François Rabelais, « Le Quart Livre »

François Rabelais

 

Textes expliqués

Chapitre 1er : le départ de la flotte

Ce texte n’est pas exactement l’incipit du roman, puisqu’il est précédé d’un long prologue ; mais c’est le tout début du récit proprement dit.

Avec ses 115 lignes, il décrit minutieusement le tout début de l’expédition annoncée à la fin du Tiers Livre, le départ de la flotte, en 7 §.

§ 1 à 5 : avant le départ

1er § : début du récit

Le texte commence par une date à la fois précise (même s’il faudra sans doute la modifier par la suite) et symbolique : le 9 juin ; précision antique (les Vestales) et historique (une victoire contre les Espagnols, en lien avec l’actualité) ; un lieu déterminé, même s’il perd en précision géographique entre 1548 et 1552 : le port de Thalasse, « près de St Malo » (1548) ; l’énumération des compagnons de Pantagruel, tous déjà connus du lecteur.

Le but aussi est précis : vers l’oracle de la Dive Bouteille.

2ème et 3ème § : la flotte

Description très précise des navires, à grand renfort de symboles, souvent alchimiques (voir les couleurs), avec un goût prononcé pour les termes techniques (calfatées, fadrins, hespaillers, Thalamège), en particulier pour les noms des navires (Gallions, Liburniques…) ;

Énumération des figures de poupe des 12 navires de la flotte : richesse extraordinaire de l’ornementation, tradition rabelaisienne de tous les symboles possibles des « buveurs » ; et jeu sur la richesse du vocabulaire.

4ème et 5ème § : cérémonies avant le départ

Retour au récit : assemblée générale sur le navire amiral (le seul que retiendra par la suite le lecteur). Ici humanisme et évangélisme se manifestent clairement : recours à la « Sainte Écriture » ; prière à Dieu (« le seul recours », on le verra dans la tempête) ; le psaume CXIV dans la traduction de Clément Marot, chant de ralliement des Évangélistes (et pas encore des Protestants, comme ce sera le cas à la fin du XVIème siècle, par exemple chez Jean de Léry). En outre, ce psaume évoque un voyage.

S’ensuit naturellement un banquet, et une digression sur le mal de mer, et les pseudo-remèdes conseillés par les médecins, y compris le grand Galien lui-même : Rabelais s’inscrit ici dans la tradition des Fabliaux.

§ 6 et 7 : le départ

§ 6 : la route choisie

Le départ est d’abord facile, « en bonne heure » ; Rabelais utilise encore le vocabulaire du Levant (c’est-à-dire méditerranéen), avec une grande précision : situation de l’objectif (entre la Chine et l’Inde supérieure) ; rejet de la route la plus connue, celle des Portugais, par le cap de Bonne-Espérance, bien connue mais très longue. Rabelais donne alors de nombreux détails – non sans recourir parfois à un vocabulaire abscons.

La route effectivement suivie est au contraire très confuse, voire contradictoire, comme si Rabelais avait alors voulu brouiller les pistes… Une route occidentale, à la latitude des Sables d’Olonne, pour éviter la « mer glaciale »… Une route qui évoque bien sûr celle de Jacques Cartier, mais en même temps, aucune mention de l’Amérique… La précision sur l’élévation du port d’Olonne (le parallèle 46°30′) est de fait la route la plus favorable, celle-là même que suivent, jusqu’au XXème siècle, les pêcheurs qui se rendent à Terre-Neuve.

§ 7 : résumé du voyage

Rabelais annonce déjà la fin : les voyageurs arriveront « en moins de 4 mois » à destination, ce qui est infiniment mieux que les Portugais – Rabelais se plait à souligner la rivalité entre le Portugal et la France – et équivalent à la durée du voyage de Cartier. Et c’est aussi la durée du voyage des Argonautes ! Mais faut-il prendre au sérieux ce voyage ? Rabelais termine en effet sur l’évocation d’un voyage pour le moins douteux, d’Indiens qui seraient arrivés en Germanie, selon Cornelius Nepos et d’autres historiens…

L’épisode des Chiquanous – ch. 12-16 : une satire de la justice

La satire de la justice est un « topos » bien connu de la littérature comique, en particulier dans les Fabliaux, ou le théâtre (Farce de Maître Pathelin). Voir aussi l’œuvre de Bonaventure des Périers, quasi contemporaine du Quart Livre.

La conception humaniste du droit est fondée sur la connaissance du grec, du latin et de la philosophie ; elle s’oppose à une conception beaucoup plus formaliste, héritée des gloses médiévales : voir l’épisode de Baisecul et Husmevesne, dans le Pantagruel. De même, l’épisode du juge Bridoye est ambivalent : d’une part le juge fait montre d’une rare incompétence dans son instruction des affaires ; c’est un fou. Mais d’un autre côté, quand il s’en remet au hasard pour sa sentence, il tombe juste… Enfin, Bridoye est un juge intègre, inaccessible à la vénalité.

C’est au contraire la vénalité des gens de justice qui est condamnée dans l’épisode des Chiquanous. Ceux-ci, habitants l’île de Procuration, sont des huissiers de justice, accusés de faire en sorte de provoquer les justiciables, afin de les poursuivre eux-mêmes pour voies de fait. C’est une forme dévoyée de la justice, qui peut aller jusqu’au sacrilège, comme le montre la fin du chapitre 16.

L’épisode des Chiquanous est une « tragicque comédie », c’est-à-dire une comédie qui finit mal. Il est composé d’une série de récits enchâssés, unifiés par le lieu  : l’île de Procuration, où les voyageurs font escale.

  • Panurge raconte l’histoire du Seigneur de Basché, qui met en scène de fausses fiançailles pour attirer les Chiquanous et les battre ;
  • Le Seigneur de Basché raconte à son tour l’histoire de la vengeance de Villon contre Tappecoue.

Ici, la farce principale, celle du Seigneur de Basché, se termine assez mal : les « acteurs » ont pris leur part de coups, et la « fiancée » a même subi des attouchements sexuels de la part d’un Chiquanou. (ch. 15, p. 201)

L’interprétation morale est claire et apparaît dans le dernier chapitre, quand deux Chiquanous sont pendus pour avoir commis un sacrilège : Dieu les a punis en les poussant à commettre, par cupidité, l’irréparable. C’est donc à Dieu de punir… Le Seigneur de Basché a doublement tort, comme le disent Pantagruel et Épistémon :

  1. il se fait justice lui-même, et prend donc indument un rôle qui n’appartient qu’à Dieu ;
  2. il se trompe de cible, comme le montre le nom de « Procuration » : les Chiquanous ne sont que les bras armés du vrai coupable, le prieur… En les rouant de coups, le Seigneur de Basché ne fait que renforcer le cycle de la violence.

Cet épisode fait écho à celui des « Moutons de Panurge ». Là aussi, Panurge, insulté par le marchand, fait justice lui-même, dans une farce cruelle ; mais le dernier mot revient à Frère Jean, qui condamne sans ambages cette attitude :

« – Tu (dist frere jean) te damne comme un vieil diable. Il est escript, Mihi uindictam, et cœtera. Matière de breviaire. » (p. 141)

La puissance de punir n’appartient qu’à Dieu.

La tempête du Quart Livre – ch. 18-24 (Étude littéraire)

Un texte qui surprend par son ampleur et sa singularité. C’est un des rares moments où l’on assiste à la vie en mer dans le Quart Livre : la plupart du temps on nous décrit les escales et les merveilles que voient les navigateurs dans les îles. Ici, nous assistons au voyage lui-même : ce qui fait pendant à la fin du Quart Livre (ch. 63-65) : sommeil de Pantagruel et calme en mer.

Une tempête « pour rire ».

L e modèle antique

  • Chez Homère (Odyssée, V) ou Virgile (Énéide, I), il s’agissait de faire trembler pour exalter les héros ; Rabelais va remanier cette matière pour l’adapter à ses personnages ; Liée à l’hostilité des Dieux : Poséidon ~ Ulysse, v. 286 sq. ; Junon ~ Énée. La grandeur de la menace est source d’effroi. Inversement, Neptune (Énéide, 125) apaise la tempête.
  • L’ampleur de la description : Odyssée V : triple évocation, par la description, le monologue d’Ulysse, puis la reprise du récit. Odyssée IX, description : « la nuit tomba du ciel ». Dans l’Énéide, pure description (80-91 ; 102-123).
  • Le rôle du héros : impuissant, il exprime son angoisse dans un monologue : Odyssée V, Énéide 92 sq.

Le modèle parodique

Sans doute moins connu des lecteurs : on trouve des détails de Folengo chez Rabelais.

Teofilo Folengo (1491-1544) publia sous le pseudonyme de Merlin Coccaio (= le cuisinier) le récit burlesque du géant Fracasse et du fourbe Cingar, sous le titre de Macaronées ; il inspira probablement Rabelais.

Folengo a fait une parodie de l’Énéide : il est très facile de transposer le modèle épique dans le registre comique. Détails risibles, personnages non héroïques :

  • il conserve leur rôle aux Dieux : Éole qui « met ses lunettes », est petit « comme un bouchon de Dieu » ; les Vents qui sautent autour de lui…
  • Importance de la description, avec des détails dérisoires : le vent comparé à un homme qui pète ;
  • Modifie le rôle des acteurs, multiplie les personnages non épiques : les marchands qui se lamentent parce qu’il faut lâcher du lest, leurs bagages, Cingar qui salit ses chausses…

L ’invention de Rabelais

Cet épisode n’était pas prévu au départ ; cf. ch. I, p. 35 (classiques Garnier) : il ne s’agissait que d’un voyage en Indie supérieure ; mais quand le livre a cru en importance, l’épisode a été ajouté.

Organisation de l’épisode :

  • Disparition des Dieux mythologiques comme acteurs. Ch. XXVI, mort des démons et des héros. Registre sérieux. Mais il n’y a rien de surnaturel dans la tempête elle-même, sauf la rencontre du bateau de moines p. 102, qui constitue d’ordinaire un mauvais présage. Pas d’intervention des forces surnaturelles : les « Diables » de Frère Jean ne sont qu’une manière de parler (p. 109, 113)
  • Métamorphose de la description : déictiques qui ne montrent pas (« Voici bien éclairé… ») ; Rabelais substitue à des termes descriptifs suggérant une vision, aux bruits porteurs d’émotion, des termes techniques et savants. Mots rares, souvent d’origine italienne, et qui n’apparaissent pas dans les textes littéraires. Le Περὶ κοσμῷ n’est pas une lecture très courante… Nous n’apprenons que les manœuvres, ou les avaries subies par le navire : on est loin d’une description. P. 105 : répliques du pilote ou de Frère Jean : vocabulaire précis, mais très hétérogène et technique, peu connu des lecteurs du XVIème siècle. Rabelais ne les explique pas dans sa « Brève Déclaration » : ces mots incompréhensibles, souvent des néologismes, traduisent surtout la violence et le vacarme.
  • Redistribution des rôles, proche de la parodie. L’angoisse normale devient une peur risible. Le personnage le plus prestigieux, Pantagruel, est presque silencieux et en retrait. Au 1er plan le couple comique, F. Jean et Panurge. Le monologue de Panurge rappelle celui d’Énée (Ter quatuorque beati…) : la mort dans un naufrage, anonyme et inutile, est le contraire de la mort héroïque : ce que reprendra Pantagruel sur le mode sérieux (p. 120) ; Panurge, lui, regrette l’homme le plus modeste, le planteur de choux, et le pourceau ! Peur risible par ses manifestations et son expression. Malade, accroupi sur le tillac, il transforme l’héroïque « hélas » en grotesque « zalas » ! C’est un poltron dont l’inertie s’oppose à l’activité de tous ses compagnons.

Les hommes dans la tempête : paroles et personnages.

Le texte n’offre que la mise en scène du dialogue. Ch. 18 : le narrateur met en place les circonstances ; ch. 19 : position des personnages ; ch. 23 : discours d’Épistémon. Le reste est une juxtaposition de répliques. Le procédé est inattendu : on attendait un récit.

Activité des navigateurs

Ordres, avaries, manœuvres : activité obstinée et commune ; Rabelais évoque la vie à bord pendant la tempête. Il utilise un dialogue quasi théâtral pour sa rapidité, et donne l’illusion du naturel. C’est un groupe d’hommes dominé par Frère Jean qui ne se distingue pas de ses compagnons. On distingue trois manœuvres :

  1. abaisser les voiles (fin ch. 18)
  2. abandonner le navire à lui-même (moment critique) p. 101
  3. lorsque la tempête s’apaise, ch. 22. On a pu relever 150 termes, dont la moitié trouve ici sa première expression littéraire.

Hypertrophie des discours

Elle crée un monde drôle parce qu’irréel : il y a disconvenance par rapport à la situation. Ch. 23-24 : cela ne surprend pas car l’orage est passé ; s’inspire des Propos de table de Plutarque, ou d’Érasme. Ch. 23 : enseignement d’Épistémon.
Mais il y a beaucoup plus étonnant : des discours au beau milieu de la tempête. Ex : sur les testaments p. 114 : Discours en forme avec 2 comparaisons, De Bello Gallico I, 39 et une histoire dans Ésope, et une structuration logique de l’argumentation : ou… ou… si… si… ; on a aussi des tirades théâtrales : F. Jean p. 116-117… Comique par disconvenance.
Virtuosité verbale de Panurge pour traduire sa peur : stylisation esthétique. Le discours mime sa peur ; mais autour, tirades d’un autre ordre, cohérentes et savantes : disconvenance plus subtile. Les discours sont inattendus par rapport à la situation et au personnage.
P. 104-105 : monologue épique. 3 exclamations, pseudo-philosophie, jeu avec le lecteur… « ah, dist Panurge, vous péchez » : 3 fois, avec amplification. Adage d’Érasme.

Convenance à la fonction des personnages

  • Frère Jean est tout entier tourné vers l’action, avec allégresse.
  • Pantagruel parle peu, mais pressent un moyen de salut. Il ne parle que quand il le faut.
  • F. Jean, Épistémon, Pantagruel s’évertuent, agissent.
  • Panurge, lui, compense sa peur dans l’imaginaire.

Les discours des personnages nous renvoient à leur fonction, et nous donnent des images de l’homme face au danger.

Dieu dans la tempête.

Il n’y a plus de place pour les Dieux de la mythologie : les personnages se réfèrent à Dieu. Rabelais avait un modèle : le « Naufragium » d’Érasme, dans les Colloques.
[] ; or ces Colloques sont des dialogues à vocation didactique. Le Naufragium est le récit fait après-coup par un survivant. La description est brève, Érasme décrit surtout les manœuvres, et le comportement de chacun. Exhortation religieuse aux voyageurs : « Amici, inquit, tempus est ut unusquisque Deo se commendet. » [« Amis, dit-il, il est temps que chacun se recommande à Dieu. »] On est proche du pilote qui dit p. 112 : « Chacun pense de son âme… ».
Érasme critique les passagers, qui commettent chacun une erreur possible :

  • les marins chantent le Salue Regina ;
  • Voeux aux Saints les plus divers et rattachement de ces voeux à un lieu précis ;
  • Prières proches de formules magiques.

Le narrateur, lui, ne fait ni vœu, ni invocation à un Saint, ni prière à voix haute : il dit intérieurement le « Notre Père », se confesse en silence à Dieu, directement. Une jeune femme, elle, nourrit son bébé en priant à voix basse.
Même perspective dans le Quart Livre : Rabelais inclut son enseignement dans sa mise en scène.

Les erreurs de Panurge : une dévotion formaliste.

Confiance dans les œuvres humaines (au sens restreint : pratique déterminée à l’avance, invocations, voeux et confession). Cela est au cœur de l’opposition entre réformés et catholiques. Pour les Réformés, il faut se garder d’implorer les Saints ou la Vierge comme intercesseurs ; la seule intercession est le Christ – ou Dieu soi-même. Les voeux et les pratiques n’ont aucune efficacité ; beaucoup mettent en question la valeur de la confession à un prêtre : il suffit de se confesser à Dieu. Les Calvinistes ne reconnaissent pas à la confession la valeur d’un sacrement.
Les pratiques de Panurge sont cohérentes ; Rabelais ne les condamne pas explicitement, mais les rend risibles : il appelle les Saints et Saintes alors qu’il vient juste d’être malade ; il promet de se confesser « en temps et lieux » et demande au Majordome qu’on lui donne à manger ! L. 55 sq : appel à la Vierge ; p. 97 : Frère Jean refuse le rôle de confesseur que Panurge veut lui donner : il est dans l’action et ne cesse de jurer. La pratique des voeux est ridicule par son contexte : s’oppose à la formule « in manus » : prière des agonisants. Résignation vite contredite : « belle grande petite chapelle ou deux ». « Faire un pèlerin » = assumer les frais d’un pèlerinage pour quelqu’un : ce que rejettent évidemment les Réformés.
Importance des mots : p. 107, 110, 113 : il s’agit de mots et non d’une attitude intérieure (un peu comme les jurons de Frère Jean…) : usage ridicule des formules les plus sacrées :  « Confiteor », «Consumatum est », « in manus »… elles sont privées de toute dignité.

La Foi exemplaire

Mise en scène insistante dans le chapitre 19. Pantagruel accorde la prière et le geste p. 96. Rabelais évite de rapporter l’oraison de Pantagruel au style direct : l’intention est plus importante que la formulation. Il implore l’aide du Dieu servateur, fait une oraison publique pour tous (et non, comme Panurge, pour lui seul), et sa « fervente dévotion » contraste avec la panique de Panurge. Mais le noyau principal de la phrase est le geste : tenir l’arbre (le mât ? le gouvernail ? Pantagruel est un géant, il peut maintenir le mât…) Les prières sont au nombre de 3 : exhortation du pilote, et deux répliques de Pantagruel. Il ne parle que pour prier, ce qui s’oppose aux nombreuses invocations de Panurge.
Exposition théorique : Épistémon. Le mouvement comique s’interrompt ; réponse retardée à la question de Pantagruel. La peur doit être surmontée : le rôle de l’homme est d’ « évertuer », tout en se soumettant à la volonté de Dieu. Référence à St Paul, 1ère Épître aux Corinthiens III, 9 : dei adiutores sumus.
En cela, Rabelais s’oppose à Calvin : pour lui, l’importance des œuvres est celle de la bêche pour le jardinier. Pour Calvin, les œuvres ne sont rien par rapport à la Grâce. Adiutor doit selon les Évangélistes (dont Lefebvre d’Étaples) se traduire par « coopérateur » : nous aidons celui dont les forces sont insuffisantes ; or on ne peut le dire de Dieu. On coopère avec sa toute-puissance. Il s’oppose à la fois à la théologie de la Sorbonne (les œuvres sont essentielles) et à Calvin, qui ne laisse rien au libre-arbitre.

L’épisode de la baleine (chapitres 33-34)

Représentation d’une baleine dans un bestiaire médiéval (domaine public)

Deux textes ont pu inspirer Rabelais dans cet épisode :

  1.  le texte de la Bible racontant l’histoire de Jonas
  2. Le texte de l’Histoire vraie de Lucien.

Chapitre 33 : la rencontre avec le monstre

Rabelais s’est peut-être aussi inspiré d’une carte marine publiée à Venise en 1539, et qui mentionnait les îles Ferœ, dans l’Atlantique Nord, entre l’Angleterre au Sud, l’Islande au Nord et la péninsule scandinave à l’Est ; cette carte mentionnait aussi un monstre marin appelé « phiseter ». Le nom de l’animal, plus savant que les noms employés par Lucien, vient de Pline, et signifie « le souffleur ».

Premier § (l. 1-16)

Rabelais commence par une description du monstre, aperçu d’abord par Pantagruel ; on notera que celle-ci est plus détaillée et plus exacte que celle de Lucien, même si les dimensions sont là encore exagérées : bruit fait par l’animal, jet d’eau… Mais ici, la rencontre est immédiatement sous le signe de l’affrontement : l’animal semble agressif, et l’équipage se met aussitôt en ordre de bataille, comme toute la flotte. La stratégie est détaillée : il s’agit de former un Y dont la base est la Thalamège. On notera le goût de Rabelais pour les mots techniques et nouveaux : le mot « cône » apparaît ici pour la première fois… Citons aussi le « physetère », la hune, les noms des différents navires, les explications savantes concernant le Y (géométrie, allusion à Pythagore…) Le texte est à la fois un amusement d’érudit, et une leçon de morale : on se prépare, dans l’ordre, à « vaillamment combattre ».

Deuxième § (l. 17-30)

Les deux personnages, Frère Jean et Panurge, réagissent de manière quasi mécanique, conformément à leur caractère, et reproduisent en miniature ce qui a déjà été montré dans la tempête :

  • Une seule phrase brève pour montrer l’activité de Frère Jean, ravi d’entrer en action (« galant et bien décidé ») ; jeu de mot sur « château gaillard » (partie avant ou arrière du pont, surélevée pour permettre un surplomb en cas d’abordage) et l’état d’esprit du personnage ?
  • Panurge, tout au contraire, est pris à nouveau d’une incontrôlable logorrhée, et d’une peur qui le paralyse et le rend totalement inapte à faire quoi que ce soit. Comique du « disait-il » qui évoque une répétition sans fin… Il commence par une interjection comique (babillebabou), un leit-motiv (« fuyons »), une succession de références terrifiantes (le Léviathan – en réalité un crocodile) et incohérentes, mêlant la Bible (Job) à la mythologie païenne (Andromède), des images (grain de dragée, pilule)… Comique de situation (Panurge a une réaction inappropriée à la situation), de langage, et de répétition : il n’a décidément rien appris, et il réagit mécaniquement.

Fin du texte : un dialogue (l. 31-64)

Avec la réplique de Pantagruel en forme de calembour (Perseus / persé jus) s’instaure un dialogue de comédie, entre le sage, mais facétieux géant, et un Panurge d’autant plus disert que la peur se traduit chez lui par des flots de paroles. Répétition insistante du mot « peur ».

Plaisanterie de Pantagruel : Panurge, comme l’a dit Frère Jean à la fin de la tempête (ch. 24, p. 267) n’a rien à craindre de l’eau !

Mais le dernier mot, ou plutôt la dernière tirade, reste à Panurge, qui ne veut rien entendre. L’image empruntée au jeu (« C’est bien rentré de piques noires« ) rappelle au passage le personnage de mauvais garçon que tenait Panurge dans le Pantagruel. Mais sa panique s’accroit, comme le rythme s’accélère : « halas. Voy le cy. » Sa seule action : il va se cacher ! Ce qui ne l’empêche pas de multiplier les exclamations (l. 53), de s’adresser au monstre, de regretter avec un lyrisme aussi comique que déplacé que la baleine ne jette pas plutôt du vin blanc, rappelant au passage une anecdote historique due à Commynes (XVème siècle). Et son discours s’achève sur des cris, et un « allez aux Chiquanous » qui fait référence au chapitre 12, p. 169 : ceux-ci ne peuvent vivre qu’en étant battus… Souhaite-t-il ce sort à la baleine ?

Chapitre 34 : la victoire de Pantagruel

Premier §

Un récit apparemment objectif, décrivant la situation, et montrant tour à tour chaque personnage ; d’abord l’attaque du monstre, et son invincibilité : puissants jets d’eau (que Rabelais conçoit comme une attaque, et non pas simplement comme une respiration), avec une métaphore hyperbolique (les cataractes du Nil, élément de merveilleux), courage vain des combattants qui multiplient les jets…

Mais à ne pas prendre au sérieux : « pincer sans rire » est un jeu, et les armes se révèlent inutiles. Chacun est dans son rôle : Frère Jean s’agite, Panurge tremble. Intervention de Pantagruel, annoncée déjà comme décisive : il n’y a pas de suspens.

Second §

Au moment même où le lecteur, tenu en haleine, attend ce que Pantagruel va faire, Rabelais s’amuse à une longue digression savante, dans laquelle (à la manière de la parabase antique) il s’adresse directement au lecteur, en « oubliant » sa fiction. Il se met à énumérer successivement cinq exemples d’archers fameux :

  1. Commode, empereur de Rome ;
  2. Un archer indien, à l’époque d’Alexandre ;
  3. les anciens chasseurs français ;
  4. les Parthes ;
  5. les Scythes, avec une anecdote inspirée d’Hérodote (livre ÌV, § 131-132).

Si la chronologie n’est nullement respectée, on a en revanche une progression très nette : l’art décrit est de plus en plus élaboré et performant, et la description tend à s’allonger. Chaque exemple est introduit par une apostrophe au lecteur : « vous dictez, et est escript » (l. 14), « vous nous racontez aussi » (l. 18), « vous nous dictez aussi merveilles » (l. 26), « vous faictez pareillement narré » (l. 33), « Aussi célébrez-vous… » (l. 35).

Troisième §

Le § se présente en deux parties :

  • La première (l. 50-61) est au présent de vérité générale ; elle contribue encore à retarder le dénouement, tout en dressant de Pantagruel le portrait d’un héros hors-norme, par ses dimensions (ses javelots sont gros comme les piles d’un pont, ce qui donne à Rabelais l’occasion de multiplier les noms propres, Nantes, Saumur, Bergerac, Paris pour donner une impression de familiarité), la portée de ses armes (1000 pas), et l’extraordinaire habileté dont il fait preuve. Le texte s’apparente ici à un boniment de foire.
  • La seconde (l. 62-87) : l’exploit proprement dit. Pantagruel ne se contente pas de tuer le monstre ; il se comporte en artiste, dessinant un « triangle équilatéral », puis une parfait ligne droite avec ses javelots, puis 50 flèches de part et d’autre de l’animal, de manière à dessiner, d’abord, la carcasse d’un navire, puis, une fois la baleine retournée, un « scolopendre », c’est-à-dire une sorte de mille-pattes géant… Après le boniment, vient le spectacle : « Et estoit chose moult plaisante à veoir. »

scolopendre.
Domaine public via wikicommons

Attention à bien replacer le texte dans son contexte historique : il ne s’agit pas d’une « vraie » baleine, mais d’un monstre marin menaçant, comme ceux que Persée ou Hercule ont eu à combattre ; la notion d’ « espèce menacée » était inimaginable (et le restera jusqu’au début du 20ème siècle : cf. Moby Dick) ; quant à la notion de « cruauté envers les animaux », elle n’est même pas, aujourd’hui, totalement acquise…

Conclusion

Encore une fois, l’épisode de la baleine, quasi obligé dans les récits de navigation, est traité ici comme une reprise en mineure du récit de la tempête. Les personnages sont à leur poste, chacun dans son rôle ; la tension monte jusqu’au plus extrême danger, jusqu’au soulagement final… Mais ici, tout est fait pour que le lecteur ne prenne pas au sérieux l’épisode : le ton du récit, le mélange de merveilleux et d’humour…

Papimanes et Papefigues, ch. 45-54

Les Papefigues

Trois chapitres seulement leur sont consacrés, les chapitres 45, 46 et 47. Et dans ces 3 chapitres, le 1er seulement concerne l’histoire de ce peuple, le reste étant un récit en forme de fabliau, d’un paysan madré qui réussit, à l’aide de sa femme, à tromper un diable pas très malin.

Le peuple Papefigue

  1. Une étrange histoire : les Papefigues s’appelaient autrefois « Guaillardetz » (nom qui évoque la gaillardise : de joyeux fêtards!) ; ils étaient riches et libres. Un jour, alors qu’ils étaient invités chez les Papimanes, leurs voisins, à une fête à procession, l’un d’eux aurait fait la figue à l’effigie du Pape, un geste obscène et provocateur (l’équivalent de notre doigt d’honneur). Quelques jours après, les Papimanes les auraient attaqués par surprise, massacrant les hommes, obligeant les femmes et les enfants, pour avoir la vie sauve, à arracher une figue au derrière d’une mule – humiliation suprême…
  2. Un châtiment disproportionné (mais à l’image du culte des Papimanes !), et renforcé par une punition divine : « Depuy celluy temps, les paouvres gens n’avoient prospéré. Tous les ans avoient gresle, tempeste, peste, famine, et tout malheur, comme eterne punition du peché de leurs ancestres et parens. » (p. 409).
  3. Une interprétation classique : Papefigues = Vaudois.  ; on interprète souvent l’histoire des Papefigues comme celle de la persécution de 1545, qui aboutit à la mort de 3000 personnes, à la condamnation aux galères de 670 hommes, à des pillages, des confiscation de terres et même des ventes en esclavage. Cette actualité était dans toutes les têtes en 1552, à peine 7 ans après…
    1. Les Papefigues ne reconnaissaient pas l’autorité du Pape, ne se signaient pas de la croix ;
    2. Ils avaient établi quelques liens avec les Calvinistes de Genève, mais n’étaient pas réellement protestants, même s’ils s’éloignent quelque peu des doctrines du fondateur Pierre Vaudès ou Valdo, et sont un peu moins isolés.
    3. Rabelais condamne la provocation, mais tout autant la sauvagerie de la répression : le ton de Rabelais est quelque peu ambigu : il n’approuve pas le sacrilège, mais il éprouve de la pitié.
  4. Une autre interprétation, de Franco Giacone (« Relecture de l’épisode de l’Isle des Papefigues, Quart Livre XLV-XLVII », in Langue et sens du Quart Livre, Classiques Garnier 2012, pp. 412-430)
    1. Les Papefigues ne sont pas des Vaudois :
      1. Les Vaudois, qui se nommaient eux-mêmes « pauvres de Lyon », n’ont jamais été riche, même s’ils étaient travailleurs et savaient rendre leurs terres productives. La pauvreté est même l’un des piliers de leur foi.
      2. Ils n’ont jamais été libres non plus : dès1215 les Vaudois du Piémont ont été contraints à la clandestinité.
      3. Quant à la « gaillardise », elle est au rebours de leur manière de vivre, caractérisée au contraire par une très grande austérité et un travail continuel et acharné (y compris le dimanche et pendant les fêtes religieuses qu’ils ne reconnaissaient pas).
      4. L’histoire de la provocation en Papimanie ne tient pas, si les « Gaillardets » sont des Vaudois : clandestins et rejetant toute forme de procession, ils n’avaient aucune chance de se rendre chez leurs voisins pour une telle fête ; d’autre part, Rabelais parle « rabitz » ; or le mot propre pour les Vaudois est « barba », et Rabelais, proche du Du Bellay qui avait enquêté sur eux ne pouvait pas ne pas le savoir ; enfin, même si aux yeux des Vaudois l’Église de Rome et le Pape sont vivement récusés, il est inimaginable qu’ils leur adresse un geste aussi obscène que la figue.
      5. Enfin, l’humiliation infligée aux femmes et aux enfants en échange de la vie sauve n’a rien à voir avec le massacre de Mérindol, où au contraire ils furent tous tués.
    2. Les Papefigues : des juifs ?
      1. Richesse et liberté d’autrefois, pauvreté et malheur d’aujourd’hui = éléments de la propagande anti-juive ; malheurs consécutifs à la destruction du temple en 70 ap. J-C.
      2. Le carnaval romain, auquel a assisté Rabelais en 1549 : le pallio delli Judei, où de jeunes juifs, nus, étaient montés comme des chevaux par des cavaliers catholiques et parcouraient la via lata (aujourd’hui via del Corso) : on les appelait les gagliardi! Le mot « Rabiz » serait donc parfaitement à sa place.
      3. Si le geste obscène de la figue est incompatible avec l’image des Vaudois, elle l’est en revanche avec celle des Juifs, volontiers accusés des pires obscénités. Il pouvait aussi s’agir d’insultes en réponse à de continuelles humiliations. Un geste blasphématoire reproduit en peinture (images du Christ entouré de juifs). Par ailleurs, dans le récit sur les Milanais, Rabelais donne à la mule un nom hébraïque, Thacor (cf. « Briefve Declaration » p. 609) ; cette anecdote est d’ailleurs purement imaginaire, issue d’un récit antérieur d’un certain G. Paradin, mais n’a aucune réalité.
      4. Vengeance de Frédéric – et des Papimanes : tuer « tous les hommes barbus » : or les Juifs adultes portaient la barbe…
      5. Anecdote finale : Pantagruel, entrant dans une petite chapelle sans toit, y trouve « un homme vêtu d’une étole, caché dans le bénitier ». Autour de lui, trois prêtres « bien ras et tonsurés, lisant le Grimoire et conjurant les Diables ». S’agit-il d’une scène d’exorcisme, comme le dit la critique unanime ? Ou une cérémonie juive, le Mikveh ou immersion après une conversion au judaïsme. Les trois hommes sont trois témoins qui confirment la régularité de la conversion, et le Grimoire est le Talmud (que l’on considérait au XVIème siècle comme un ouvrage de magie noire). Il est possible que Pantagruel soit entré, en fait, dans une synagogue : il y en avait une dizaine à Rome, dans les années 1520-1550.

La « diablerie » en 3 actes

Une « mini-comédie », avec toutes les caractéristiques du théâtre (quel jeu…). Le Diable, une première fois, impose sa loi… et se trompe de choix. Acte II, une fois encore, le Diable se trompe (c’est lui-même qui dit au paysan de semer des raves). Acte III, le Diable veut alors recourir à un duel, d’ailleurs déloyal ; mais la femme du laboureur entre alors en scène… et joue sur l’ignorance du petit Diable ! C’est la fable du « trompeur trompé ».

Le petit diable a tout d’un satyre ; en même temps, il est le tentateur, c’est-à-dire le censeur de toutes sortes de gens : p. 413 (la luxure des nonnes et moines), p. 417 (la cupidité), p. 417 encore (les hérétiques) ; p. 419 : les gens de justice ; p. 421, les « marchands usuriers » etc. et les « chambrières ». Seule exception à ce catalogue : les Étudiants, car « depuis quelques années ils ont avec les études adjoint les Saintes Bibles » (p. 419) : progrès moral, grâce aux efforts des Évangélistes… ==> sous la fable purement comique, intention satirique.

Les Papimanes

L’essentiel de la satire est cependant consacré aux Papimanes : 7 chapitres sur 10. La cible est facile à identifier : les papi-manes, c’est-à-dire les « fous du Pape », vénérant non pas le Pape lui-même, mais l’idée du Pape, la représentation du Pape, dont on oublie au passage qu’il est lui-même le représentant du Christ : ils adulent, en somme, une image d’image, comble de l’idolâtrie ! Il ne s’agit donc pas ici d’une attaque précise contre un pape particulier (les Papimanes isolés sur leur île n’en ont vu aucun), ni même contre la papauté, mais contre une certaine idée de la papauté.

  • Chapitre 48 : Arrivée dans l’île des Papimanes ; les voyageurs sont tout de suite interpelés par des habitants curieusement habillés, représentant les 4 états de l’île, qui parlent du Pape comme de l’Unique, c’est-à-dire de Dieu. Imitation cocasse de Virgile (O ter quaterque beati...) ; arrivée de l’évêque Homenaz, le chef de cette île. Parodie de voyage maritime, en particulier le topos de la « première rencontre », ou de l’escale : menues circonstances de la descente à terre, nombreux malentendus et quiproquos qui se résolvent peu à peu. Les voyageurs ne questionnent pas, ils sont assaillis de questions, ou plutôt d’une seule question, qui recèle en elle-même un scandale. Ils sont pris pour les avant-coureurs du Messie, en l’occurrence le Pape, qui ne saurait manquer de les visiter… Or pour les chrétiens, le Messie est déjà venu. En douter, c’est être juif… Double crime des Papimanes : idolâtrie et judaïsme !
  • Chapitre 49 : Homenaz fait visiter son île ; d’abord les églises. Et la première chose qu’on leur montre, c’est un recueil de Décrétales (composées en 1234). Brutale réaction de Panurge face à la prétérition d’Homenaz (p. 439) : comme la grossièreté de Frère Jean face au roi Panigon, cette impolitesse marque ici la distance de Rabelais. Homenaz propose aux voyageurs de leur montrer ce « livre sacré » s’ils consentent à se confesser et à jeuner 3 jours : ils refusent. Homenaz leur fait cependant une « messe sèche » (sans offertoire).
  • Chapitre 50 : Homenaz montre aux voyageurs un portrait du pape ; il lui attribue le pouvoir de donner rémission des péchés ; Frère Jean rappelle qu’on appelle « jambe de Dieu » une jambe faussement estropiée dont usent les mendiants… ce qui suscite une vigoureuse condamnation de Pantagruel.
    Usurpation des aumônes et détournement du nom de Dieu vont de pair avec une théologie de la violence : cf. p. 449, montrant un déchaînement de violence. Ironie de Frère Jean : « Vous estez christians triez sus le volet ». « Bons chrétiens » est en fait une expression ironique, pour moquer la simplicité, voire l’étroitesse d’esprit. On peut être « bon chrétien » et très mauvais catholique.
  • Chapitre 51 : Nouveau détournement des aumônes : le résultat de la quête sera pour un banquet. Satire du repas ridicule venue tout droit d’Horace ; un banquet bien peu vertueux, où l’on expose des filles… Durant le repas, éloge excessif des textes canoniques (Décrétales, Clémentines, Extravagantes…)… au point de donner la colique à Épistémon (p. 455)
  • Chapitre 52 : Série de plaisanteries sur les « pouvoirs magiques » des Décrétales, avec le refrain cocasse d’Homenaz : « Punition et vengeance divine », puis « Miracle ! ».
  • Chapitre 53 : après un chapitre presque uniquement comique, retour de la satire politique : les Décrétales permettent de soutirer de l’argent à la France, 400 000 ducats, au profit de la cour de Rome.
  • Chapitre 54 : Homenaz offre à Pantagruel des « Poires Bon Chrétien » ; après quelques dernières plaisanteries, les Voyageurs repartent.

Pour eux, le pape n’est pas quasi Deus in terris : ils omettent le «quasi» !
En bon Évangéliste, qui dédit son livre au cardinal Odet de Châtillon, Rabelais ne critique pas la papauté en tant que telle, mais seulement ses abus ; les Décrétales étaient une partie du Droit canonique qui affirmait et définissait le pouvoir temporel du pape ; c’est pourquoi, p. 447, Panurge trouve le portrait du pape « faux », car il n’est pas représenté en armes : or, un des grands reproches des Évangélistes, c’est précisément ce caractère guerrier. Par là, ils entraient en concurrence, voire en guerre, avec le Roi de France (crise gallicane de 1551)


Synthèses

La navigation du Quart Livre

Voir le voyage à la Renaissance.

Le navire de Pantagruel

La Thalamège de Ptolémée Philopator

Seul le navire amiral, celui de Pantagruel, porte un nom : la Thalamège. Dans le Pantagruel, c’était un nom commun et désignait le navire, véritable palais flottant, que Ptolémée Philopater (souverain égyptien, 244-204 av. J-C) s’était fait construire pour la navigation maritime et fluviale. Mesurant 90 m de long, 13,5 m de large et 18 m de haut, il était mû par des rames, et ne pouvait affronter une traversée transatlantique.

Les étapes de la navigation

  • Chapitre I : départ ; description de la flotte, énumération des passagers, choix de la route.
  • Chapitres II à IV : escale à Médamothi (Alexandrie ?) : le nom signifie « nulle part »  et le pays « ressemble au Canada » ; on y trouve des œuvres d’art qui représentent l’irreprésentable (un dépucelage sans copulation…)
  • Chapitres V à VIII : rencontre avec des marchands revenant de Lanternoys ; épisode des « moutons de Panurge ».
  • Chapitre IX : île d’Ennasin (liens de parenté)
  • Chapitre X : île de Chéli (pays de Cocagne)
  • Chapitre XII à XVI : pays des Chiquanous
  • Chapitre XVII : îles de Tohu et Bohu, et autres îles
  • Chapitres XVIII à XXIV : tempête en mer
  • Chapitres XXV à XXVIII : île des Macræons
  • Chapitre XXIX à XXXII : île de Tapinois, royaume de Quaresmeprenant
  • Chapitres XXXIII-XXXIV : rencontre avec la baleine (« physetère »)
  • Chapitres XXXV à XLII : l’île Farouche et guerre contre les Andouilles
  • Chapitres XLIII-XLIV : île de Ruach, où l’on ne vit que de vent ; cette étape évoque les récits du chef indien Donnacona, qui incita Jacques Cartier à chercher un nouvel Eldorado ; le navigateur rapporte ces récits, comme une vérité, dans son Brief Récit, à l’égard duquel Rabelais se montre critique. Par ailleurs, sur un plan allégorique, l’île de Ruach incarne la théorie d’Hippocrate, pour qui le souffle est le fondement de la vie.
  • Chapitres XLV-XLVII : île des Papefigues
  • Chapitres XLVIII-LIV : île des Papimanes
  • Chapitres LV-LVI : épisode des paroles gelées
  • Chapitres LVII-LXII : île de Messer Gaster
  • Chapitre LXIII-LXV : île de Chaneph, et festin devant cette anti-Thélème
  • Chapitre LXVI-LXVII : île de Ganabin, et canonnade.

Une navigation insituable

L’ensemble des étapes de cette navigation peut recevoir une définition allégorique ou symbolique ; pourtant, Rabelais présente son récit comme celui d’une navigation véritable, à une époque où les récits des vrais navigateurs occupent l’opinion et sont à la mode.  Ainsi, des critiques comme Abel Lefranc ont tenté de retrouver, dans ces étapes, des îles réelles.

Rabelais a, en réalité, probablement été inspiré par Jacques Cartier, et sa recherche d’une voie par le Nord-Ouest en direction de la Chine, en 1534, 1535 et 1541 ; entre les deux éditions du Quart Livre, on voit progresser la présence du vocabulaire maritime du Ponant (c’est-à-dire des navigateurs de l’Atlantique), par rapport à celui du Levant (ceux de la Méditerranée).

Mais Rabelais a dû également s’inspirer de « voyages extraordinaires » et de légendes, de Lucien à Saint Brendan…

L’influence décisive pourrait bien être celle des certains récits du « retour des Argonautes », en particulier un récit attribué à Orphée, selon lequel les héros auraient remonté le Tanaïs (le Danube) jusqu’à l’Océan boréal, à travers le pays des Gélons, des Arimaspes et des Scythes ; puis ils auraient longé l’Océan boréal vers l’ouest, pour finalement franchir les colonnes d’Hercule et se retrouver en Méditerranée.

Une navigation sans but colonial

Contrairement aux expéditions contemporaines, la navigation de Pantagruel n’avait aucun but territorial ou colonial. Il s’agit d’une quête de la vérité. C’est pourquoi l’on peut voir un double sens pour chacune des étapes : d’une part, une référence topographique réelle, ou du moins conforme à ce que l’on savait à la Renaissance, et une référence symbolique, allégorique.

Le personnage de Panurge

Panurge avant le Quart Livre

Panurge dans le Pantagruel

Panurge apparaît au chapitre 9 du Pantagruel. Il apparaît sous la forme d’un aventurier famélique, mais qui fait passer sa virtuosité verbale et son goût du jeu avant l’urgence de se nourrir : durant six pages, il s’exprime en 13 langues, dont 3 inventées, devant un Pantagruel éberlué et conquis ! Il gagne ainsi l’amitié du géant, séduit par cette fantaisie et son incomparable don de parole :

« Par ma foy, je vous ay ja prins en amour si grand que, si vous condescendez à mon vouloir, vous ne bougerez jamais de ma compaignie, et vous et moy ferons un nouveau pair d’amitié telle que feut entre Enée et Achates. »  (Pantagruel, ch. 9)

D’emblée apparaît la double figure de Panurge : à la fois misérable et faible (il meurt de faim !) et joueur, farceur et maître du langage.

Panurge dans le Tiers Livre

Absent du Gargantua, consacré au père de Pantagruel et par conséquent censé se passer avant la naissance de celui-ci, Panurge réapparaît dans le Tiers Livre, dont il va être le protagoniste.

Le roman commence par un « éloge des dettes » prononcé par Panurge. Celui-ci, qui a reçu de son prince Pantagruel le château de Salmigondin, a réussi à dilapider en moins de 14 jours le revenu de 3 ans. Il doit donc rendre des comptes, et il se lance dans un éloge paradoxal (encomion) des dettes…

Puis, l’ensemble du roman est centré sur l’enquête de Panurge, obsédé par une double question : doit-il se marier ? et sera-t-il cocu ?

On découvre alors une autre facette de Panurge : loin du mauvais garçon triomphant, c’est un Panurge inquiet, hésitant, qui recherche (à tort) une réponse ferme, extérieure, à une question qui ne peut être résolue que par lui-même… Un épisode montre cette nouvelle fragilité de Panurge : au moment de consulter sa dernière « autorité », le fou Triboulet, Panurge s’adresse à Frère Jean, son ami, en une immense litanie flatteuse sur le thème du « couillon ». Frère Jean répond sur le même thème, mais en multipliant les adjectifs évoquant faiblesse, maladie… (ch. 28)

Il y a donc un partage des rôles dans le Tiers Livre, déjà perceptible dès le Pantagruel : au « bon géant » la sagesse, la mesure, et une parole juste et humaniste ; à Frère Jean, une vitalité sans faille ; à Panurge, l’excès, le jeu, l’expression sans mesure de l’affectivité (l’indécision, la peur…) ; et tous trois sont indissociables.

Panurge dans le Quart Livre

C’est pour Panurge que ce voyage a lieu, mais curieusement, il n’est presque plus question de la grande interrogation qui était celle du Tiers Livre : faut-il se marier, au risque d’être cocu ? Tout au plus y a-t-il quelques allusions à la nature des femmes, ou à l’oracle que l’on est censé aller consulter (épisode des « Paroles gelées ») ; mais tout se passe comme si le voyage était à lui-même son propre objectif…

État des lieux

  • Chapitre 1 : Panurge est le premier nommé parmi les compagnons de Pantagruel ; c’est d’ailleurs pour lui que se fait le voyage.
  • Chapitre 2 : Panurge achète une peinture décrivant les malheurs de Procné (obsession des malheurs conjugaux ?) – p. 93
  • Chapitres 5 à 9 (p. 119-141), histoire de Dindenault et des « moutons de Panurge » : véritable petite pièce de théâtre, où Panurge, d’abord victime des railleries méchantes du marchand, se livre à une vengeance aussi parfaite que cruelle, grâce à ses talents de comédien et de parleur. C’est le Panurge moqueur et mauvais garçon, maître de son jeu, du Pantagruel.
  • Chapitre 10, p. 145 : simplement un bon mot.
  • Chapitre 11, p. 165-167 : anecdote de Breton de Villandry et du duc de Guise.
  • Chapitre 12-15 : Panurge raconte l’histoire du Seigneur de Basché (p. 171—203)
  • Chapitre 18-22 : épisode de la tempête ; Panurge est mort de peur et, incapable d’agir, se contente de crier et gémir.
  • Chapitre 23-24 : après le danger, Panurge fait le fanfaron ; Frère Jean lui affirme qu’il n’a rien à craindre de l’eau.
  • Chapitre 25, p. 273 : simple bon mot
  • Chapitre 29, fin : Panurge ne veut pas combattre Quaresmeprenant (p. 301)
  • Chapitre 33 : rencontre avec une baleine ; Panurge réagit comme durant la tempête.
  • Chapitre 37 : Panurge se défile dans le combat contre les Andouilles (p. 353)
  • Chapitre 43 : présence simplement mentionnée de Panurge (p. 397)
  • Chapitre 44 : Panurge récite un « dizain joliet », plutôt trivial, dont il est l’auteur.
  • Chapitre 48 : Détail autobiographique : Panurge affirme avoir vu « 3 papes », ce qui ne lui a guère profité. Serait-il ici l’alter ego de Rabelais ? (en contradiction avec son personnage : en 1552, Rabelais a entre 58 et 69 ans ! Panurge n’a, lui, qu’environ 35 ans…)
  • Chapitre 49 : chez les Papimanes ; Panurge se montre moqueur et volontiers paillard face à Homenaz.
  • Chapitre 50 : Panurge (porte-parole de Rabelais ?) critique vertement les Papes guerriers (p. 449)
  • Chapitre 51 : traduit un poème scatologique de Catulle
  • Chapitre 56 : une seule brève intervention, pour demander à voir les « paroles gelées », puis jeux de mots sur « donner parole » et « vendre paroles » (p. 495) ; petite querelle avec Frère Jean.
  • Chapitre 63 : dans la torpeur générale, Panurge fait des gargouillis avec une tige de pantagruélion. (p. 547)
  • Chapitre 64 : Panurge refuse d’aller sur l’île de Chaneph, peuplée d’hypocrites vivant d’aumônes. Pantagruel accède à sa demande et ce sera le festin devant Chaneph.
  • Chapitre 65 : aimable conversation d’après-dîner, sur les femmes (dont Frère Jean dit du mal), puis en récitant vers et proverbe (p. 567)
  • Chapitre 66 : Face à l’île de Ganabin, peuplée de voleurs, Pantagruel écoute son « démon » qui lui conseille de ne pas descendre ; Panurge meurt de peur alors que Frère Jean aimerait y aller. Celui-ci fait une farce à Panurge, parti se cacher au fond du navire : il fait tirer une canonnade.
  • Chapitre 67 : Panurge sort épouvanté de la soute, pensant soit à une diablerie, soit à une attaque anglaise ; il tient un chat qu’il prend pour un diable, et il a souillé sa chemise !

Trois figures de Panurge

Panurge, le maître du jeu

C’était son rôle principal dans le Pantagruel ; ce l’est moins ici, où il a rarement l’initiative. Seule exception, mais de taille : l’épisode de Dindenault (chapitres 5 à 9), construit comme une véritable comédie en plusieurs actes.

  1. Dindenault, qui se croit très fort, insulte Panurge ; on manque en venir aux mains, mais Panurge, alors, se montre couard. Pseudo réconciliation.
  2. Panurge veut alors négocier l’achat d’un mouton : long dialogue, où Dindenault est persuadé de dominer son adversaire, et de le gruger.
  3. Le moment crucial : Panurge jette son mouton à l’eau, provoquant la noyade du troupeau, et de tous les marchands : victoire sans partage du mauvais garçon…
Panurge, le couard

À peine esquissée dans l’épisode de Dindenault, cette couardise va s’imposer comme le caractère dominant de Panurge :

  1. Durant la tempête (il représente alors l’incarnation même de ce qu’il ne faut pas faire : incapable d’agir, il pleure, gémit, et surtout invoque pêle mêle tous les Saints… Superstition condamnable aux yeux de l’humaniste Pantagruel !)
    Même chose, dans une moindre mesure, face à la baleine.
  2. Refus de se battre : il refuse de combattre Quaresmeprenant, ni les Andouilles, de descendre sur l’île de Chaneph, puis sur celle de Ganabin.
  3. Quand enfin il se croit au cœur d’un combat, il court se cacher, se livre à des terreurs absurdes, jusqu’à souiller sa chemise !
Panurge, le maître du langage

Bons mots, anecdotes, petits poèmes souvent lestes, et même parfois longs récits, comme celui du Seigneur de Basché : Panurge est une figure d’intellectuel, de parleur, capable de vaincre Dindenault par la parole, de fanfaronner une fois le danger passé, et parfois même d’incarner le personnage de l’auteur (qui est donc triple : Pantagruel l’humaniste, Panurge le conteur, et un « je » qui apparaît dans certains chapitres, comme les « Paroles gelées »).

Un personnage essentiellement comique

Panurge pourrait être un personnage condamnable :
  • Pour son amoralité et sa cruauté face à Dindenault (comme il se montra cruel et amoral face à la « dame de Paris » dans le Pantagruel, comme il est amoral dans son « éloge des dettes » du Tiers Livre ; il commet une faute majeure : il se fait justice lui-même, alors que le châtiment est dans la main de Dieu.
  • Pour sa couardise, qui le pousse à se cacher et à laisser les autres lutter à sa place, ce qui ne l’empêche pas de fanfaronner après ;
  • Pour sa paillardise, sa gourmandise, sa grossièreté ;
  • Pour sa superstition toujours prête à ressurgir, surtout lorsqu’il est terrorisé : il se voue à tous les Saints, voit des diables partout…
Un personnage aimé de tous

Pourtant, si on lui joue parfois des tours pendables, il reste aimé de tous. Frère Jean, son exact contraire, se moque de lui, mais ne le méprise pas ; Pantagruel condamne la superstition, mais n’en rejette pas pour autant son ami Panurge. En somme, on lui pardonne tout.

Incarnation du comique
  • Comique de caractère (peur, fanfaronnade), qui se traduit dans son apparence (bonnet, lunettes, chemise souillée…)
  • Comique de langage (du bon mot au récit, du dialogue à la réplique percutante)
  • Comique de répétition (mêmes réactions corporelles face à la peur)

Peut-être compense-t-il, par son imperfection, sa faiblesse trop humaine, la trop grande et trop sage perfection du Pantagruélisme ?

Bibliographie

  • Giacomotto-Charra Violaine et alii, Rabelais aux confins des mondes possibles, CNED, 2011, 194 p.
  • Giacone Franco (sous la direction de), Langue et sens du Quart Livre, actes du colloque organisé à Rome en novembre 2011, Paris, classiques Garnier, 2012, 443 p.
  • Mouret Marie-Cécile, Le Symbolisme dans le Quart-Livre, Éditions Desiris, 1994, 95 p.