Shakespeare et Voltaire

Othello, de Shakespeare et Zaïre, de Voltaire

Shakespeare (1564-1610) Voltaire

Sommaire

Introduction

Nous aurons à comparer deux tragédies, l’une de Shakespeare, l’autre de Voltaire. De nombreux points communs expliquent et justifient cette comparaison :

Deux pièces mettant en scène un étranger

Si rien n’indique qu’Othello ne soit pas chrétien, son origine pose problème : le « Maure de Venise » est Noir, et qu’importe aux yeux de beaucoup qu’il soit un vaillant défenseur de sa patrie vénitienne : il reste un étranger, un Barbare.

Orosmane, lui, est un Ottoman – et un musulman ; qu’une chrétienne puisse l’aimer au point de se convertir à l’Islam est impensable pour des Européens intolérants et méprisants.

Les deux pièces traitent donc de l’intolérance, et de l’acceptation de l’Autre.

Deux tragédies centrées sur des figures de femme ambiguës

Desdémone, comme Zaïre, opposent leur liberté et leurs sentiments aux volontés paternelles ; mais toutes deux finissent par accepter les accusations injustes qui pèsent sur elles, et se laissent finalement massacrer par l’homme qu’elles aiment.

Deux tragédies de la jalousie

Si Desdémone, comme Zaïre, est un modèle de vertu, la malveillance ou la malchance fait naître chez leur amant un doute, qui grandit démesurément et prolifère en une jalousie aussi irrationnelle que meurtrière : nous assistons dans les deux cas à la naissance, puis au triomphe de ce sentiment, chez des hommes pourtant rationnels et amoureux.

Deux triomphes théâtraux

Othello est un chef d’oeuvre du théâtre élisabéthain ; Zaïre signe le triomphe de Voltaire au théâtre, à un moment où la tragédie classique se renouvelle profondément.

En outre, les intrigues se ressemblent, et l’on a pu penser que Voltaire avait librement interprété l’Othello de Shakespeare…

Textes comparés

Les deux incipits

Deux incipits radicalement différents

  • Dans Othello n’apparaissent pas les protagonistes de l’histoire amoureuse, Othello et Desdémone, sinon dans le discours d’Iago ; au point qu’on a pu se demander si le véritable héros de la pièce n’était pas Iago !
    Au contraire, Zaïre est présente dès le début de la pièce de Voltaire, et c’est d’elle que vient la première révélation : son prochain mariage avec Orosmane.
  • Othello apparaît dès l’abord foisonnant, vivant, multiple ; il n’y a pourtant que deux personnages en scène mais on est déjà au coeur de l’action : dispute entre Roderigo et Iago, langage familier, tirades rageuses et satiriques d’Iago, et les deux compères s’apprêtent à hurler sous les fenêtres de Brabantio ;
    Au contraire, l’incipit de Zaïre semble calqué sur ceux de Racine, et paraît très sage : un dialogue courtois entre deux femmes, dont l’une, la confidente, revient d’un voyage ; s’il y a quelque reproche, on n’entend ni cris, ni larmes. Si les nuages s’accumulent, l’action n’est pas encore enclenchée, et les deux actrices doivent être assez statiques sur scène…
  • La langue même s’oppose :
    • chez Shakespeare, des vers de longueur variable, une langue imagée, des hyperboles (exécration, haine)…
    • chez Voltaire, une langue extrêmement classique, policée (« mes faibles appas », « mes ennuis »…)

Dans cette comparaison, on pourrait croire à une certaine fadeur de Voltaire, par opposition à Shakespeare, plus « baroque ». Attention cependant aux apparences !

Dans les deux incipits, une action déjà engagée

  • Dans Othello, nous apprenons dès la première scène que le mariage entre Othello et Desdémone est déjà acté ; par ailleurs, la rage et la haine d’Iago, soutenue par Roderigo, est déjà en action, bien décidée à faire le plus de mal possible ;
  • Dans Zaïre, l’offre de mariage d’Orosmane a déjà été acceptée ; et si Nérestan n’est pas encore revenu, Fatime nous fait comprendre que son arrivée est imminente.

Dans les deux pièces, les principaux éléments de l’intrigue sont déjà en place, même si Voltaire semble plus explicite que Shakespeare. Et les « camps » semblent se dessiner : le couple formé par Othello et la jeune femme dont on ignore encore le nom va être en butte à la condamnation générale et aux intrigues d’Iago ; chez Voltaire, Zaïre semble bien isolée, puisque même sa confidente souligne l’impossibilité de son bonheur à venir.

Dans les deux pièces, l’atmosphère est sombre et menaçante pour les protagonistes, qu’ils soient présents sur scène ou encore absents.

L’irruption  du tragique

Dans la pièce de Shakespeare, Othello semble l’objet d’une exécration générale (d’abord Iago et Roderigo, mais on peut supposer que le père de Desdémone ne l’appréciera guère non plus…), et dans l’incipit cela suffit à suggérer une menace mortelle.

Mais c’est dans la pièce de Voltaire que le tragique semble le plus présent. Contrairement à Othello, le protagoniste, Orosmane, semble inspirer un respect général, voire l’estime ; et les « intrigues » de sérail auxquelles fait allusion Zaïre ne sont qu’un cliché, qui ne sera pas repris dans la suite de la pièce. En revanche, la religion apparaît comme un thème essentiel, l’obstacle majeur auxquels les héros vont se heurter. Extérieur à eux (il s’impose à eux comme un destin), il les conduira à leur perte.

Sous son aspect lisse, sage, policé, l’incipit de Voltaire est donc plus directement en prise avec le tragique, plus tendu. Les personnages sont enfermés dans le piège, avant même que la pièce commence.