Shakespeare, « Othello » (1604)

Sommaire

Nous utiliserons l’édition bilingue Folio théâtre n° 70 (traduction d’Yves Bonnefoy).

Textes expliqués

L’incipit, p. 73-79, du début à « qu’il y perde de sa couleur ! »

Le tout premier texte met en scène un des personnages principaux, Iago, accompagné d’un comparse, Roderigo, qui joue un peu ici le rôle d’un confident : il écoute et donne la réplique à Iago.

Le cadre et les prémisses de l’action

La scène se passe à Venise, la nuit. Rien n’indique pour le moment, clairement, dans quel contexte historique se joue la scène, mais il sera fait plus tard des allusions à la bataille de Lépante (1571). La pièce de Shakespeare datant de 1604, cela ne renvoie pas à un passé bien lointain : une trentaine d’années… Les allusions à Rhodes et Chypre suffisaient aux contemporains pour situer la scène.

Le contexte est militaire : Iago se plaint de n’avoir pas obtenu un poste de lieutenant auprès d’Othello, et d’être obligé de se contenter d’être son enseigne…

Puis, à la fin du passage, le contexte change : il est question de « la fille », du « père » qu’il faut réveiller : on suppose alors qu’à la jalousie militaire se superpose une jalousie amoureuse.

Présentation des protagonistes

La plupart des protagonistes sont présentés ici, soit par eux-mêmes en une sorte d’auto-portrait, soit par Iago et Roderigo.

Le More de Venise, Othello

De rang élevé (il nomme son lieutenant, est servi par un enseigne), il est l’objet de la haine, tant d’Iago que de Roderigo.

Chez Iago, la haine d’un homme qui se sent floué se mêle au mépris le plus violent :

« Lui qui se délecte, dans son orgueil
de tout ce qu’il concocte, il les a menés en bateau
avec son baratin, une soupe immonde,
toute gonflée d’images militaires. » (p. 75)

A ses yeux, Othello n’est qu’un « miles gloriosus« , un beau parleur sans réelle valeur.

Sa haine aveugle va le conduire à trahir Othello, (et il théorise ici sa trahison) et à lui nuire de toutes les manières possibles.

Othello n’est pas mieux vu de Roderigo ; mais chez lui, s’exprime davantage une haine raciste (« il en a de la chance, ce lippu ! ») que des griefs réels.

On peut imaginer qu’Othello fait preuve d’un certain aveuglement : il se croit loyalement servi, et ne se rend pas compte de la haine qu’il suscite.

Michel Cassio

C’est le jeune homme Florentin qu’Othello a choisi pour lieutenant. Iago nous apprend qu’il s’agit d’un homme à femmes, peu expert dans le métier des armes. Iago le méprise, mais le hait somme toute moins qu’Othello ; il servira d’outil à sa vengeance.

Auto-portrait d’Iago

C’est le personnage le plus agissant de la tragédie, et le plus spectaculaire. Son portrait se précisera tout au long de la pièce ; mais ici, déjà, il se manifeste comme un protagoniste : c’est lui qui prononce les plus longues tirades, qui donne des leçons et des ordres… C’est un redoutable manipulateur.

Il apparaît d’abord comme un homme en colère : il s’attendait à une promotion, et c’est un homme de moindre valeur qui l’a obtenue à sa place. Toute la page 75 exprime sa fureur devant ce qu’il ressent comme une énorme injustice, dont Othello s’est rendu coupable.

Puis, à partir de la p. 77, il passe à l’action.

  • Tout d’abord, sur un ton très sentencieux, il fait la théorie du serviteur traître ;
    • il oppose le méprisable « bon serviteur » amoureux de sa servitude, à l’hypocrite assumé qu’il veut être ; Molière se souviendra peut-être de cet « éloge de l’hypocrisie » dans son Dom Juan… Il n’est pas sûr, d’ailleurs, que Roderigo l’ait bien écouté ! En effet, il suit sa propre pensée – ce qui ne manque pas de produire un décalage comique entre la grandiloquence d’Iago et l’indifférence de son complice.
    • Il entre immédiatement en action, en poussant Roderigo à dénoncer Othello et Desdémone au père de celle-ci : dans sa haine contre Othello, il n’hésite pas à tout piétiner autour de lui. Desdémone, « la fille », n’a droit qu’à son mépris elle aussi.

Iago apparaît ici comme un personnage inquiétant, dépourvu de tout scrupule moral, prêt à tout pour se venger – et d’autant plus dangereux qu’il sait revêtir le masque du bon serviteur.