Lucien, « Icaroménippe ou le Voyage dans les nuages »

Introduction générale à Lucien

Composition de l’Icaroménippe

Cours n° 1 : § 1-3 : incipit ; Ménippe raconte comment il a décidé d’aller sur dans le ciel. Cours n° 2 : § 4-8 : Ménippe s’en prend aux philosophes. Cours n° 3 : § 9-10 : suite de la satire contre les philosophes ; préparatifs du vol.
Cours n° 4, § 11-13.

Escale sur la lune ; rencontre avec Empédocle

Cours n° 5 : § 14-16. Empédocle donne à Ménippe le moyen de voir de plus près sur la terre : il observe les hommes. Cours n° 6 : § 17-19

Suite de la satire sur les hommes et les cités.

Cours n° 7 : § 20-23

La lune confie ses plaintes à Ménippe, qui se rend chez Zeus

Cours n° 8 : § 24-25

Zeus se plaint de voir son culte concurrencé par les cultes à devins ; puis il écoute les prières humaines par une trappe.

Cours n° 9 : § 26-30 ; banquet des dieux ; critiques de Zeus contre les philosophes. Cours n° 10 : § 31-34

Condamnation finale des philosophes ; fin du banquet ; Ménippe est ramené à Athènes.

Questions de synthèse :

Cours n° 1 : Introduction (§ 1-3)

Ce texte est l’incipit de l’Icaroménippe. Ménippe discute avec l’un de ses amis.

ΙΚΑΡΟΜΕΝΙΠΠΟΣ Η ΥΠΕΡΝΕΦΕΛΟΣ.

[1] (ΜΕΝΙΠΠΟΣ)

Οὐκοῦν τρισχίλιοι μὲν ἦσαν ἀπὸ γῆς στάδιοι μέχρι πρὸς τὴν σελήνην, ὁ πρῶτος ἡμῖν σταθμός· τοὐντεῦθεν δὲ ἐπὶ τὸν ἥλιον ἄνω παρασάγγαι που πεντακόσιοι· τὸ δὲ ἀπὸ τούτου ἐς αὐτὸν ἤδη τὸν οὐρανὸν καὶ τὴν ἀκρόπολιν τὴν τοῦ Διὸς ἄνοδος καὶ ταῦτα γένοιτ´ ἂν εὐζώνῳ ἀετῷ μιᾶς ἡμέρας.

(ΕΤΑΙΡΟΣ)

Τί ταῦτα πρὸς Χαρίτων, ὦ Μένιππε, ἀστρονομεῖς καὶ ἡσυχῇ πως ἀναμετρεῖς ; πάλαι γὰρ ἐπακροῶμαί σου παρακολουθῶν ἡλίους καὶ σελήνας, ἔτι δὲ τὰ φορτικὰ ταῦτα σταθμούς τινας καὶ παρασάγγας ὑποξενίζοντος.

(ΜΕΝΙΠΠΟΣ)

Μὴ θαυμάσῃς, ὦ ἑταῖρε, εἰ μετέωρα καὶ διαέρια δοκῶ σοι λαλεῖν· τὸ κεφάλαιον γὰρ δὴ πρὸς ἐμαυτὸν ἀναλογίζομαι τῆς ἔναγχος ἀποδημίας.

(ΕΤΑΙΡΟΣ)

Εἶτα, ὦγαθε, καθάπερ οἱ Φοίνικες ἄστροις ἐτεκμαίρου τὴν ὁδόν ;

(ΜΕΝΙΠΠΟΣ)

Οὐ μὰ Δία, ἀλλ´ ἐν αὐτοῖς τοῖς ἄστροις ἐποιούμην τὴν ἀποδημίαν.

(ΕΤΑΙΡΟΣ)

Ἡράκλεις, μακρόν τινα τὸν ὄνειρον λέγεις, εἴ γε σαυτὸν ἔλαθες κατακοιμηθεὶς παρασάγγας ὅλους.

[2] (ΜΕΝΙΠΠΟΣ)

Ὄνειρον γάρ, ὦ τάν, δοκῶ σοι λέγειν ὃς ἀρτίως ἀφῖγμαι παρὰ τοῦ Διός ;

(ΕΤΑΙΡΟΣ)

Πῶς ἔφησθα ; Μένιππος ἡμῖν διοπετὴς πάρεστιν ἐξ οὐρανοῦ ;

(ΜΕΝΙΠΠΟΣ)

Καὶ μὴν ἐγώ σοι παρ´αὐτοῦ ἐκείνου τοῦ πάνυ Διὸς ἥκω τήμερον θαυμάσια καὶ ἀκούσας καὶ ἰδών· εἰ δὲ ἀπιστεῖς, καὶ αὐτὸ τοῦτο ὑπερευφραίνομαι τὸ πέρα πίστεως εὐτυχεῖν.

(ΕΤΑΙΡΟΣ)

Καὶ πῶς ἂν ἔγωγε, ὦ θεσπέσιε καὶ Ὀλύμπιε Μένιππε, γεννητὸς αὐτὸς καὶ ἐπίγειος ὢν ἀπιστεῖν δυναίμην ὑπερνεφέλῳ ἀνδρὶ καὶ ἵνα καθ´ Ὅμηρον εἴπω τῶν Οὐρανιώνων ἑνί ; ἀλλ´ ἐκεῖνά μοι φράσον, εἰ δοκεῖ, τίνα τρόπον ἤρθης ἄνω καὶ ὁπόθεν ἐπορίσω κλίμακα τηλικαύτην τὸ μέγεθος ; τὰ μὲν γὰρ ἀμφὶ τὴν ὄψιν οὐ πάνυ ἔοικας ἐκείνῳ τῷ Φρυγί, ὥστε ἡμᾶς εἰκάζειν καὶ σὲ οἰνοχοήσοντά που ἀνάρπαστον γεγονέναι πρὸς τοῦ ἀετοῦ.

(ΜΕΝΙΠΠΟΣ)

Σὺ μὲν πάλαι σκώπτων δῆλος εἶ, καὶ θαυμαστὸν οὐδὲν εἴ σοι τὸ παράδοξον τοῦ λόγου μύθῳ δοκεῖ προσφερές. Ἀτὰρ οὐδὲν ἐδέησέ μοι πρὸς τὴν ἄνοδον οὔτε τῆς κλίμακος οὔτε παιδικὰ γενέσθαι τοῦ ἀετοῦ· οἰκεῖα γὰρ ἦν μοι τὰ πτερά.

(ΕΤΑΙΡΟΣ)

Τοῦτο μὲν ἤδη καὶ ὑπὲρ τὸν Δαίδαλον ἔφησθα, εἴ γε πρὸς τοῖς ἄλλοις ἐλελήθεις ἡμᾶς ἱέραξ τις ἢ κολοιὸς ἐξ ἀνθρώπου γενόμενος.

(ΜΕΝΙΠΠΟΣ)

Ὀρθῶς, ὦ ἑταῖρε, καὶ οὐκ ἀπὸ σκοποῦ εἴκασας· τὸ Δαιδάλειον γὰρ ἐκεῖνο σόφισμα τῶν πτερῶν καὶ αὐτὸς ἐμηχανησάμην.

[3] (ΕΤΑΙΡΟΣ)

Εἶτα, ὦ τολμηρότατε πάντων, οὐκ ἐδεδοίκεις μὴ καὶ σύ που τῆς θαλάττης καταπεσὼν Μενίππειόν τι πέλαγος ἡμῖν ὥσπερ τὸ Ἰκάριον ἀποδείξῃς ἐπὶ τῷ σεαυτοῦ ὀνόματι ;

(ΜΕΝΙΠΠΟΣ)

Οὐδαμῶς· ὁ μὲν γὰρ Ἴκαρος ἅτε κηρῷ τὴν πτέρωσιν ἡρμοσμένος, ἐπειδὴ τάχιστα πρὸς τὸν ἥλιον ἐκεῖνος ἐτάκη, πτερορρυήσας εἰκότως κατέπεσεν· ἡμῖν δὲ ἀκήρωτα ἦν τὰ ὠκύπτερα.

(ΕΤΑΙΡΟΣ)

Πῶς λέγεις ; ἤδη γὰρ οὐκ οἶδ´ ὅπως ἠρέμα με προσάγεις πρὸς τὴν ἀλήθειαν τῆς διηγήσεως.

(ΜΕΝΙΠΠΟΣ)

Ὧδέ πως· ἀετὸν εὐμεγέθη συλλαβών, ἔτι δὲ γῦπα τῶν καρτερῶν, ἀποτεμὼν αὐταῖς ὠλέναις τὰ πτερὰ – μᾶλλον δὲ καὶ πᾶσαν ἐξ ἀρχῆς τὴν ἐπίνοιαν, εἴ σοι σχολή, δίειμι.

(ΕΤΑΙΡΟΣ)

Πάνυ μὲν οὖν· ὡς ἐγώ σοι μετέωρός εἰμι ὑπὸ τῶν λόγων καὶ πρὸς τὸ τέλος ἤδη κέχηνα τῆς ἀκροάσεως· μηδὲ πρὸς Φιλίου με περιίδῃς ἄνω που τῆς διηγήσεως ἐκ τῶν ὤτων ἀπηρτημένον.

MÉNIPPE

.Oui, il y avait bien trois mille stades1 de la terre à la lune, ma première étape. De là au soleil, en montant, à peu près cinq cents parasanges2 ; et du soleil jusqu’au ciel même, et à la citadelle escarpée de Zeus, il peut y avoir une bonne journée pour un aigle au vol rapide.

L’AMI. Au nom des Grâces, Ménippe, pourquoi ces calculs astronomiques ? Que mesures-tu là tout bas ? Il y a déjà quelque temps que je te suis et je t’entends parler de soleils et de lunes, et prononcer les mots bizarres d’étapes et de parasanges.

MÉNIPPE. Ne sois pas étonné, mon cher, si j’ai l’air de bavarder sur des objets sublimes et célestes. Je calcule, en moi-même, de tête, mon dernier voyage.

L’AMI. Alors, mon ami, comme les Phéniciens, tu réglais ta route d’après les astres ?

MÉNIPPE. Non, par Zeus ! C’est dans les astres mêmes que j’ai voyagé.

L’AMI. Par Héraclès ! Tu parles là de quelque songe bien long, si tu ne t’es pas aperçu que tu dormais des parasanges entières !

MÉNIPPE. j’ai donc l’air, mon ami, de te raconter un songe, moi qui arrive à l’instant de chez Zeus?

L’AMI. Qu’est-ce que tu racontes ? Ménippe envoyé de Zeus nous arrive du ciel ?

MÉNIPPE. Oui, moi qui te parle, je descends aujourd’hui même de chez le grand Zeus, où j’ai vu et entendu des choses merveilleuses, et si tu n’y crois pas, je serai ravi de jouir d’un bonheur incroyable.

L’AMI. Et comment pourrais-je, divin et olympien Ménippe, faible et triste mortel que je suis, refuser de croire un homme élevé au-dessus des nuages, et qui, pour parler avec Homère, est l’un des Ouraniens ? Mais dis-moi, s’il te plaît, par quel moyen tu as pu monter dans les airs. Où as-tu trouvé une échelle assez haute ? Car, pour ce qui est de la figure, tu ne ressembles pas beaucoup au berger phrygien, en sorte que nous ne pouvons supposer que tu aies été enlevé par un aigle pour faire l’échanson dans le ciel.

MÉNIPPE. Je vois bien que tu veux te moquer de moi, et je ne suis pas surpris qu’un récit aussi extraordinaire te paraisse ressembler à une fable. Mais sache que, pour y aller, je n’ai eu besoin ni d’échelle ni d’être le mignon d’un aigle. J’ai volé de mes propres ailes.

L’AMI. Voilà qui est infiniment plus fort que Dédale, si en plus tu nous avais caché que tu étais devenu un vautour ou un geai.

MÉNIPPE. Tout juste, mon ami. Tu es presque tombé pile. J’ai moi aussi utilisé la technique dédalienne des ailes.

L’AMI. Alors, espèce de casse-cou, tu n’as pas eu peur de tomber dans une mer Ménippéenne qui porterait ton nom, comme la mer Icarienne ?

MÉNIPPE. Pas du tout. Icare avait attaché ses ailes avec de la cire, et dès qu’il s’est approché du soleil elle a fondu. Les plumes se détachèrent, et naturellement il est tombé. Mais mes ailes à moi n’avaient pas de cire.

L’AMI. Comment cela ? Déjà, je ne sais comment, je me sens amené à croire que ce que tu dis est vrai.

MÉNIPPE. Voici le fait. J’ai pris un aigle de bonne taille et un vautour de la plus grosse espèce, je leur ai coupé les ailes avec les épaules mêmes, et … Mais si tu as le temps de m’entendre, il vaut mieux que je remonte au point de départ de cette invention.

L’AMI. Tout à fait ! Tes discours me mettent tout en l’air, et je reste bouche bée pour en entendre la fin. Ainsi, au nom du dieu des amis, ne me laisse pas tout en haut de ton récit, suspendu par les oreilles.

1. Un stade est une unité de mesure : 177,6 m. 3000 stades = 532,8 km. Distance évidemment fantaisiste ! La vraie distance est d’environ 385 000 km… Hipparque l’avait mesurée d’une manière quasi parfait (384 000 km) au premier siècle avant J-C !

2. La parasange est une mesure perse d’un peu plus de 30 stades (environ 6 km) ; il y aurait donc, de la lune au soleil, 3 000 km… En réalité cette distance varie entre 146,7 et 152,5 millions de km… L’univers de Ménippe est singulièrement réduit, et l’on comprend qu’il ait pu le parcourir…

Quelques éclaircissements linguistiques :

  • ταῦτα γένοιτ´ἂν εὐζώνῳ ἀετῷ μιᾶς ἡμέρας : optatif accompagné de ἂν indiquant l’affirmation atténuée ou le potentiel : revoir l’emploi de l’optatif (kit de survie) ; voir aussi plus loin : πῶς… δυναίμην : « comment pourrais-je ? »
  • Μὴ θαυμάσῃς : expression de la défense, avec le subjonctif aoriste. Voir la fiche « ordre et défense »
  • ἵνα καθ´ Ὅμηρον εἴπω : proposition subordonnée de but, au subjonctif aoriste : « pour parler comme Homère »
  • τῶν Οὐρανιώνων ἑνί : « à l’un des Ouraniens » ; datif de εἱς, μῖα, ἕν. L’expression est sur le même plan que ὑπερνεφέλῳ ἀνδρὶ : COI du verbe ἀπιστεῖν

Commentaire :

Une « histoire vraie »

Le texte commence un peu comme le Mariage de Figaro : un personnage est en train de prendre des mesures, sans que l’on sache pourquoi, sous le regard éberlué d’un ami. Dès le départ le caractère fantaisiste est donné par le mélange des mesures (mi grecques, mi perses), et les chiffres purement imaginaires. S’installe un quiproquo : l’ami ne comprend pas la démarche de Ménippe, qui dévoile peu à peu la réalité de son voyage dans l’espace : il est bel et bien allé chez Zeus.

Importance des mythologismes

Le texte fait allusion, outre Zeus, aux « ouraniens » (dieux habitants de l’Olympe, voir la religion grecque), à la légende de Ganymède, berger phrygien enlevé par Zeus transformé en aigle, pour servir d’échanson aux dieux, et de mignon à lui-même, à celle de Dédale et de son fils Icare… Mais toutes ces légendes sont ici traitées de manière désinvolte et moqueuse : l’on n’y croit plus guère !

Une atmosphère de fantaisie

Les mythologismes, comme l’allusion au vol et au voyage extraordinaire, créent une atmosphère proche du conte et de la fantaisie : un monde hors du réel, où tout est permis…

Le burlesque

A cette fantaisie se mêlent des éléments concrets, voire triviaux : la minutie de Ménippe en train de compter, les moqueries de l’ami qui ne prend nullement Ménippe au sérieux et s’amuse à parodier le style poétique et grandiloquent (Et comment pourrais-je, divin et olympien Ménippe, faible et triste mortel que je suis, refuser de croire un homme élevé au-dessus des nuages, et qui, pour parler avec Homère, est l’un des Ouraniens ?) la plaisanterie un peu grasse de l’ami sur Ganymède, l’allusion à l’échelle (Lucien pense peut-être à l’escarbot de la Paix d’Aristophane), enfin la manière dont Ménippe décrit ses ailes… Tous ces éléments créent un registre mêlant la fantaisie (voire le merveilleux) au comique : c’est le burlesque.

Mais au fait, qui est Ménippe ?

Ce personnage récurrent chez Lucien est un personnage bien réel, un philosophe cynique nommé Ménippe de Sinope ou Ménippe de Gadara, qui aurait vécu entre le IVème et le IIIème siècle avant J-C – il serait donc un contemporain de Théophraste… Esclave d’origine phénicienne, il aurait servi un maître du nom de Bâton (cela ne s’invente pas !) ; puis, après avoir acheté sa liberté, il se serait enrichi en pratiquant l’usure – comportement bien surprenant de la part d’un philosophe cynique. Mais faut-il en croire cette mauvaise langue de Diogène Laërce, notre seule source en l’occurrence ? Voici ce qu’il écrit sur Ménippe :

« Phénicien de naissance mais chien de Crète,
Prêteur à la journée – ainsi l’avait-on surnommé –
Sans doute connais-tu Ménippe.
À Thèbes, quand un jour fut forcée sa maison
Et qu’il perdit tout son bien, ignorant ce qu’est un cynique,
Il se pendit.»

On lui attribue la première Satire Ménippée reprise en latin par Varron ; par la suite, ce texte mi-sérieux, mi satirique, mêlant prose et vers, deviendra un véritable genre à la Renaissance. Toutes ses autres œuvres ont été perdues (Les Enfants d’Épicure, Les Fêtes du vingtième jour (contre Épicure), La Descente aux enfers, des Testaments, des Lettres aux Physiciens, Lettres aux Mathématiciens, Lettres aux Grammairiens..

On voit donc que mis à part l’esprit railleur, le véritable Ménippe n’a pas grand-chose à voir avec le personnage de Lucien, alter ego et porte-parole qui représente, en fait, le type parfait du philosophe cynique.


Cours n° 2 : Ménippe s’en prend aux philosophes (§ 4-8)

[4] (ΜΕΝΙΠΠΟΣ)

Ἄκουε τοίνυν· οὐ γὰρ ἀστεῖόν γε τὸ θέαμα κεχηνότα φίλον ἐγκαταλιπεῖν, καὶ ταῦτα ὡς σὺ φὴς ἐκ τῶν ὤτων ἀπηρτημένον. Ἐγὼ γὰρ ἐπειδὴ τάχιστα ἐξετάζων τὰ κατὰ τὸν βίον γελοῖα καὶ ταπεινὰ καὶ ἀβέβαια τὰ ἀνθρώπινα πάντα εὕρισκον, πλούτους λέγω καὶ ἀρχὰς καὶ δυναστείας, καταφρονήσας αὐτῶν καὶ τὴν περὶ ταῦτα σπουδὴν ἀσχολίαν τῶν ἀληθῶς σπουδαίων ὑπολαβὼν ἀνακύπτειν τε καὶ πρὸς τὸ πᾶν ἀποβλέπειν ἐπειρώμην· καί μοι ἐνταῦθα πολλήν τινα παρεῖχε τὴν ἀπορίαν πρῶτον μὲν αὐτὸς οὗτος ὁ ὑπὸ τῶν σοφῶν καλούμενος κόσμος· οὐ γὰρ εἶχον εὑρεῖν οὔθ´ ὅπως ἐγένετο οὔτε τὸν δημιουργὸν οὔτε ἀρχὴν οὔθ´ ὅ τι τὸ τέλος ἐστὶν αὐτοῦ. ἔπειτα δὲ κατὰ μέρος ἐπισκοπῶν πολὺ μᾶλλον ἀπορεῖν ἠναγκαζόμην· τούς τε γὰρ ἀστέρας ἑώρων ὡς ἔτυχε τοῦ οὐρανοῦ διερριμμένους καὶ τὸν ἥλιον αὐτὸν τί ποτε ἦν ἄρα ἐπόθουν εἰδέναι· μάλιστα δὲ τὰ κατὰ τὴν σελήνην ἄτοπά μοι καὶ παντελῶς παράδοξα κατεφαίνετο, καὶ τὸ πολυειδὲς αὐτῆς τῶν σχημάτων ἀπόρρητόν τινα τὴν αἰτίαν ἔχειν ἐδοκίμαζον. οὐ μὴν ἀλλὰ καὶ ἀστραπὴ διαΐξασα καὶ βροντὴ καταρραγεῖσα καὶ ὑετὸς ἢ χιὼν ἢ χάλαζα κατενεχθεῖσα καὶ ταῦτα δυσείκαστα πάντα καὶ ἀτέκμαρτα ἦν. [5] Οὐκοῦν ἐπειδήπερ οὕτω διεκείμην, ἄριστον εἶναι ὑπελάμβανον παρὰ τῶν φιλοσόφων τούτων ταῦτα ἕκαστα ἐκμαθεῖν· ᾤμην γὰρ ἐκείνους γε πᾶσαν ἔχειν ἂν εἰπεῖν τὴν ἀλήθειαν. οὕτω δὲ τοὺς ἀρίστους ἐπιλεξάμενος αὐτῶν, ὡς ἐνῆν τεκμήρασθαι προσώπου τε σκυθρωπότητι καὶ χρόας ὠχρότητι καὶ γενείου βαθύτητι — μάλα γὰρ ὑψαγόραι τινὲς καὶ οὐρανογνώμονες οἱ ἄνδρες αὐτίκα μοι κατεφάνησαν — τούτοις ἐγχειρίσας ἐμαυτὸν καὶ συχνὸν ἀργύριον τὸ μὲν αὐτόθεν ἤδη καταβαλών, τὸ δὲ εἰσαῦθις ἀποδώσειν ἐπὶ κεφαλαίῳ τῆς σοφίας διομολογησάμενος, ἠξίουν μετεωρολέσχης τε διδάσκεσθαι καὶ τὴν τῶν ὅλων διακόσμησιν καταμαθεῖν. οἱ δὲ τοσοῦτον ἄρα ἐδέησάν με τῆς παλαιᾶς ἐκείνης ἀγνοίας ἀπαλλάξαι, ὥστε καὶ εἰς μείζους ἀπορίας φέροντες ἐνέβαλον, ἀρχάς τινας καὶ τέλη καὶ ἀτόμους καὶ κενὰ καὶ ὕλας καὶ ἰδέας καὶ τὰ τοιαῦτα ὁσημέραι μου καταχέοντες. ὃ δὲ πάντων ἐμοὶ γοῦν ἐδόκει χαλεπώτατον, ὅτι μηδὲν ἅτερος θατέρῳ λέγοντες ἀκόλουθον ἀλλὰ μαχόμενα πάντα καὶ ὑπεναντία, ὅμως πείθεσθαί τέ με ἠξίουν καὶ πρὸς τὸν αὑτοῦ λόγον ἕκαστος ὑπάγειν ἐπειρῶντο.

(ΕΤΑΙΡΟΣ)

Ἄτοπον λέγεις, εἰ σοφοὶ ὄντες οἱ ἄνδρες ἐστασίαζον πρὸς αὑτοὺς περὶ τῶν λόγων καὶ οὐ τὰ αὐτὰ περὶ τῶν αὐτῶν ἐδόξαζον.

[6] (ΜΕΝΙΠΠΟΣ)

Καὶ μήν, ὦ ἑταῖρε, γελάσῃ ἀκούσας τήν τε ἀλαζονείαν αὐτῶν καὶ τὴν ἐν τοῖς λόγοις τερατουργίαν, οἵ γε πρῶτα μὲν ἐπὶ γῆς βεβηκότες καὶ μηδὲν τῶν χαμαὶ ἐρχομένων ἡμῶν ὑπερέχοντες, ἀλλ´ οὐδὲ ὀξύτερον τοῦ πλησίον δεδορκότες, ἔνιοι δὲ καὶ ὑπὸ γήρως ἢ ἀργίας ἀμβλυώττοντες, ὅμως οὐρανοῦ τε πέρατα διορᾶν ἔφασκον καὶ τὸν ἥλιον περιεμέτρουν καὶ τοῖς ὑπὲρ τὴν σελήνην ἐπεβάτευον καὶ ὥσπερ ἐκ τῶν ἀστέρων καταπεσόντες μεγέθη τε αὐτῶν διεξῄεσαν, καὶ πολλάκις, εἰ τύχοι, μηδὲ ὁπόσοι στάδιοι Μεγαρόθεν Ἀθήναζέ εἰσιν ἀκριβῶς ἐπιστάμενοι τὸ μεταξὺ τῆς σελήνης καὶ τοῦ ἡλίου χωρίον ὁπόσων εἴη πηχῶν τὸ μέγεθος ἐτόλμων λέγειν, ἀέρος τε ὕψη καὶ θαλάττης βάθη καὶ γῆς περιόδους ἀναμετροῦντες, ἔτι δὲ κύκλους καταγράφοντες καὶ τρίγωνα ἐπὶ τετραγώνοις διασχηματίζοντες καὶ σφαίρας τινὰς ποικίλας τὸν οὐρανὸν δῆθεν αὐτὸν ἐπιμετροῦντες. [7] Ἔπειτα δὲ κἀκεῖνο πῶς οὐκ ἄγνωμον αὐτῶν καὶ παντελῶς τετυφωμένον τὸ περὶ τῶν οὕτως ἀδήλων λέγοντας μηδὲν ὡς εἰκάζοντας ἀποφαίνεσθαι, ἀλλ´ ὑπερδιατείνεσθαί τε καὶ μηδεμίαν τοῖς ἄλλοις ὑπερβολὴν ἀπολιμπάνειν, μονονουχὶ διομνυμένους μύδρον μὲν εἶναι τὸν ἥλιον, κατοικεῖσθαι δὲ τὴν σελήνην, ὑδατοποτεῖν δὲ τοὺς ἀστέρας τοῦ ἡλίου καθάπερ ἱμονιᾷ τινι τὴν ἰκμάδα ἐκ τῆς θαλάττης ἀνασπῶντος καὶ ἅπασιν αὐτοῖς τὸ ποτὸν ἑξῆς διανέμοντος ; [8] Τὴν μὲν γὰρ ἐναντιότητα τῶν λόγων ὁπόση ῥᾴδιον καταμαθεῖν. Καὶ σκόπει πρὸς Διός, εἰ ἐν γειτόνων ἐστὶ τὰ δόγματα καὶ μὴ πάμπολυ διεστηκότα· πρῶτα μὲν γὰρ αὐτοῖς ἡ περὶ τοῦ κόσμου γνώμη διάφορος, εἴ γε τοῖς μὲν ἀγέννητός τε καὶ ἀνώλεθρος εἶναι δοκεῖ, οἱ δὲ καὶ τὸν δημιουργὸν αὐτοῦ καὶ τῆς κατασκευῆς τὸν τρόπον εἰπεῖν ἐτόλμησαν· οὓς καὶ μάλιστα ἐθαύμαζον θεὸν μέν τινα τεχνίτην τῶν ὅλων ἐφιστάντας, οὐ προστιθέντας δὲ οὔτε ὅθεν ἥκων οὔτε ὅπου ἑστὼς ἕκαστα ἐτεκταίνετο, καίτοι πρό γε τῆς τοῦ παντὸς γενέσεως ἀδύνατον καὶ χρόνον καὶ τόπον ἐπινοεῖν.

(ΕΤΑΙΡΟΣ)

Μάλα τινάς, ὦ Μένιππε, τολμητὰς καὶ θαυματοποιοὺς ἄνδρας λέγεις.

MÉNIPPE.

Ecoute donc, car je sais qu’il n’est pas civil de laisser son ami la bouche ouverte, surtout quand il est, comme tu dis, suspendu par les oreilles. Les premiers regards que je jetai sur la vie humaine m’ayant fait voir que tout ici-bas est ridicule, misérable, sans consistance, je veux dire les richesses, les dignités, le pouvoir, le mépris que m’inspirèrent ces objets dont je considérais la recherche comme un obstacle à l’étude de ceux qui sont vraiment dignes de nos soins, me fit diriger les yeux vers la contemplation de l’univers. Mais d’abord, je tombai dans un grand embarras, quand je considérai ce que les philosophes appellent le monde. Je ne pouvais découvrir comment il avait été formé, quel en était l’ouvrier, le principe, la fin. Puis, en l’examinant en détail, mon doute ne faisait que redoubler. Lorsque je voyais les astres semés au hasard dans le ciel, et le soleil lui-même, je désirais vivement savoir à quoi m’en tenir sur leur nature. Les phénomènes que présente la lune me paraissaient encore plus singuliers et tout à fait étranges. La diversité de ses phases me paraissait provenir d’une cause inexplicable. Enfin, la rapidité de l’éclair sillonnant la nue, le roulement du tonnerre, la chute de la pluie, de la neige, de la grêle, tout cela me semblait inaccessible à la conjecture et à la démonstration. [5] Dans cette disposition d’esprit, je crus que le meilleur parti était de m’adresser aux philosophes, pour éclaircir tous mes doutes. Je m’imaginais qu’ils pourraient me dire à cet égard toute la vérité. Je choisis donc ceux qui me parurent les plus instruits, à en croire l’austérité de leur physionomie, leur teint pâle, la largeur de leur barbe. Certains d’entre eux, en effet, me parurent immédiatement hauts parleurs, et versés dans les secrets du ciel. Une fois entre leurs mains, moyennant une grosse somme, moitié comptant, moitié à payer quand je serais arrivé au faîte de la sagesse, je leur demandai qu’ils m’apprissent à devenir spéculateur en l’air, et à connaître l’organisation du monde. Mais, bien loin de dissiper mon ancienne ignorance, ils me jetèrent dans des perplexités plus grandes encore, ne m’entretenant que de principes, de fins, d’atomes, de vides, de matières, d’idées, et de mille autres choses, dont ils me rebattaient chaque jour les oreilles. Et le plus embarrassant pour moi, c’est que, la doctrine de l’un n’ayant aucun rapport avec celle de l’autre, et leurs opinions étant contraires et diamétralement opposées, ils voulaient cependant tous me convaincre, et chacun d’eux essayait de m’attirer à son sentiment particulier.

L’AMI.

Ce que tu dis là m’étonne. Comment des gens qui se piquent de sagesse peuvent-ils se disputer à propos de ce qui est, et ne pas avoir la même opinion sur les mêmes choses ?

[6] MÉNIPPE.

Oh mon cher ami, tu rirais bien, si tu connaissais leur forfanterie et le charlatanisme de leurs discours. Ils ont toujours vécu sur la terre. Ils ne sont pas plus élevés que nous qui rampons sur le sol. Leur vue n’est pas plus perçante que celle de leur voisin. La plupart même n’y voient goutte, soit vieillesse, soit infirmité, et cependant ils assurent qu’ils aperçoivent distinctement les bornes des cieux. Ils mesurent le soleil, marchent dans les espaces qui sont au-dessus de la lune, et, comme s’ils arrivaient des étoiles, ils en décrivent la grandeur et la forme. Souvent, si on le leur demandait, ils ne pourraient pas dire au juste combien il y a de stades de Mégare à Athènes, mais ils savent positivement de combien de coudées est l’espace qui sépare la lune du soleil. Ils mesurent la hauteur de l’air, les profondeurs de l’Océan, les circonférences de la terre, tracent des cercles, dessinent des triangles sur des carrés, avec je ne sais combien de sphères, et mesurent, ma foi, le ciel lui-même. [7] Ensuite, comment cela ne serait-il pas, de leur part, follement arrogant et tout à fait aveugle, le fait qu’en parlant de sujets aussi peu évidents ils ne se montrent nullement en train de faire des conjectures, mais qu’ils affirment péremptoirement et ne laissent aux autres aucun délai, jurant pour un peu que le soleil est une boule de fer rougie au feu, que la lune est habitée, que les étoiles boivent de l’eau, le soleil tirant la liqueur de la mer comme avec une corde à puits et leur distribuant à toutes la boisson ainsi obtenue ? [8] D’ailleurs, il est aisé de voir combien leurs discours s’opposent, et observe, par Zeus, si leurs doctrines se rapprochent ou ne sont pas plutôt essentiellement opposées. D’abord ils ne s’accordent pas au sujet du monde. Les uns disent qu’il est incréé et indestructible, les autres parlent, sans hésiter, et de l’ouvrier, et de l’organisation de son œuvre. Mais ceux que je trouve les plus étonnants, ce sont les gens qui nous entretiennent d’un certain dieu, fabricateur de toutes choses, et qui ne peuvent dire d’où il venait ni où il était, quand il fabriquait tout cela, et cependant, avant l’existence de l’univers, il est impossible d’imaginer ni temps ni espace.

L’AMI.

Voilà, Ménippe, des hommes bien hardis, et fabricants de miracles !

Éclaircissements linguistiques :

Consulter la fiche du Wiki-Sillages : « penser et savoir en grec »

  1. Κεχηνότα < Χαίνω : rester bouche bée
  2. ἐξετάζω : rechercher, observer
  3. ἡ ἀσχολία, ας : obstacle, difficulté
  4. ἀνακύπτειν : lever la tête
  5. ὡς ἔτυχε : au hasard
  6. διερριμένος, η, ον < διαρρίπτω : participe parfait médio passif ; « disséminer »
  7. ἡ ἀστραπή, ῆς : l’éclair
  8. διαΐξας < διαΐσσω : s’élancer
  9. ὁ ὑετός, οῦ : la pluie
  10. ἡ σκυθρωπότης, ητος : la tristesse
  11. συχνὸν ἀργύριον : beaucoup d’argent
  12. μετεωρολέσχης : qui bavarde dans les nuages
  13. ὁσημέραι : chaque jour (adv.)

Constructions difficiles :

[7] Ἔπειτα δὲ κἀκεῖνο πῶς οὐκ ἄγνωμον αὐτῶν καὶ παντελῶς τετυφωμένον [τὸ περὶ τῶν οὕτως ἀδήλων λέγοντας μηδὲν ὡς εἰκάζοντας ἀποφαίνεσθαι, ἀλλ´ ὑπερδιατείνεσθαί τε καὶ μηδεμίαν τοῖς ἄλλοις ὑπερβολὴν ἀπολιμπάνειν, μονονουχὶ διομνυμένους [μύδρον μὲν εἶναι τὸν ἥλιον], [κατοικεῖσθαι δὲ τὴν σελήνην], [ὑδατοποτεῖν δὲ τοὺς ἀστέρας (τοῦ ἡλίου καθάπερ ἱμονιᾷ τινι τὴν ἰκμάδα ἐκ τῆς θαλάττης ἀνασπῶντος καὶ ἅπασιν αὐτοῖς τὸ ποτὸν ἑξῆς διανέμοντος)] ;

  • πῶς οὐκ ἄγνωμον αὐτῶν καὶ παντελῶς τετυφωμένον < ἐστίν> : comment <ne serait-il pas> follement arrogant et tout à fait aveugle ? αὐτῶν renvoie aux philosophes.
  • ἐκείνο… τὸ μηδὲν ἀποφαίνεσθαι ἀλλ’ ὑπερδιατείνεσθαί τε καὶ… ἀπολιμπάνειν : ce fait de ne rien montrer… mais de soutenir péremptoirement et de ne laisser aux autres aucun répit (μηδεμίαν τοῖς ἄλλοις ὑπερβολὴν ἀπολιμπάνειν), : cette expression formée de trois infinitifs substantivés, eux-mêmes accompagnés de divers compléments, est le sujet d’une proposition où le verbe être est sous-entendu (πῶς οὐκ ἄγνωμον αὐτῶν καὶ παντελῶς τετυφωμένον < ἐστίν> ) ;
  • περὶ τῶν οὕτως ἀδήλων λέγοντας (parlant sur des sujets à ce point peu évidents) : accusatif sujet des infinitifs ἀποφαίνεσθαι, ὑπερδιατείνεσθαί τε καὶ… ἀπολιμπάνειν ; εἰκάζοντας (conjecturant) = attribut de λέγοντας après le verbe ἀποφαίνεσθαι : « ils ne se montrent pas faisant des conjectures ».
  • μονονουχὶ διομνυμένους, « jurant presque » : participe présent sur le même plan que λέγοντας
  • τοῦ ἡλίου καθάπερ ἱμονιᾷ τινι τὴν ἰκμάδα ἐκ τῆς θαλάττης ἀνασπῶντος καὶ ἅπασιν αὐτοῖς τὸ ποτὸν ἑξῆς διανέμοντος : génitif absolu, dont le sujet est τοῦ ἡλίου (le soleil), les verbes ἀνασπῶντος (tirant) καὶ … διανέμοντος (distribuant)

Ensuite, comment cela ne serait-il pas, de leur part, follement arrogant et tout à fait aveugle, le fait qu’en parlant de sujets aussi peu évidents ils ne se montrent nullement en train de faire des conjectures, mais qu’ils affirment péremptoirement et ne laissent aux autres aucun délai, jurant pour un peu que le soleil est une boule de fer rougie au feu, que la lune est habitée, que les étoiles boivent de l’eau, le soleil tirant la liqueur de la mer comme avec une corde à puits et leur distribuant à toutes la boisson ainsi obtenue ?

Commentaire :

Un discours plus sérieux.

Le contraste est frappant avec le texte qui précède : il s’agit ici d’un long exposé à la 1ère personne, à peine interrompu par l’Ami, et qui décrit le parcours intellectuel de Ménippe et sa déception, lorsqu’il a constaté les contradictions et la vanité des philosophes et des savants.

Le  § 4 pose Ménippe comme un sage : comme tous les philosophes avant lui, de Socrate à Épicure, il tient pour quantité négligeable les honneurs et les richesses, et se tourne résolument vers la contemplation de l’univers, à la fois dans une perspective que nous qualifierions de scientifique (nature du soleil, des phases de la lune…) et métaphysique (le principe de l’univers, son créateur…)

Le § 5 montre un Ménippe aux prises avec ce qui ressemble fort à des Sophistes : des «vedettes » qui se font payer fort cher, et tiennent des discours aussi contradictoires que peu étayés ! En brave naïf, notre Ménippe mélange toutes les théories (principes et fins d’Aristote, matière et vide des Épicuriens, idées platoniciennes) et ne comprend pas que tous ces théoriciens soient incapables de se mettre d’accord ! Il les met toutes sur le même plan comme si elles étaient contemporaines les unes des autres. Il y a ici presque un ton voltairien, car l’on y trouve la même ironie à l’égard de ces gens qui affirment des choses indécidables…

Le § 6 complète le réquisitoire, par un scepticisme d’assez mauvais aloi : on sait en effet depuis longtemps, à cette époque, quelle est la distance de la terre à la lune ou au soleil, et l’exactitude des résultats obtenus, qui ne pouvaient à l’époque être vérifiés par l’expérience, laisse aujourd’hui les astronomes admiratifs…

… Mais c’est peut-être le § 7 qui donne la clé : ce que Lucien-Ménippe reproche au fond à tous ces spéculateurs (philosophes et/ou scientifiques), c’est une certaine malhonnêteté intellectuelle, et un dogmatisme, qui les poussent à affirmer comme prouvé ce qui n’est que conjecture.

Les deux derniers §, 7 et 8, font allusion à de telles doctrines : « qu’ils ne jurent que le soleil est une boule de fer rouge, qu’il y a des habitants dans la lune, que les étoiles s’abreuvent de vapeurs tirées de la mer par le soleil »… La première théorie (le soleil comme masse incandescente) vient d’Anaxagore, qui d’ailleurs le paya peut-être fort cher …. Quant au § 8, peut-être fait-il allusion au dieu unique des Stoïciens, à moins qu’il ne s’agisse déjà du dieu juif ou chrétien…

Un ton uniformément railleur

Personne ne trouve grâce aux yeux du locuteur (Ménippe, ou Lucien ?) : les philosophes se caractérisent par « l’austérité de leur physionomie, leur teint pâle, la largeur de leur barbe », mais l’on découvre bien vite que cette austérité apparente ne recouvre que des « beaux parleurs », cupides et dogmatiques, dont toute la science consiste à être « μετεωρολέσχης » : qui bavarde dans les nuages. Toutes les théories sont renvoyées dos à dos, comme des absurdités ; Lucien joue du contraste entre la personne du savant ou du philosophe (myope, incapable de connaître la distance de Mégare à Athènes…) et les spéculations auxquelles il se livre. L’argument est évidemment d’une mauvaise foi totale, Lucien semblant tout ignorer des ressources des mathématiques… Il n’hésite donc pas à condamner « leur ignorance et leur sotte vanité » (κἀκεῖνο πῶς οὐκ ἄγνωμον αὐτῶν καὶ παντελῶς τετυφωμένον) au nom d’un « bon sens » bien terre à terre…

Il n’hésite d’ailleurs pas à prendre à parti son ami, bien docile en l’occurrence : « Καὶ μήν, ὦ ἑταῖρε, γελάσῃ ἀκούσας… », « σκόπει πρὸς Διός, εἰ… »

Question de synthèse : Les philosophes grecs et Lucien.

Voir le cours sur la philosophie grecque.


Cours n° 3 : § 8-10

Dans une longue tirade, qui ne sera interrompue brièvement qu’à la fin du § 11 (voir cours n° 4), Ménippe expose un certain nombre de théories philosophiques et métaphysiques, prolongeant la critique très générale des paragraphes précédents.

(ΜΕΝΙΠΠΟΣ)

Τί δ´ εἰ ἀκούσειας, ὦ θαυμάσιε, περί τε ἰδεῶν καὶ ἀσωμάτων ἃ διεξέρχονται ἢ τοὺς περὶ τοῦ πέρατός τε καὶ ἀπείρου λόγους ; καὶ γὰρ αὖ καὶ αὕτη νεανικὴ αὐτοῖς ἡ μάχη, τοῖς μὲν τέλει τὸ πᾶν περιγράφουσι, τοῖς δὲ ἀτελὲς τοῦτο εἶναι ὑπολαμβάνουσιν· οὐ μὴν ἀλλὰ καὶ παμπόλλους τινὰς εἶναι τοὺς κόσμους ἀπεφαίνοντο καὶ τῶν ὡς περὶ ἑνὸς αὐτῶν διαλεγομένων κατεγίνωσκον. ἕτερος δέ τις οὐκ εἰρηνικὸς ἀνὴρ πόλεμον τῶν ὅλων πατέρα εἶναι ἐδόξαζε. [9] Περὶ μὲν γὰρ τῶν θεῶν τί χρὴ καὶ λέγειν ; ὅπου τοῖς μὲν ἀριθμός τις ὁ θεὸς ἦν, οἱ δὲ κατὰ χηνῶν καὶ κυνῶν καὶ πλατάνων ἐπώμνυντο. καὶ οἱ μὲν τοὺς ἄλλους ἅπαντας θεοὺς ἀπελάσαντες ἑνὶ μόνῳ τὴν τῶν ὅλων ἀρχὴν ἀπένεμον, ὥστε ἠρέμα καὶ ἄχθεσθαί με τοσαύτην ἀπορίαν θεῶν ἀκούοντα· οἱ δ´ ἔμπαλιν ἐπιδαψιλευόμενοι πολλούς τε αὐτοὺς ἀπέφαινον καὶ διελόμενοι τὸν μέν τινα πρῶτον θεὸν ἐπεκάλουν, τοῖς δὲ τὰ δεύτερα καὶ τρίτα ἔνεμον τῆς θειότητος· ἔτι δὲ οἱ μὲν ἀσώματόν τι καὶ ἄμορφον ἡγοῦντο εἶναι τὸ θεῖον, οἱ δὲ ὡς περὶ σώματος αὐτοῦ διενοοῦντο. εἶτα καὶ προνοεῖν τῶν καθ´ ἡμᾶς πραγμάτων οὐ πᾶσιν ἐδόκουν οἱ θεοί, ἀλλ´ ἦσάν τινες οἱ τῆς συμπάσης ἐπιμελείας αὐτοὺς ἀφιέντες, ὥσπερ ἡμεῖς εἰώθαμεν ἀπολύειν τῶν λειτουργιῶν τοὺς παρηβηκότας· οὐδὲν γὰρ ὅτι μὴ τοῖς κωμικοῖς δορυφορήμασιν ἐοικότας αὐτοὺς εἰσάγουσιν. ἔνιοι δὲ ταῦτα πάντα ὑπερβάντες οὐδὲ τὴν ἀρχὴν εἶναι θεούς τινας ἐπίστευον, ἀλλ´ ἀδέσποτον καὶ ἀνηγεμόνευτον φέρεσθαι τὸν κόσμον ἀπελίμπανον. [10] Τοιγάρτοι ταῦτα ἀκούων ἀπιστεῖν μὲν οὐκ ἐτόλμων ὑψιβρεμέταις τε καὶ ἠϋγενείοις ἀνδράσιν· οὐ μὴν εἶχόν γε ὅπη τῶν λόγων τραπόμενος ἀνεπίληπτόν τι αὐτῶν εὕροιμι καὶ ὑπὸ θατέρου μηδαμῆ περιτρεπόμενον. Ὥστε δὴ τὸ Ὁμηρικὸν ἐκεῖνο ἀτεχνῶς ἔπασχον· πολλάκις μὲν γὰρ ἂν ὥρμησα πιστεύειν τινὶ αὐτῶν, « ἕτερος δέ με θυμὸς ἔρυκεν ». Ἐφ´ οἷς ἅπασιν ἀμηχανῶν ἐπὶ γῆς μὲν ἀκούσεσθαί τι περὶ τούτων ἀληθὲς ἀπεγίνωσκον, μίαν δὲ τῆς συμπάσης ἀπορίας ἀπαλλαγὴν ᾤμην ἔσεσθαι, εἰ αὐτὸς πτερωθείς πως ἀνέλθοιμι εἰς τὸν οὐρανόν. τούτου δέ μοι παρεῖχε τὴν ἐλπίδα μάλιστα μὲν ἡ ἐπιθυμία – – – καὶ ὁ λογοποιὸς Αἴσωπος ἀετοῖς καὶ κανθάροις, ἐνίοτε καὶ καμήλοις βάσιμον ἀποφαίνων τὸν οὐρανόν. αὐτὸν μὲν οὖν πτεροφυῆσαί ποτε οὐδεμιᾷ μηχανῇ δυνατὸν εἶναί μοι κατεφαίνετο· εἰ δὲ γυπὸς ἢ ἀετοῦ περιθείμην πτερά — ταῦτα γὰρ μόνα ἂν διαρκέσαι πρὸς μέγεθος ἀνθρωπίνου σώματος — τάχα ἄν μοι τὴν πεῖραν προχωρῆσαι. καὶ δὴ συλλαβὼν τὰ ὄρνεα θατέρου μὲν τὴν δεξιὰν πτέρυγα, τοῦ γυπὸς δὲ τὴν ἑτέραν ἀπέτεμον εὖ μάλα· εἶτα διαδήσας καὶ κατὰ τοὺς ὤμους τελαμῶσι καρτεροῖς ἁρμοσάμενος καὶ πρὸς ἄκροις τοῖς ὠκυπτέροις λαβάς τινας ταῖς χερσὶ παρασκευάσας ἐπειρώμην ἐμαυτοῦ τὸ πρῶτον ἀναπηδῶν καὶ ταῖς χερσὶν ὑπηρετῶν καὶ ὥσπερ οἱ χῆνες ἔτι χαμαιπετῶς ἐπαιρόμενος καὶ ἀκροβατῶν ἅμα μετὰ τῆς πτήσεως· ἐπεὶ δὲ ὑπήκουέ μοι τὸ χρῆμα, τολμηρότερον ἤδη τῆς πείρας ἡπτόμην, καὶ ἀνελθὼν ἐπὶ τὴν ἀκρόπολιν ἀφῆκα ἐμαυτὸν κατὰ τοῦ κρημνοῦ φέρων ἐς αὐτὸ τὸ θέατρον.

MÉNIPPE :

Et que dirais-tu, mon remarquable ami, si tu entendais ce qu’ils racontent au sujet des idées et des incorporels, ou bien leurs discours sur le fini et l’infini ? Et en effet violent était leur combat, les uns enfermant l’univers dans une limite, les autres considérant qu’il est illimité ; en outre ils démontraient que les mondes sont fort nombreux, et condamnaient ceux d’entre eux qui disaient qu’il n’y en a qu’un. Un autre, homme peu pacifique, était d’avis que le Conflit était le père de l’univers. [9] En ce qui concerne les dieux, pourquoi faut-il en parler aussi ? Là où pour les uns le dieu était un nombre, les autres juraient par les oies, les chiens et les platanes. Et les uns, ayant chassé tous les autres dieux, attribuaient à un seul le commandement de l’univers (ou le commencement ?), de sorte que j’étais un peu fâché en entendant une si grande disette de dieux ; les autres au contraire, prodigues, démontraient qu’ils étaient nombreux et les classant, appelaient l’un le premier dieu, et attribuaient aux autres les deuxième et troisième rang pour la divinité ; en plus les uns pensaient que le divin est incorporel et sans forme, les autres le concevaient comme un corps. Ensuite, Il ne ne semblait pas à tous que les dieux s’occupent de nos affaires, mais il y en avait certains qui les déchargeaient de toute préoccupation, comme nous avons coutume d’exempter de liturgies ceux qui ont passé l’âge. Ils les mettaient en scène tout à fait comme des gardes de comédies. Certains, allant plus loin encore, ne croyaient même plus du tout qu’il y eût des dieux, mais laissaient l’univers emporté sans maître et sans guide. [10] Or en entendant cela, je n’osais pas me méfier d’hommes « à la barbe fournie » et « tonnant sur les cimes » ; mais je ne savais vers quelle théorie me tourner pour trouver quelque chose qui soit irréprochable et ne puisse en aucune façon être renversé par autrui. Si bien que je souffrais absolument de ce que dit Homère : souvent je m’élançais pour croire l’un d’eux, mais « un autre désir m’en écartait ». Étant dans un embarras total sur ces toutes ces matières, je désespérais d’entendre sur terre quelque chose de vrai à ce sujet, et je pensai que le seul moyen de me débarrasser de toute cette difficulté serait, d’aller moi-même, muni d’ailes d’une manière ou d’une autre, dans le ciel. Ce qui me donnait le plus espoir, c’était mon désir, et le fabuliste Ésope qui montre le ciel accessible à ses aigles et à ses escarbots, et parfois même à des chameaux. Il ne m’apparaissait d’aucune manière possible de me faire pousser des ailes ; mais si je fixais sur moi des ailes de vautour ou d’aigle (ce sont les seules qui suffisent par la taille au corps humain), je réussirais vite mon expérience. Donc ayant capturé ces oiseaux, je coupai à l’un l’aile droite, au vautour l’autre bien soigneusement ; ensuite les ayant liées et les ayant attachées à mes épaules par de solides bretelles, et après avoir préparé pour mes mains, au bout des ailes, des poignées, j’essayai d’abord en bondissant, en battant des ailes et comme les oies en me soulevant en rase-mottes et en marchantsur la pointe des pieds avec mes ailes. Mais puisque la chose répondait à mon attente, je m’adonnai plus audacieusement à l’expérience, et montant sur l’Acropole, je me jetai de la falaise tout droit sur le théâtre.

Éclaircissements linguistiques :

§ 8 :

Voir aussi la fiche du wiki-Sillages : « penser et savoir en grec« 

  • εἰ ἀκούσειας : revoir les emplois de l’optatif et les systèmes conditionnels (kit de survie).
  • περί τε ἰδεῶν καὶ ἀσωμάτων / περὶ τοῦ πέρατός τε καὶ ἀπείρου : « au sujet des idées et des incorporels / au sujet du fini et de l’infini », deux constructions en hypozeuxe qui visent la métaphysique en général, et plus particulièrement l’école platonicienne – que Lucien, en bon matérialiste, considère volontiers comme des charlatans. L’opposition τὸ πέρας, ατος (limite, fin, extrémité) / ἄπειρος, ος, ον (infini) est, elle, une allusion aux spéculations sur les limites de l’univers. Lucrèce avait eu l’intuition géniale d’un univers en expansion, que la science confirme aujourd’hui !
  • αὖ : puis, alors, d’un autre côté…
  • τοῖς μὲν περιγράφουσιν… Attention ! Il s’agit de participes présents au datif pluriel !
  • ού μὲν ἀλλὰ : néanmoins
  • παμπόλλους εἶναι τοὺς κόσμους : que les mondes sont fort nombreux ; allusion à Démocrite… ou à Épicure.
  • καταγιγνώσκω : blâmer, condamner
  • ἕτερος δέ τις οὐκ εἰρηνικὸς ἀνὴρ… « Un autre homme, peu pacifique » : allusion soit à Héraclite (célèbre pour son caractère ombrageux), soit à Empédocle, pour qui la conduite de l’univers se partageait entre Νεῖκος (la Querelle) et Φιλία (l’Amitié ou l’Amour).

§ 9 :

  • Περὶ τῶν θεῶν… Dans toute son œuvre, Lucrèce se montre ouvertement sceptique à l’égard des dieux ; voir les irrévérencieux Dialogues des morts, ou encore les Dialogues des Dieux où il ridiculise l’antique mythologie.
  • ὅπου : là où, puisque
  • Noter la symétrie/disymétrie : τοῖς μέν… οἱ δέ
  • ὁ ἀριθμός, οῦ : le nombre ; allusion transparente à Pythagore.
  • ὁ /ἡ χήν, χηνός : l’oie
  • ἠρέμα : un peu, légèrement (adv.)
  • Attention au mot ἀρχή : on peut le trouver dans plusieurs acceptions.
    • dans une expression toute faite : οὐδὲ τὴν ἀρχήν = pas du tout
    • le commencement, le principe au sens plein, avec une double signification :
      1. et à ce titre il appartient au vocabulaire de la métaphysique, les philosophes, surtout pré-socratiques, s’étant attachés à déterminer l’ἀρχή, l’origine du monde ; les uns la voyant dans le feu, les autres dans ‘air, d’autres encore dans les 4 éléments à la fois…
    • Le commandement, c’est à dire la domination sur le monde tel qu’il existe ; c’est le même mot qui désigne alors les magistratures. Dans ce cas, c’est du pouvoir (et accessoirement de l’existence) des dieux qu’il est question…
    • Dès lors, comment traduire la phrase « οἱ μὲν τοὺς ἄλλους ἅπαντας θεοὺς ἀπελάσαντες ἑνὶ μόνῳ τὴν τῶν ὅλων ἀρχὴν ἀπένεμον ? Il sera question plus loin de θειότης (puissance divine, le « numen » des Romains), et plus loin encore d’un monde laissé « sans maître et sans guide » (ἀδέσποτον καὶ ἀνηγεμόνευτον). Il est donc moins question ici de l’origine du cosmos, que de sa gouvernance.
  • ἐπιδαψιλευόμενος : qui fournit en abondance, prodigue
  • τοῖς κωμικοῖς δορυφορήμασι : aux gardes du corps de comédie (= figurants)
  • εἰσάγω : faire paraître, mettre en scène (vocabulaire du théâtre)
  • οὐδὲν ὅτι μὴ… il n’y a rien qui ne… = tout, tous
  • ἀπολιμπάνω = ἀπολείπω, laisser

[§ 10]

  • ὑψιβρεμέτης : (qui tonne haut) et ἠϋγενεῖος (aux belles joues) sont des épithètes homériques normalement attribuées à Zeus, et ici comiquement appliquées aux philosophes.
  • La phrase qui suit est un peu complexe : οὐ μὴν εἶχόν γε [ὅπῃ τῶν λόγων τραπόμενος ἀνεπίληπτόν τι αὐτῶν εὕροιμι καὶ ὑπὸ θατέρου μηδαμῆ περιτρεπόμενον].
    • Ἔχω a ici le sens de « pouvoir », avoir le moyen,
    • ὅπῃ τραπόμενος, « par où me tournant » ; le participe est apposé au sujet de l’interrogative indirecte à l’optatif oblique εὕροιμι : « où je trouverais » ; ==> « je ne savais où me tourner pour trouver… »
    • ἀνεπίληπτόν τι … καὶ ὑπὸ θατέρου μηδαμῆ περιτρεπόμενον est le COD ; τῶν λόγων… αὐτῶν le complément de τι : « quelque chose de leur discours qui soit inattaquable et impossible d’aucune manière à renverser par un adversaire »
  • S’ensuit une nouvelle citation d’Homère : ἕτερος δέ με θυμὸς ἔρυκεν : Ménippe face aux philosophes est dans la même situation qu’Ulysse prisonnier du Cyclope, et hésitant entre plusieurs manières de s’évader…
  • On notera que le passage entre l’exposé anti-philosophique et le récit se fait au cours d’une phrase, ligne 9 ! Et nous voyons surgir un nouvel intertexte, avec Ésope, et l’allusion aux fables de « l’Aigle et l’escarbot » – source de la Paix d’Aristophane – et « du Chameau et Zeus »
  • Ménippe va donc devenir, littéralement, un « gypaëte », un « aigle-vautour » ! Le vautour, tombeau vivant, est lié à la mort et aux dieux chthoniens ; l’aigle, oiseau de Zeus seul capable de regarder le soleil, symbolise l’ascension, le monde ouranien.
  • Ménippe décrit enfin les laborieuses opérations qui le mènent, de la fabrication des ailes à ses premiers essais en vol – assez cocasses : il ressemble à une oie qui apprend à voler, sautille lourdement en rase-motte… jusqu’aux premières expériences réussies.

Commentaire :

Avec la fin du § 8 et ce § 9 s’achève un panorama des scientifiques et des philosophes, dans lequel Lucien renvoie dos à dos toutes les théories, sans jamais en mettre une seule en valeur. Toutes, à ses yeux, se valent, comme le montrent les nombreuses symétries (οἱ μὲν… οἱ δέ) ; toutes en effets sont absolument dépourvues de preuves, et ne sont que de pures spéculations entre lesquelles il est impossible de trancher.

Il dresse un tableau extrêmement dépréciatif, en multipliant les jugements négatifs : les philosophes sont des « charlatans » dont les discours se contredisent ; ils se livrent entre eux à des combats féroces… qui laissent le profane désemparé et sans solution.

Le § 10 rompt avec cet exposé assez désespérant, par un retour au récit : Ménippe, faute d’avoir pu trouver une parcelle de vérité chez les philosophes, se résout à aller voir par lui-même ce qu’il en est ; et l’on renoue avec un récit beaucoup plus concret et terre à terre, où il nous raconte comment il s’est fabriqué des ailes, et les essais auxquels il a procédé avant son grand envol – non sans donner une image assez cocasse, lorsqu’on le voit sautiller sur place comme une oie et faisant du rase-mottes…

L’intertexte littéraire est très présent ici : outre les nombreuses allusions aux philosophes (mais dont aucun n’est nommé : au lecteur de percer l’énigme, souvent transparente), on voit deux citations d’Homère et une référence à Ésope.

Quant à la fabrication des ailes, peut-être veut-elle évoquer la construction par Ulysse du radeau qui lui permettra de quitter l’île de Calypso ? (Odyssée, chant V)

Question de synthèse : Ménippe et les philosophes de son temps (suite).

On peut se demander contre qui bataille ici Lucien, ou plutôt son porte-parole Ménippe. Nous avons vu en effet de nombreuses allusions à différentes philosophies ; mais il peut paraître étrange que Ménippe, qui vivait au début du IIIème siècle av. J-C, et plus encore Lucien lui-même, qui était, lui, un homme du IIème siècle après J-C, aient encore croisé le fer contre des philosophes qui vivaient plusieurs siècles avant eux ! Bien sûr, de nos jours encore, il arrive à un Michel Onfray de nous dire tout le mal qu’il pense de Platon, et de se référer à Lucrèce comme à l’un de ses maîtres ; mais l’on s’adresse, en général, avant tout à ses propres contemporains, et c’est à une morale chrétienne toujours vivante que s’attaque en réalité Onfray. Il serait étonnant qu’il en ait été différemment de Lucien.

Les contemporains de Ménippe :

Lorsque Ménippe parvient à son « acmè », à la fleur de l’âge, Aristote est déjà mort ; Socrate, Platon, et même Diogène, l’ont déjà depuis longtemps précédé dans la tombe. Épicure commence tout juste à enseigner dans son Jardin, comme Zénon de Clithium, maître du premier Stoïcisme. C’est dire que depuis longtemps, la philosophie s’est détournée des grandes questions qui agitent le personnage de Lucien ; pour eux, l’essentiel réside dans une question : comment vivre, et bien vivre ? Comment atteindre le bonheur, identifié à la sagesse ? A cette époque, les théories sur l’ ἀρχή ( le principe de l’Univers) doivent apparaître bien baroques…

Les contemporains de Lucien :

Lucien, lui, vit au IIème siècle après J-C, en pleine période impériale. Il est l’exact contemporain de la Seconde Sophistique – pour l’essentiel une école de rhétorique – et aussi du Nouveau Stoïcisme, ou stoïcisme impérial. Peut-être a-t-il croisé Épictète au cours d’un de ses voyages, ou du moins en a-t-il entendu parler. Mais là encore, les contemporains de Lucien sont bien loin des interrogations cosmographiques qu’il attaque ici…


Cours n° 4, § 11-13.

[11] Ὠς δὲ ἀκινδύνως κατεπτόμην, ἤδη καὶ μετέωρα ἐφρόνουν καὶ ἄρας ἀπὸ Πάρνηθος ἢ ἀπὸ Ὑμηττοῦ μέχρι Γερανείας ἐπετόμην, εἶτ´ ἐκεῖθεν ἐπὶ τὸν Ἀκροκόρινθον ἄνω, εἶτα ὑπὲρ Φολόης καὶ Ἐρυμάνθου μέχρι πρὸς τὸ Ταΰγετον. Ἤδη δ´ οὖν μοι τοῦ τολμήματος ἐκμεμελετημένου τέλειός τε καὶ ὑψιπέτης γενόμενος οὐκέτι τὰ νεοττῶν ἐφρόνουν, ἀλλ´ ἐπὶ τὸν Ὄλυμπον ἀναβὰς καὶ ὡς ἐνῆν μάλιστα κούφως ἐπισιτισάμενος τὸ λοιπὸν ἔτεινον εὐθὺ τοῦ οὐρανοῦ, τὸ μὲν πρῶτον ἰλιγγιῶν ὑπὸ τοῦ βάθους, μετὰ δὲ ἔφερον καὶ τοῦτο εὐμαρῶς. πεὶ δὲ κατ´ αὐτὴν ἤδη τὴν σελήνην ἐγεγόνειν πάμπολυ τῶν νεφῶν ἀποσπάσας, ᾐσθόμην κάμνοντος ἐμαυτοῦ, καὶ μάλιστα κατὰ τὴν ἀριστερὰν πτέρυγα τὴν γυπίνην. Προσελάσας οὖν καὶ καθεζόμενος ἐπ´ αὐτῆς διανεπαυόμην ἐς τὴν γῆν ἄνωθεν ἀποβλέπων καὶ ὥσπερ ὁ τοῦ Ὁμήρου Ζεὺς ἐκεῖνος « ἄρτι μὲν τὴν τῶν ἱπποπόλων Θρῃκῶν καθορώμενος, ἄρτι δὲ τὴν Μυσῶν », μετ´ ὀλίγον δέ, εἰ δόξειέ μοι, τὴν Ἑλλάδα, τὴν Περσίδα καὶ τὴν Ἰνδικήν. ξ ὧν ἁπάντων ποικίλης τινὸς ἡδονῆς ἐνεπιμπλάμην.
(ΕΤΑΙΡΟΣ) Οὐκοῦν καὶ ταῦτα λέγοις ἄν, ὦ Μένιππε, ἵνα μηδὲ καθ´ ἓν ἀπολειπώμεθα τῆς ἀποδημίας, ἀλλ´ εἴ τί σοι καὶ ὁδοῦ πάρεργον ἱστόρηται, καὶ τοῦτο εἰδῶμεν· ὡς ἔγωγε οὐκ ὀλίγα προσδοκῶ ἀκούσεσθαι σχήματός τε πέρι γῆς καὶ τῶν ἐπ´ αὐτῆς ἁπάντων, οἷά σοι ἄνωθεν ἐπισκοποῦντι κατεφαίνετο.(ΜΕΝΙΠΠΟΣ)Καὶ ὀρθῶς γε, ὦ ἑταῖρε, εἰκάζεις· διόπερ ὡς οἷόν τε ἀναβὰς ἐπὶ τὴν σελήνην τῷ λόγῳ συναποδήμει τε καὶ συνεπισκόπει τὴν ὅλην τῶν ἐπὶ γῆς διάθεσιν. [12] καὶ πρῶτόν γέ μοι πάνυ μικρὰν δόκει τινὰ τὴν γῆν ὁρᾶν, πολὺ λέγω τῆς σελήνης βραχυτέραν, ὥστε ἐγὼ ἄφνω κατακύψας ἐπὶ πολὺ ἠπόρουν ποῦ εἴη τὰ τηλικαῦτα ὄρη καὶ ἡ τοσαύτη θάλαττα· καὶ εἴ γε μὴ τὸν Ῥοδίων κολοσσὸν ἐθεασάμην καὶ τὸν ἐπὶ τῇ Φάρῳ πύργον, εὖ ἴσθι, παντελῶς ἄν με ἡ γῆ διέλαθε. Νῦν δὲ ταῦτα ὑψηλὰ ὄντα καὶ ὑπερανεστηκότα καὶ ὁ Ὠκεανὸς ἠρέμα πρὸς τὸν ἥλιον ὑποστίλβων διεσήμαινέ μοι γῆν εἶναι τὸ ὁρώμενον. πεὶ δὲ ἅπαξ τὴν ὄψιν ἐς τὸ ἀτενὲς ἀπηρεισάμην, ἅπας ὁ τῶν ἀνθρώπων βίος ἤδη κατεφαίνετο, οὐ κατὰ ἔθνη μόνον καὶ πόλεις, ἀλλὰ καὶ αὐτοὶ σαφῶς οἱ πλέοντες, οἱ πολεμοῦντες, οἱ γεωργοῦντες, οἱ δικαζόμενοι, τὰ γύναια, τὰ θηρία, καὶ πάνθ´ ἁπλῶς ὁπόσα τρέφει « ζείδωρος ἄρουρα ».(ΕΤΑΙΡΟΣ)
Παντελῶς ἀπίθανα φὴς ταῦτα καὶ αὑτοῖς ὑπεναντία· ὃς γὰρ ἀρτίως, ὦ Μένιππε, τὴν γῆν ἐζήτεις ὑπὸ τοῦ μεταξὺ διαστήματος ἐς βραχὺ συνεσταλμένην, καὶ εἴ γε μὴ ὁ κολοσσὸς ἐμήνυσέ σοι, τάχα ἂν ἄλλο τι ᾠήθης ὁρᾶν, πῶς νῦν καθάπερ Λυγκεύς τις ἄφνω γενόμενος ἅπαντα διαγινώσκεις τὰ ἐπὶ γῆς, τοὺς ἀνθρώπους, τὰ θηρία, μικροῦ δεῖν τὰς τῶν ἐμπίδων νεοττιάς ;[13] (ΜΕΝΙΠΠΟΣ)Εὖ γε ὑπέμνησας· ὃ γὰρ μάλιστα ἐχρῆν εἰπεῖν, τοῦτο οὐκ οἶδ´ ὅπως παρέλιπον.πεὶ γὰρ αὐτὴν μὲν ἐγνώρισα τὴν γῆν ἰδών, τὰ δ´ ἄλλα οὐχ οἷός τε ἦν καθορᾶν ὑπὸ τοῦ βάθους ἅτε τῆς ὄψεως μηκέτι ἐφικνουμένης, πάνυ μ´ ἠνία τὸ χρῆμα καὶ πολλὴν παρεῖχε τὴν ἀπορίαν. Κατηφεῖ δὲ ὄντι μοι καὶ ὀλίγου δεῖν δεδακρυμένῳ ἐφίσταται κατόπιν ὁ σοφὸς Ἐμπεδοκλῆς, ἀνθρακίας τις ἰδεῖν καὶ σποδοῦ πλέωςκαὶ κατωπτημένος· κἀγὼ μὲν ὡς εἶδον, – εἰρήσεται γάρ – ὑπεταράχθην καί τινα σεληναῖον δαίμονα ᾠήθην ὁρᾶν· ὁ δέ, « Θάρρει, » φησίν, « ὦ Μένιππε, « οὔτις τοι θεός εἰμι, τί μ´ ἀθανάτοισιν ἐΐσκεις ; » ὁ φυσικὸς οὗτός εἰμι Ἐμπεδοκλῆς· ἐπεὶ γὰρ ἐς τοὺς κρατῆρας ἐμαυτὸν φέρων ἐνέβαλον, ὁ καπνός με ἀπὸ τῆς Αἴτνης ἁρπάσας δεῦρο ἀνήγαγε, καὶ νῦν ἐν τῇ σελήνῃ κατοικῶ ἀεροβατῶν τὰ πολλὰ καὶ σιτοῦμαι δρόσον. κω τοίνυν σε ἀπολύσων τῆς παρούσης ἀπορίας· ἀνιᾷ γάρ σε, οἶμαι, καὶ στρέφει τὸ μὴ σαφῶς τὰ ἐπὶ γῆς ὁρᾶν. » « Εὖ γε ἐποίησας, » ἦν δ´ ἐγώ, « βέλτιστε Ἐμπεδόκλεις, κἀπειδὰν τάχιστα κατάπτωμαι πάλιν ἐς τὴν Ἑλλάδα, μεμνήσομαι σπένδειν τέ σοι ἐπὶ τῆς καπνοδόκης κἀν ταῖς νουμηνίαις πρὸς τὴν σελήνην τρὶς ἐγχανὼν προσεύχεσθαι. » « Ἀλλὰ μὰ τὸν Ἐνδυμίωνα, » ἦ δ´ ὅς, « οὐχὶ τοῦ μισθοῦ χάριν ἀφῖγμαι, πέπονθα δέ τι τὴν ψυχὴν ἰδών σε λελυπημένον. τὰρ οἶσθα ὅ τι δράσας ὀξυδερκὴς γενήσῃ ; »
Puisque j’étais descendu sans danger, je songeai désormais à des choses plus élevées, et ayant décollé du Parnès ou de l’Hymette je volai jusqu’à Géranéia, puis de là au sommet de l’Acrocorinthe, puis au-dessus du Pholoé et de l’Érymanthe jusqu’au Taygète. Là, mon audace étant bien rôdée, devenu un aviateur accompli, je n’envisageai plus des projets d’oisillon, mais monté jusqu’à l’Olympe, muni de provisions aussi légères que possible, je me dirigeai à présent droit sur le ciel, d’abord pris de vertige à cause de la profondeur, puis je supportai cela aisément.

Et lorsque je fus arrivé près de la lune elle-même, m’étant complètement dégagé des nuages, je m’aperçus que j’étais fatigué, et surtout du côté de l’aile gauche, celle du vautour. M’étant donc approché et m’étant assis sur elle, je fis une pause, en regardant d’en haut vers la terre et comme le Zeus d’Homère « regardant tantôt la terre des Thraces, riche en chevaux, tantôt vers celle des Mysiens », et peu après, s’il me semblait bon, la Grèce, la Perse et l’Inde. Et tout ceci m’ emplissait d’un plaisir varié.

L’AMI : Hé bien donc tu pourrais raconter aussi cela, Ménippe, afin que nous ne perdions pas une miette de ton voyage, et si tu as observé quelque détail même accessoire de ta route, apprenons-le aussi. Car je m’attends à entendre une foule de choses sur la forme de la terre et sur tout ce qui s’y trouve, tel que cela t’apparaissait, à toi qui regardais d’en haut.

MÉNIPPE : Tu vois juste, mon camarade. C’est pourquoi, autant que possible, monte sur la lune en imagination et voyage avec moi, et observe avec moi la disposition entière de ce qui est sur la terre. [12] Et tout d’abord il me semble voir la terre toute petite, je dis beaucoup plus étroite que la lune, de sorte que moi tout à coup, ayant penché la tête pour regarder, j’étais fort embarrassé : où étaient les si hautes montagnes et la mer si grande ? Et si je n’avais pas vu le colosse de Rhodes et la tour de Pharos, sache-le bien, la terre me serait complètement passée inaperçue. Mais en réalité, ces monuments élevés et proéminents et l’Océan brillant doucement sous le soleil m’ont clairement fait comprendre que ce que je voyais était la terre. Mais lorsque j’eus fixé fortement mon regard, toute la vie des hommes m’apparut désormais, non seulement à l’échelle des peuples et des cités, mais eux-mêmes clairement, les marins, les guerriers, les paysans, les plaideurs, les femmes, les animaux et bref, tout ce que nourrit la « terre nourricière ».

L’AMI : Tu dis-là des choses tout à fait incroyables et incohérentes ; toi qui à l’instant, Ménippe, cherchais la terre réduite à presque rien par l’espace qui t’en séparais, et si le Colosse de Rhodes ne te l’avait indiquée, tu aurais vite cru voir autre chose, comment maintenant, devenu tout à coup comme un Lyncée, distingues-tu tout ce qui est sur terre, les hommes, les bêtes, et peu s’en faut les nids des moustiques ?

[13] MÉNIPPE : Bon rappel ! Ce que j »aurais dû dire surtout, je ne sais comment je l’ai oublié. Comme, ayant vu la terre elle-même je la reconnus, et que je ne pouvais voir le reste en raison de la profondeur, car ma vue n’y parvenait pas, la chose me chagrinait fort et me causait un grand embarras. Comme j’étais accablé et peu s’en faut en pleurs, le sage Empédocle surgit derrière moi, noir comme du charbon, couvert de cendre et tout rôti ; et moi, lorsque je le vis – cela sera mentionné – je fus un peu troublé et je crus voir un démon lunaire ; mais lui me dit : « courage, Ménippe. Je ne suis pas un dieu, pourquoi me compares-tu à l’un des Immortels ? Je suis le physicien Empédocle ; lorsque je me suis jeté volontairement dans le cratère, la fumée, m’ayant soulevé de l’Etna me porta ici, et maintenant j’habite la lune, errant la plupart du temps dans les nuages, et je me nourris de rosée. Je suis donc venu te délivrer de ton présent embarras ; c’est le fait de ne pas voir clairement ce qui est sur terre qui te chagrine, je crois, et te tourmente. « Tu es mon bienfaiteur, dis-je, excellent Empédocle, et dès que je revolerai vers la Grèce, je me souviendrai de t’offrir une libation dans ma cheminée et pendant les Nouménies, de t’invoquer en ouvrant trois fois la bouche vers la lune ». « Mais par Endymion, dit-il, je ne suis pas venu pour un salaire, j’ai été ému dans mon âme en te voyant accablé de chagrin. Mais sais-tu ce que tu dois faire pour acquérir une vue perçante ?

Éclaircissements linguistiques :

[ § 11]

  • κατάπομαι : descendre en volant (aoriste thématique)
  • ἄρας : participe aoriste actif de αἴρω : lever, soulever, ici « décoller »
  • μοι τοῦ τολμήματος ἐκμεμελετημένου : génitif absolu. « Mon audace étant bien rodée ». ἐκμελετάω-ῶ = entraîner par des exercices assidus.
  • τέλειός τε καὶ ὑψιπέτης : mot à mot « accompli et apte à voler » ; ce que je traduis (humoristiquement) par « aviateur accompli »
  • ἐπισιτίζω : approvisionné ; ὡς ἐνῆν μάλιστα κούφως, aussi légèrement que possible. On se souvient qu’ ἔνεστι est un composé impersonnel du verbe être, signifiant « il est possible ».
  • ἰλιγγιάω-ῶ : être saisi de vertige
  • εὐμαρῶς : aisément
  • διαναπαύομαι : prendre un peu de repos
  • λέγοις ἄν : affirmation atténuée ( tu pourrais dire) ; voir la fiche du kit de survie sur les emplois de l’optatif.
  • εἴ τί σοι καὶ ὁδοῦ πάρεργον ἱστόρηται, καὶ τοῦτο εἰδῶμεν : εἰ + subjonctif ; on attendrait plutôt ἐάν… Expression de l’éventuel ; καὶ τοῦτο εἰδῶμεν = subjonctif injonctif.
  • συναποδήμει τε καὶ συνεπισκόπει : impératifs présentes. On remarquera l’insistance sur le préverbe συν- : avec moi, en ma compagnie.

[12]

  • ἄφνω : soudain, tout à coup (adverbe)
  • εἴ γε μὴ τὸν Ῥοδίων κολοσσὸν ἐθεασάμηνκαὶ τὸν ἐπὶ τῇ Φάρῳ πύργον, εὖ ἴσθι, παντελῶς ἄνμε ἡ γῆ διέλαθε : un beau système conditionnel à l’irréel du passé. Voir la fiche du « kit de survie » sur les systèmes conditionnels. Il s’agit évidemment d’une plaisanterie, le colosse de Rhodes, avec ses 31 mètres, et le Phare d’Alexandrie (135 m) ne peuvent évidemment pas rivaliser avec les montagnes !
  • Ὑπερανεστηκότα : participe parfait neutre pluriel de ὑπερανίσταμαι : s’élever au dessus. Peut-être serait-il judicieux de réviser le verbe ἵστημι (actif, moyen, passif) : voir fiche du « kit de survie » sur les « verbes en μι ».
  • ὑποστίλβω : briller un peu. Le préverbe ὑπο- fait redondance avec l’adverbe ἠρέμα : Lucien insiste sur la faiblesse de ce scintillement !
  • Ἀτενής, ής, ές : fortement tendu, fort
  • ζείδωρος ἄρουρα est certes une formule homérique, mais on la trouve très souvent dans les Travaux et les Jours d’Hésiode, une référence plus pertinente ici, dans la mesure où Lucien vient d’énumérer les travaux des hommes ! En outre, elle forme une clausule d’hexamètre dactylique : – || – U U || – U (dactyle cinquième et trochée final).
  • Συνεσταλμένος, η, ον : participe parfait passif de συστέλλω : réduire, restreindre
  • ἡ νεοττία, ας (attique νεοσσία, ας) : le nid
  • ἡ ἐμπίς, ίδος : sorte de grand moustique, cousin
  • Lyncée était le pilote de la nef Argo, navire des Argonautes ; il avait la vue si perçante qu’il voyait à travers la terre, ou à travers une planche de chêne.

[13]

  • ἠνία : imparfait du verbe ἀνιάω-ῶ, chagriner. Attention à l’esprit doux ; ne pas confondre avec ἡνία (avec esprit rude) : la bride !
  • Κατηφής, ής, ές : qui baisse les yeux de tristesse
  • ἀνθρακίας, ου, adj. : noir comme du charbon. Cet adjectif fait évidemment référence à la légende selon laquelle Empédocle serait mort en tombant dans le cratère de l’Etna.
  • Κατ-ωπτημένος, η, ον est le participe parfait passif κατ-οπτάομαι-ῶμαι : tout rôti, rôti du haut en bas (κατά)
  • οὔτις τοι θεός εἰμι, τί μ´ ἀθανάτοισιν ἐΐσκεις ; Citation d’Homère, Odyssée, XVI, 187 ; c’est Ulysse qui répond à Télémaque, celui-ci, perturbé par tant de changements ayant hésité à le reconnaître. La citation est donc ici particulièrement bienvenue, Empédocle ayant dû quelque peu être changé par son passage dans le feu de l’Etna…
  • ἀεροβατέω-ῶ signifie à la fois « marcher dans l’air » et « se perdre dans les nuages » ; il faudrait pouvoir garder l’ambiguïté, car on sait quelle estime avait Lucien pour les « divagations » des physiciens ! Relire les cours 2 et 3.
  • ἐγχανών : participe aoriste de ἐγχαίνω : être bouche bée

Commentaire

Après un passage bien sérieux mettant en cause les philosophes, Lucien se livre ici à une fantaisie qui aura grand succès dans la suite de la littérature : le voyage dans la lune. Rappelons simplement l’œuvre de Cyrano de Bergerac, ou encore Micromégas, de Voltaire…

Comme il s’agit d’un voyage purement imaginaire, Lucien multiplie les attestations de vérité : nous avons assisté à la fabrication des ailes, puis aux premiers essais de l’aviateur, et à présent, nous sommes au cœur de l’action : Ménippe s’est bel et bien envolé dans l’espace. Sa première escale est la lune, la planète la plus proche de la terre. (rappelons qu’il faudra attendre 1969 pour que l’exploit de Ménippe soit réellement accompli, et avec des moyens techniques légèrement plus élaborés…) ; l’on remarquera l’exigence de son compagnon, qui souligne les invraisemblances, et oblige Ménippe à donner tous les détails de son voyage.

La terre apparaît comme minuscule – ce qui relativise son importance dans l’univers, et la nôtre ! Cependant, ce qui domine, et permet de la reconnaître, plus que les éléments naturels (mers, montagnes), ce sont les œuvres humaines : le colosse de Rhodes et ses 31 m, le phare d’Alexandrie et ses 135 m. La terre n’est peut-être pas au cœur de l’univers, mais l’homme est au cœur de la terre.

D’autre part, Lucien joue avec les échelles : c’est un moyen de prouver la distance parcourue, et aussi de donner une apparence étrange, surprenante, aux choses les plus familères ; Swift s’en souviendra dans les Voyages de Gulliver. Ménippe, à ce moment, se lance dans une tirade enthousiaste et quasi épique, qui culmine avec la clausule ζείδωρος ἄρουρα ; son compagnon s’empresse de le ramener à des considérations plus terre-à-terre en lui rappelant ses incohérences, et en le forçant à préciser comment il a acquis une vue si perçante…

Question de synthèse : Lucien et Homère.

Références

Commentaire de Lucien

détails

Iliade V, 373, 898 – p. 188 ἵνα καθ’ Ὅμερον εἴπω désignation ironique de Ménippe comme « un immortel »
Iliade I, 354 , Odyssée V, 4 – p. 200 épithètes traditionnelles de Zeus ; ironique (appliqué aux philosophes)
Odyssée IX, 302 p. 200 citation : Ulysse prisonnier du Cyclope s’interroge….
Iliade, XIII, 4-5 p. 202 Homère cité Citation: Zeus détourne ses regards des Grecs et des Troyens.
ζείδωρος ἄρουρα Homère ou Hésiode
Odyssée XVI,187 p. 206 Empédocle parle comme Homère
Iliade XVIII, 478 sq. p. 212 οἷά φησιν Ὅμηρος allusion au bouclier d’Achille
Odyssée X, 234 p. 212 allusion à Circé et à sa « mixture »… qui transforme les hommes en porcs !
les Myrmidons, p. 216 allusion aux compagnons d’Achille
Iliade I, 222, p. 216 citation : Ménippe vole vers Zeus comme Athéna.
Odyssée X, 98 p. 220 Citation : le pays des Lestrygons
Odyssée X, 325 p. 222 citation ; c’est Zeus qui parle, dans l’Odyssée, Circé menacée par Ulysse
Iliade XVI, 250 p. 226 citation ; c’est Zeus qui parle ; dans l’Iliade, il répond aux vœux d’Achille.
Iliade II, 1-2 p.230 Ménippe parle comme Zeus, « qui seul ne dort pas »
Iliade XVIII, 104 p. 230 ἵνα καθ’ Ὅμερον εἴπω désigne les philosophes; dans l’Iliade, Achille parlait de lui-même
Iliade II, 202, p. 232 citation : Ulysse parle avec mépris aux hommes du peuple, et Ménippe décrit les philosophes !

10 citations de l’Iliade (dont une présente aussi dans l’Odyssée), 5 seulement de l’Odyssée, et une expression commune à Homère et à Hésiode.

On a pu remarquer, avec ζείδωρος ἄρουρα, que Lucien s’amusait à intégrer parfaitement ses citations dans un contexte nouveau, et souvent burlesque ; autre exemple, lorsque Ménippe rencontre un Empédocle tout charbonneux après son séjour dans l’Etna, celui-ci lui adresse les mots d’Ulysse à Télémaque (Odyssée XVI, 187 p. 206) : Télémaque ayant hésité à reconnaître son père, celui-ci lui dit : οὔτις τοι θεός εἰμι, τί μ´ ἀθανάτοισιν ἐΐσκεις ; « Je ne suis pas un dieu, pourquoi me compares-tu aux immortels ? » Or ici, Ménippe vient de prendre le pauvre Empédocle pour un démon lunaire !

L’on sait l’importance considérable d’Homère dans la παιδεία grecque : l’Iliade et l’Odyssée étaient les textes dans lesquels les enfants apprenaient, non seulement à lire et à écrire, mais à se comporter, à connaître et à craindre les dieux… Or l’on s’aperçoit que Lucien entretient avec les textes d’Homère une relation mi-ironique, mi-complice, le plus sûr moyen d’établir une connivence avec ses lecteurs. D’ailleurs, bien souvent, il ne prend même pas la peine de citer le nom de l’auteur (trois fois seulement sur 16), et il n’indique jamais le passage en question.

Très souvent, Ménippe reprend à son compte une parole d’un Dieu – Zeus lui-même – ou d’un héros, mais la plupart du temps pour la prendre à contre-pied : ainsi les épithètes traditionnelles de Zeus appliquées aux philosophes (p. 200), Zeus détournant par dégoût ses regards du siège de Troie devient p. 202 Ménippe fasciné par la diversité du spectacle ; Zeus n’acceptant qu’un vœu d’Achille dans l’Iliade, devient ce même dieu écoutant les prières multiples et contradictoires des hommes dans une sorte de « bureau des réclamations »… Enfin, la parole désespérée d’Achille prenant conscience de ses fautes devient une insulte à l’égard des philosophes !

Il y a donc à la fois une rigoureuse exactitude de la citation, une référence textuelle qui souligne une culture commune avec les lecteurs hellénophones, et une volonté de détournement burlesque de ces mêmes citations ; tout en admirant Homère sur un plan littéraire, Lucien n’a plus la même révérence quasi religieuse à l’égard des héros homériques, et encore moins à l’égard des dieux !


Cours n° 5 : § 14-16.

[14] « Μὰ Δί´, » ἦν δ´ ἐγώ, « ἢν μὴ σύ μοι τὴν ἀχλύν πως ἀφέλῃς ἀπὸ τῶν ὀμμάτων· νῦν γὰρ δὴ λημᾶν οὐ μετρίως δοκῶ. » « Καὶ μὴν οὐδέν σε, » ἦ δ´ ὅς, « ἐμοῦ δεήσει· τὸ γὰρ ὀξυδερκὲς αὐτὸς ἤδη γῆθεν ἥκεις ἔχων. » « Τί οὖν τοῦτό ἐστιν ; οὐ γὰρ οἶδ´, » ἔφην. « Οὐκ οἶσθα, » ἦ δ´ ὅς, « ἀετοῦ τὴν πτέρυγα τὴν δεξιὰν περικείμενος ; » « Καὶ μάλα, » ἦν δ´ ἐγώ· « τί δ´ οὖν πτέρυγι καὶ ὀφθαλμῷ κοινόν ἐστιν ; » « Ὅτι, » ἦ δ´ ὅς, « παρὰ πολὺ τῶν ἄλλων ζῴων ἀετός ἐστιν ὀξυωπέστατος, ὥστε μόνος ἀντίον δέδορκε τῷ ἡλίῳ, καὶ τοῦτό ἐστιν ὁ γνήσιος καὶ βασιλεὺς ἀετός, ἢν ἀσκαρδαμυκτὶ πρὸς τὰς ἀκτῖνας βλέπῃ. » « Φασὶ ταῦτα, » ἦν δ´ ἐγώ, « καί μοι ἤδη μεταμέλει ὅτι δεῦρο ἀνιὼν οὐχὶ τὼ ὀφθαλμὼ τοῦ ἀετοῦ ἐνεθέμην τοὺς ἐμοὺς ἐξελών· ὡς νῦν γε ἡμιτελὴς ἀφῖγμαι καὶ οὐ πάντα βασιλικῶς ἐνεσκευασμένος, ἀλλ´ ἔοικα τοῖς νόθοις ἐκείνοις καὶ ἀποκηρύκτοις. » « Καὶ μὴν πάρα σοί, » ἦ δ´ ὅς, « αὐτίκα μάλα τὸν ἕτερον ὀφθαλμὸν ἔχειν βασιλικόν· ἢν γὰρ ἐθελήσῃς μικρὸν ἀναστὰς ἐπισχὼν τοῦ γυπὸς τὴν πτέρυγα θατέρᾳ μόνῃ πτερύξασθαι, κατὰ λόγον τῆς πτέρυγος τὸν δεξιὸν ὀφθαλμὸν ὀξυδερκὴς ἔσῃ· τὸν δὲ ἕτερον οὐδεμία μηχανὴ μὴ οὐκ ἀμβλύτερον δεδορκέναι τῆς μερίδος ὄντα τῆς χείρονος. » « Ἅλις, » ἦν δ´ ἐγώ, « εἰ καὶ ὁ δεξιὸς μόνος ἀετῶδες βλέποι· οὐδὲν γὰρ ἂν ἔλαττον γένοιτο, ἐπεὶ καὶ τοὺς τέκτονας πολλάκις ἑωρακέναι μοι δοκῶ θατέρῳ τῶν ὀφθαλμῶν ἄμεινον πρὸς τοὺς κανόνας ἀπευθύνοντας τὰ ξύλα. » Ταῦτα εἰπὼν ἐποίουν ἅμα τὰ ὑπὸ τοῦ Ἐμπεδοκλέους παρηγγελμένα· ὁ δὲ κατ´ ὀλίγον ὑπαπιὼν ἐς καπνὸν ἠρέμα διελύετο. [15] Κἀπειδὴ τάχιστα ἐπτερυξάμην, αὐτίκα φῶς με πάμπολυ περιέλαμψε καὶ τὰ τέως λανθάνοντα πάντα διεφαίνετο· κατακύψας γοῦν ἐς τὴν γῆν ἑώρων σαφῶς τὰς πόλεις, τοὺς ἀνθρώπους, τὰ γιγνόμενα, καὶ οὐ τὰ ἐν ὑπαίθρῳ μόνον, ἀλλὰ καὶ ὁπόσα οἴκοι ἔπραττον οἰόμενοι λανθάνειν, Πτολεμαῖον μὲν συνόντα τῇ ἀδελφῇ, Λυσιμάχῳ δὲ τὸν υἱὸν ἐπιβουλεύοντα, τὸν Σελεύκου δὲ Ἀντίοχον Στρατονίκῃ διανεύοντα λάθρα τῇ μητρυιᾷ, τὸν δὲ Θετταλὸν Ἀλέξανδρον ὑπὸ τῆς γυναικὸς ἀναιρούμενον καὶ Ἀντίγονον μοιχεύοντα τοῦ υἱοῦ τὴν γυναῖκα καὶ Ἀττάλῳ τὸν υἱὸν ἐγχέοντα τὸ φάρμακον, ἑτέρωθι δ´ αὖ Ἀρσάκην φονεύοντα τὸ γύναιον καὶ τὸν εὐνοῦχον Ἀρβάκην ἕλκοντα τὸ ξίφος ἐπὶ τὸν Ἀρσάκην, Σπατῖνος δὲ ὁ Μῆδος ἐκ τοῦ συμποσίου πρὸς τῶν δορυφορούντων εἵλκετο ἔξω τοῦ ποδὸς σκύφῳ χρυσῷ τὴν ὀφρὺν κατηλοημένος.μοια δὲ τούτοις ἔν τε Λιβύῃ καὶ παρὰ Σκύθαις καὶ Θρᾳξὶ γινόμενα ἐν τοῖς βασιλείοις ἦν ὁρᾶν, μοιχεύοντας, φονεύοντας, ἐπιβουλεύοντας, ἁρπάζοντας, ἐπιορκοῦντας, δεδιότας, ὑπὸ τῶν οἰκειοτάτων προδιδομένους. [16] Καὶ τὰ μὲν τῶν βασιλέων τοιαύτην παρέσχε μοι τὴν διατριβήν, τὰ δὲ τῶν ἰδιωτῶν πολὺ γελοιότερα· καὶ γὰρ αὖ κἀκείνους ἑώρων, Ἑρμόδωρον μὲν τὸν Ἐπικούρειον χιλίων ἕνεκα δραχμῶν ἐπιορκοῦντα, τὸν Στωϊκὸν δὲ Ἀγαθοκλέα περὶ μισθοῦ τῷ μαθητῇ δικαζόμενον, Κλεινίαν δὲ τὸν ῥήτορα ἐκ τοῦ Ἀσκληπιείου φιάλην ὑφαιρούμενον, τὸν δὲ Κυνικὸν Ἡρόφιλον ἐν τῷ χαμαιτυπείῳ καθεύδοντα. τί γὰρ ἂν τοὺς ἄλλους λέγοιμι, τοὺς τοιχωρυχοῦντας, τοὺς δικαζομένους, τοὺς δανείζοντας, τοὺς ἐπαιτοῦντας ; ὅλως γὰρ ποικίλη καὶ παντοδαπή τις ἦν ἡ θέα.

ΕΤΑΙΡΟΣ
Καὶ μὴν καὶ ταῦτα, ὦ Μένιππε, καλῶς εἶχε λέγειν· ἔοικε γὰρ οὐ τὴν τυχοῦσαν τερπωλήν σοι παρεσχῆσθαι.

ΜΕΝΙΠΠΟΣ
Πάντα μὲν ἑξῆς διελθεῖν, ὦ φιλότης, ἀδύνατον, ὅπου γε καὶ ὁρᾶν αὐτὰ ἔργον ἦν· τὰ μέντοι κεφάλαια τῶν πραγμάτων τοιαῦτα ἐφαίνετο οἷά φησιν Ὅμηρος τὰ ἐπὶ τῆς ἀσπίδος· οὗ μὲν γὰρ ἦσαν εἰλαπίναι καὶ γάμοι, ἑτέρωθι δὲ δικαστήρια καὶ ἐκκλησίαι, καθ´ ἕτερον δὲ μέρος ἔθυέ τις, ἐν γειτόνων δὲ πενθῶν ἄλλος ἐφαίνετο· καὶ ὅτε μὲν ἐς τὴν Γετικὴν ἀποβλέψαιμι, πολεμοῦντας ἂν ἑώρων τοὺς Γέτας· ὅτε δὲ μεταβαίην ἐπὶ τοὺς Σκύθας, πλανωμένους ἐπὶ τῶν ἁμαξῶν ἦν ἰδεῖν· μικρὸν δὲ ἐγκλίνας τὸν ὀφθαλμὸν ἐπὶ θάτερα τοὺς Αἰγυπτίους γεωργοῦντας ἐπέβλεπον, καὶ ὁ Φοῖνιξ ἐνεπορεύετο καὶ ὁ Κίλιξ ἐλῄστευεν καὶ ὁ Λάκων ἐμαστιγοῦτο καὶ ὁ Ἀθηναῖος ἐδικάζετο.

[14] Non par Zeus, dis-je, si toi, si tu ne m’enlèves pas le brouillard des yeux, d’une manière ou d’une autre ; maintenant en effet j’ai l’impression de les avoir passablement chassieux. « Et pourtant, dit-il, tu n’auras nullement besoin de moi ; car tu es venu de la terre en ayant toi-même le < moyen d’avoir> le regard perçant ». « Qu’est-ce donc ? Je ne le sais pas », dis-je. « Tu ne sais pas, dit-il, que tu t’es attaché une aile droite d’aigle ? » « Si, bien sûr, dis-je, mais qu’y a-t-il de commun entre une aile et un œil ? » « C’est que, dit-il, l’aigle, parmi tous les animaux, a la vue la plus perçante, de sorte que seul il regarde le soleil en face, et c’est la marque de l’aigle de bonne naissance et royal, s’il regarde les rayons du soleil sans cligner des yeux. » « On le dit, dis-je, et je me repens déjà parce qu’en montant ici, je n’ai pas ôté mes yeux pour mettre à la place les deux yeux de l’aigle ; de sorte qu’à présent je suis arrivé à moitié fini et pourvu d’un équipement pas tout à fait royal, mais je ressemble à ces bâtards publiquement déshérités. » « Et pourtant tu as à ta disposition, dit-il, le moyen d’avoir tout de suite un œil royal. Si tu veux en effet, en te tenant debout et en retenant l’aile du vautour, faire seulement des mouvements avec l’autre, grâce à cette aile tu auras la vue perçante de l’œil droit ; quant à l’autre, il n’y a aucun moyen qu’il ne voie pas plus faiblement, étant du mauvais côté. » « C’est assez, dis-je, si l’œil droit seul voit comme un aigle ; cela ne saurait être un handicap, puisqu’il me semble avoir vu souvent même les charpentiers redresser mieux leurs planches le long de leurs niveaux avec un seul œil. » Ayant dit ces mots je faisais ce qu’Empédocle m’avait prescrit ; lui s’en allant peu à peu se dissipait doucement en fumée. [15] Et dès que j’eus battu de l’aile, aussitôt la lumière brilla tout autour de moi, et tout ce qui jusque là m’avait échappé m’apparut ; m’étant penché donc vers la terre je voyais clairement les cités, les hommes, les événements, et non seulement ce qui se passait en plein air, mais aussi tout ce qu’ils faisaient chez eux, en croyant échapper aux regards, Ptolémée couchant avec sa sœur, le fils de Lysimaque complotant contre lui, Antiochos, fils de Séleucos faisant des signes en cachette à Stratonice sa belle-mère, Alexandre de Thessalie assassiné par sa femme, Antigone séduisant la femme de son fils et le fils d’Attale versant le poison à son père, et de l’autre côté Arsace assassinant sa femme et l’eunuque Arbacès dégainant l’épée contre Arsace, le Mède Spatinos était sorti par les pieds d’un banquet par les gardes, l’arcade sourcilière brisée par une coupe en or. Des événements semblables à ceux-là, on pouvait en voir se produisant en Libye, chez les Scythes et les Thraces dans les palais royaux, des hommes commettant adultères, meurtres, complots, pillages, parjures, terreurs, trahisons commises par les plus proches. [16] Et si les affaires des rois m’offrirent un tel divertissement, celles des particuliers furent bien plus comiques ; et en effet, je les voyais, Hermodore l’épicurien se parjurant pour mille drachmes, le stoïcien Agathoclès poursuivant son disciple en justice pour son salaire, Clinias le rhéteur volant un bol au sanctuaire d’Asclépios, le cynique Hérophile dormant au bordel, et pourquoi parler des autres, les cambrioleurs, les plaideurs, les usuriers, les solliciteurs ? Bref le spectacle était varié et multiple.

L’AMI : Assurément, cela aussi tu avais à le dire, Ménippe. Cela semble t’avoir donné un plaisir peu ordinaire !

MENIPPE : Tout raconter en détails, mon cher, impossible, car seulement voir était tout un travail ; mais les principales actions semblaient telles qu’ Homère les dit figurant sur son bouclier. Ici il y avait des festins, des mariages, ailleurs des tribunaux et des assemblées, d’un autre côté on offrait un sacrifice, dans le voisinage un autre semblait en deuil ; et lorsque je regardais vers la Gétique, je voyais les Gètes faire la guerre ; quand je passais aux Scythes, je pouvais les voir nomadiser sur leurs chariots ; en penchant l’œil d’un autre côté je voyais les Égyptiens cultiver la terre, et le Phénicien faisait du commerce, et le Cilicien du brigandage, le Laconien se faisait fouetter et l’Athénien plaidait.

Éclaircissements linguistiques :

[14]

  • Ἀφέλῃς : subjonctif aoriste de ἀφαιρέω-ῶ : ôter, enlever
  • Ἡ ἀχλυς, ύος : brouillard que l’on a devant les yeux
  • Λημάω-ῶ : avoir les yeux chassieux, avoir la vue basse
  • τὸ γὰρ ὀξυδερκὲς αὐτὸς ἤδη γῆθεν ἥκεις ἔχων : le grec fait un raccourci en disant : « tu es venu de la terre (γῆθεν) en ayant toi-même le regard perçant (τὸ ὀξυδερκὲς) ; or Ménippe, à l’heure actuelle, n’y voit goutte… Il a donc apporté avec lui ce qui lui permettra d’avoir le regard perçant !
  • Δέδορκα, parfait de δέρκομαι, a un sens présent : je regarde.
  • Ἡ ἀκτίς, ῖνος : le rayon du soleil
  • Ἀσκαρδαμυκτὶ (adv.) : sans cligner des yeux
  • Μοι μεταμέλει (impersonnel) : je regrette, je me repens
  • τὼ ὀφθαλμὼ : on aura reconnu un duel…
  • τοῖς νόθοις ἐκείνοις καὶ ἀποκηρύκτοις : à ces bâtards (νόθος, ου) et qui sont l’objet d’une proclamation publique de déshérence : une forme particulièrement humiliante de rejet !
  • Παρά σοι (s.e. Ἐστι) : il y a chez toi, c’est-à-dire « tu as à ta disposition »
  • Ἀμβλύς, εῖα, ύ : faible, émoussé
  • Ἀπευθύνω : tenir droit, redresser
  • Ὑπαπιὼν < ὑπ-αφ-ίημι : s’en aller

[15]

  • Ἐν τῷ ὑπαίθρῳ : en plein air
  • Ἀναιρέω-ῶ : faire périr ; au passif, être assassiné
  • Μοιχεύω : corrompre une femme mariée, entretenir une liaison adultère
  • Ἑτέρωθι : de l’autre côté, c’est-à-dire en Asie (Lucien vient d’énumérer les turpitudes des diadoques, ou successeurs d’Alexandre).
  • Καθ-αλοάω-ῶ : détruire, briser. On notera ici l’accusatif de relation : τὴν ὀφρὺν κατηλοημένος, « brisé quant à l’arcade sourcillière » = l’arcade sourcilière brisée

[16]

  • τὸ χαμαιτυπεῖον, ου : mauvais lieu, maison close
  • τοιχορυχέω-ῶ : percer un mur pour cambrioler. En Grèce comme à Rome, les portes étaient souvent très solides, en bois épais, avec des barres de fermeture ; il était donc beaucoup plus simple, pour s’introduire dans une maison, de casser le mur, qui, lui, était en briques…
  • δανείζω : prêter de l’argent à intérêt, être usurier
  • ἐπαιτέω-ῶ : demander avec insistance, solliciter, mendier
  • ἡ θέα, ας : le spectacle. Attention à l’accent ! Ne pas confondre avec ἡ θεά, la déesse…
  • παντοδαπός, ή, όν : de toute sorte, qui prend toute sorte de formes
  • ἡ τερπωλή, ῆς = ἡ τέρψις, εως : jouissance, plaisir délicieux
  • οὗ : attention ! Il s’agit ici de l’adverbe de lieu « ici »
  • ἡ εἰλαπίνη, ης : festin bruyant
  • ἐν γειτόνων : s. e. « μέρει » : du côté des voisins
  • πενθέω : être en deuil
  • πλανάω-ῶ : errer, nomadiser
  • ἐγκλίνω : pencher, incliner

Commentaire

Le texte commence par un dialogue narrativisé entre Ménippe et Empédocle, avec la répétition comique de « dis-je », « dit-il »… qui n’est pas sans évoquer les dialogues de Platon ; sans doute faut-il y voir une parodie. On notera le soin que prend Lucien de donner une explication rationnelle (à défaut d’être réaliste) de la vue perçante venue soudain à Ménippe… Mais pourquoi Empédocle ? Aurait-il, aux yeux de Lucien, une « clairvoyance » plus grande que les autres philosophes ? C’est assez peu probable. Il faut plutôt supposer que l’anecdote concernant sa mort dans le cratère de l’Etna était porteuse d’effets comiques dont Lucien ne se prive pas : la plaisanterie avait commencé dès le paragraphe 13 (Empédocle apparaissait « tout rôti », on lui promettait des libations « dans la cheminée » etc.) ; elle se poursuit ici, Empédocle « se dissipant en fumée ».

Une fois muni de son œil magique, Ménippe peut contempler la terre, et surtout l’humanité : on remarquera que cet homme, qui reprochait aux philosophes de ne pas être capable de lui décrire rationnellement l’univers, ne s’intéresse guère à la nature, mais se concentre sur la société… dans une visée quelque peu « people » ! Sa description se présente alors en trois phases :

  • « les rois » : Ptolémée Philadelphe régna de 283 à 246 av. J-C ; Lysimaque, général macédonien, mourut en 281 ; Séleucos et Stratonice appartiennent également à l’époque de Ménippe (IIIème siècle av. J-C) : on voit que Lucien soigne la vraisemblance… Mais l’image qu’il donne de l’ensemble des dynasties (les Ptolémées d’Égypte, les Séleucides de l’empire Syro-iranien, les Thessaliens, les rois de Pergame (Attale) et même ce qui restait de l’empire perse (les Mèdes), est proprement calamiteux : assassinats, trahisons, violences, turpitudes en tous genres… Mais Lucien ne voit la politique que par le petit bout de la lorgnette !
  • « les philosophes » : et l’on retrouve les sempiternelles plaisanteries de Lucien sur les différentes écoles, renvoyées dos à dos et incarnées par des hommes ridicules ou odieux qui agissent de manière contraire à leurs propres préceptes : l’épicurien cupide (on se souvient que les leçons d’Épicure enseignaient précisément à restreindre ses désirs et à se soucier peu des biens matériels), le Stoïcien intentant des procès… Seul le cynique est un tant soit peu cohérent avec lui-même ! Lucien nous apparaît ici quelque peu misanthrope : les hommes ne trouvent pas grâce à ses yeux !
  • Enfin, les peuples étrangers ; mais là encore, Ménippe-Lucien ne fait preuve d’aucune curiosité, et se contente d’aligner les clichés les plus éculés : le Gète fait la guerre, le Scythe vit en nomade, le Phénicien fait du commerce (comme aujourd’hui le Belge mange des frites et l’Anglais boit du thé…)

On peut donc dire que la vision exceptionnelle qu’Empédocle a donnée à Ménippe ne lui sert pas à grand-chose, et surtout pas à répondre aux questions philosophiques qui avaient pourtant été à l’origine de son voyage !


Cours n° 6: § 17-19

Ἁ πάντων δὲ τούτων ὑπὸ τὸν αὐτὸν γινομένων χρόνον ὥρα σοι ἤδη ἐπινοεῖν ὁποῖός τις ὁ κυκεὼν οὗτος ἐφαίνετο. Ὥσπερ ἂν εἴ τις παραστησάμενος πολλοὺς χορευτάς, μᾶλλον δὲ πολλοὺς χορούς, ἔπειτα προστάξειε τῶν ᾀδόντων ἑκάστῳ τὴν συνῳδίαν ἀφέντα ἴδιον ᾄδειν μέλος, φιλοτιμουμένου δὲ ἑκάστου καὶ τὸ ἴδιον περαίνοντος καὶ τὸν πλησίον ὑπερβαλέσθαι τῇ μεγαλοφωνίᾳ προθυμουμένου –ἆρα ἐνθυμῇ πρὸς Διὸς οἵα γένοιτ´ ἂν ἡ ᾠδή ;

(ΕΤΑΙΡΟΣ)

Παντάπασιν, ὦ Μένιππε, παγγέλοιος καὶ τεταραγμένη.

(ΜΕΝΙΠΠΟΣ)
Καὶ μήν, ὦ ἑταῖρε, τοιοῦτοι πάντες εἰσὶν οἱ ἐπὶ γῆς χορευταὶ κἀκ τοιαύτης ἀναρμοστίας ὁ τῶν ἀνθρώπων βίος συντέτακται, οὐ μόνον ἀπῳδὰ φθεγγομένων, ἀλλὰ καὶ ἀνομοίων τὰ σχήματα καὶ τἀναντία κινουμένων καὶ ταὐτὸν οὐδὲν ἐπινοούντων, ἄχρι ἂν αὐτῶν ἕκαστον ὁ χορηγὸς ἀπελάσῃ τῆς σκηνῆς οὐκέτι δεῖσθαι λέγων· τοὐντεῦθεν δὲ ὅμοιοι πάντες ἤδη σιωπῶντες, οὐκέτι τὴν συμμιγῆ καὶ ἄτακτον ἐκείνην ᾠδὴν ἀπᾴδοντες. Ἀλλ´ ἐν αὐτῷ γε ποικίλῳ καὶ πολυειδεῖ τῷ θεάτρῳ πάντα μὲν γελοῖα δήπουθεν ἦν τὰ γινόμενα. [18] Μάλιστα δὲ ἐπ´ ἐκείνοις ἐπῄει μοι γελᾶν τοῖς περὶ γῆς ὅρων ἐρίζουσι καὶ τοῖς μέγα φρονοῦσιν ἐπὶ τῷ τὸ Σικυώνιον πεδίον γεωργεῖν ἢ Μαραθῶνος ἔχειν τὰ περὶ τὴν Οἰνόην ἢ Ἀχαρνῆσι πλέθρα κεκτῆσθαι χίλια· τῆς γοῦν Ἑλλάδος ὅλης ὡς τότε μοι ἄνωθεν ἐφαίνετο δακτύλων οὔσης τὸ μέγεθος τεττάρων, κατὰ λόγον, οἶμαι, ἡ Ἀττικὴ πολλοστημόριον ἦν. Ὥστε ἐνενόουν ἐφ´ ὁπόσῳ τοῖς πλουσίοις τούτοις μέγα φρονεῖν κατελείπετο· σχεδὸν γὰρ ὁ πολυπλεθρότατος αὐτῶν μίαν τῶν Ἐπικουρείων ἀτόμων ἐδόκει μοι γεωργεῖν. ἀποβλέψας δὲ δὴ καὶ ἐς τὴν Πελοπόννησον, εἶτα τὴν Κυνουρίαν γῆν ἰδὼν ἀνεμνήσθην περὶ ὅσου χωρίου, κατ´ οὐδὲν Αἰγυπτίου φακοῦ πλατυτέρου, τοσοῦτοι ἔπεσον Ἀργείων καὶ Λακεδαιμονίων μιᾶς ἡμέρας. Καὶ μὴν εἴ τινα ἴδοιμι ἐπὶ χρυσῷ μέγα φρονοῦντα, ὅτι δακτυλίους τε εἶχεν ὀκτὼ καὶ φιάλας τέτταρας, πάνυ καὶ ἐπὶ τούτῳ ἂν ἐγέλων· τὸ γὰρ Πάγγαιον ὅλον αὐτοῖς μετάλλοις κεγχριαῖον ἦν τὸ μέγεθος.

[19] (ΕΤΑΙΡΟΣ)

Ὦ μακάριε Μένιππε τῆς παραδόξου θέας. Αἱ δὲ δὴ πόλεις πρὸς Διὸς καὶ οἱ ἄνδρες αὐτοὶ πηλίκοι διεφαίνοντο ἄνωθεν ;

(ΜΕΝΙΠΠΟΣ)

Οἶμαί σε πολλάκις ἤδη μυρμήκων ἀγορὰν ἑωρακέναι, τοὺς μὲν εἰλουμένους περὶ τὸ στόμα τοῦ φωλεοῦ κἀν τῷ μέσῳ πολιτευομένους, ἐνίους δ´ ἐξιόντας, ἑτέρους δὲ ἐπανιόντας αὖθις εἰς τὴν πόλιν· καὶ ὁ μέν τις τὴν κόπρον ἐκφέρει, ὁ δὲ ἁρπάσας ποθὲν ἢ κυάμου λέπος ἢ πυροῦ ἡμίτομον θεῖ φέρων. Εἰκὸς δὲ εἶναι παρ´ αὐτοῖς κατὰ λόγον τοῦ μυρμήκων βίου καὶ οἰκοδόμους τινὰς καὶ δημαγωγοὺς καὶ πρυτάνεις καὶ μουσικοὺς καὶ φιλοσόφους. Πλὴν αἵ γε πόλεις αὐτοῖς ἀνδράσι ταῖς μυρμηκιαῖς μάλιστα ἐῴκεσαν. Εἰ δέ σοι μικρὸν δοκεῖ τὸ παράδειγμα, τὸ ἀνθρώπους εἰκάσαι τῇ μυρμήκων πολιτείᾳ, τοὺς παλαιοὺς μύθους ἐπίσκεψαι τῶν Θετταλῶν· εὑρήσεις γὰρ τοὺς Μυρμιδόνας, τὸ μαχιμώτατον φῦλον, ἐκ μυρμήκων ἄνδρας γεγονότας. Ἐπειδὴ δ´ οὖν πάντα ἱκανῶς ἑώρατο καὶ κατεγεγέλαστό μοι, διασείσας ἐμαυτὸν ἀνεπτόμην « δώματ´ ἐς αἰγιόχοιο Διὸς μετὰ δαίμονας ἄλλους ».

[17] Tous ces événements ayant lieu en même temps, c’est tu peux maintenant imaginer quelle sorte de cocktail cela produisait ! Comme si, ayant présenté de nombreux choreutes, ou plutôt de nombreux chœurs, on commandait ensuite à chacun des chanteurs de chanter sa propre mélodie sans se soucier de l’harmonie d’ensemble, chacun rivalisant avec les autres, exécutant son morceau et s’efforçant de couvrir la voix de son voisin par l’ampleur de la sienne – imagines-tu, par Zeus, quel chant ce serait ?

(L’AMI)

Tout à fait ridicule, Ménippe, et confus !

(MÉNIPPE)

Et pourtant, mon ami, tels sont tous les choreutes sur la terre, et c’est à partir d’une telle dysharmonie qu’est organisée la vie des hommes, qui non seulement parlent d’une voix discordante, mais sont dissemblables dans leur maintien et bougent en sens contraire, et ne conçoivent rien de la même façon, jusqu’à ce que le chorège chasse de la scène chacun d’eux en disant qu’il ne lui sert plus à rien ; à partir de là tous sont semblables, se taisant désormais, et ne chantant plus de travers ce chant mêlé et confus. Mais sur ce théâtre multicolore et multiforme, tout ce qui arrivait, je suppose, était risible. [18] Il m’arrivait surtout de rire de ces gens qui se querellent pour des limites territoriales et qui s’enorgueillissent de cultiver la plaine de Sicyone, ou de posséder la partie de Marathon qui se trouve vers Œné, ou d’être propriétaire de mille plèthres à Acharnes ! Comme la Grèce entière, telle qu’elle m’apparaissait alors d’en haut, était d’une taille de quatre doigts, proportionnellement, je pense, l’Attique en était une toute petite partie.De sorte que je réfléchissais à ce qui restait aux riches pour s’enorgueillir ; il me semblait presque que le plus gros propriétaire parmi eux ne cultivait qu’un seul atome d’Épicure, et ayant regardé vers le Péloponnèse, et ayant vu la Cynurie, je me souvins que pour un si grand canton, en rien plus large qu’une lentille d’Égypte, tant d’hommes moururent, parmi les Argiens et les Lacédémoniens, en un seul jour. Et assurément, si je voyais un homme s’enorgueillir de son or, parce qu’il avait huit bagues et quatre bols, je riais vraiment de lui ; car le Pangée tout entier avec ses mines était de la taille d’un grain de millet.

(L’AMI)

Ô bienheureux Ménippe, l’étonnant spectacle !… Et les cités, par Zeus, et les hommes eux-mêmes, quelle était leur taille, vue d’en haut ?

(MÉNIPPE)

Je pense que tu as souvent déjà vu une assemblée de fourmis, les unes tournant autour de l’embouchure de leur galerie et menant leur vie de citoyennes au milieu, quelques unes sortant, les autres rentrant vers la cité ; et l’une évacue les excréments, l’autre, ayant pris quelque part une cosse de fève ou un demi-grain de blé l’apporte en courant. Et il est vraisemblable qu’il y a chez elles, à l’échelle de la vie des fourmis, des architectes, des démagogues, des prytanes, des musiciens et des philosophes. Sauf que nos cités, avec leurs habitants, ressemblent beaucoup aux fourmilières. Mais si cet exemple, disant que les hommes ressemblent à la vie politique des fourmis, te semble petit, observe les anciens mythes des Thessaliens ; tu trouveras en effet que les Myrmidons, la race la plus combative, sont des hommes nés des fourmis. Lorsque donc j’eus tout vu suffisamment et bien ri, m’étant secoué, je m’envolai « vers la demeure de Zeus qui tient l’égide avec les autres dieux ».

Éclaircissements linguistiques

[17]

  • Ἁπάντων δὲ τούτων ὑπὸ τὸν αὐτὸν γινομένων χρόνον : génitif absolu. « tous ces événements se produisant en même temps ».
  • ὁ κυκεὼν : c’est la « mixture » offerte par Circé aux compagnons d’Ulysse.

[18]

  • ἐπῄει : imparfait actif de ἐπίεναι, aller à la suite, arriver, survenir
  • ἐπὶ τῷ […] γεωργεῖν ἢ […] ἔχειν […] ἢ […] κεκτῆσθαι […] : bel exemple d’infinitifs substantivés !
  • Un plèthre est l’équivalent d’un arpent grec : mille pieds carrés, soit 8, 7 ares. Mille plèthres font donc environ 87 ha. Il s’agit certes de grandes propriétés, mais vues de la lune, elles paraissent assez dérisoires…
  • Un doigt = 1/16ème du pied grec, soit 1,85 cm.
  • Πολλοστημόριος, ος, ον : qui est une petite partie d’un tout
  • La Cynurie était une parcelle de territoire disputée entre Argos et Sparte.
  • Ὁ φακός, οῦ : la lentille (légume)
  • κεγχριαῖος, α, ον : gros comme un grain de millet (κέγχρος, ου)

[19]

  • ὁ φωλεός οῦ : trou, caverne, galerie
  • τὸ λέπος, ου : cosse de fève
  • ὁ κύαμος, ου : la fève

Commentaire

Lucien reprend ici une métaphore qui aura une fortune littéraire et philosophique considérable : celle de la vie humaine comme théâtre.

L’image commence avec la métaphore de la musique : un chœur désaccordé, ou plusieurs chœurs chantant en même temps, mais pas ensemble ! Nous retrouvons ici, bien entendu, la misanthropie de Ménippe, pour qui la vie humaine ne peut être qu’une grotesque cacophonie…

Autre métaphore qui aura du succès : les hommes ne sont que des acteurs d’une comédie dont le metteur en scène peut à son gré les faire monter en scène ou disparaître. Un thème qui deviendra récurrent à la période baroque (Shakespeare, Calderon…)

Le second paragraphe revient sur une idée déjà exprimée : la relativité des grandeurs, et la petitesse des territoires et des richesses, vues d’en haut. Une idée reprise par Swift, et par Voltaire (Micromégas).


cours n° 7 : § 20-23

[20] Οὔπω στάδιον ἀνεληλύθειν καὶ ἡ Σελήνη γυναικείαν φωνὴν προϊεμένη, « Μένιππε, » φησίν, « οὕτως ὄναιο, διακόνησαί μοί τι πρὸς τὸν Δία. » « Λέγοις ἄν, » ἦν δ´ ἐγώ· « βαρὺ γὰρ οὐδέν, ἢν μή τι φέρειν δέῃ. » « Πρεσβείαν, » ἔφη, « τινὰ οὐ χαλεπὴν καὶ δέησιν ἀπένεγκε παρ´ ἐμοῦ τῷ Διί· ἀπείρηκα γὰρ ἤδη, Μένιππε, πολλὰ καὶ δεινὰ παρὰ τῶν φιλοσόφων ἀκούουσα, οἷς οὐδὲν ἕτερόν ἐστιν ἔργον ἢ τἀμὰ πολυπραγμονεῖν, τίς εἰμι καὶ πηλίκη, καὶ δι´ ἥντινα αἰτίαν διχότομος ἢ ἀμφίκυρτος γίγνομαι. Καὶ οἱ μὲν κατοικεῖσθαί μέ φασιν, οἱ δὲ κατόπτρου δίκην ἐπικρέμασθαι τῇ θαλάττῃ, οἱ δὲ ὅ τι ἂν ἕκαστος ἐπινοήσῃ τοῦτό μοι προσάπτουσι. τὰ τελευταῖα δὲ καὶ τὸ φῶς αὐτὸ κλοπιμαῖόν τε καὶ νόθον εἶναί μοί φασιν ἄνωθεν ἧκον παρὰ τοῦ Ἡλίου, καὶ οὐ παύονται καὶ πρὸς τοῦτόν με ἀδελφὸν ὄντα συγκροῦσαι καὶ στασιάσαι προαιρούμενοι· οὐ γὰρ ἱκανὰ ἦν αὐτοῖς ἃ περὶ αὐτοῦ εἰρήκασι τοῦ Ἡλίου, λίθον αὐτὸν εἶναι καὶ μύδρον διάπυρον. [21] « Καίτοι πόσα ἐγὼ συνεπίσταμαι αὐτοῖς ἃ πράττουσι τῶν νυκτῶν αἰσχρὰ καὶ κατάπτυστα οἱ μεθ´ ἡμέραν σκυθρωποὶ καὶ ἀνδρώδεις τὸ βλέμμα καὶ τὸ σχῆμα σεμνοὶ καὶ ὑπὸ τῶν ἰδιωτῶν ἀποβλεπόμενοι; κἀγὼ μὲν ταῦτα ὁρῶσα ὅμως σιωπῶ· οὐ γὰρ ἡγοῦμαι πρέπειν ἀποκαλύψαι καὶ διαφωτίσαι τὰς νυκτερινὰς ἐκείνας διατριβὰς καὶ τὸν ὑπὸ σκηνῆς ἑκάστου βίον, ἀλλὰ κἄν τινα ἴδω αὐτῶν μοιχεύοντα ἢ κλέπτοντα ἢ ἄλλο τι τολμῶντα νυκτερινώτατον, εὐθὺς ἐπισπασαμένη τὸ νέφος ἐνεκαλυψάμην, ἵνα μὴ δείξω τοῖς πολλοῖς γέροντας ἄνδρας βαθεῖ πώγωνι καὶ ἀρετῇ ἐνασχημονοῦντας. οἱ δὲ οὐδὲν ἀνιᾶσι διασπαράττοντές με τῷ λόγῳ καὶ πάντα τρόπον ὑβρίζοντες, ὥστε νὴ τὴν Νύκτα πολλάκις ἐβουλευσάμην μετοικῆσαι ὅτι πορρωτάτω, ἵν´ αὐτῶν τὴν περίεργον ἂν γλῶτταν διέφυγον. « Μέμνησο οὖν ταῦτά τε ἀπαγγεῖλαι τῷ Διὶ καὶ προσθεῖναι δ´ ὅτι μὴ δυνατόν ἐστί μοι κατὰ χώραν μένειν, ἢν μὴ τοὺς φυσικοὺς ἐκεῖνος ἐπιτρίψῃ καὶ τοὺς διαλεκτικοὺς ἐπιστομίσῃ καὶ τὴν Στοὰν κατασκάψῃ καὶ τὴν Ἀκαδημίαν καταφλέξῃ καὶ παύσῃ τὰς ἐν τοῖς περιπάτοις διατριβάς· οὕτω γὰρ ἂν εἰρήνην ἀγάγοιμι καὶ παυσαίμην ὁσημέραι παρ´ αὐτῶν γεωμετρουμένη. » [22] « Ἔσται ταῦτα, » ἦν δ´ ἐγώ, καὶ ἅμα πρὸς τὸ ἄναντες ἔτεινον τὴν ἐπὶ τοῦ οὐρανοῦ, ἔνθα μὲν οὔτε βοῶν οὔτ´ ἀνδρῶν φαίνετο ἔργα· μετ´ ὀλίγον γὰρ καὶ ἡ σελήνη βραχεῖά μοι καθεωρᾶτο καὶ τὴν γῆν ἤδη ἀπέκρυπτον. Λαβὼν δὲ τὸν ἥλιον ἐν δεξιᾷ διὰ τῶν ἀστέρων πετόμενος τριταῖος ἐπλησίασα τῷ οὐρανῷ, καὶ τὸ μὲν πρῶτον ἐδόκει μοι ὡς εἶχον εὐθὺς εἴσω παριέναι· ῥᾳδίως γὰρ ᾤμην διαλαθεῖν ἅτε ἐξ ἡμισείας ὢν ἀετός, τὸν δὲ ἀετὸν ἠπιστάμην ἐκ παλαιοῦ συνήθη τῷ Διί· ὕστερον δὲ ἐλογισάμην ὡς τάχιστα καταφωράσουσί με γυπὸς τὴν ἑτέραν πτέρυγα περικείμενον. ἄριστον γοῦν κρίνας τὸ μὴ παρακινδυνεύειν ἔκοπτον προσελθὼν τὴν θύραν. ὑπακούσας δὲ ὁ Ἑρμῆς καὶ τοὔνομα ἐκπυθόμενος ἀπῄει κατὰ σπουδὴν φράσων τῷ Διί, καὶ μετ´ ὀλίγον εἰσεκλήθην πάνυ δεδιὼς καὶ τρέμων, καταλαμβάνω τε πάντας ἅμα συγκαθημένους οὐδὲ αὐτοὺς ἀφρόντιδας· ὑπετάραττε γὰρ ἡσυχῇ τὸ παράδοξον μου τῆς ἐπιδημίας, καὶ ὅσον οὐδέπω πάντας ἀνθρώπους ἀφίξεσθαι προσεδόκων τὸν αὐτὸν τρόπον ἐπτερωμένους. [23] ὁ δὲ Ζεὺς μάλα φοβερῶς, δριμύ τε καὶ τιτανῶδες εἰς ἐμὲ ἀπιδών, φησί « Τίς πόθεν εἶς ἀνδρῶν, πόθι τοι πόλις ἠδὲ τοκῆες; » Ἐγὼ δὲ ὡς τοῦτ´ ἤκουσα, μικροῦ μὲν ἐξέθανον ὑπὸ τοῦ δέους, εἱστήκειν δὲ ὅμως ἀχανὴς καὶ ὑπὸ τῆς μεγαλοφωνίας ἐμβεβροντημένος. χρόνῳ δ´ ἐμαυτὸν ἀναλαβὼν ἅπαντα διηγούμην σαφῶς ἄνωθεν ἀρξάμενος, ὡς ἐπιθυμήσαιμι τὰ μετέωρα ἐκμαθεῖν, ὡς ἔλθοιμι παρὰ τοὺς φιλοσόφους, ὡς τἀναντία λεγόντων ἀκούσαιμι, ὡς ἀπαγορεύσαιμι διασπώμενος ὑπὸ τῶν λόγων, εἶτα ἑξῆς τὴν ἐπίνοιαν καὶ τὰ πτερὰ καὶ τὰ ἄλλα πάντα μέχρι πρὸς τὸν οὐρανόν· ἐπὶ πᾶσι δὲ προσέθηκα τὰ ὑπὸ τῆς Σελήνης ἐπεσταλμένα. μειδιάσας δ´ οὖν ὁ Ζεὺς καὶ μικρὸν ἐπανεὶς τῶν ὀφρύων, « Τί ἂν λέγοις, » φησίν, « Ὤτου πέρι καὶ Ἐφιάλτου, ὅπου καὶ Μένιππος ἐτόλμησεν ἐς τὸν οὐρανὸν ἀνελθεῖν; ἀλλὰ νῦν μὲν ἐπὶ ξένια σε καλοῦμεν, αὔριον δέ, » ἔφη, « περὶ ὧν ἥκεις χρηματίσαντες ἀποπέμψομεν. » καὶ ἅμα ἐξαναστὰς ἐβάδιζεν ἐς τὸ ἐπηκοώτατον τοῦ οὐρανοῦ· καιρὸς γὰρ ἦν ἐπὶ τῶν εὐχῶν καθέζεσθαι. [20] Je ne m’étais pas encore éloigné d’un stade que la Lune, s’adressant à moi avec une voix féminine, me dit : « Ménippe, bonne chance ! Rends-moi un service auprès de Zeus. – tu peux parles, dis-je. Ce n’est pas lourd, s’il ne faut rien porter. – Porte-lui, dit-elle, un message qui n’est pas difficile et une demande de ma part à Zeus. Désormais j’en ai assez, Ménippe, d’entendre les philosophes dire des propos terribles à mon sujet, eux qui n’ont rien d’autre à faire que de s’occuper indiscrètement de mes affaires, se demandant qui je suis et de quelle taille, et pour quelle raison je me coupe en deux ou je porte deux cornes. Et les uns disent que je suis habitée, les autres que je suis suspendue au-dessus de la mer comme un miroir, les autres m’attribuent tout ce qui leur passe par la tête. Et pour finir ils disent que ma lumière elle-même est furtive et bâtarde, descendant du soleil, et ils n’arrêtent pas de me mettre aux prises avec lui, qui est mon frère, et de préférer la zizanie ; ce qu’ils avaient dit à propos du soleil ne leur suffisait pas, qu’il est une pierre et une masse incandescente.

[21] Or moi, de combien d’actions laides et méprisables suis-je dans le secret, que commettent la nuit ceux qui, pendant la journée, sont sévères, le regard viril, et l’allure digne, et respectés des particuliers ? Et pourtant, voyant cela, je garde le silence ; car je ne juge pas convenable de dévoiler et de jeter en pleine lumière ces belles occupations nocturnes et la vie de chacun au lit, mais si je vois l’un d’eux commettre l’adultère ou voler, ou tenter un coup d’audace à la faveur de la nuit, aussitôt, tirant à moi le nuage je me cache, afin de ne pas montrer à la foule des vieillards se conduisant de manière indécente pour leur longue barbe, et pour la vertu. Et eux ne laissent pas de me mettre en pièces verbalement et de m’outrager de toutes les manières, si bien que, par la Nuit, souvent j’ai résolu d’émigrer le plus loin possible, afin d’échapper à leur langue indiscrète. Souviens-toi d’exposer cela à Zeus, et d’ajouter qu’il ne m’est plus possible de rester en place, s’il n’écrabouille pas les physiciens, ne clôt le bec aux dialecticien, ne jette bas le Portique, ne brûle l’Académie et ne fasse cesser les disputes des péripatéticiens ; ainsi en effet je pourrais avoir la paix, moi qui suis toute la journée l’objet de leurs mesures.

[22] – Ce sera fait, dis-je, et en même temps je me dirigeai vers le haut sur la route du ciel, « là où on ne voit ni travaux de boeufs, ni d’hommes »; peu après en effet, et la lune m’apparut petite, et désormais la terre m’était cachée. Ayant pris le soleil à droite, volant à travers les astres, le troisième jour je m’approchai du ciel et tout d’abord il me semblait bon d’y entrer aussi vite que possible ; je pensais facilement passer inaperçu puisque j’étais à moitié aigle, et je savais que l’aigle était depuis longtemps familier de Zeus ; mais plus tard je réfléchis que je serais très vite reconnu, ayant revêtu l’autre aile de vautour. Ayant donc décidé de ne prendre aucun risque, je m’avançai et frappai à la porte. Hermès entendit et s’étant enquis de mon nom s’en alla en hâte l’annoncer à Zeus, et peu après je fus appelé, très apeuré et tremblant, je les trouve tous assis ensemble et eux-mêmes plutôt soucieux ; le caractère extraordinaire de mon voyage les troublait dans leur tranquillité, et ils s’attendaient à voir arriver tous les hommes, comme jamais, munis d’ailes de la même manière.

[23]Zeus, d’une manière vraiment terrifiante, me jetant un regard âpre et titanesque, dit : « Qui es-tu, d’où viens- tu, toi l’un des hommes, où est ta cité et où sont tes parents ? » Moi, lorsque j’entendis cela, je faillis mourir de peur, pourtant je restai debout, béant et frappé par la foudre sous l’effet de sa grande voix. Avec le temps, m’étant repris je racontai tout clairement en commençant par le début, comment j’avais voulu connaître les phénomènes célestes, comment j’étais allé trouver les philosophes, comment je les avais entendus se contredire, comment j’avais renoncé, tiraillé par leurs discours, ensuite mon projet, mes ailes et tout le reste jusqu’à mon arrivée au ciel ; en plus j’ajoutai les messages de la Lune. Souriant, et relâchant un peu les sourcils : « que pourrait-on dire, fit-il, sur Otos et Ephialte, puisque même Ménippe a osé venir vers le ciel ? Mais à présent nous t’inviterons à dîner, mais demain, dit-il, après avoir traité les sujets qui t’ont fait venir, nous te renverrons. » Et en même temps, il se leva et marcha vers l’endroit du ciel où l’acoustique est la meilleure ; c’était en effet le moment de siéger au sujet des prières.

Eclaircissements linguistiques

[20]

  • ὄναιο : 2ème personne de l’optatif aoriste de ὀνίνημι : « puisses-tu en tirer profit », « bonne chance »
  • διακόνησαι : impératif aoriste de διακονοῦμαι, « rendre un service »
  • πολυπραγμονεῖν : se mêler indiscrètement de beaucoup de choses
  • διχότομος : coupé en deux ; ἀμφίκυρτος : à deux cornes (se dit de la lune)
  • κλοπιμαῖος : furtif, ou volé
  • νόθος,η ,ον : bâtard
  • ἧκον : participe présent de ἥκω
  • συκροῦσαι : brouiller, mettre aux prises
  • μύδρος, ου : masse métallique. Ici, l’allusion à Anaxagore est flagrante.

[21]

  • συνέπισταμαι : être dans le secret
  • κατάπτυστος, ος, ον : digne de mépris
  • νυκτερινώτατόν τι τολμᾶν : tenter un coup d’audace dans une nuit profonde
  • ἐπισπάω : tirer à soi
  • ἐνασχημονέω-ῶ : se conduire de manière indécente
  • ὁ πώγων, ωνος : la barbe (attribut des philosophes ! Voir les chapitres 5 et 10)
  • ἀνίημι (ἀνιᾶσι) : laisser, relâcher
  • διασπαράττω : mettre en pièces
  • ἐπιτρίβω : écraser
  • ἐπιστομάζω : fermer la bouche, bâillonner
  • κατασκάπτω : détruire de fond en comble
  • καταφλέγω : brûler de fond en comble

[22]

  • ἀνάτης, ης, ες : montant, escarpé
  • καταφωράω : prendre sur le fait, reconnaître

[23]

  • δριμύς,εῖα,ύ : aigre, rude
  • ἀχανής, ης, ες : béant
  • ἀπαγορεύω : renoncer à
  • διασπάο-ῶμαι : être tiraillé dans tous les sens
  • ἐπεσταλμένα : participe parfait passif de ἐπιστέλλω, envoyer : le message
  • ἐπανείς : participe aoriste de ἐπανίημι : relâcher
  • τὸ ἐπηκοώτατον : superlatif substantivé de ἐπήκοος, οος, οον, qui a une bonne acoustique

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Composé de trois paragraphes, il constitue une transition :

  • Tout d’abord, le séjour sur la lune s’achève, avec une requête de celle-ci à Zeus. On voit ici combien Lucien hésite sur la conception qu’il se fait de la lune ; alors qu’il a rejeté la théorie matérialiste d’Anaxagore, qui fait du Soleil une masse métallique incandescente, ici il a d’abord représenté la lune comme une « seconde terre » (Cyrano de Bergerac s’en souviendra dans Les Empires de la Lune et du Soleil. Il y a rencontré Empédocle, et s’y est arrêté quelques temps pour reprendre souffle dans son grand voyage. Mais la lune est aussi une déesse, Phoebé ou Séléné, soeur du Soleil, et on la voit ici se plaindre de l’impiété des hommes, qui osent s’interroger sur ses phases…(oubliant au passage que son Ménippe ne s’est embarqué dans l’aventure que pour obtenir ce genre de réponse !) Enfin, Lucien, décidément bien misanthrope, reprend l’antienne du triste spectacle que la vie humaine offre aux dieux, notamment la nuit, quand l’obscurité favorise leurs forfaits…
  • Le paragraphe 22 voit enfin Ménippe au terme de son voyage, chez les dieux : une arrivée moins glorieuse que celle de Trygée dans la Paix d’Aristophane (Ménippe n’a pas le courage de son grand devancier, venu demander des comptes aux dieux !) ; mais les dieux eux-mêmes, très humanisés, se montrent inquiets : et si Ménippe ouvrait à tous les hommes la voie du ciel ? Ce qui réduit singulièrement la portée de la « grande voix » terrifiante de Zeus : le pouvoir des dieux apparaît bien fragile… Nous sommes bien dans un univers burlesque.
  • Le paragraphe 23 met en scène Zeus lui-même, d’abord tonnant, puis plus aimable, enfin préoccupé de son travail comme un simple fonctionnaire : c’est l’heure pour lui d’aller au bureau des prières… Allusion comique à la légende : celle d’Ephialtès et d’Otos (« Cauchemar » et « oiseau de nuit » !), deux géants qui ont voulu s’emparer de l’Olympe. Voir ici pour plus de détails.

Cours n° 8 : § 24-25

[24] Μεταξύ τε προϊὼν ἀνέκρινέ με περὶ τῶν ἐν τῇ γῇ πραγμάτων, τὰ πρῶτα μὲν ἐκεῖνα, πόσου νῦν ὁ πυρός ἐστιν ὤνιος ἐπὶ τῆς Ἑλλάδος, καὶ εἰ σφόδρα ὑμῶν ὁ πέρυσι χειμὼν καθίκετο, καὶ εἰ τὰ λάχανα δεῖται πλείονος ἐπομβρίας. μετὰ δὲ ἠρώτα εἴ τις ἔτι λείπεται τῶν ἀπὸ Φειδίου καὶ δι´ ἣν αἰτίαν ἐλλείποιεν Ἀθηναῖοι τὰ Διάσια τοσούτων ἐτῶν, καὶ εἰ τὸ Ὀλυμπίειον αὐτῷ ἐπιτελέσαι διανοοῦνται, καὶ εἰ συνελήφθησαν οἱ τὸν ἐν Δωδώνῃ νεὼν σεσυληκότες. Ἐπεὶ δὲ περὶ τούτων ἀπεκρινάμην, « Εἰπέ μοι, Μένιππε, » ἔφη, « περὶ δὲ ἐμοῦ οἱ ἄνθρωποι τίνα γνώμην ἔχουσι; » « Τίνα, » ἔφην, « δέσποτα, ἢ τὴν εὐσεβεστάτην, βασιλέα σε πάντων εἶναι θεῶν; » « Παίζεις ἔχων, » ἔφη· « τὸ δὲ φιλόκαινον αὐτῶν ἀκριβῶς οἶδα, κἂν μὴ λέγῃς. ἦν γάρ ποτε χρόνος, ὅτε καὶ μάντις ἐδόκουν αὐτοῖς καὶ ἰατρὸς καὶ πάντα ὅλως ἦν ἐγώ, μεσταὶ δὲ Διὸς πᾶσαι μὲν ἀγυιαί, πᾶσαι δ´ ἀνθρώπων ἀγοραί· καὶ ἡ Δωδώνη τότε καὶ ἡ Πῖσα λαμπραὶ καὶ περίβλεπτοι πᾶσιν ἦσαν, ὑπὸ δὲ τοῦ καπνοῦ τῶν θυσιῶν οὐδὲ ἀναβλέπειν μοι δυνατόν· ἐξ οὗ δὲ ἐν Δελφοῖς μὲν Ἀπόλλων τὸ μαντεῖον κατεστήσατο, ἐν Περγάμῳ δὲ τὸ ἰατρεῖον ὁ Ἀσκληπιὸς καὶ τὸ Βενδίδειον ἐγένετο ἐν Θρᾴκῃ καὶ τὸ Ἀνουβίδειον ἐν Αἰγύπτῳ καὶ τὸ Ἀρτεμίσιον ἐν Ἐφέσῳ, ἐπὶ ταῦτα μὲν ἅπαντες θέουσι καὶ πανηγύρεις ἀνάγουσι καὶ ἑκατόμβας παριστᾶσι καὶ χρυσᾶς πλίνθους ἀνατιθέασιν ἐμὲ δὲ παρηβηκότα ἱκανῶς τετιμηκέναι νομίζουσιν, ἂν διὰ πέντε ὅλων ἐτῶν θύσωσιν ἐν Ὀλυμπίᾳ. τοιγαροῦν ψυχροτέρους ἄν μου τοὺς βωμοὺς ἴδοις τῶν Πλάτωνος νόμων ἢ τῶν Χρυσίππου συλλογισμῶν. » [25] Τοιαῦθ´ ἅμα διεξιόντες ἀφικνούμεθα ἐς τὸ χωρίον ἔνθα ἔδει αὐτὸν καθεζόμενον διακοῦσαι τῶν εὐχῶν. θυρίδες δὲ ἦσαν ἑξῆς τοῖς στομίοις τῶν φρεάτων ἐοικυῖαι πώματα ἔχουσαι, καὶ παρ´ ἑκάστῃ θρόνος ἔκειτο χρυσοῦς. καθίσας οὖν ἑαυτὸν ἐπὶ τῆς πρώτης ὁ Ζεὺς καὶ ἀφελὼν τὸ πῶμα παρεῖχε τοῖς εὐχομένοις ἑαυτόν· εὔχοντο δὲ πανταχόθεν τῆς γῆς διάφορα καὶ ποικίλα. συμπαρακύψας γὰρ καὶ αὐτὸς ἐπήκουον ἅμα τῶν εὐχῶν. ἦσαν δὲ τοιαίδε, « Ὦ Ζεῦ, βασιλεῦσαί μοι γένοιτο· » « Ὦ Ζεῦ, τὰ κρόμμυά μοι φῦναι καὶ τὰ σκόροδα· » « Ὦ θεοί, τὸν πατέρα μοι ταχέως ἀποθανεῖν· » ὁ δέ τις ἂν ἔφη, « Εἴθε κληρονομήσαιμι τῆς γυναικός, » « Εἴθε λάθοιμι ἐπιβουλεύσας τῷ ἀδελφῷ, » « Γένοιτό μοι νικῆσαι τὴν δίκην, » « Δὸς στεφθῆναι τὰ Ὀλύμπια. » τῶν πλεόντων δὲ ὁ μὲν βορέαν εὔχετο ἐπιπνεῦσαι, ὁ δὲ νότον, ὁ δὲ γεωργὸς ᾔτει ὑετόν, ὁ δὲ γναφεὺς ἥλιον. Ἐπακούων δὲ ὁ Ζεὺς καὶ τὴν εὐχὴν ἑκάστην ἀκριβῶς ἐξετάζων οὐ πάντα ὑπισχνεῖτο, ἀλλ´ « ἕτερον μὲν ἔδωκε πατήρ, ἕτερον δ´ ἀνένευσε »· τὰς μὲν γὰρ δικαίας τῶν εὐχῶν προσίετο ἄνω διὰ τοῦ στομίου καὶ ἐπὶ τὰ δεξιὰ κατετίθει φέρων, τὰς δὲ ἀνοσίους ἀπράκτους αὖθις ἀπέπεμπεν ἀποφυσῶν κάτω, ἵνα μηδὲ πλησίον γένοιντο τοῦ οὐρανοῦ. ἐπὶ μιᾶς δέ τινος εὐχῆς καὶ ἀποροῦντα αὐτὸν ἐθεασάμην· δύο γὰρ ἀνδρῶν τἀναντία εὐχομένων καὶ τὰς ἴσας θυσίας ὑπισχνουμένων οὐκ εἶχεν ὁποτέρῳ μᾶλλον ἐπινεύσειεν αὐτῶν, ὥστε δὴ τὸ Ἀκαδημαϊκὸν ἐκεῖνο ἐπεπόνθει καὶ οὐδέν τι ἀποφήνασθαι δυνατὸς ἦν, ἀλλ´ ὥσπερ ὁ Πύρρων ἐπεῖχεν ἔτι καὶ διεσκέπτετο.

Tout en cheminant, il m’interrogea au sujet des affaires terrestres, et tout d’abord celles-ci : à quel prix s’achète le blé en Grèce, si l’hiver dernier vous a fortement touchés, si les légumes ont besoin de davantage de pluies. Puis il demanda s’il restait encore un descendant de Phidias et pour quelle raison les Athéniens délaissaient les diasies depuis tant d’années ; s’ils songeaient à lui achever son Olympéion, et si les pilleurs du temple de Dodone avaient été arrêtés. Lorsque j’eus répondu à tout cela, il me dit : « Dis-moi, Ménippe, quelle opinion les hommes ont-ils de moi ? » « Laquelle, Maître, sinon la plus pieuse, que tu es le roi de tous les dieux ? » « Tu te moques, dit-il. Je sais pertinemment leur goût de la nouveauté, même si tu ne le dis pas. En effet, il fut un temps où je leur apparaissais comme un devin, un médecin, et où j’étais tout à la fois, «  pleines de Zeus tous les chemins, toutes les places des hommes« , et alors Dodone et Pisa étaient brillantes et admirées de tous, et à cause de la fumée des sacrifices, je ne pouvais même pas ouvrir les yeux. Mais depuis qu’Apollon a installé son oracle, et à Pergame Asclépios son hôpital, qu’il y a eu en Thrace le sanctuaire de Bendis, celui d’Anubis en Egypte et celui d’Artémis à Ephèse, c’est là que tous accourent, qu’ils célèbres des panégyries, qu’ils procèdent à des hécatombes et offrent des lingots d’or ; moi, ils me considèrent comme has been et pensent m’avoir assez honoré s’ils me font des sacrifices tous les quatre ans à Olympie. Ainsi donc, tu peux voir que mes autels sont plus froids que les lois de Platon et les syllogismes de Chrysippe. »

Tout en tenant de tels propos, nous arrivâmes à l’endroit où il devait siéger pour écouter les prières. Il y avait une succession de fenêtres semblabes à l’orifice des puits, ayant des couvercles, et auprès de chacune se tenait un trône d’or. Zeus s’assit près de la première, souleva le couvercle, et prêta son attention à ceux qui priaient ; on adressait de tous les points de la terre des prières diverses et variées. M’étant penché moi aussi j’entendais les prières en même temps que lui. Voici ce qu’elles étaient : « Ô Zeus, puissé-je devenir roi ! » « Ô Zeus, fais pousser mon ail et mes oignons ! », « Ô dieux, que mon père meure vite ! » Un autre disait : « puissé-je hériter de ma femme ! » « Pourvu que je ne sois pas pris à comploter contre mon frère ! » « Puissé-je gagner mon procès ! » « puissé-je être couronné aux jeux olympiques ! » Parmi les marins, l’un priait pour que souffle le vent du Nord, l’autre le vent du Sud, le paysan réclamait la pluie, le foulon le soleil. Zeus, ayant entendu et étudié soigneusement chaque prière ne promettait pas tout, mais « Le Père exauça l’un, refusa l’autre » ; en effet, les prières justes, il les faisait monter par l’orifice et les mettait à sa droite ; il renvoyait en bas les prières impies, sans les réaliser, en soufflant dessus pour qu’elles ne s’approchent pas du ciel. Au sujet d’une seule prière je l’ai vu embarrassé. Deux hommes en effet faisaient des voeux contraires et promettaient des sacrifices identiques, et il ne savait auquel des deux donner son assentiment, de sorte qu’il subissait le sort des Philosophes de l’Académie et n’était pas capable d’émettre le moindre avis, mais comme Pyrrhon, il suspendait son jugement et examinait la chose.

Eclaircissements linguistiques

[24]

  • ὁ πυρός, οῦ : le blé (ne pas confondre avec τὸ πῦρ, πυρός, le feu !)
  • ὤνιος, ος, ον (ou α, ον) : qui s’achète
  • πέρυσι(ν) (adv.) : de l’an passé
  • καθικόμην : aoriste de καθικνέομαι- οῦμαι : toucher, atteindre
  • Les « diasies » sont une ancienne fête de Zeus.
  • ἡ ἀγυιά, ᾶς : route, chemin ; Zeus cite ici les premiers vers des Phénomènes d’ Aratos (IIIème siècle av. J-C).
  • ἡ πλίνθος, ου : brique, lingot
  • παρηβηκώς, κότος : participe parfait de παραβάω-ῶ : ne plus être dans la force de l’âge, être vieilli, dépassé, « has been » en somme…
  • ἴδοις : optatif de l’affirmation atténuée : tu pourrais voir, tu peux voir…

[25]

  • διεξιών : participe présent de διέξειμι, raconter, parcourir en paroles
  • ἡ θυρίς, ίδος : petite porte, fenêtre, ouverture
  • ἑξῆς : à la suite
  • τὸ στόμιον, ου : orifice
  • τὸ κρόμμυον, ου : l’oignon
  • τὸ σκόροδον, ου : l’ail
  • κληρονομέω-ω : hériter de
  • ὁ γναφεύς ou κναφεύς : le foulon ou cardeur
  • ἐπινεύω : faire un signe d’assentiment

COMMENTER CE TEXTE

Nous voyons ici le plus grand dieu, Zeus, dans ses pompes et ses oeuvres.

Tout d’abord, Zeus se plaint de n’être plus autant vénéré qu’aux premiers temps de la Grèce et de subir la concurrence de cultes plus récents ; de manière étonnante, Lucien mêle ici des cultes plutôt anciens – ceux d’Apollon et d’Asclépios, deux dieux appartenant au même panthéon que Zeus, même si celui d’ Asclépios, dans la grande ville d’Asie Mineure, Pergame, s’est particulièrement développé à l’époque hellénistique, et des cultes nouveaux, d’origine étrangère : celui de Bendis, déesse lunaire d’origine Thrace, dont le culte fut introduit à Athènes en 430, celui de l’Artémis d’Ephèse – dont le temple, incendié en 356 av. J-C fut rebâti sur le même plan au milieu du IVème siècle – et enfin celui du dieu égyptien Anubis, à tête de chacal, que les Grecs identifiaient parfois à Hermès… Cela témoigne de l’état de la religion grecque dès la fin de l’époque classique : les dieux du panthéon traditionnel tendaient à perdre de leur importance, au profit d’autres cultes venus d’Orient ou d’Egypte, tandis que même parmi les dieux hellènes, la préférence commençait à s’exprimer en faveur des cultes à mystères (à Eleusis par exemple), ou de nature plus mystique : Asclépios, dieu guérisseur, l’Artémis d’Ephèse parfois identifiée à Cybèle, ou encore Dionysos, que Lucien ici ne mentionne pas… Pour plus d’information, voir dans Philo-lettres l’article sur la religion grecque.

Le second paragraphe de ce passage montre Zeus dans ses prérogatives :

  • Il est le dieu des phénomènes météorologiques, en particulier la pluie ;
  • Il est surtout le dieu du droit et de la justice, qui rétablit l’ordre chez les hommes comme chez les dieux : voir par exemple la Théogonie d’Hésiode ; dans la tradition burlesque, on le voit ici aux prises, une fois encore, avec les voeux des hommes, au mieux contradictoires, au pire parfaitement criminels ; et malgré sa toute-puissance, il se montre bien empêtré !

Cours n° 9 : § 26-30

[26] Ἐπεὶ δὲ ἱκανῶς ἐχρημάτισε ταῖς εὐχαῖς, ἐπὶ τὸν ἑξῆς μεταβὰς θρόνον καὶ τὴν δευτέραν θυρίδα κατακύψας τοῖς ὅρκοις ἐσχόλαζε καὶ τοῖς ὀμνύουσι. χρηματίσας δὲ καὶ τούτοις καὶ τὸν Ἐπικούρειον Ἑρμόδωρον ἐπιτρίψας μετεκαθέζετο ἐπὶ τὸν ἑξῆς θρόνον κληδόσι καὶ φήμαις καὶ οἰωνοῖς προσέξων. εἶτ´ ἐκεῖθεν ἐπὶ τὴν τῶν θυσιῶν θυρίδα μετῄει, δι´ ἧς ὁ καπνὸς ἀνιὼν ἀπήγγελλε τῷ Διὶ τοῦ θύοντος ἑκάστου τοὔνομα. ἀποστὰς δὲ τούτων προσέταττε τοῖς ἀνέμοις καὶ ταῖς ὥραις ἃ δεῖ ποιεῖν· « Τήμερον παρὰ Σκύθαις ὑέτω, παρὰ Λίβυσιν ἀστραπτέτω, παρ´ Ἕλλησι νιφέτω, σὺ δὲ ὁ Βορέας πνεῦσον ἐν Λυδίᾳ, σὺ δὲ ὁ Νότος ἡσυχίαν ἄγε, ὁ δὲ Ζέφυρος τὸν Ἀδρίαν διακυμαινέτω, καὶ τῆς χαλάζης ὅσον μέδιμνοι χίλιοι διασκεδασθήτωσαν ὑπὲρ Καππαδοκίας. » [27] Ἁπάντων δὲ ἤδη σχεδὸν αὐτῷ διῳκημένων ἀπῄειμεν ἐς τὸ συμπόσιον· δείπνου γὰρ ἤδη καιρὸς ἦν· καί με ὁ Ἑρμῆς παραλαβὼν κατέκλινε παρὰ τὸν Πᾶνα καὶ τοὺς Κορύβαντας καὶ τὸν Ἄττιν καὶ τὸν Σαβάζιον, τοὺς μετοίκους τούτους καὶ ἀμφιβόλους θεούς. Καὶ ἄρτον τε ἡ Δημήτηρ παρεῖχε καὶ ὁ Διόνυσος οἶνον καὶ ὁ Ἡρακλῆς κρέα καὶ μύρτα ἡ Ἀφροδίτη καὶ ὁ Ποσειδῶν μαινίδας. ἅμα δὲ καὶ τῆς ἀμβροσίας ἠρέμα καὶ τοῦ νέκταρος παρεγευόμην· ὁ γὰρ βέλτιστος Γανυμήδης ὑπὸ φιλανθρωπίας εἰ θεάσαιτο ἀποβλέποντά που τὸν Δία, κοτύλην ἂν ἢ καὶ δύο τοῦ νέκταρος ἐνέχει μοι φέρων. Οἱ δὲ θεοί, ὡς Ὅμηρός που λέγει (καὶ αὐτός, οἶμαι, καθάπερ ἐγὼ τἀκεῖ τεθεαμένος), οὔτε σῖτον ἔδουσιν, « οὐ πίνους´ αἴθοπα οἶνον, » ἀλλὰ τὴν ἀμβροσίαν παρατίθενται καὶ τοῦ νέκταρος μεθύσκονται, μάλιστα δὲ ἥδονται σιτούμενοι τὸν ἐκ τῶν θυσιῶν καπνὸν αὐτῇ κνίσῃ ἀνενηνεγμένον καὶ τὸ αἷμα δὲ τῶν ἱερείων, ὃ τοῖς βωμοῖς οἱ θύοντες περιχέουσιν. Ἐν δὲ τῷ δείπνῳ ὅ τε Ἀπόλλων ἐκιθάρισε καὶ ὁ Σιληνὸς κόρδακα ὠρχήσατο καὶ αἱ Μοῦσαι ἀναστᾶσαι τῆς τε Ἡσιόδου Θεογονίας ᾖσαν ἡμῖν καὶ τὴν πρώτην ᾠδὴν τῶν ὕμνων τῶν Πινδάρου. κἀπειδὴ κόρος ἦν, ἀνεπαυόμεθα ὡς εἶχεν ἕκαστος ἱκανῶς ὑποβεβρεγμένοι. [28] ἄλλοι μέν ῥα θεοί τε καὶ ἀνέρες ἱπποκορυσταὶ εὗδον παννύχιοι, ἐμὲ δ´ οὐκ ἔχε νήδυμος ὕπνος· ἀνελογιζόμην γὰρ πολλὰ μὲν καὶ ἄλλα, μάλιστα δὲ ἐκεῖνα, πῶς ἐν τοσούτῳ χρόνῳ ὁ Ἀπόλλων οὐ φύσειε πώγωνα ἢ πῶς γίνοιτο νὺξ ἐν οὐρανῷ τοῦ ἡλίου παρόντος ἀεὶ καὶ συνευωχουμένου. Τότε μὲν οὖν μικρόν τι κατέδαρθον. ἕωθεν δὲ διαναστὰς ὁ Ζεὺς προσέταττε κηρύττειν ἐκκλησίαν. [29] κἀπειδὴ παρῆσαν ἅπαντες, ἄρχεται λέγειν· « Τὴν μὲν αἰτίαν τοῦ συναγαγεῖν ὑμᾶς ὁ χθιζὸς οὗτος ξένος παρέσχηται· πάλαι δὲ βουλόμενος ὑμῖν κοινώσασθαι περὶ τῶν φιλοσόφων, μάλιστα ὑπὸ τῆς Σελήνης καὶ ὧν ἐκείνη μέμφεται προτραπεὶς ἔγνων μηκέτ´ ἐπὶ πλέον παρατεῖναι τὴν διάσκεψιν. « Γένος γάρ τι ἀνθρώπων ἐστὶν οὐ πρὸ πολλοῦ τῷ βίῳ ἐπιπολάσαν ἀργὸν φιλόνεικον κενόδοξον ὀξύχολον ὑπόλιχνον ὑπόμωρον τετυφωμένον ὕβρεως ἀνάπλεων καὶ ἵνα καθ´ Ὅμηρον εἴπω ‘ἐτώσιον ἄχθος ἀρούρης. » Οὗτοι τοίνυν εἰς συστήματα διαιρεθέντες καὶ διαφόρους λόγων λαβυρίνθους ἐπινοήσαντες οἱ μὲν Στωϊκοὺς ὠνομάκασιν ἑαυτούς, οἱ δὲ Ἀκαδημαϊκούς, οἱ δὲ Ἐπικουρείους, οἱ δὲ Περιπατητικοὺς καὶ ἄλλα πολλῷ γελοιότερα τούτων· ἔπειτα δὲ ὄνομα σεμνὸν τὴν ἀρετὴν περιθέμενοι καὶ τὰς ὀφρῦς ἐπάραντες καὶ τὰ μέτωπα ῥυτιδώσαντες καὶ τοὺς πώγωνας ἐπισπασάμενοι περιέρχονται ἐπιπλάστῳ σχήματι κατάπτυστα ἤθη περιστέλλοντες, ἐμφερεῖς μάλιστα τοῖς τραγικοῖς ἐκείνοις ὑποκριταῖς, ὧν ἢν ἀφέλῃ τις τὰ προσωπεῖα καὶ τὴν χρυσόπαστον ἐκείνην στολήν, τὸ καταλειπόμενόν ἐστι γελοῖον ἀνθρώπιον ἑπτὰ δραχμῶν ἐς τὸν ἀγῶνα μεμισθωμένον. [30] « Τοιοῦτοι δὲ ὄντες ἀνθρώπων μὲν ἁπάντων καταφρονοῦσι, περὶ θεῶν δὲ ἀλλόκοτα διεξέρχονται· καὶ συνάγοντες εὐεξαπάτητα μειράκια τήν τε πολυθρύλητον ἀρετὴν τραγῳδοῦσι καὶ τὰς τῶν λόγων ἀπορίας ἐκδιδάσκουσι, καὶ πρὸς μὲν τοὺς μαθητὰς καρτερίαν ἀεὶ καὶ σωφροσύνην καὶ τὸ αὐταρκὲς ἐπαινοῦσι καὶ πλούτου καὶ ἡδονῆς καταπτύουσι, μόνοι δὲ καὶ καθ´ ἑαυτοὺς γενόμενοι τί ἂν λέγοι τις ὅσα μὲν ἐσθίουσιν, ὅσα δὲ ἀφροδισιάζουσιν, ὅπως δὲ περιλείχουσι τῶν ὀβολῶν τὸν ῥύπον; « Τὸ δὲ πάντων δεινότατον, ὅτι μηδὲν αὐτοὶ μήτε κοινὸν μήτε ἴδιον ἐπιτελοῦντες, ἀλλ´ ἀχρεῖοι καὶ περιττοὶ καθεστῶτες οὔτε ποτ´ ἐν πολέμῳ ἐναρίθμιοι οὔτ´ ἐνὶ βουλῇ, ὅμως τῶν ἄλλων κατηγοροῦσι καὶ λόγους τινὰς πικροὺς συμφορήσαντες καὶ λοιδορίας καινὰς ἐκμεμελετηκότες ἐπιτιμῶσι καὶ ὀνειδίζουσι τοῖς πλησίον, καὶ οὗτος αὐτῶν τὰ πρῶτα φέρεσθαι δοκεῖ ὃς ἂν μεγαλοφωνότατός τε ᾖ καὶ ἰταμώτατος καὶ πρὸς τὰς βλασφημίας θρασύτατος. [26] Lorsqu’il eut consacré assez de temps aux prières, étant passé au trône suivant et s’étant penché par la seconde lucarne, il s’intéressa aux serments et aux jureurs. Après avoir traité ces sujets et atomisé l’épicurien Hermodore 1, il s’assit sur le trône suivant pour s’occuper des présages, des oracles et des auspices. Puis de là il passa à la lucarne des sacrifices, par laquelle la fumée qui montait annonçait à Zeus le nom de chacun de ceux qui sacrifiaient. Quittant ces occupations, il prescrivit aux vents et aux saisons de faire ce qu’ils devaient : « Aujourd’hui, qu’il pleuve chez les Scythes, qu’il y ait des éclairs en Libye, qu’il neige chez les Grecs. Toi, Borée, souffle en Lydie, toi, Notos, tiens-toi tranquille, que le Zéphyr soulève l’Adriatique, et qu’environ mille médimne de grêle soient répandues sur la Cappadoce. » [27] Comme il avait à peu près tout réglé, nous allâmes vers la salle du banquet ; c’était en effet l’heure du dîner ; et Hermès me prit en charge et me fit étendre près de Pan, des Corybantes, d’Attis et de Sabasios, ces dieux métèques et douteux. Et Déméter m’offrit du pain, Dionysos du vin, Héraklès de la viande, Aphrodite des baies de myrte, et Poséidon des mendoles. En même temps je goûtais en douce de l’ambroisie et du nectar, car le très beau Ganymède, par philanthropie, s’il voyait Zeus détourner son regard, me versait spontanément un ou deux cotyles de nectar. Les dieux, comme dit Homère quelque part (et lui-même, je crois, avait vu comme moi ce qu’il y a là-haut)

« ne mangent pas de pain, ne boivent pas de vin couleur de feu »

mais se font servir de l’ambroise et s’enivrent de nectar, mais ils prennent surtout plaisir à se nourrir de la fumée des sacrifices faisant monter l’odeur même de la viande, et le sang des victimes, dont les sacrifiants inondent les autels. Durant le dîner, Apollon joua de la cithare, Silène dansa le cordax2 et les Muses se levèrent et nous chantèrent la Théogonied’Hésiode et le premier chant des Hymnes de Pindare. Et lorsque vint la satiété, nous nous couchâmes chacun comme il pouvait, un peu éméché. [28]

« Tous les autres dieux et humains conducteurs de chevaux dormirent toute la nuit ; moi seul le doux sommeil ne me tins pas. »3

Je réfléchissais en effet à plein de choses, et surtout celles-ci : comment, depuis autant de temps, Apollon n’a-t-il pas de barbe ? Comment la nuit se produit-elle dans le ciel, alors qu’Hélios est toujours là et participe au banquet ? Alors je m’endormis un peu. Á l’aurore, Zeus se leva et ordonna de convoquer l’assemblée. [29] Lorsque tous furent présents, il prit la parole : « la raison de votre convocation, c’est notre hôte d’hier qui me l’a fournie. Alors que je voulais depuis longtemps vous faire une communication au sujet des philosophes, poussé surtout par la Lune et ses reproches, j’ai décidé de ne plus différer cet examen. Depuis peu est en train de se répandre une race d’hommes, paresseuse, querelleuse, vaniteuse, d’humeur chagrine, un peu gloutonne, un peu bornée, aveugle, pleine d’orgueil, et pour parler comme Homère, « inutile fardeau de la terre »4. Ces gens-là, donc, s’étant divisés en sectes et ayant inventé différents labyrinthes théoriques se sont appelés eux-mêmes les uns « Stoïciens », les autres « Académiciens », les autres « Épicuriens », les autres « Péripatéticiens » et autres noms beaucoup plus ridicules que ceux-là ; ensuite, s’étant attribués un nom vénérable, levant les sourcils et fronçant le front, et étalant leur barbe, ils circulent en cachant des mœurs infâmes sous une apparence artificielle, tout à fait comme ces acteurs de tragédie, qui, si on leur enlève leur masque et leur bel habit brodé d’or, ne sont plus que de ridicules avortons payés 7 drachmes pour la représentation. [30] Et tels qu’ils sont, ils méprisent tous les hommes, et sur les dieux ils racontent des choses affreuses. Et rassemblant une jeunesse facile à tromper, ils déclament sur leur valeur fameuse, ils enseignent les apories de leurs théories, et devant leurs élèves ils louent sans cesse la force et la tempérance, et ils crachent sur la richesse et le plaisir, mais seuls et livrés à eux-mêmes, qui pourrait dire combien ils mangent, combien ils se livrent aux amours, comment ils lèchent la crasse des oboles ? Le pire de tout, c’est que ne produisant rien eux-mêmes ni en public, ni en privé, mais demeurant inutiles et superflus, « ne comptant jamais au combat ni au conseil »5, pourtant ils accusent les autres, et ayant fait provision de discours amers et s’étant entraînés à des injures, ils critiquent et accablent de reproches leurs prochains ; et c’est celui d’entre eux qui est le plus fort en gueule, le plus impudent et le plus audacieux dans ses médisances qui semble remporter le prix !

  1. : Hermodore s’était parjuré. Cf § 16.
  2. : Le « cordax » est une danse obscène, où l’on exhibe son sexe !
  3. Iliade, II, 1-2. Voir Homère et Lucien. Mais chez Homère, c’est Zeus qui a des insomnies !…
  4. Iliade, XVIII, 104.
  5. Iliade, II, 202.

Eclaircissements linguistiques

[26]

  • κατακύπτω : pencher la tête pour regarder dans
  • ἐπιτρίβω : détruire, consumer
  • ἀστράπτει (impersonnel) : il fait des éclairs
  • διακυμαίνω : enfler, soulever
  • ὁ / ἡ μέδιμνος, ου : un(e) médimne, mesure pour les solides d’environ 52 litres.

[27]

  • τὸ μύρτον, ου : la baie de myrte
  • ἡ μαινίς, ίδος = ἡ μαίνη, ης : la mendole, petit poisson de mer que l’on prépare comme des anchois.
  • ἡ κοτύλη, ης : le cotyle ; mesure pour les liquides et les solides de 0,27 l. Un médimne = 192 cotyles.
  • ἡ κνίσα, ης ou κνίση, ης : l’odeur de la viande grillée
  • ὁ κόρος, ου : satiété

[29]

  • χθιζός, ή, όν : d’hier
  • ἐπιπολάζω : se répandre
  • τὸ σύστημα, ματος : masse, groupe, corps de doctrine ; ici : sectes
  • ἀπάρας,αντος, participe aoriste actif de ἀπαίρω : lever
  • ῥυτιδόω-ῶ : rider, froncer

[30]

  • ἀλλοκότος, ος, ον : extraordinaire, affreux
  • πολυθρύληος, ος, ον : dont on parle beaucoup, célèbre

Cours n° 10 : § 31-34

[31] Καίτοι τὸν διατεινόμενον αὐτὸν καὶ βοῶντα καὶ κατηγοροῦντα τῶν ἄλλων ἢν ἔρῃ, « Σὺ δὲ δὴ τί πράττων τυγχάνεις ἢ τί φῶμεν πρὸς θεῶν σε πρὸς τὸν βίον συντελεῖν; »φαίη ἄν, εἰ τὰ δίκαια καὶ ἀληθῆ θέλοι λέγειν, ὅτι « Πλεῖν μὲν ἢ γεωργεῖν ἢ στρατεύεσθαι ἤ τινα τέχνην μετιέναι περιττὸν εἶναί μοι δοκεῖ, κέκραγα δὲ καὶ αὐχμῶ καὶ ψυχρολουτῶ καὶ ἀνυπόδητος τοῦ χειμῶνος περιέρχομαι καὶ τρίβωνα ῥυπαρὸν περιβέβλημαι καὶ ὥσπερ ὁ Μῶμος τὰ ὑπὸ τῶν ἄλλων γιγνόμενα συκοφαντῶ, καὶ εἰ μέν τις ὠψώνηκε τῶν πλουσίων πολυτελῶς ἢ ἑταίραν ἔχει, τοῦτο πολυπραγμονῶ καὶ ἀγανακτῶ, εἰ δὲ τῶν φίλων τις ἢ ἑταίρων κατάκειται νοσῶν ἐπικουρίας τε καὶ θεραπείας δεόμενος, ἀγνοῶ. » [32] Τοιαῦτα μέν ἐστιν ὑμῖν, ὦ θεοί, ταῦτα τὰ θρέμματα. Οἱ δὲ δὴ Ἐπικούρειοι αὐτῶν λεγόμενοι μάλα δὴ καὶ ὑβρισταί εἰσι καὶ οὐ μετρίως ἡμῶν καθάπτονται μήτε ἐπιμελεῖσθαι τῶν ἀνθρωπίνων λέγοντες τοὺς θεοὺς μήτε ὅλως τὰ γιγνόμενα ἐπισκοπεῖν· ὥστε ὥρα ὑμῖν λογίζεσθαι διότι ἢν ἅπαξ οὗτοι πεῖσαι τὸν βίον δυνηθῶσιν, οὐ μετρίως πεινήσετε. τίς γὰρ ἂν ἔτι θύσειεν ὑμῖν πλέον οὐδὲν ἕξειν προσδοκῶν; Ἃ μὲν γὰρ ἡ Σελήνη αἰτιᾶται, πάντες ἠκούσατε τοῦ ξένου χθὲς διηγουμένου. πρὸς ταῦτα βουλεύεσθε ἃ καὶ τοῖς ἀνθρώποις γένοιτ´ ἂν ὠφελιμώτατα καὶ ἡμῖν ἀσφαλέστατα. [33] Εἰπόντος ταῦτα τοῦ Διὸς ἡ ἐκκλησία διετεθορύβητο, καὶ εὐθὺς ἐβόων ἅπαντες, « κεραύνωσον, » « κατάφλεξον, » « ἐπίτριψον, » « ἐς τὸ βάραθρον, » « ἐς τὸν Τάρταρον, » « ὡς τοὺς Γίγαντας. » ἡσυχίαν δὲ ὁ Ζεὺς αὖθις παραγγείλας, « Ἔσται ταῦτα ὡς βούλεσθε, » ἔφη, « καὶ πάντες ἐπιτρίψονται αὐτῇ διαλεκτικῇ, πλὴν τό γε νῦν εἶναι οὐ θέμις κολασθῆναί τινα· ἱερομηνία γάρ ἐστιν, ὡς ἴστε, μηνῶν τούτων τεττάρων, καὶ ἤδη τὴν ἐκεχειρίαν περιηγγειλάμην. ἐς νέωτα οὖν ἀρχομένου ἦρος κακοὶ κακῶς ἀπολοῦνται τῷ σμερδαλέῳ κεραυνῷ. » ἦ καὶ κυανέῃσιν ἐπ´ ὀφρύσι νεῦσε Κρονίων. [34] « Περὶ δὲ τουτουὶ Μενίππου ταῦτα, » ἔφη, « μοι δοκεῖ· περιαιρεθέντα αὐτὸν τὰ πτερά, ἵνα μὴ καὶ αὖθις ἔλθῃ ποτέ, ὑπὸ τοῦ Ἑρμοῦ ἐς τὴν γῆν κατενεχθῆναι τήμερον. » καὶ ὁ μὲν ταῦτα εἰπὼν διέλυσε τὸν σύλλογον, ἐμὲ δὲ ὁ Κυλλήνιος τοῦ δεξιοῦ ὠτὸς ἀποκρεμάσας περὶ ἑσπέραν χθὲς κατέθηκε φέρων ἐς τὸν Κεραμεικόν.

Ἅπαντα ἀκήκοας, ἅπαντα, ὦ ἑταῖρε, τἀξ οὐρανοῦ· ἄπειμι τοίνυν καὶ τοῖς ἐν τῇ Ποικίλῃ περιπατοῦσι τῶν φιλοσόφων αὐτὰ ταῦτα εὐαγγελιούμενος.

Or, cet homme qui gesticule, crie et accuse les autres, si on lui demande : « Mais toi, par les dieux, que fais-tu, en quoi peut-on dire que tu contribues à la vie sociale ? », il répondrait, s’il voulait parler juste et vrai : « naviguer, cultiver la terre, être soldat ou pratiquer un métier me semble inutile, mais je crie, je suis couvert de crasse, je me baigne dans l’eau froide, je vais pied nu l’hiver et je m’habille d’un méchant manteau crasseux, et comme Mômos je dénonce ce que font les autres, et si un riche a fait de somptueuses provisions ou a une maîtresse, je m’en mêle, et je m’indigne ; mais si un de mes amis ou camarades est couché, malade, et qu’il a besoin de soin et d’assistance, je ne le connais plus. » [32] Voilà ce que sont ces créatures. Et ceux que l’on nomme Épicuriens sont tout à fait pleins d’orgueil et ils nous attaquent sans mesure, en prétendant que les dieux ne se préoccupent pas des affaires humaines, ni ne surveillent du tout les événements ; de sorte qu’il est temps pour vous de réfléchir au fait que si une bonne fois pour toutes ces gens là sont capables de convaincre la société, vous serez sans mesure réduits à la famine. Qui en effet vous ferait encore des sacrifices, s’il n’en attend rien de plus ?  Ce que la Lune a dénoncé, vous l’avez tous entendu, notre hôte nous l’ayant raconté hier. Face à cela, décidez ce qui pourrait être le plus utile aux hommes et le plus sûr pour nous. » [33] Zeus ayant dit ces mots, l’assemblée fit un bruit assourdissant, et aussitôt tous criaient : « Foudroie ! Brûle ! Broie ! Au Barathre ! Au Tartare ! Aux Géants ! » Mais Zeus ayant à nouveau demandé le silence : « Il en sera comme vous voulez, dit-il, et tous seront broyés avec leur dialectique ; mais à présent il n’est pas permis de punir quelqu’un ; c’est fête en effet, comme vous savez, ces quatre mois-ci, et déjà j’ai proclamé la trêve. L’an prochain, au début du printemps, les méchants périront misérablement par ma foudre terrible. »
« il dit et le Cronide approuva d’un froncement de ses noirs sourcils ».
[34] « En ce qui concerne Ménippe, dit-il, voilà mon avis : privé de ses ailes, afin qu’il ne revienne jamais, qu’il soit transporté aujourd’hui sur terre par Hermès. » Et ayant prononcé ces paroles, il congédia l’assemblée, et le Cyllénien m’ayant suspendu par l’oreille droite m’emporta et me déposa hier au soir dans le Céramique.
Tu as tout entendu, tout, mon ami, de ce qui vient du ciel. Je vais donc apporter cette bonne nouvelle aux philosophes qui se promènent au Poecile.

Éclaircissements linguistiques

[31]

  • Διατείνομαι : se tendre, se raidir, faire effort ; ici nous avons une série de participes substantivés, COD de ἢν ἔρῃ, « si on interroge »
  • ἔρῃ : futur moyen 2ème pers. du sing. de λέγω (on dira)
  • ὁ βίος : ici, comme au § 29, ce mot signifie « la vie sociale, la société »
  • κέκραγα : parfait (au sens de présent) de κράζω, crier
  • αὐχμάω/αὐχμέω-ῶ : être poussiéreux, être sale
  • ὁ τρίβων, ωνος : manteau grossier, que portent les pauvres (et les philosophes, par vœu de pauvreté) ; le mot est de la racine de τρίβω, user
  • ῥυπαρός, ά, όν : sale
  • περιβάλλομαι : jeter sur soi, revêtir
  • ὁ Μῶμος, ου : divinité mineure grecque, fils de la Nuit (cf. Hésiode, Théogonie, 211-214) qui incarne la moquerie.
  • Συκοφαντέω-ῶ : dénoncer, faire le sycophante ; terme extrêmement péjoratif, désignant les « délateurs professionnels », qui vivent en dénonçant tout un chacun pour s’emparer des biens confisqués.
  • Ὀψωνέω-ῶ : faire des provisions de bouche, en particulier de poisson

[32]

  • ταῦτα τὰ θρέμματα : ces créatures
  • καθαπτομαι : s’attaquer à quelqu’un par des paroles
  • ἅπαξ : une fois pour toutes
  • δυνηθῶσιν = subjonctif aoriste de δύναμαι (ἐδυνήθην)

[33-34]

  • διαθρυλέω-ῶ : faire un bruit assourdissant
  • ἱερομηνία, ας : jour de fête
  • ἐκεχειρία, ας : suspension d’armes, armistice
  • νέωτα : (adv) l’an prochain
  • σμερδάλεος, α, ον : terrible, effrayant

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Lucien et les dieux

Rejet des dieux récents et étrangers

La position de Lucien à l’égard des dieux semble relativement conservatrice : il manifeste une grande méfiance à l’égard des dieux d’origine étrangère, en particulier orientale : Sabazios, Cybèle, Attis, sont présentés comme des « dieux métèques, douteux » – et l’on place volontiers près d’eux, pour le banquet, cet étrange hôte mortel qu’est Ménippe… On voit également les regrets exprimés par les dieux (en particulier Zeus) des anciens cultes, qui subissent la rivalité de dieux étrangers plus ou moins folkloriques…

Respectant à la lettre la situation historique de son héros, Ménippe, Lucien ignore évidemment les dieux juif et chrétien ; s’il fait allusion à une forme de monothéisme, c’est plutôt au Dieu des Stoïciens qu’il pense.

Les dieux du Panthéon

Les dieux représentés ici sont ceux de la religion grecque classique : Zeus (Héra est curieusement absente), Apollon, Aphrodite, Hermès… et ils ont leurs attributions traditionnelles. Pour Zeus, voir ici. ; voir aussi le § 27. Ce classicisme est également marqué par les très nombreuses références à Homère.

Cependant, les dieux sont présentés de manière burlesque : le banquet semble parfaitement bourgeois ; quant à Zeus, il apparaît comme un bon fonctionnaire se rendant à heure fixe à son bureau, traitant des affaires courantes, et mis en difficulté par les caprices des hommes…

La position de Lucien semble donc ici ambiguë : d’un côté il préfère ouvertement l’ancien panthéon grec ; mais de l’autre, il ne peut absolument pas le prendre au sérieux ; peut-être est-ce pour cela que la philosophie qui suscite chez lui le moins de sarcasmes est le « pyrrhonisme », c’est-à-dire le scepticisme…

CONCLUSION SUR L’ICAROMENIPPE.

  • Un voyage fantastique : le voyage de Ménippe dans la Lune, puis au ciel, sa contemplation de la terre vue d’en-haut inspireront bien des auteurs : Cyrano de Bergerac, Swift, Voltaire… et bien sûr Jules Verne !
  • Une charge contre les dieux : les dieux de Lucien sont risibles ; leur toute-puissance se trouve mise à mal par les hommes, et leur caractère manque singulièrement de grandeur !
  • Une charge contre les philosophes : c’est la véritable obsession de Lucien : la condamnation de l’ensemble des philosophes, à qui il reproche de ne pas mettre leur vie et leur comportement en accord avec leurs idées, de se cantonner à de fumeuses théories plutôt que de s’adonner à des activités socialement utiles. On peut voir là une « morale de l’action », qui n’est pas sans évoquer par avance la leçon de Voltaire, à la fin de Candide : « Il faut cultiver notre jardin« …