mais Érasme continue son travail de traduction jusqu’en 1517. Le prestige du grand humaniste de Rotterdam va contribuer à faire de Lucien un auteur incontournable – mais aussi une cible !

Lucien est donc traduit d’abord en latin, par More et par Érasme, en 1506, puis Érasme seul en 1512 et 1517. La première édition intégrale paraîtra à Francfort en 1538 (rééditée en 1545, 1546, 1549) ; ce sera la dernière édition de Lucien en latin.

Lucien connaîtra 330 éditions ou rééditions entre 1470 et 1600, loin derrière Aristote (1098 éditions !), mais bien davantage que les Moralia de Plutarque (96 éditions), ou Homère (39 éditions dont 11 pour la Batrachomyomachie). Mais, vers 1563, le mouvement se perd : peut-être la réputation sulfureuse d’un Lucien « athéiste » l’a-t-elle emporté ?

Les traductions françaises de Lucien.

Si les traductions en latin ont été le fait d’humanistes prestigieux, il n’en est pas de même des traductions en français, qui sont l’œuvre de vulgarisateurs désireux de mettre Lucien à la portée de lecteurs n’ayant pas accès au latin ni au grec. Elles apparaissent au milieu du XVIème siècle, mais il s’agit surtout de textes isolés ; on ne trouve aucune édition complète avant 1581. Ces traductions sont de valeur diverse, la plupart fondées davantage sur les traductions latines que sur l’original grec, et beaucoup sont approximatives, voire fantaisistes. Elles n’eurent d’ailleurs qu’un succès modeste.

Un auteur à la réputation sulfureuse

Lucien riait de tout, et particulièrement des dieux, souvent malmenés dans ses dialogues – ce qui ne déplaisait certes pas aux chrétiens, prompts à vilipender les dieux païens ; mais aussi des philosophes et des faux prophètes, des charlatans de tous ordres. Or, dans quelques uns de ses écrits, particulièrement le Peregrinos, il s’en prenait aux chrétiens, considérés comme une secte assez peu fréquentable. Cela suffit pour qu’au XVIème siècle, en particulier lorsque la situation se tendit entre catholiques et réformés, les théologiens de tous bords se déchaînent contre « Lucien l’athéiste », généralement taxé de « pourceau d’Épicure »…

On peut donc dire que coexistent, au XVIème siècle, trois lectures de Lucien, parfaitement contradictoires :

  • L’écrivain d’un atticisme parfait, dont les textes, généralement brefs, amusants et assez faciles à traduire, convenaient parfaitement pour l’enseignement du grec ;
  • Le philosophe dénonçant les faux philosophes et les charlatans, en qui les Humanistes reconnaissaient leur propre combat contre la scholastique et les théologiens ;
  • L’athée ennemi de toute religion, et qu’il convenait d’éviter sous peine de péché mortel…

Dès les années 1530, Luther, lui-même grand connaisseur de Lucien, s’en prend à Érasme qu’il accuse d’être « un Lucien ou quelque autre pourceau de la troupe d’Épicure ». Dans le même temps, Nicolas Béda, dans le camp catholique, accuse Érasme… de luthérianisme ! Étienne Dolet reprendra la même accusation : Érasme a favorisé le luthérianisme en se moquant de tout, comme Lucien.

De son côté, Calvin taxe les « papistes » de « lucianisme » : ce terme devient synonyme d’athéisme. Les années 1540 voit l’intolérance grandir dans les deux camps ; l’injure « lucianiste » se vide de son sens, et chacun la renvoie à son adversaire sans plus se soucier de la justifier.

Rabelais et Lucien

Dès 1544, Calvin associe Lucien et Rabelais :

« Critiquer le culte des saints, les pèlerinages, la vie monastique et tous les usages papistes, voilà qui est bien. Mais faire célébrer Dieu par un géant qu’on voit par ailleurs se livrer immodérément aux plaisirs de la table et du ventre, insérer des citations de la Bible dans les propos d’un Panurge ou d’un Frère Jean et les détourner de leur sens, voilà qui est inadmissible et qui, tout naturellement, range Rabelais parmi les Lucianiques, Épicuriens et autres « contempteurs de Dieu »  qui ignorent superbement les règles du bon usage de la « facétie ». »

C. Lauvergnat-Gagnière, Lucien de Samosate et le lucianisme en France au XVIème siècle, athéisme et polémique, op. cit. p. 151-152.

Rabelais a dû très tôt rencontrer Lucien, quand il apprenait le grec auprès de son ami Pierre Amy, qui possédait l’édition complète de 1496. Il en a certainement traduit lui-même quelques textes.

On trouve de nombreux détails ou anecdotes directement tirés de Lucien :

  • Dans la généalogie de Pantagruel, le géant Hurtaly, à califourchon sur l’Arche de Noé, bavarde avec l’équipage et est nourri grâce à une trappe, évoquant celle par laquelle Zeus perçoit les prières des hommes dans l’Icaroménippe. On retrouvera cette trappe dans l’épisode de Couillatris (prologue du Quart Livre) ;
  • Dans le Tiers Livre, dont le prologue place l’ouvrage tout entier sous le patronage de Diogène, un des maîtres à penser de Lucien, on trouve des allusions au Maître de Rhétorique § 5 (ch.16), aux Dialogues des dieux n° 19 (ch. 31)…
  • Dans le Quart Livre, le bon tour joué aux Chicanous (ch. 15) fait explicitement référence au Banquet de Lucien.

D’autres références sont moins nettes :

  • Picrochole évoque le Samippe du Navire, mais bien davantage le Pyrrhus de Plutarque (Vie de Pyrrhus) ;
  • La promenade d’Alcofribas dans la bouche de Pantagruel (Pantagruel, ch. 32) rappelle évidemment l’épisode de la baleine dans l’Histoire Vraie ; le vieillard évoque le « planteur de choux », et comme chez Lucien, le corps renferme tout un monde… Mais Rabelais s’inspire aussi de Galien.
  • La résurrection d’Épistémon (Gargantua, ch. 30) évoque Le Tyran ou la traversée, et surtout Ménippe ou la Nékyomancie ; mais, alors que chez Lucien une parfaite égalité règne chez les Morts, chez Rabelais il s’agit surtout d’un « monde à l’envers » où les puissants deviennent misérables et humiliés : ce jeu de massacre appartenait aussi à la littérature médiévale.

Et dans tous les cas, Rabelais amplifie et actualise Lucien : il suffit de comparer les quelques lignes que Lucien consacre aux tempêtes en mer, au texte extraordinaire du Quart Livre !

Une esthétique commune

Si l’on se réfère à l’esthétique de Lucien, telle qu’il l’expose dans son petit texte intitulé À un homme qui lui avait dit « Tu es un Prométhée dans tes écrits », beaucoup de rapprochements s’imposent avec Rabelais :

  • Lucien affirme « composer des œuvres qui ne soient filles d’aucune œuvre plus ancienne » ; mais en même temps il donne la priorité à l’agrément de ses œuvres sur leur caractère novateur.
  • Il définit son œuvre comme « l’union de la comédie et du dialogue » : de la même manière, l’esthétique de Rabelais est-elle la recherche d’une alliance harmonieuse de plusieurs composantes, la littérature populaire avec ses géants et ses monstres, la comédie et le fabliau, et en même temps une tradition savante, voire philosophique ; l’invention verbale, et la rhétorique classique…

Points communs et différences :

  • Tous deux partagent : 
    • le goût pour la satire ;
    • la dénonciation des faux savants et des charlatans (cf. Homenaz, Quart Livre, ch. 52) ;
    • la fantaisie (cf. les tribulations des pèlerins avalés par Gargantua, ch. 38-44 de Gargantua)
    • une culture encyclopédique et une érudition sans faille, qui leur permettent de jouer avec les allusions et les citations savantes.
  • Mais ils diffèrent profondément l’un de l’autre : 
    • Lucien se veut le défenseur de la rhétorique classique, alors que Rabelais lutte contre cet enseignement ;
    • Le rire de Lucien est celui d’un clerc ; le rire de Rabelais, plus dionysiaque, a des racines populaires et carnavalesques ;
    • L’atticisme scrupuleux de Lucien s’oppose au génie de l’invention verbale chez Rabelais ;
    • La brièveté de Lucien s’oppose l’ampleur de Rabelais ;
    • Surtout, Lucien est l’homme du passé, insensible à l’actualité ; Rabelais, d’une curiosité sans limite, a les yeux tournés vers l’avenir.

Lucien a sans aucun doute influencé Rabelais ; mais il serait très abusif d’en faire un modèle ; d’ailleurs, parmi les références citées par Rabelais, il arrive assez loin derrière Plutarque, Pline l’Ancien ou même Virgile. Voici ce qu’en écrit V-L Saulnier (op. cit.) :

« Le persiflage rabelaisien me semble assez loin de celui de Lucien. Rabelais lui a repris quelques motifs et un certain ton ; il a suivi une mode que Thomas Morus et Érasme avaient lancée en faisant connaître Lucien. Mais tout cela reste léger. »

Verdun-Louis Saulnier, p. xx, n. 1

 

Lucien et Rabelais, deux aventures linguistiques

Lucien, à l’époque impériale, et François Rabelais, au XVIème siècle, ont un point commun : aucun des deux n’écrit dans la langue réellement parlée de son temps ; Lucien en effet écrit dans le plus pur dialecte attique, alors que depuis les conquêtes d’Alexandre, les hellénophones parlaient la κοινή, une langue commune de base attique, certes, mais modifiée par l’apport des autres dialectes, et en pleine évolution ; quant à Rabelais, la langue qu’il parle est éminemment savante, pleine de mots rares et de néologismes – dont une bonne part, d’ailleurs, entrera dans le langage courant après lui. Il crée véritablement son langage.

Une volonté littéraire

  • Pour Lucien, il s’agit de renouer avec la langue des Vème et IVème siècles, celle des orateurs, des tragiques, et de l’époque de Périclès : une période de grandeur inégalée pour Athènes, et à laquelle appartiennent la plupart des personnages.
  • Pour Rabelais, loin d’un retour vers le passé, il s’agit d’affirmer haut et fort l’existence d’une langue vernaculaire littéraire, et de rejeter la langue des savants ou pseudo-savants (celle de la Sorbonne) : le latin.

Textes comparés

  • Prologue et prolalie : Rabelais, Histoire de Couillatris, p. 69-75, de «  Mercure avecques son chapeau pointu  » à «  aux coingnées perdues  » / Lucien, Dionysos, § 5-8, p. 13-17.
  • Le départ de la flotte : Lucien, Histoire vraie A, § 5-7 / Rabelais, Quart Livre, chapitre 1er
  • Le pays des Lanternes : Rabelais, ch. V p. 117-121 / Lucien, Histoire Vraie A, § 29, p. 69-71 : les Lanternoys.
  • Rencontres avec une baleine : Lucien, Histoire vraie A, § 30-42 et B, § 1-2 / Rabelais, Quart Livre, chapitres 33-34.
  • Pays de Cocagne : Rabelais, ch. 10 / Lucien, Histoire vraie B p. 97-101, de « la ville même est toute d’or » à « dans le plaisir et le rire. »

Prologue et prolalie : Rabelais, Histoire de Couillatris, p. 69-75, de «  Mercure avecques son chapeau pointu  » à «  aux coingnées perdues  » / Lucien, Dionysos, § 5-8, p. 13-17.

Deux extraits d’introduction humoristique

L’histoire de Couillatris fait partie du Prologue et constitue une digression ; Dionysos est probablement une prolalie : il s’agit ici de la 2ème partie.

Dans les deux cas, il s’agit d’un récit comique, évoquant la littérature populaire chez Rabelais, avec un vocabulaire cru, un personnage de brave paysan, et la satire des villageois cupides et pris à leur propre piège ; avec un sous-entendu grivois chez Lucien, mais davantage dans l’auto-dérision : un vieillard « ivre d’eau » qui parle à n’en plus finir… serait-ce une image de l’auteur lui-même ?

Dans les deux cas, l’art de la digression : les deux récits n’ont que peu de rapport avec ce qui précède et ce qui suit ; un art revendiqué chez Lucien (1ère phrase)

Deux fables

  • Un cadre à la fois familier (la campagne française chez Rabelais) et surnaturel (présence de Mercure et de l’Olympe, sources magiques et présence des Satyres et de Silène)  ; mais en même temps, chez Rabelais, nous sommes à Rome (calendrier) et à Chinon ! Chez Lucien, contraste entre l’exotisme (l’Inde, un peuple inconnu…) et la familiarité (les dieux grecs).
  • Des personnages bien campés : le vieillard (anonyme), mais surtout Couillatris, dont le nom même dit le caractère comique, et dont on ne sait s’il est vraiment naïf (comparaison avec Martin de Cambray), ou franchement madré ;

L’art du conteur :

  • Chez Lucien, interpellation de l’auditeur, jeu sur la 1ère et la 2ème personne, plaisanteries, jeu sur l’ivresse…
  • Chez Rabelais, nombreux dialogues (Couillatris / Mercure, discours des paysans…) avec des jeux sonores (le mot « coingnée » répété une vingtaine de fois) : dimension très orale des deux textes.

Deux philosophies

La « leçon » à tirer de chaque fable est totalement différente :

  • Chez Lucien, référence à Silène, et avertissement : ce qui semble pur divertissement peut avoir du sens. Rabelais s’en souviendra, mais dans le prologue du Gargantua… et avec la même ambiguïté : faut-il réellement prendre le texte, et le livre, au sérieux ? En même temps, une sorte d’auto-portrait.
  • Chez Rabelais, petit apologue faisant l’éloge de la modération (Couillatris est devenu riche en refusant de s’enrichir indûment), et en dénonçant la cupidité des autres (en voulant tromper les dieux, ils n’obtiennent que d’avoir la tête coupée : un châtiment démesuré, cruauté assumée de l’humour).

Mais chez les deux auteurs, faut-il vraiment retenir la morale, ou le simple plaisir de raconter ?

Surtout, il s’agit bien d’introductions :

  • caractère littéraire chez Lucien (il présente l’œuvre à venir)
  • Éloge d’une certaine forme de sagesse, qui sera celle de Pantagruel dans la suite du roman.

Le départ de la flotte : Lucien, Histoire vraie A § 5-7 / Rabelais, Quart Livre, chapitre 1er.

Un début de récit

  • Une structure similaire : date (même vague), décision du voyage et motivations, route à prendre, moyens employés, choix des compagnons…
  • un genre identique : le récit de voyage maritime, avec dans les deux cas une dimension fantaisiste.
  • Un texte également optimiste : le voyage s’annonce plaisant et facile dans les deux cas.
  • Mais une distinction très nette : le texte de Rabelais apparaît comme une amplification de celui de Lucien ; en outre, chez Lucien, le départ n’occupe qu’une toute petite place, alors qu’il s’agit de la totalité du chapitre chez Rabelais.

Une égale volonté de brouiller les pistes

  • Sur la route suivie : chez Lucien, une énorme tempête fait dériver le navire dans une direction inconnue ; chez Rabelais, la route prise semble contradictoire et indécidable.
  • Sur le caractère réaliste ou mythique du récit : début réaliste, puis tempête hors norme et île extraordinaire chez Lucien ; vocabulaire technique et recours à des autorités chez Rabelais, pour un but purement mythique.
  • Inscription dans l’actualité chez Rabelais : rivalité avec les navigateurs portugais.

Du carnaval au symbolique

  • Chez Lucien, l’île apparemment paradisiaque est marquée à la fois par l’omniprésence du vin et de l’ivresse, et par la présence des dieux : mais c’est une présence ironique, dans un texte irrévérencieux, dans la veine épicurienne.
  • Une intention manifestement parodique chez Lucien : cf. l’intertexte homérique
  • Chez Rabelais, même présence du vin et des « buveurs » (voir les poupes des navires, l’identité de l’oracle…) mais en même temps le texte apparaît comme un manifeste évangélique : prêche de Pantagruel et prière à Dieu, psaume CXIV…
  • L’intertexte est différent ici : plutôt les récits des navigateurs contemporains, et des cosmographes.

Rabelais, ch. V p. 117-121 / Lucien, Histoire Vraie A, § 29, p. 69-71 : les Lanternoys.

Deux épisodes plaisants et dépourvus de suite fâcheuse ; mais des textes de genre différent : chez Lucien, le récit (à la première personne) prédomine, alors que chez Rabelais, nous trouvons le début d’une mini-comédie.

la rencontre de l’autre

Rencontre et altérité

  • Une rencontre due au hasard : chez Lucien une étape dans sa « navigation aérienne » ; chez Rabelais, une rencontre d’un navire en pleine mer.
  • Une rencontre positive : une « ville-lumière »  (et une rencontre avec Coucouville-les-Nuées) / un navire marchand (donc non hostile)
  • Le « nous » uni de l’équipage (surtout chez Lucien) face à l’altérité ; chez Rabelais, on est tout de suite dans un domaine familier : des marchands de Saintonge… et chez Lucien, c’est une lampe bien connue que l’on retrouve, objet quotidien laissé dans la maison.

Relation avec l’autre

  • Chez Lucien, simples observateurs, et description de Lychnopolis
  • Chez Rabelais, d’abord une phase d’observation et d’échange, puis agression d’un marchand, et dialogue agonistique entre Dindenault et Panurge.

Merveilleux ≠ réalisme

  • Lucien en pleine fantaisie : une ville dans les airs, peuplée de lampes animées et qui parlent !
  • Réalisme de Rabelais : des marchands revenant de voyage, venant de Saintonge et parlant la même langue que Panurge et Pantagruel ; seule touche de fantaisie, ils reviennent de Lanternoys, c’est-à-dire de Lychnopolis…
  • Pour tous les deux, le connu se mêle à l’inconnu, l’étrange au familier.

Les relations avec l’étranger : socialisation, justice, symbole

Observation et échange

  • Chez Lucien, l’équipage observe de l’extérieur une ville qui semble organisée comme une cité grecque : situation géographique, agora et port, lampes « humanisées »… avec un côté inquiétant : leur « justice » semble impitoyable… Les voyageurs refusent l’échange : ils débarquent, mais n’acceptent pas l’hospitalité des habitants ; ils repartent vite. La seconde rencontre est plus amicale (clin d’œil à Aristophane) mais ne donne pas lieu à un échange.
  • Chez Rabelais, après les premiers échanges courtois, joute verbale et agressivité, qui s’achève, apparemment, sur une réconciliation.

Lunettes, lanternes, symbolisme de la vision

  • Chez Lucien, omniprésence des lampes, et lexique de la vue : « nous vîmes », « nous apercevions »…
  • Chez Rabelais, l’ouïe l’emporte d’abord sur la vue : « nous entendîmes » : l’échange est d’abord verbal. C’est Dindenault qui introduit le thème des lunettes, objet de dérision, avec une confusion comique sur la vue et l’ouïe : « Panurge à cause de ses lunettes oyait des aureilles beaucoup plus clair que de coustume », et, à la fin, « cette aureille lunetière ».

Critique et ironie, deux visions différentes.

De fausses utopies

« Coucouville » à peine aperçue ; « Lychnopolis » a des aspects inquiétants ; ni l’une ni l’autre ne mérite de retenir les voyageurs.

Le « pays des Lanternoys » est d’abord un hommage à Lucien ; mais l’ironie n’est jamais loin, et l’on découvre une allusion au concile de Trente… avec un jeu de mots sur « lanterner » (dire des sottises) ! Les « lanternes » seraient donc les « lumières ecclésiastiques »… auxquelles Rabelais ne croit guère.

Jeux sur l’intertexualité

  • Lucien rend hommage à Aristophane, et Rabelais à Lucien : jeu d’érudits et d’humanistes.
  • Simple jeu ou leçon humaniste ?
  • Simple récit chez Lucien ; la fantaisie domine.
  • Chez Rabelais, outre les « Lanternoys », début de l’épisode des « Moutons de Panurge ». Ici, le marchand est manifestement l’agresseur ; mais peut-être opposition entre la violence aveugle d’un Dindenault (comiquement empêché), d’un Panurge (fidèle à lui-même, mort de peur) et surtout d’un Frère Jean, et la parole conciliatrice et apaisante d’un Pantagruel.

Pays de Cocagne : Rabelais, ch. 10 / Lucien, Histoire vraie B p. 97-101, de « la ville même est toute d’or » à « dans le plaisir et le rire. »

Après l’escale assez peu plaisante d’Ennasin, Pantagruel et ses amis arrivent en l’île de Cheli, un pays de Cocagne.

De son côté, chez Lucien, les voyageurs, après le voyage dans la lune, l’engloutissement dans la baleine, et l’épisode des glaces, arrivent dans l’Île des Bienheureux.

Dans les deux cas, c’est un moment de paix au milieu d’aventures plus pénibles ou dangereuses.

Comment l’un et l’autre décrivent-ils un pays idéal, et dans quel but ?

Deux pays parfaits ?

Chez Rabelais, un pays parfaitement civilisé, en deux tableaux : celui du roi, Saint Panigon, et de sa cour, qui reçoivent avec une parfaite courtoisie ; celui des cuisines, que préfère Frère Jean, où règne l’abondance. Deux ambiances distinctes – mais le dernier mot revient à Frère Jean.

Le pays de « Saint Panigon » est-il si parfait ? Panigon signifie « plein de soupe » ; outrance ridicule des manières, de la préciosité italianisante, importée par Catherine de Médicis. Caractère très mécanique de ces manières.

Outrance en retour de Frère Jean, qui oppose sa « gauloiserie » à cette caricature de langage trop policé et outrageusement dévoué au sexe féminin. En outre, anecdote assez leste du « Seigneur de Basché », qui suggère que ces si belles manières peuvent cacher d’assez vilaines plaisanteries.

Chez Lucien, une île merveilleuse où règne la profusion, où l’on banquète sous le signe de la musique et de la poésie, du plaisir et du rire – mais c’est l’île des morts, où ne vivent plus que des ombres sans corps…

Deux idéaux assez différents

Chez Lucien, cette île est par définition hors du monde des vivants : c’est là que résident les héros morts en récompense de leurs exploits. Tout est sous le signe du merveilleux : profusion d’or, de pierres précieuses, des matières les plus rares ; éternelle jeunesse de ces « âmes nues » et incorporelles, dans un éternel printemps ; générosité sans limite de la terre, et banquet sous des pluies de fleurs… On est dans la pure fantaisie, et le conte de fées.

Chez Rabelais, perfection beaucoup plus humaine d’une cour raffinée et bien réelle évoquant celle d’Henri II (plus que de François 1er) et de Catherine de Médicis. Et critique par le solide bon sens (même un peu grossier) de Frère Jean, préférant les joies matérielles de la table aux trop belles manières.

Deux jeux sur l’intertextualité

L’Île des Bienheureux évoque évidemment des textes d’Hésiode (notamment l’âge d’or dans les Travaux et les Jours) ou d’Homère, sans parler des nombreux textes évoquant des banquets (Platon, Xénophon ou Plutarque). Peut-être y a-t-il une part de parodie : la présence d’Hélène, dont on verra qu’elle ne tardera pas à tromper à nouveau son mari, peut le laisser penser.

Chez Rabelais, contrepoint vigoureux de Frère Jean, qui montre peut-être (par son refus de participer, par l’anecdote qu’il raconte) le caractère à la fois mièvre et faux des manières de cour. C’est lui qui occupe la plus grande place, qui se fait conteur, et qui est probablement ici le porte-parole de Rabelais.

Rencontres avec une baleine

Première comparaison : la rencontre (Lucien, Histoire vraie A, § 30-34 / Rabelais, Quart Livre, ch. 33)

Une rencontre attendue du lecteur

Chez Lucien, la navigation vient de reprendre son cours (trop) tranquille, après l’envol sur la lune : le lecteur attend de nouvelles émotions. D’autant qu’une navigation au-delà de la frontière du monde réel (ici les colonnes d’Héraclès) signifie nécessairement la présence de monstres : voir les Argonautes, ou l’Odyssée. Ce moment est donc attendu, et va se développer sur plus de 13 §.

Chez Rabelais, la présence de monstres marins, mi-réels, mi fictifs, est constante dans les récits de navigation (voir l’illustration ci-dessus) : c’est donc à la fois un épisode attendu, et une répétition comique (et plus légère) de l’épisode de la tempête.

Un monstre hors normes

  • Chez Lucien, jeu sur les nombres : 266 km de long, contenant une montagne de 43 km de circonférence, des champs, des forêts, une source, un étang et toute une série de populations belliqueuses… Mais l’animal ne semble pas bien méchant : en réalité il ne s’aperçoit même pas de la présence des hommes, il écrase le navire par inadvertance, et n’a aucune intention particulière. D’ailleurs l’animal n’est presque jamais désigné par des termes négatifs :
    • § 30 : le texte français parle de « monstres marins et de baleines », mais le grec dit seulement θηρία καὶ κήτη : animaux sauvages et baleines. Un peu plus bas, la traduction française dit « tomba à l’intérieur du monstre », mais le mot « monstre » n’apparaît pas en grec, qui dit seulement « ἐς τὸ ἔσω διεξέπεσεν ».
    • Et le malheureux arrivé là depuis 27 ans semble y avoir plutôt bien vécu…
  • Chez Rabelais, l’animal semble moins démesuré, mais beaucoup plus agressif : il vient droit sur les navires, et son jet d’eau est interprété comme une menace. Il est comparé par Panurge au Léviathan, ou au dragon d’Andromède. Les adjectifs qui le qualifient en font un être horrible : « grand et monstrueux » (l. 2), « bruyant ronflant, enflé » (l. 3), « grande gueule infernale » (l. 24), « monstre marin » (l. 27), « horrible et abominable » (l. 53), « hideux et détestable » (l. 63).

Une leçon d’humanisme ?

  • Chez Lucien, après le choc de l’engloutissement (qui ne fait ni mort, ni blessé et n’endommage même pas le navire), la baleine devient une « terre inconnue » à explorer, et qui se révèle singulièrement familière : le vieillard chypriote, hospitalier, travailleur, modeste, offre une sorte de modèle de sagesse et de civilisation – par opposition aux  barbares belliqueux que le Narrateur aura ensuite à combattre.
  • Chez Rabelais, répétition en mineur de la tempête : face à un danger imminent et potentiellement mortel, Pantagruel se prépare tout en gardant assez de sang-froid pour plaisanter, Frère Jean, fidèle à lui-même, se précipite dans l’action, et Panurge cède à une panique aussi loquace que comique.

Deuxième comparaison : la victoire sur le monstre (Lucien, Histoire vraie B, § 1-2 / Rabelais, Quart Livre, ch. 34)

Un dénouement attendu

  • Chez Lucien, la situation n’est pas tragique : le « pays » découvert par les navigateurs est d’autant plus vivable que les monstres ont été vaincus, et une bataille navale colossale vient de s’achever, laissant nos héros hors de danger. Mais il est impératif de relancer la suite des aventures, tout comme le départ d’Ulysse de l’île de Calypso était la condition de la suite de l’épopée. À l’action succède donc l’ennui, et un besoin irrépressible de partir.
  • Chez Rabelais, au contraire, la baleine est un monstre qui menace la flotte, et le danger est imminent : nous sommes au cœur d’une action héroïque.

Deux récits qui diffèrent par la place du héros

  • Chez Lucien, c’est le narrateur qui a l’initiative, mais l’on passe très vite au « nous », qui ne cessera plus ; il y a action collective plus qu’exploit individuel ; tout se passe néanmoins dans les règles, jusqu’au sacrifice à Poséïdon avant d’appareiller… Les personnages sont peu différenciés : le pilote se réduit à un nom, Scintharos (il s’agit du vieillard rencontré dans le monstre) ; le « nous » collectif l’emporte.
  • Tout au contraire, chez Rabelais, nous avons la structure d’un texte épique : d’abord une action collective, courageuse mais inefficace ; puis l’intervention du héros, qui sauve la situation. Les personnages sont campés dans leur rôle habituel (Panurge, Frère Jean). Et les 3/4 du texte sont consacrés au héros, Pantagruel, qui pour l’occasion retrouve son statut de géant.

Fantaisie et amplification

  • Chez Lucien, la fantaisie semble ici s’essouffler. Le récit a la sécheresse d’un journal de bord, avec la notation scrupuleuse des temps et des dates : la baleine meurt en 13 jours, les marins campent 3 jours supplémentaires sur son dos, et partent définitivement le 17ème jour… Lucien multiplie les notations réalistes : le creusement du tunnel, sur environ 9 mètres, n’est plus tout à fait dans le gigantisme ; ensuite, les étapes de l’agonie de l’animal n’ont rien que de très naturel : fatigue, puanteur… Enfin, tout autour de la bête, les restes de la « bataille des îles » étonnent les voyageurs, mais ne sont pas décrits. C’est donc un lent retour au réel, en attendant de nouveaux épisodes.
  • Chez Rabelais, au contraire, la fantaisie se donne libre cours :
    • dans la parodie d’un récit héroïque, liée à la structure du texte ;
    • dans la dimension orale du texte : apostrophe au lecteur, long « boniment » faisant attendre la dextérité extraordinaire du héros…
    • dans le caractère ludique de l’exploit : il s’agit moins, pour Pantagruel, de se défaire d’un monstre, que de fabriquer une véritable œuvre d’art, un scolopendre géant ou la carène d’un navire, de manière tout à fait gratuite ! Ici le réalisme se réduit à peu de chose, le jet d’eau de la baleine, et son mouvement de retournement « comme un poisson mort » à la fin du texte.

 Bibliographie

  • Collectif, Voyages aux pays de nulle part, édition présentée par Francis Lacassin, collection « Bouquins », Éditions Robert Laffont, 1990, 1284 p.
  • Lauvergnat-Gagnière Christiane, Lucien de Samosate et le lucianisme en France au XVIème siècle, athéisme et polémique, Librairie Droz, Genève, 1988, 434 p.
  • Trousson Raymond, Voyages aux pays de nulle part, histoire littéraire de la pensée utopique, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1975, 296 p.