François Rabelais, « Le Quart Livre »

François Rabelais

 

Textes expliqués

Chapitre 1er : le départ de la flotte

Ce texte n’est pas exactement l’incipit du roman, puisqu’il est précédé d’un long prologue ; mais c’est le tout début du récit proprement dit.

Avec ses 115 lignes, il décrit minutieusement le tout début de l’expédition annoncée à la fin du Tiers Livre, le départ de la flotte, en 7 §.

§ 1 à 5 : avant le départ

1er § : début du récit

Le texte commence par une date à la fois précise (même s’il faudra sans doute la modifier par la suite) et symbolique : le 9 juin ; précision antique (les Vestales) et historique (une victoire contre les Espagnols, en lien avec l’actualité) ; un lieu déterminé, même s’il perd en précision géographique entre 1548 et 1552 : le port de Thalasse, « près de St Malo » (1548) ; l’énumération des compagnons de Pantagruel, tous déjà connus du lecteur.

Le but aussi est précis : vers l’oracle de la Dive Bouteille.

2ème et 3ème § : la flotte

Description très précise des navires, à grand renfort de symboles, souvent alchimiques (voir les couleurs), avec un goût prononcé pour les termes techniques (calfatées, fadrins, hespaillers, Thalamège), en particulier pour les noms des navires (Gallions, Liburniques…) ;

Énumération des figures de poupe des 12 navires de la flotte : richesse extraordinaire de l’ornementation, tradition rabelaisienne de tous les symboles possibles des « buveurs » ; et jeu sur la richesse du vocabulaire.

4ème et 5ème § : cérémonies avant le départ

Retour au récit : assemblée générale sur le navire amiral (le seul que retiendra par la suite le lecteur). Ici humanisme et évangélisme se manifestent clairement : recours à la « Sainte Écriture » ; prière à Dieu (« le seul recours », on le verra dans la tempête) ; le psaume CXIV dans la traduction de Clément Marot, chant de ralliement des Évangélistes (et pas encore des Protestants, comme ce sera le cas à la fin du XVIème siècle, par exemple chez Jean de Léry). En outre, ce psaume évoque un voyage.

S’ensuit naturellement un banquet, et une digression sur le mal de mer, et les pseudo-remèdes conseillés par les médecins, y compris le grand Galien lui-même : Rabelais s’inscrit ici dans la tradition des Fabliaux.

§ 6 et 7 : le départ

§ 6 : la route choisie

Le départ est d’abord facile, « en bonne heure » ; Rabelais utilise encore le vocabulaire du Levant (c’est-à-dire méditerranéen), avec une grande précision : situation de l’objectif (entre la Chine et l’Inde supérieure) ; rejet de la route la plus connue, celle des Portugais, par le cap de Bonne-Espérance, bien connue mais très longue. Rabelais donne alors de nombreux détails – non sans recourir parfois à un vocabulaire abscons.

La route effectivement suivie est au contraire très confuse, voire contradictoire, comme si Rabelais avait alors voulu brouiller les pistes… Une route occidentale, à la latitude des Sables d’Olonne, pour éviter la « mer glaciale »… Une route qui évoque bien sûr celle de Jacques Cartier, mais en même temps, aucune mention de l’Amérique…

§ 7 : résumé du voyage

Rabelais annonce déjà la fin : les voyageurs arriveront « en moins de 4 mois » à destination, ce qui est infiniment mieux que les Portugais – Rabelais se plait à souligner la rivalité entre le Portugal et la France – et équivalent à la durée du voyage de Cartier. Et c’est aussi la durée du voyage des Argonautes ! Mais faut-il prendre au sérieux ce voyage ? Rabelais termine en effet sur l’évocation d’un voyage pour le moins douteux, d’Indiens qui seraient arrivés en Germanie, selon Cornelius Nepos et d’autres historiens…

 

La tempête du Quart Livre – ch. 18-24 (Étude littéraire)

Un texte qui surprend par son ampleur et sa singularité. C’est un des rares moments où l’on assiste à la vie en mer dans le Quart Livre : la plupart du temps on nous décrit les escales et les merveilles que voient les navigateurs dans les îles. Ici, nous assistons au voyage lui-même : ce qui fait pendant à la fin du Quart Livre (ch. 63-65) : sommeil de Pantagruel et calme en mer.

Une tempête « pour rire ».

L e modèle antique

  • Chez Homère (Odyssée, V) ou Virgile (Énéide, I), il s’agissait de faire trembler pour exalter les héros ; Rabelais va remanier cette matière pour l’adapter à ses personnages ; Liée à l’hostilité des Dieux : Poséidon ~ Ulysse, v. 286 sq. ; Junon ~ Énée. La grandeur de la menace est source d’effroi. Inversement, Neptune (Énéide, 125) apaise la tempête.
  • L’ampleur de la description : Odyssée V : triple évocation, par la description, le monologue d’Ulysse, puis la reprise du récit. Odyssée IX, description : « la nuit tomba du ciel ». Dans l’Énéide, pure description (80-91 ; 102-123).
  • Le rôle du héros : impuissant, il exprime son angoisse dans un monologue : Odyssée V, Énéide 92 sq.

Le modèle parodique

Sans doute moins connu des lecteurs : on trouve des détails de Folengo chez Rabelais.

Teofilo Folengo (1491-1544) publia sous le pseudonyme de Merlin Coccaio (= le cuisinier) le récit burlesque du géant Fracasse et du fourbe Cingar, sous le titre de Macaronées ; il inspira probablement Rabelais.

Folengo a fait une parodie de l’Énéide : il est très facile de transposer le modèle épique dans le registre comique. Détails risibles, personnages non héroïques :

  • il conserve leur rôle aux Dieux : Éole qui « met ses lunettes », est petit « comme un bouchon de Dieu » ; les Vents qui sautent autour de lui…
  • Importance de la description, avec des détails dérisoires : le vent comparé à un homme qui pète ;
  • Modifie le rôle des acteurs, multiplie les personnages non épiques : les marchands qui se lamentent parce qu’il faut lâcher du lest, leurs bagages, Cingar qui salit ses chausses…

L ’invention de Rabelais

Cet épisode n’était pas prévu au départ ; cf. ch. I, p. 35 (classiques Garnier) : il ne s’agissait que d’un voyage en Indie supérieure ; mais quand le livre a cru en importance, l’épisode a été ajouté.

Organisation de l’épisode :

  • Disparition des Dieux mythologiques comme acteurs. Ch. XXVI, mort des démons et des héros. Registre sérieux. Mais il n’y a rien de surnaturel dans la tempête elle-même, sauf la rencontre du bateau de moines p. 102, qui constitue d’ordinaire un mauvais présage. Pas d’intervention des forces surnaturelles : les « Diables » de Frère Jean ne sont qu’une manière de parler (p. 109, 113)
  • Métamorphose de la description : déictiques qui ne montrent pas (« Voici bien éclairé… ») ; Rabelais substitue à des termes descriptifs suggérant une vision, aux bruits porteurs d’émotion, des termes techniques et savants. Mots rares, souvent d’origine italienne, et qui n’apparaissent pas dans les textes littéraires. Le Περὶ κοσμῷ n’est pas une lecture très courante… Nous n’apprenons que les manœuvres, ou les avaries subies par le navire : on est loin d’une description. P. 105 : répliques du pilote ou de Frère Jean : vocabulaire précis, mais très hétérogène et technique, peu connu des lecteurs du XVIème siècle. Rabelais ne les explique pas dans sa « Brève Déclaration » : ces mots incompréhensibles, souvent des néologismes, traduisent surtout la violence et le vacarme.
  • Redistribution des rôles, proche de la parodie. L’angoisse normale devient une peur risible. Le personnage le plus prestigieux, Pantagruel, est presque silencieux et en retrait. Au 1er plan le couple comique, F. Jean et Panurge. Le monologue de Panurge rappelle celui d’Énée (Ter quatuorque beati…) : la mort dans un naufrage, anonyme et inutile, est le contraire de la mort héroïque : ce que reprendra Pantagruel sur le mode sérieux (p. 120) ; Panurge, lui, regrette l’homme le plus modeste, le planteur de choux, et le pourceau ! Peur risible par ses manifestations et son expression. Malade, accroupi sur le tillac, il transforme l’héroïque « hélas » en grotesque « zalas » ! C’est un poltron dont l’inertie s’oppose à l’activité de tous ses compagnons.

Les hommes dans la tempête : paroles et personnages.

Le texte n’offre que la mise en scène du dialogue. Ch. 18 : le narrateur met en place les circonstances ; ch. 19 : position des personnages ; ch. 23 : discours d’Épistémon. Le reste est une juxtaposition de répliques. Le procédé est inattendu : on attendait un récit.

Activité des navigateurs

Ordres, avaries, manœuvres : activité obstinée et commune ; Rabelais évoque la vie à bord pendant la tempête. Il utilise un dialogue quasi théâtral pour sa rapidité, et donne l’illusion du naturel. C’est un groupe d’hommes dominé par Frère Jean qui ne se distingue pas de ses compagnons. On distingue trois manœuvres :

  1. abaisser les voiles (fin ch. 18)
  2. abandonner le navire à lui-même (moment critique) p. 101
  3. lorsque la tempête s’apaise, ch. 22. On a pu relever 150 termes, dont la moitié trouve ici sa première expression littéraire.

Hypertrophie des discours

Elle crée un monde drôle parce qu’irréel : il y a disconvenance par rapport à la situation. Ch. 23-24 : cela ne surprend pas car l’orage est passé ; s’inspire des Propos de table de Plutarque, ou d’Érasme. Ch. 23 : enseignement d’Épistémon.
Mais il y a beaucoup plus étonnant : des discours au beau milieu de la tempête. Ex : sur les testaments p. 114 : Discours en forme avec 2 comparaisons, De Bello Gallico I, 39 et une histoire dans Ésope, et une structuration logique de l’argumentation : ou… ou… si… si… ; on a aussi des tirades théâtrales : F. Jean p. 116-117… Comique par disconvenance.
Virtuosité verbale de Panurge pour traduire sa peur : stylisation esthétique. Le discours mime sa peur ; mais autour, tirades d’un autre ordre, cohérentes et savantes : disconvenance plus subtile. Les discours sont inattendus par rapport à la situation et au personnage.
P. 104-105 : monologue épique. 3 exclamations, pseudo-philosophie, jeu avec le lecteur… « ah, dist Panurge, vous péchez » : 3 fois, avec amplification. Adage d’Érasme.

Convenance à la fonction des personnages

  • Frère Jean est tout entier tourné vers l’action, avec allégresse.
  • Pantagruel parle peu, mais pressent un moyen de salut. Il ne parle que quand il le faut.
  • F. Jean, Épistémon, Pantagruel s’évertuent, agissent.
  • Panurge, lui, compense sa peur dans l’imaginaire.

Les discours des personnages nous renvoient à leur fonction, et nous donnent des images de l’homme face au danger.

Dieu dans la tempête.

Il n’y a plus de place pour les Dieux de la mythologie : les personnages se réfèrent à Dieu. Rabelais avait un modèle : le « Naufragium » d’Érasme, dans les Colloques.
[] ; or ces Colloques sont des dialogues à vocation didactique. Le Naufragium est le récit fait après-coup par un survivant. La description est brève, Érasme décrit surtout les manœuvres, et le comportement de chacun. Exhortation religieuse aux voyageurs : « Amici, inquit, tempus est ut unusquisque Deo se commendet. » [« Amis, dit-il, il est temps que chacun se recommande à Dieu. »] On est proche du pilote qui dit p. 112 : « Chacun pense de son âme… ».
Érasme critique les passagers, qui commettent chacun une erreur possible :

  • les marins chantent le Salue Regina ;
  • Voeux aux Saints les plus divers et rattachement de ces voeux à un lieu précis ;
  • Prières proches de formules magiques.

Le narrateur, lui, ne fait ni vœu, ni invocation à un Saint, ni prière à voix haute : il dit intérieurement le « Notre Père », se confesse en silence à Dieu, directement. Une jeune femme, elle, nourrit son bébé en priant à voix basse.
Même perspective dans le Quart Livre : Rabelais inclut son enseignement dans sa mise en scène.

Les erreurs de Panurge : une dévotion formaliste.

Confiance dans les œuvres humaines (au sens restreint : pratique déterminée à l’avance, invocations, voeux et confession). Cela est au cœur de l’opposition entre réformés et catholiques. Pour les Réformés, il faut se garder d’implorer les Saints ou la Vierge comme intercesseurs ; la seule intercession est le Christ – ou Dieu soi-même. Les voeux et les pratiques n’ont aucune efficacité ; beaucoup mettent en question la valeur de la confession à un prêtre : il suffit de se confesser à Dieu. Les Calvinistes ne reconnaissent pas à la confession la valeur d’un sacrement.
Les pratiques de Panurge sont cohérentes ; Rabelais ne les condamne pas explicitement, mais les rend risibles : il appelle les Saints et Saintes alors qu’il vient juste d’être malade ; il promet de se confesser « en temps et lieux » et demande au Majordome qu’on lui donne à manger ! L. 55 sq : appel à la Vierge ; p. 97 : Frère Jean refuse le rôle de confesseur que Panurge veut lui donner : il est dans l’action et ne cesse de jurer. La pratique des voeux est ridicule par son contexte : s’oppose à la formule « in manus » : prière des agonisants. Résignation vite contredite : « belle grande petite chapelle ou deux ». « Faire un pèlerin » = assumer les frais d’un pèlerinage pour quelqu’un : ce que rejettent évidemment les Réformés.
Importance des mots : p. 107, 110, 113 : il s’agit de mots et non d’une attitude intérieure (un peu comme les jurons de Frère Jean…) : usage ridicule des formules les plus sacrées :  « Confiteor », «Consumatum est », « in manus »… elles sont privées de toute dignité.

La Foi exemplaire

Mise en scène insistante dans le chapitre 19. Pantagruel accorde la prière et le geste p. 96. Rabelais évite de rapporter l’oraison de Pantagruel au style direct : l’intention est plus importante que la formulation. Il implore l’aide du Dieu servateur, fait une oraison publique pour tous (et non, comme Panurge, pour lui seul), et sa « fervente dévotion » contraste avec la panique de Panurge. Mais le noyau principal de la phrase est le geste : tenir l’arbre (le mât ? le gouvernail ? Pantagruel est un géant, il peut maintenir le mât…) Les prières sont au nombre de 3 : exhortation du pilote, et deux répliques de Pantagruel. Il ne parle que pour prier, ce qui s’oppose aux nombreuses invocations de Panurge.
Exposition théorique : Épistémon. Le mouvement comique s’interrompt ; réponse retardée à la question de Pantagruel. La peur doit être surmontée : le rôle de l’homme est d’ « évertuer », tout en se soumettant à la volonté de Dieu. Référence à St Paul, 1ère Épître aux Corinthiens III, 9 : dei adiutores sumus.
En cela, Rabelais s’oppose à Calvin : pour lui, l’importance des œuvres est celle de la bêche pour le jardinier. Pour Calvin, les œuvres ne sont rien par rapport à la Grâce. Adiutor doit selon les Évangélistes (dont Lefebvre d’Étaples) se traduire par « coopérateur » : nous aidons celui dont les forces sont insuffisantes ; or on ne peut le dire de Dieu. On coopère avec sa toute-puissance. Il s’oppose à la fois à la théologie de la Sorbonne (les œuvres sont essentielles) et à Calvin, qui ne laisse rien au libre-arbitre.

Synthèses

Les étapes de la navigation du Quart Livre

  • Chapitre I : départ ; description de la flotte, énumération des passagers, choix de la route.
  • Chapitres II à IV : escale à Médamothi (Alexandrie ?)
  • Chapitres V à VIII : rencontre avec des marchands revenant de Lanternoys ; épisode des « moutons de Panurge ».
  • Chapitre IX : île d’Ennasin (liens de parenté)
  • Chapitre X : île de Chéli (pays de Cocagne)
  • Chapitre XII à XVI : pays des Chicanous
  • Chapitre XVII : îles de Tohu et Bohu, et autres îles
  • Chapitres XVIII à XXIV : tempête en mer
  • Chapitres XXV à XXVIII : île des Macræons
  • Chapitre XXIX à XXXII : île de Tapinois, royaume de Quaresmeprenant
  • Chapitres XXXIII-XXXIV : rencontre avec la baleine (« physetère »)
  • Chapitres XXXV à XLII : l’île Farouche et guerre contre les Andouilles
  • Chapitres XLIII-XLIV : île de Ruach, où l’on ne vit que de vent
  • Chapitres XLV-XLVII : île des Papefigues
  • Chapitres XLVIII-LIV : île des Papimanes
  • Chapitres LV-LVI : épisode des paroles gelées
  • Chapitres LVII-LXII : île de Messer Gaster
  • Chapitre LXIII-LXV : île de Chaneph, et festin devant cette anti-Thélème
  • Chapitre LXVI-LXVII : île de Ganabin, et canonnade.

Une navigation insituable

L’ensemble des étapes de cette navigation peut recevoir une définition allégorique ou symbolique ; pourtant, Rabelais présente son récit comme celui d’une navigation véritable, à une époque où les récits des vrais navigateurs occupent l’opinion et sont à la mode.  Ainsi, des critiques comme Abel Lefranc ont tenté de retrouver, dans ces étapes, des îles réelles.

Rabelais a, en réalité, probablement été inspiré par Jacques Cartier, et sa recherche d’une voie par le Nord-Ouest en direction de la Chine, en 1534, 1535 et 1541 ; entre les deux éditions du Quart Livre, on voit progresser la présence du vocabulaire maritime du Ponant (c’est-à-dire des navigateurs de l’Atlantique), par rapport à celui du Levant (ceux de la Méditerranée).

Mais Rabelais a dû également s’inspirer de « voyages extraordinaires » et de légendes, de Lucien à Saint Brendan…

L’influence décisive pourrait bien être celle des certains récits du « retour des Argonautes », en particulier un récit attribué à Orphée, selon lequel les héros auraient remonté le Tanaïs (le Danube) jusqu’à l’Océan boréal, à travers le pays des Gélons, des Arimaspes et des Scythes ; puis ils auraient longé l’Océan boréal vers l’ouest, pour finalement franchir les colonnes d’Hercule et se retrouver en Méditerranée.

Bibliographie

  • Giacomotto-Charra Violaine, Rabelais aux confins des mondes possibles, CNED, 2011
  • Mouret Marie-Cécile, Le Symbolisme dans le Quart-Livre, Éditions Desiris, 1994