Voltaire, Zaïre (1732)

Orosmane et Zaïre

Nous utiliserons l’édition de Pierre Frantz, Folio théâtre n° 166.

Sommaire

Etudes synthétiques :

Textes expliqués :

Textes expliqués

L’incipit de Zaïre (v. 1-100)

La toute première scène de Zaïre compte 156 alexandrins, et déjà plusieurs longues tirades ; nous en étudierons les 100 premiers. Il s’agit d’un dialogue entre l’héroïne, présente donc dès le premier vers, et sa confidente, Fatime.

Contrairement à la plupart des tragédies de Corneille ou de Racine, au siècle précédent, celle-ci traite d’un sujet original : le spectateur ignore donc tout, en principe, de l’action, des personnages et des circonstances, et il sera nécessaire de l’éclairer par une longue et précise exposition.

Vers 1-49 : présentation de Zaïre.

Première tirade de Fatime (1-18)

Fidèle aux leçons de Racine, Voltaire donne d’abord la parole à la confidente, personnage ambigu, à la fois semblable et subordonnée, simple réceptacle des confidences, et participant à part entière à l’action.

Nous plaçant au coeur de l’action au moyen d’un déïctique local (« ce lieu », v. 2), elle donne d’abord des indications précises sur le statut des deux femmes : Zaïre est prisonnière d’un « soudan » (= sultan) à Jérusalem, alors aux mains des, et un jeune Français a promis de la libérer, et de l’emmener à Paris. Il n’est pas simple de dater précisément la pièce, car si elle est censée se passer pendant la Septième croisade, en 1249, la bataille de Damas, elle, a eu lieu un siècle plus tôt ; Voltaire prend quelques libertés avec l’Histoire ! Mais le thème du prisonnier libéré sur parole est un thème récurrent de l’Histoire romaine : cela fait de Nérestan l’héritier des héros Romains.

Malgré son nom musulman (« Fatime » est le nom de la fille préférée du Prophète Mahomet), la confidente se fait la porte-parole des Français : elle donne de la condition féminine en France une image totalement idéalisée, mais en phase avec « l’Amour courtois » médiéval…

« Compagnes d’un époux et reines en tous lieux,
Libres sans déshonneur, et sages sans contrainte,
Et ne devant jamais leurs vertus à la crainte ! »

Avec une grande naïveté, Fatime oppose sans nuance un monde musulman qu’elle déteste au monde chrétien qu’elle idéalise :

 
Monde musulman Monde chrétien
  • ce lieu
  • jours ténébeux
  • triste austérité
  • nom d’esclave
  • Solyme
  • heureux climats
  • belles contrées
  • peuple poli
  • liberté
  • rives de la Seine

On voit que Fatime n’est pas une simple confidente : elle a une opinion, des intérêts propres, et une influence sur Zaïre.

Dialogue entre Fatime et Zaïre (19-49)

Après la longue tirade de Fatime, les temps de parole s’équilibrent davantage. Dans un premier temps, Zaïre apparaît plutôt résignée à son sort, loin de l’enthousiasme de Fatime.

« On ne peut désirer ce qu’on ne connaît pas ».

Ce vers est important, notamment sur le plan religieux (les Chrétiens ont tendance à accuser d’aveuglement volontaire ceux qui n’ont pas eu la Révélation : cf. Léry à l’égard des Indiens du Brésil…) ; aux yeux de Voltaire, Zaïre ne saurait être coupable d’ignorer la religion chrétienne, qu’elle ignore depuis l’enfance. Dans sa première réplique, elle ne mentionne pas ses sentiments : elle suit simplement son destin : « le ciel fixa nos pas« . Et elle ne le nomme que comme un maître absolu. On notera le rythme ternaire ascendant : « lui, sa gloire, sa puissance » : elle parle du sultan en des termes quasi divins.

A cette résignation répond le reproche de Fatime : « auriez-vous oublié… ? » et le « nous » qui tente d’associer sa maîtresse au souvenir perdu, 6 occurrences des vers 28 à 37, fait de l’oubli de Zaïre une véritable trahison.

Or Zaïre refuse ce « nous », ne le reprend pas à son compte – et tous ses propos visent à dévaloriser ce Français mythique : « un étranger », « un captif inconnu », « serments indiscrets », « inutile zèle »…

Sur un plan psychologique, on voit que Zaïre a tourné la page et renoncé à ce qui avait pu lui sembler un espoir, deux ans plus tôt ; or Fatime, elle, continue d’attendre une délivrance.

Et sur un plan dramaturgique, le spectateur ne peut pas ne pas comprendre l’arrivée imminente de ce « généreux Français » qui va bouleverser le bonheur tout neuf et la sérénité de Zaïre.

Vers 49-100 : premier coup de théâtre

« Tout est changé » : la révélation de Zaïre

On remarquera avec quel scrupule Voltaire respecte les lois de la vraisemblance : si Fatime était restée auprès de Zaïre, elle ne pourrait ignorer les derniers événements ; on lui invente donc un voyage de trois mois…

S’ensuit une véritable plaidoirie de Zaïre : après l’énoncé du fait (« il m’aime », et non « je l’aime » : elle ne fait que recevoir un hommage extérieur…), elle répond d’avance à l’objection de Fatime : elle ne sera pas une esclave parmi d’autres, mais l’épouse du Sultan – un rang éminent.

Zaïre dresse son auto-portrait : orgueil, fierté, sens de l’honneur, à peine adoucie par la « modestie », Zaïre est en tous points semblable aux héroïnes de Racine, d’Andromaque à Junie ou même Phèdre.

Les avertissements de Fatime

Au premier abord, Fatime semble accepter la situation, en quatre vers assez protocolaires (75-79) ; mais très vite, elle redevient oiseau de mauvais augure. Les reproches recommencent, avec le tragique « hélas ! », et le soupçon d’une trahison : « ne vous souvient-il plus… »

Le thème religieux fait irruption dans la pièce ; jusqu’à présent, même si Fatime appelait avec insistance le Français « chrétien », il restait en marge ; ici, il se pose avec acuité, incarné par la croix que porte Zaïre en pendentif : simple objet classique de reconnaissance, mais en plus, ici, marque de la tragédie qui se noue.

  • Née chrétienne, baptisée, Zaïre ne peut pas ne pas être chrétienne ; renier sa foi ferait d’elle une apostate, ce qui équivaut à une damnation. Aux yeux des chrétiens, toute autre foi que la leur est une erreur criminelle – intolérance qui met Voltaire hors de lui. Fatime se fait ici la porte-parole de cette chrétienté intolérante.
  • Mais la route est tout aussi obstruée de l’autre côté : « un dieu que mon amant abhorre ». (v. 102)

Avant même qu’interviennent les autres personnages, la tragédie est déjà en marche, inscrite dans l’intolérance réciproque de deux religions qui s’excluent. Et le contexte choisi par Voltaire, celui des Croisades, est précisément celui dans lequel cette haine, cette volonté de destruction réciproque s’exprime le plus crûment. Dans un tel contexte, un mariage mixte est tout simplement inenvisageable.