Lucien de Samosate (115-190 ap. J-C)

 

Lucien

Biographie

Né en Syrie, dans la province de Commagène (sud de l’actuelle Turquie), Lucien fit ses études à Smyrne au temps d’Hadrien, et atteignit sa maturité littéraire à l’époque d’Antonin le Pieux, c’est à dire à l’apogée de l’empire romain.

Il est d’abord rhéteur-conférencier, voyage beaucoup, et accumule une fortune importante. Puis il s’intéresse à la philosophie, et, vers 150, il s’installe à Athènes. Il fréquente toutes les écoles, avec une préférence pour l’épicurisme, mais il rejette tout dogmatisme, et il n’hésite pas à ridiculiser ses confrères, notamment stoïciens. Vers 163, il revient à Antioche et à Samosate ; et au début des années 170, il fait un séjour prolongé en Égypte, où il occupe un poste administratif auprès du préfet C. Calvisius Statianus. Dans sa vieillesse, il revint probablement à Athènes.

Voir l’article de Philippe Renault sur Lucien.

Son œuvre est considérable : plus de 80 opuscules, en grande majorité authentiques.

Le monde de Lucien

Pour savoir dans quel monde vécut Lucien, voir ici :

Un monde grec prestigieux, mais politiquement atone

Depuis la conquête romaine au second siècle, et surtout depuis l’avènement d’Auguste en 27 av. J-C, la Grèce a perdu son indépendance politique – mais non pas le souvenir de sa gloire passée ! Les Grecs n’ont évidemment pas oublié la gloire d’Athènes durant le « siècle de Périclès », ni les conquêtes d’Alexandre, ni les royaumes grecs qui faisaient vivre l’hellénisme de l’Égypte aux  confins de l’Indus.

De cette extraordinaire épopée, il ne reste rien : la Grèce est devenue d’abord un protectorat, puis elle a été divisée en provinces. Mais si politiquement, elle est dominée par Rome, il n’est est pas de même sur le plan culturel.

La langue grecque

L’empire romain est bilingue ; toute sa partie orientale (Grèce, Macédoine, Asie héritière des Séleucides, Égypte, Afrique du Nord) est hellénophone. À Rome même et en Méditerranée occidentale, le Grec est la langue des élites intellectuelles.

La littérature grecque

Si la littérature des époques archaïque et classique reste un modèle insurpassable (que l’on songe à l’influence d’Homère, d’Hésiode, des Tragiques sur la poésie et le théâtre, de Platon et d’Aristote en philosophie, de Lysias et Démosthène pour l’éloquence), l’époque romaine reste un moment d’une très grande richesse pour la littérature grecque. Lucien naît quelques années après la mort de Plutarque ; il est contemporain de Longus et des premiers romans grecs, des historiens Appien et Denys d’Halicarnasse, de l’empereur-philosophe Marc Aurèle, qui écrivit en grec ses Pensées pour moi-même.

La philosophie grecque

Les grands maîtres, Socrate, Platon, Aristote, Épicure sont morts, mais les écoles qu’ils ont fondées prospèrent, qu’il s’agisse de l’Académie, détruite par Sylla en 86, mais refondée par Marc-Aurèle en 176 ap. J-C, ou des trois autres écoles, stoïcienne, péripatéticienne ou épicurienne, qui forment à elles quatre une sorte d’Université à Athènes.

Mais si Athènes reste un centre prestigieux, bien d’autres cités du monde grec possèdent des bibliothèques et des universités qui attirent des étudiants de tout l’empire : Pergame, Alexandrie, Éphèse, Antioche…

Par ailleurs, tout un pan du judaïsme, puis du christianisme naissant est hellénophone : il s’agit de ceux que l’on appellera les « Hellénistes », au premier rang desquels Paul de Tarse, un juif pharisien qui se convertit vers 30, et fut l’un des plus importants Pères de l’église.

La science grecque

Dans ce domaine aussi, les Anciens constituent un modèle, avec des noms prestigieux tels que Thalès, Euclide ou Archimède, sans oublier Pythagore. Mais là encore, l’actualité se révèle riche et productive, avec notamment l’illustre Ptolémée d’Alexandrie, dont les œuvres feront autorité jusqu’à la Renaissance, et Galien, le plus grand médecin de l’Antiquité.

Le monde dans lequel évolue Lucien est donc très vaste ; il est aussi prospère, et globalisé. Ainsi, né en Syrie, Lucien fit ses études à Smyrne, voyagea en Égypte, fut fonctionnaire de l’État romain, et se fixa finalement à Athènes.

Un monde nostalgique

Le monde que décrit Lucien ressemble assez peu à celui dans lequel il vit réellement ; il semble se cantonner à une époque glorieuse, celle du Vème – IVème siècle (l’époque de Socrate, de Ménippe…) et celle d’Alexandre.

Une langue artificielle

La langue qu’il utilise n’est pas la koinè, ce « globish » qui a remplacé les dialectes de l’époque classique, mais le plus pur atticisme, dans la droite ligne de Lysias et Démosthène – imaginons un écrivain d’aujourd’hui qui choisirait, pour s’exprimer, la langue de Rabelais… Il existe d’ailleurs : songeons à Robert Merle, auteur de la série Fortune de France… Mais ce qui, chez Merle, relève d’une forme d’archaïsme assumé (il écrit la langue de ses héros), devient chez Lucien un choix permanent, la volonté de faire revivre la langue de Platon et des orateurs attiques.

Des personnages disparus

Les personnages de Lucien appartiennent tous, ou presque, à un passé révolu : qu’il s’agisse de son porte-parole Ménippe, des héros (malmenés) des Dialogues des Morts…

L’actualité est peu présente, et toujours de manière allusive : quelques piques à l’égard de la « secte chrétienne », de rares mentions de personnages contemporains…

Lucien semble choisir délibérément un monde inactuel, atemporel, très éloigné de son présent.

Les œuvres de Lucien

Les « Voyages extraordinaires« 

Publiés sous le n° 90 dans la collection « Classiques en Poche » des Éditions Belles-Lettres, les Voyages extraordinaires regroupent 9 opuscules ou recueils, qui seront étudiés pour le concours de l’ENS de Lyon 2020. Il s’agit de :

  1. Avant-Propos, ou Dionysos ;
  2. De l’Ambre, ou Sur les Cygnes ;
  3. Histoires vraies, A et B ;
  4. La Traversée, ou le Tyran
  5. L’Icaroménippe
  6. Charon, ou les Observateurs ;
  7. Ménippe ;
  8. Les Dipsades ;
  9. Les Dialogues des Morts.

Œuvres autobiographiques

  • Le Songe, récit d’enfance
  • Nigrinos, récit d’un séjour à Rome
  • Apologie (il se justifie d’avoir occupé un poste dans l’administration romaine)
  • Prométhée en discours (théorie littéraire)
  • Double accusation (rhétorique et dialogues se disputent notre auteur)

Petits dialogues

Grands dialogues

  • Hermotimos (contre les Stoïciens)
  • Anacharsis (un Scythe dialogue avec Solon)

Œuvres parodiques ou bouffonnes

Nouvelles et contes

  • L’Âne (un homme changé en âne, avant Apulée…)
  • Histoires vraies
  • Philopseudès
  • Toxaris
  • Pérégrinos (à propos du Cynique qui se fit brûler lors des jeux olympiques de 165)
  • Le Maître de rhétorique
  • Alexandre

et quelques poésies

  • Sur la tragédie de la goutte.

Bibliographie critique

  • ANDERSON (G.), Studies in Lucian’s Comic Fiction, Leyde, 1976.
  • ANDERSON (G.), « Lucian: Theme and Variation in the Second Sophistic », Mnémosyne, suppl. 61, Leyde, 1976.
  • BALDWIN (B.), Studies in Lucian, Toronto, 1973.
  • BOMPAIRE (J.), Lucien écrivain : imitation et création, Paris, E. de Boccard, collection Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, 1958. Réimpression : Paris, Les Belles Lettres, collection Theatrum sapientiae. Essais, 2000 (ISBN 2-251-19000-7).
  • BOMPAIRE (J.), « Comment lire les Histoires vraies de Lucien? », dans Hommage à Henri Le Bonniec. Res Sacrae, éd. D. PORTE & J.-P. NERAUDAU, Bruxelles, 1988 (Collection Latomus), pp.31-39.
  • DUCOS (M.), « Un voyage dans la Lune au XVIIe siècle: « Le songe » de Kepler », dans BAGB, (mars 1985), pp.63-72.
  • GUISE (R.), avec la participation de M. DUCOS et de M.-Ch. COUSINAT, Pour une étude de l’Histoire Véritable de Lucien traduite par Perrot d’Ablancourt, Nancy, Mémoires des Annales de l’Est, n°57, 1977.
  • HAEGG (T.), The Novel in Antiquity, trad. anglaise, Oxford, 1983.
  • JACOB (C.), « Récit de voyage et description », dans Lalies, 1(1980), pp.131-141.
  • JACOB (C.), « De l’art de compiler à la fabrication du merveil­leux. Sur la paradoxographie grecque », dans Lalies, 2(1983), pp.121-140.
  • JACOB (C.), « Dédale Géographe. Regard et voyages aériens en Grèce », dans Lalies, 3(1984), pp.147-164.
  • LACROIX (L.), « Pays légendaires et transferts miraculeux dans les traditions de la Grèce ancienne », dans Bulletin de la classe des Lettres de l’Académie Royale de Belgique, 69(1973), pp.72-106.
  • LALLEMAND (A.), « Le parfum comme signe fabuleux dans les pays mythiques », dans Peuples et pays mythiques, textes réunis par F. JOUAN & B. DEFORGE, Paris, 1988, pp.73-90.
  • Christiane LAUVERGNAT-GAGNIÈRE, Lucien de Samosate et le lucianisme en France au xvie siècle : athéisme et politique, Genève, Droz, collection Travaux d’Humanisme et Renaissance, 1988
  • Claude Albert MAYER, Lucien de Samosate et la Renaissance française, Genève, Slatkine, collection La Renaissance française, 1984 (ISBN 2-05-100624-5)
  • PIEGAY-GROS (N.), Introduction à l’intertextualité, Paris, Dunod, 1996.
  • PREAUX (C.), La lune dans la pensée grecque, Bruxelles, Palais des Académies, 1973, particulièrement pp.178-185.
  • REARDON (B.P.), Courants littéraires grecs des IIe et IIIe s. ap. J.C., Paris, 1971.
  • REARDON (B.P.), « Lucien et la fiction », dans Actes du Colloque Lucien de Samosate, Lyon, 1994 (1993), pp.
  • RODHE (E.), Der Griechische Roman und seine Vorlaüfer, Leipzig, 1914.
  • SCHWARTZ (J.), Biographie de Lucien de Samosate, Bruxelles, 1965.
  • Voyages aux pays de nulle part, édition présentée et établie par F. LACASSIN, Collection Bouquins, Paris, 1990.
  • VAN MAL- MAEDER (D.), « Les détournements homériques dans l’Histoire vraie de Lucien : le rapatriement d’une tradition littéraire », dans Etudes de lettres, Lausanne, 1992, 2, pp.123-146.
  • ZUBER (R.), Les « Belles Infidèles » et la formation du goût classique. Perrot d’Ablancourt et Guez de Balzac, Paris, 1968.