
Portrait présumé de Françoise de Graffigny en 1750, par Victorine-Angélique-Amélie Rumilly
Sommaire
Pour l’étude des Lettres d’une Péruvienne, nous utiliserons l’édition « carrés classiques », éditions Nathan, 2025 (217 p.)
- Biographie de F. de Graffigny
- Les Lettres d’une Péruvienne (1747)
- Compléments
- Composition du roman
- La culture inca dans le roman
- Texte 1 : extrait de la Lettre 2, de « Hélas ! si tu m’aimes encore » à « Pourquoi le tien le serait-il ? »
- Texte 2 : extrait de la Lettre 16, de « Toutes les femmes se peignent le visage… » à « Pour devenir aimable ».
- Texte 3 : extrait de la Lettre 34, de « Elles ne sont pas mieux instruites… » à « en séduisant celles des autres »
Biographie
- Françoise de Graffigny, née Françoise d’Issembourg du Buisson d’Happoncourt, naquit en 1695 dans le Duché de Lorraine, qui n’est pas encore français – il le deviendra en 1738, par le traité de Vienne.
- En 1712, elle est mariée à M. de Graffigny, un homme violent, joueur et alcoolique, dont elle se sépare en 1718. Elle en eut cependant 3 anfants. Elle devient veuve, et indépendante, en 1725, à l’âge de 30 ans. Elle vit à la cour de Lorraine, séjourne parfois à Cirey, chez Voltaire, et chez Émilie du Châtelet, compagne de celui-ci.
- En 1739, elle se fâche avec Mme du Châtelet, et va habiter Paris. Elle y vit difficilement faute de moyens, mais fréquente le milieu littéraire, notamment Diderot, Rousseau ou Marivaux. Elle compose de nombreux ouvrages, notamment pour le théâtres, aujourd’hui disparus.
- En 1747, les Lettres d’une Péruvienne, publiées anonymement, connaissent un grand succès : elle reçoit une pension de l’Empereur d’Autriche François Ier, futur père de Marie-Antoinette (née en 1755).
- En 1750, sa pièce Cénie est jouée à la Comédie Française : c’est un triomphe, qui la met définitivement à l’abri du besoin ; c’est aussi sa dernière œuvre à avoir du succès.
- Elle meurt en 1758, à l’âge de 63 ans.
Les Lettres d’une Péruvienne (1747)
Compléments
- Les grandes découvertes
- Montaigne et le Nouveau Monde
- Montesquieu, Lettres Persanes (1721)
- Diderot, Supplément au voyage de Bougainville (1772)
- Voltaire,
- Candide, « Le Nègre de Surinam » (1759)
- L’Ingénu (1767)
Composition du roman
Le roman est composé d’un Avertissement, d’une Introduction historique, et de 41 lettres écrites par la Péruvienne Zilia, une Inca. Ces lettres sont présentées comme authentiques, traduites par elle-même et confiées à un ami, le chevalier Déterville. Elles sont adressées à Aza, son frère et fiancé (l’interdit de l’inceste n’existe pas chez les Incas, du moins dans la famille royale).
- Lettre 1 : prise de Cuzco, au Pérou, par les Espagnols ; Zilia, princesse Inca (la narratrice) est kidnappée. Cet événement a eu lieu en réalité en 1537 ; mais l’autrice le transpose au XVIIIe s.
- Lettres 2 à 4 : Zilia est réduite en esclavage par les Espagnols.
- Lettres 5 à 9 : d’abord embarquée sur un navire espagnol, Zilia est capturée par un navire français ; elle fait la connaissance de Déterville.
- Lettres 10 à 12 : Zilia est débarquée à Marseille, puis emmenée à Paris en carrosse ; elle est habillée à la française, apprend quelques mots auprès de Déterville, et observe la nature.
- Lettres 13 à 17 : séjour à Paris, chez la mère de Déterville, qui la méprise. Elle fait la connaissance de Céline, sœur de Déterville ; elle est objet de curiosité (et d’une agression) de la part des Français qui fréquentent la famille ; elle découvre la culture française, et commence à apprendre l’écriture.
- Lettre 18 : six mois ont passé. Zilia maîtrise à présent l’écriture.
- Lettres 19 à 22 : Zilia et Céline sont mises au couvent, Déterville est parti à la guerre. Zilia découvre la religion chrétienne – et l’interdit de l’inceste : son amour pour son frère Aza est considéré comme sacrilège.
- Lettres 23 à 27 : retour à Paris. Déterville revient de la guerre, et avoue à Zilia qu’il l’aime ; mais elle reste fidèle à Aza. La mère de Céline et Déterville meurt.
- Lettres 28 à 31 : Céline se marie dans sa maison de campagne ; Zilia commence à douter de la fidélité d’Aza.
- Lettres 32 à 35 : Zilia réside d’abord dans la maison de Céline et de son mari ; puis dans une maison de campagne très riche, et qui lui appartient : elle a été achetée avec la vente du trône d’or du Temple du Soleil.
- Lettres 36 à 41 : Aza arrive enfin à Paris ; mais il s’est converti au catholicisme, et s’apprête à épouser une Espagnole. Zilia, désespérée, refuse la main de Déterville et se retire dans sa maison de campagne.
La culture Inca dans le roman
L’introduction historique
En un peu plus de six pages, Françoise de Graffigny résume, en guise d’introduction, ce que l’on savait à son époque sur les Incas, l’un des peuples qui habitaient l’Amérique centrale et du Sud au moment de la conquête espagnole, en 1532. Cette introduction comporte deux grandes parties :
- Du début à la ligne 79 (« ils oublièrent que les Péruviens étaient des hommes »), l’autrice raconte la rencontre tragique entre les Incas (un nom qu’elle n’emploie guère) et les Espagnols, et la défaite inéluctable des premiers ;
- De la ligne 80 à la fin, elle décrit ce que l’on savait de la civilisation inca.
Une rencontre tragique
Après un court paragraphe introductif, rappelant la brièveté de l’histoire inca (de 1200 apr. J.-C. à 1532, soit en réalité environ 3 siècles), l’autrice explique tout d’abord les circonstances historiques qui ont prédisposé les Incas à accepter l’effondrement de leur Empire : une prédiction annonçant l’arrivée « d’hommes extraordinaires », des phénomènes naturels inquiétants, et la crédulité du peuple, qui prit les envahisseurs pour des dieux.
Face à ce peuple soumis, l’autrice dénonce avec virulence la barbarie des conquistadores espagnols : « un peuple entier, soumis et demandant grâce, fut passé au fil de l’épée ». Se référant à Montaigne, elle ne trouve aucune excuse aux Espagnols : « tous les droits de l’humanité violés… », « nos vices », « lâches ennemis », « peuple avare »…
Aux yeux de Mme de Graffigny – et c’est probablement exact – c’est la cupidité, la soif de l’or qui furent la seule véritable motivation des Espagnols, quitte à assassiner tout un peuple pour s’emparer de ses richesses : la population de l’empire inca, estimée entre 12 et 15 millions de personnes avant la conquête, est d’environ 600 000 un siècle plus tard.
Une civilisation mal connue et un pays de « bons sauvages »
Dès la première partie, Mme de Graffigny a présenté les Incas comme un peuple pacifique, naïf et « ignorant de nos vices », ce qui est probablement une idéalisation : en réalité, les Incas venus des rives du lac Titicaca, à la frontière du Pérou et de la Bolivie, auraient migré vers le Nord, et délogé les populations locales pour établir leur Empire dans la vallée de Cuzco, au tout début du XIIIe s. de notre ère ; à la décharge de l’autrice, ces faits étaient alors inconnus.
Elle persiste ici : les Incas sont « francs et humains », et pieux. Plus loin (l. 130), elle mentionne « l’équité des Incas », puis « l’heureuse simplicité de leur morale ».
Elle décrit tout d’abord ce que l’on savait de la religion inca : culte du Soleil, et dans une moindre mesure de la Lune et du tonnerre ; elle cite également un « grand dieu », du nom de Pachacamac, dominant tout ce panthéon, une manière peut-être de prêter aux Incas une forme primitive de monothéisme ou de religion naturelle… De même, les Incas croient en l’immortalité de l’âme et en une justice céleste : ils ne sont donc pas si différents des peuples européens… Seule différence notable : les « Vierges du Soleil », auxquelles appartient son héroïne ; celles-ci seraient condamnées à épouser leur propre frère : en réalité, seule la famille royale pratiquait le mariage incestueux entre frère et sœur, pour des raisons dynastiques. Comme pour les Pharaons de l’Égypte ancienne, la nature quasi divine des Rois (fils du Soleil pour les Incas) expliquait la transgression de ce tabou, rigoureusement respecté par ailleurs.
Pour tous les autres aspects, Mme de Graffigny s’attache à mettre en avant la supériorité morale des Péruviens, même s’ils sont parfois moins avancés que les Européens en matière de savoir : ils sont respectueux de leurs Rois par l’effet « de leurs propres vertus et de l’équité des Incas » ; ils inculquent à leurs enfants « l’heureuse simplicité de leur morale » (l. 131-132) ; ils ignoraient le mensonge, ne connaissaient pas l’écriture mais possédaient avec les « quipus« , un système complexe fondé sur un écheveau de cordelettes nouées, rassemblées en un seul cordon porteur horizontal : les noeuds de différentes formes et positions sur le fil de laine ou de coton, et les différentes couleurs permettaient à la fois à transmettre des chiffres et des statistiques, et les fonctions, notamment narratives, d’une écriture.

Un « Quipu » – domaine public via wikicommons Media
Ils ignoraient la médecine, mais avaient inventé un système d’irrigation remarquable…
« Les Péruviens avaient moins de lumières, moins de connaissances, moins d’arts que nous, et cependant ils en avaient assez pour ne manquer d’aucune chose nécessaire. » (p. 19)
On perçoit bien ici la sympathie à l’égard des Incas, dotés de valeurs morales qui manquent cruellement à leurs vainqueurs…
Les découvertes de Zillia
Mise brutalement en contact avec la civilisation européenne, et plus spécifiquement française, Zilia découvre un mode de vie, des objets qui la surprennent, et dessinent en creux une image de sa propre civilisation. Mme de Graffigny procède de la même façon que Montesquieu dans les Lettres persanes : son héroïne découvre des choses dont elle ignore le nom et l’usage, et qu’elle décrit naïvement ; elle donne ainsi elle-même une image de sa propre civilisation – une image marquée par l’ignorance, et une certaine barbarie ; une image bien souvent trompeuse et incomplète. Sans le vouloir, Mme de Graffigny fait preuve d’euro-centrisme, et d’une condescendance injustifiée, qui traduit sa propre ignorance de la civilisation Inca. On peut en donner quelques exemples :
- Les navires et la navigation (lettres 6-8)
On peut avoir l’impression, dans ces lettres, que Zilia ignore jusqu’à l’existence des navires, qu’elle dépeint comme des « maisons flottantes » (lettre 6)… Or les Incas pratiquaient la pêche, et aussi la navigation, sur des radeaux de « balsa », un bois poreux mais qui conserve une flottabilité permettant de longues navigations. Ces radeaux, parfois longs de 30 m, étaient dotés de voile, et de dérives amovibles appelées « guaras », qui leur permettaient toutes les manœuvres nécessaires, y compris virer de bord et remonter contre le vent. En revanche, ils semblent ne pas disposer de navires pontés, comme les caravelles des Conquistadores. Par ailleurs, certains lacs, comme le lac Titicaca, étaient considérés comme sacrés, et interdits à la pêche et la navigation. Certains Européens en ont conclu, un peu vite, que les Incas ne savaient pas naviguer ! Pour plus de détails, voir cet article.

Un radeau de balsa utilisé par les Incas
- Les inventions européennes (lettres 8 à 12)
Dans ces lettres, Zilia découvre peu à peu de nombreuses inventions techniques :- la longue-vue, lettre 8
- le miroir, lettre 10 – il est en réalité assez improbable que Zilla n’ait jamais vu sa propre image, ne serait-ce que dans de l’eau, ou sur du métal poli ! Mais le miroir que nous connaissons, de grande dimension, date seulement du XVIIe s. Voir la Galerie des glaces, à Versailles.
- les carrosses, lettre 12. Les Incas ne connaissent pas les voitures, ni les chevaux (les équidés ont disparu du continent américain 10 000 ans avant notre ère, et n’y ont été réintroduits que par les Conquistadores au XVe-XVIe s. Voir ici.
- Les immeubles : les maisons des Incas n’ont pas d’étage. Même étonnement dans les Lettres persanes.
- Des « ignorances » mal comprises :
- Zilia découvre les bijoux, les ciseaux et les aiguilles : chez les Incas, les vêtements ne sont ni coupés ni cousus ; considérés comme vivants, ils sont tissés d’un seul tenant et jamais coupés. On ne les lavait pas non plus, mais on les changeait fréquemment. L’Inca ne portait ses vêtements qu’un seul jour ; puis il les donnait à l’un de ses proches ou à un personnage prestigieux.
En outre, les Incas possédaient une métallurgie de grande qualité. Loin d’ignorer les bijoux, ils fabriquaient de superbes objets en or, argent, platine ou étain, et en alliages. Les bijoux (bracelets, pendentifs, et disques d’oreilles, étaient surtout destinés à la famille impériale.
- Zilia découvre les bijoux, les ciseaux et les aiguilles : chez les Incas, les vêtements ne sont ni coupés ni cousus ; considérés comme vivants, ils sont tissés d’un seul tenant et jamais coupés. On ne les lavait pas non plus, mais on les changeait fréquemment. L’Inca ne portait ses vêtements qu’un seul jour ; puis il les donnait à l’un de ses proches ou à un personnage prestigieux.
- Une évolution de ces découvertes
Au début, Zillia se focalise sur des objets inconnus, purement matériels ; puis, peu à peu elle semble s’y accoutumer. Les surprises sont moins nombreuses, et portent davantage sur les comportements (maquillage, politesse, théâtre et divertissements…) avec une nette dimension morale. Ici, la prétendue supériorité de la civilisation européenne n’est plus si évidente !
Études de textes
Texte 1 : extrait de la Lettre 2, de « Hélas ! si tu m’aimes encore » à « Pourquoi le tien le serait-il ? »
Hélas ! si tu m’aimes encore, pourquoi suis-je dans l’esclavage ? En jetant mes regards sur les murs de ma prison, ma joie disparaît, l’horreur me saisit, et mes craintes se renouvellent. On ne t’a point ravi la liberté, tu ne viens pas à mon secours ; tu es instruit de mon sort, il n’est pas changé. Non, mon cher Aza, ces peuples féroces, que tu nommes Espagnols, ne te laissent pas pas aussi libre que tu crois l’être. Je vois autant de signes d’esclavage dans les honneurs qu’ils te rendent, que dans la captivité où ils me retiennent.
Ta bonté te séduit, tu crois sincères les promesses que ces barbares te font faire par leur interprète, parce que tes paroles sont inviolables ; mais moi qui n’entends pas leur langage, moi qu’ils le trouvent pas digne d’être trompée, je vois leurs actions.
Tes Sujets les prennent pour des Dieux, ils se rangent de leur parti. Ô mon cher Aza, malheur au peuple que la crainte détermine ! Sauve-toi de cette erreur, défie-toi de la fausse bonté de ces Étrangers. Abandonne ton Empire, puisque Viracocha en a prédit la destruction. Achète ta vie et ta liberté au prix de ta puissance, de ta grandeur, de tes trésors ; il ne te restera que les dons de la nature. Nos jours seront en sûreté.
Riches de la possession de nos cœurs, grands par nos vertus, puissants par notre modération, nous irons dans une cabane jouir du ciel, de la terre et de notre tendresse. Tu seras plus roi en régnant sur mon âme qu’en doutant de l’affection d’un peuple innombrable. Ma soumission à tes volontés te fera jouir sans tyrannie du beau droit de commander. En t’obéissant, je ferai retentir ton empire de mes chants d’allégresse ; ton diadème sera toujours l’ouvrage de mes mains, tu ne perdras de ta royauté que les soins et les fatigues.
Combien de fois, chère âme de ma vie, tu t’es plaint des devoirs de ton rang ? Combien les cérémonies dont tes visites étaient accompagnées t’ont fait envier le sort de tes sujets ? Tu n’aurais voulu vivre que pour moi ; craindrais-tu à présent de perdre tant de contraintes ? Ne suis-je plus cette Zilia que tu aurais préférée à ton empire ? Non, je ne puis le croire, mon cœur n’est point changé, pourquoi le tien le serait-il ?Françoise de Graffigny, Lettres d’une Péruvienne (1747), Lettre 2
Introduction
Les Lettres d’une Péruvienne ont été publiées anonymement en 1747, sous Louis XV, par Françoise de Graffigny (1695-1758). Il s’agit ici d’un extrait de la Lettre 2, alors que la narratrice, Zilia, vient d’assister à la prise de Cuzco par les Espagnols, et qu’elle se trouve prisonnière dans la ville, sans nouvelles de son fiancé Aza.
Nous savons que cette narratrice, sœur du prince Aza, était sur le point de l’épouser, conformément aux mœurs de la famille royale Inca, au moment où la ville est tombée aux mains des Espagnols ; éperdument amoureuse de lui, elle est sans nouvelles, mais sait cependant qu’il est libre et bien traité par les conquérants ; elle, en revanche, est retenue prisonnière et ignore tout du sort qu’on lui réserve.
L’extrait étudié ici se situe dans la première moitié de la lettre 2, après un long passage où Zilia retrouvait courage, ayant appris qu’Aza n’avait pas été tué. Elle y évoquait son coup de foudre, et les bienfaits qu’elle avait reçus d’Aza, notamment l’éducation, qui a fait d’elle une jeune femme capable d’écrire et de penser.
Ici, en revanche, les deux premiers § contiennent des reproches à l’égard d’Aza : aveuglé par le fait que les Espagnols ne l’ont pas emprisonné, celui-ci n’est pas venu au secours de Zilia, et il s’illusionne sur les intentions des Conquérants. Les deux § suivants proposent une solution à la situation d’Aza : qu’il renonce à son pouvoir royal, pour jouir avec elle de la vraie liberté ; cette partie est plutôt de nature argumentative. Enfin, le dernier § tend vers la persuasion : Zilia fait appel aux sentiments d’Aza. Le ton général est pressant, oratoire ; Zilia fait appel à toutes les ressources de l’argumentation et de la persuasion pour convaincre Aza.
Premier §
Zilia reproche à Aza de ne pas chercher à la libérer de sa prison, alors même que les Espagnols l’ont laissé libre de ses mouvements ; la « liberté » dont il paraît jouir n’est en réalité qu’une illusion. Elle décrit sa propre situation comme un « esclavage » : elle est prisonnière (« prison », « captivité ») et ignore quel sort lui est réservé, d’où « l’horreur » et la « crainte ». Inversement, Aza est libre, il semble même recevoir des « honneurs » des Espagnols, qui espèrent sans doute l’amadouer et le rallier à leur cause. Le contraste est terrible entre les deux amants, dont le sort pourtant devrait être identique.
Ce reproche s’exprime notamment dans les phrases suivantes :
« On ne t’a point ravi ta liberté, tu ne viens pas à mon secours ; tu es instruit de mon sort, il n’est pas changé. »
Ces deux phrases sont construites de la même façon : une première proposition concernant la situation d’Aza, qui devrait l’obliger à intervenir pour sauver Zilia ; une seconde, simplement juxtaposée sans lien logique, contient le constat de son absence totale d’initiative. C’est la figure de l’asyndète qui exprime une forte opposition. Ici, l’inertie d’Aza est incompréhensible et scandaleuse.
Dans le dialogisme « Non, mon cher Aza… » Zilia répond à un argument non exprimé d’Aza selon lequel les Espagnols, qui l’ont laissé libre et le respectent, sont des gens dignes de confiance. Or pour Zilia, cette liberté est illusoire, et leur véritable intention est de rendre le prince, et sa fiancée, esclaves, comme l’ensemble du peuple Inca.
Second §
Zilia tente d’expliquer, et d’excuser la naïveté d’Aza : « Ta bonté te séduit », c’est-à-dire te trompe. Aza ignore le mensonge et la trahison, et croit donc que les Espagnols sont sincères. C’est une excuse légitime aux yeux de Zilia.
Elle-même, cependant, est plus lucide. Elle donne deux explications à sa propre lucidité : elle ne comprend pas l’espagnol (et est donc insensible aux flatteries), et les Espagnols la méprisent, et ne se gênent pas devant elle : elle « voit leurs actions ». Cela montre la misogynie des conquérants, pour qui les femmes n’ont aucune valeur. On voit l’engagement anti-colonialiste de l’autrice ; on voit aussi qu’elle condamne la misogynie.
Zilia oppose « langage » et « actions ». Le langage est trompeur : des « promesses » dépourvues de sincérité, des « honneurs » mensongers. Les actes, eux, ne trompent pas. Zilia dénonce ici l’hypocrisie des Espagnols – un thème récurrent de la littérature morale, du XVIIe s. au XVIIIe s. (cf. Tartuffe et Dom Juan…)
Troisième §
Il est fait allusion dans ce paragraphe à une croyance populaire inca, qui explique en partie le peu de résistance que les Incas ont opposé à l’attaque des Espagnols : un Esprit du nom de Viracocha avait annoncé l’arrivée d’étrangers et l’effondrement de l’empire Inca. Les Incas ont pris les Espagnols pour des dieux.
Zilla croit elle-même en cette sinistre prédiction ; puisque l’effondrement de l’empire est inévitable, elle propose à Aza d’abandonner le pouvoir impérial, afin de rester un homme libre. Elle oppose, d’un côté, « la vie et la liberté », et de l’autre côté « puissance, grandeur, trésors » : le pouvoir sous domination espagnole n’est qu’un esclavage, les richesses ne comptent pas. Seule importe la liberté de l’individu, même au prix de la pauvreté.
Le troisième § contient de nombreux impératifs, qui expriment plus une prière ou une exhortation qu’un ordre : « Sauve-toi », « abandonne », « achète »…
Ces valeurs essentielles – une vie proche de la nature, et surtout la liberté – rapprochent Zilia des philosophes des Lumières, en particulier Rousseau ; mais on est proche également du Stoïcisme : on peut être un homme libre même au sein de l’esclavage, si l’on parvient à une pleine liberté intérieure.
Quatrième §
Le 4ème paragraphe commence par la phrase suivante :
« Riches de la possession de nos cœurs, grands par nos vertus, puissants par notre modération, nous irons dans une cabane jouir du ciel, de la terre et de notre tendresse. »
- Cette phrase est fondée sur un double rythme ternaire : riches… grands… puissants…, et ciel, terre, tendresse.
Le premier reprend les trois termes définissant le pouvoir impérial (3ème § : « ta puissance, ta grandeur, tes trésors », en leur accolant à chaque fois un terme qui les contredit : la richesse se limite à « la possession de nos cœurs » (les sentiments et la liberté intérieure) ; la grandeur est celle de la vertu, et non des honneurs ; la puissance n’est que celle de la modération (et non un pouvoir tout-puissant). Ces trois adjectifs apposés au sujet « nous » définissent la liberté de conscience, seul bien digne d’être préservé : les biens ainsi définis ne sont pas matériels, mais moraux. - Le second définit les « richesses » du couple, devenu simple habitant d’une « cabane » et donc réduit à la pauvreté la plus extrême : il jouit de l’ensemble de l’univers (terre et ciel), et de sa propre passion (sens fort du mot « tendresse »).
À ce stade du roman, Zilia est encore une « Vierge du Soleil », qui a vécu enfermée et dont toute l’éducation devait faire d’elle une épouse modèle. Le champ lexical dominant est celui du pouvoir pour Aza (« tu seras plus roi, régnant sur mon âme », « tes volontés », « jouir sans tyrannie du beau droit de commander », « ton empire », « ton diadème », « ta royauté »… N’oublions pas qu’elle s’adresse au prince héritier ! Pour elle-même, elle emploie le champ lexical de la soumission : « ma soumission », « en t’obéissant »… Zilia va peu à peu apprendre à s’émanciper : c’est pourquoi on peut parler de « roman d’apprentissage ». (cf. dossier, p. 181 et suivantes).
Cinquième §
Après l’argumentation, Zilia tente la persuasion. Après avoir démontré à Aza qu’il ne perdrait rien en abandonnant son Empire, Zilia veut maintenant le persuader, en lui rappelant les mauvais souvenirs de sa vie de prince et ses contraintes. Elle a recours aux questions rhétoriques et à l’anaphore : « combien de fois… combien… ? ». Elle fait également appel aux sentiments qui les unissent : « Chère âme de ma vie », « tu n’aurais voulu vivre que pour moi… Ne suis-je plus cette Zilia ? »
Cependant, pour la seconde fois, Zilia utilise le « non ». Ce « Non » s’adresse cette fois à elle-même : « je ne puis le croire ». Elle exprime pour la première fois un doute : Aza est-il toujours amoureux d’elle et déterminé à l’épouser ? C’est une hypothèse qu’elle rejette, mais qui reviendra, cruellement, à la fin du roman.
Conclusion
Si l’on fait le bilan de ce que nous savons sur les deux protagonistes, Zilia est prisonnière, ne sait pas grand-chose du sort d’Aza sinon qu’il est vivant et libre ; elle peut lui écrire grâce à ses « quipus » mais ne reçoit aucune réponse. On ne sait rien de plus sur Aza, pas même s’il reçoit effectivement les messages de sa fiancée.
Ce texte est à dominante argumentative. Zilia affirme que les Espagnols, qui semblent respecter Aza, veulent en réalité en faire un esclave couronné ; et que le seul moyen de conserver sa dignité et sa liberté est de renoncer au pouvoir impérial pour vivre en simple citoyen. Pour elle, la liberté de conscience vaut toutes les richesses et tous les pouvoirs du monde. Mais Aza partage-t-il ces valeurs ? Il semble séduit par les Espagnols ; il ne tente rien pour sauver Zilia de la captivité. Elle éprouve soudain le soupçon qu’il pourrait ne plus l’aimer… On peut penser que F. de Graffigny prépare déjà le lecteur à la fin du roman : Aza finira en effet par se convertir au catholicisme, et se détournera de Zilia pour épouser une jeune aristocrate espagnole. Elle, en revanche, restera fidèle à son premier amour, à sa culture, et revendiquera sa liberté de vivre seule.
Texte 2 : extrait de la Lettre 16, de « Toutes les femmes se peignent le visage… » à « Pour devenir aimable ».
Toutes les femmes se ressemblent, elles ont toujours les mêmes manières, et je crois qu’elles disent toujours les mêmes choses. Les apparences sont plus variées dans les hommes. Quelques-uns ont l’air de penser ; mais en général je soupçonne cette nation de n’être point telle qu’elle paraît ; l’affectation me paraît son caractère dominant.
Si les démonstrations de zèle et d’empressement, dont on décore ici les moindres devoirs de la société, étaient naturels, il faudrait, mon cher Aza, que ces peuples eussent dans le cœur plus de bonté, plus d’humanité que les nôtres, cela se peut-il penser ?
S’ils avaient autant de sérénité dans l’âme que sur le visage, si le penchant à la joie, que je remarque dans toutes leurs actions, était sincère, choisiraient-ils pour leurs amusements des spectacles, tels que celui que l’on m’a fait voir ?
On m’a conduite dans un endroit, où l’on représente à peu près comme dans ton Palais, les actions des hommes qui ne sont plus ; mais si nous ne rappelons que la mémoire des plus sages et des plus vertueux, je crois qu’ici on ne célèbre que les insensés et les méchants. Ceux qui les représentent, crient et s’agitent comme des furieux ; j’en ai vu un pousser sa rage jusqu’à se tuer lui-même. De belles femmes, qu’apparemment ils persécutent, pleurent sans cesse, et font des gestes de désespoir, qui n’ont pas besoin des paroles dont ils sont accompagnés, pour faire connaître l’excès de leur douleur.
Pourrait-on croire, mon cher Aza, qu’un peuple entier, dont les dehors sont si humains, se plaise à la représentation des malheurs ou des crimes qui ont autrefois avili, ou accablé leurs semblables ?
Mais, peut-être a-t-on besoin ici de l’horreur du vice pour conduire à la vertu ; cette pensée me vient sans la chercher, si elle était juste, que je plaindrais cette nation ! La nôtre plus favorisée de la nature, chérit le bien par ses propres attraits ; il ne nous faut que des modèles de vertu pour devenir vertueux, comme il ne faut que t’aimer pour devenir aimable.Françoise de Graffigny, Lettres d’une Péruvienne (1747), Lettre 16
Introduction
Le texte que nous nous proposons d’étudier est extrait de la lettre 16.
Zilia a été enlevée aux Espagnols par le Français Déterville, qui l’a emmenée avec lui à Paris, et l’a présentée à sa sœur Céline, qui l’a bien accueillie, et à sa mère, qui s’est montrée méprisante et autoritaire. Elle a découvert de nombreux objets de la vie quotidienne qu’elle ne connaissait pas : les carrosses, les ciseaux et les aiguilles… Elle a aussi découvert le racisme, et la violence sexuelle (lettre 14).
- Les trois premiers paragraphes décrivent le comportement des Français en général : d’abord des femmes, puis de l’ensemble des deux sexes : elle leur reproche leur obsession de l’apparence et leur absence de sincérité.
- Les trois paragraphes suivants racontent le spectacle auquel elle a assisté : une tragédie : elle décrit d’abord ce qu’elle en a perçu, puis en tire des conclusions : d’abord l’incompréhension, puis la notion de catharsis : le fait de « purger les passions » par le spectacle du mal.
Zilia décrit d’abord les mœurs des Européens, puis elle raconte un spectacle tragique et en tire des conclusions morales : ce texte appartient donc à la littérature morale (une branche de l’argumentation).
Première partie : paragraphes 1 à 3
Le champ lexical dominant du 1er § est celui de l’apparence : « se peignent le visage » (version de 1752) ou « se ressemblent » (version de 1747), « manières », « apparences », « ont l’air de… », « n’être point telle qu’elle paraît », « affectation »… Zilia dénonce ici un souci excessif du paraître, et surtout une volonté de masquer sa vraie nature : cette dénonciation de l’hypocrisie est un thème récurrent du roman (cf. lettre 2), et de la littérature morale des 17e et 18e s.
On notera au passage que dans la version de 1747, Françoise de Graffigny écrit : « Toutes les femmes se ressemblent » ; dans la réédition de 1752 (p. 71), elle précise « Toutes les femmes se peignent le visage de la même couleur ». La première version, « se ressemblent » est un simple constat : avec l’anaphore de « les mêmes », Zilia souligne ironiquement le peu d’originalité des femmes, et l’uniformité de leurs comportements ; « se peignent le visage de la même couleur » ajoute une nuance de volonté de la part des femmes : l’uniformité devient un but recherché ; en outre, « se peignent » évoque le maquillage, donc la fausseté : ces femmes sont inauthentiques.
La dernière phrase du paragraphe synthétise les reproches de Zilia à l’égard des Français. Ils se résument à un mot : « l’affectation ». . Selon le Trésor informatisé de la langue française, l’affectation se définit comme « Action d’afficher une attitude peu naturelle et le cas échéant peu sincère ; par extension, attitude qui manque de naturel ou de sincérité. » ; on peut lui donner comme synonymes « manque de sincérité », « hypocrisie », « faux-semblant ».
Les deux § suivants sont construits de la même façon : ils comportent chacun une seule phrase, qui constitue un système conditionnel à l’irréel du présent. Ils sont formés d’une protase (ou subordonnée) commençant par « si », avec un verbe à l’imparfait de l’indicatif, exprimant une condition non remplie dans le présent (si les démonstrations… étaient naturelles / s’ils avaient autant de sérénité), et d’une apodose (ou principale) au conditionnel présent, indiquant la conséquence (non réalisée) de la protase : (il faudrait… / choisiraient-ils ?). On remarquera que par souci de variété, la seconde apodose, au lieu d’être négative (ils ne choisiraient pas) est sous forme de question rhétorique. Voir le cours sur les systèmes conditionnels.
Zilia oppose ici les qualités morales du peuple Inca aux défauts équivalents des Français :
- Les qualités incas : bonté, humanité, sérénité de l’âme, penchant à la joie ;
- Les défauts des Français : fausseté, hypocrisie, penchant vers le mal…
Deuxième partie : le spectacle tragique
Zilia passe de la description morale au récit au 4ème §. Elle raconte une soirée au théâtre ; elle utilise le passé composé (« on m’a conduite », « j’en ai vu un… » ; puis elle décrit au présent ce qu’elle a vu : les acteurs « crient et s’agitent comme des furieux », les femmes « pleurent »… On comprend ainsi qu’elle a assisté à une tragédie.
Mme de Graffigny utilise ici la technique du « regard étranger : Zilia jette sur le spectacle un regard extérieur, car elle ne connaît pas ce qu’elle décrit. On le voit à certains indices :
- La comparaison avec le connu (« comme dans ton palais ») et l’opposition avec le monde inca : les Incas ne représentent que les actes vertueux.
- L’ignorance des mots « théâtre » (elle dit « un endroit » sans le nommer) et « acteur », remplacé par la périphrase « ceux qui les représentent » ;
- La description purement extérieure des actions des personnages : ils « crient, s’agitent », « font des gestes de désespoir »…
- Zilia ne comprend pas les dialogues : elle perçoit l’action sans avoir besoin des paroles.
Dans le 5ème §, Zilia exprime son incompréhension face à la représentation du mal : elle l’exprime au moyen d’une question rhétorique (Pourrait-on croire…?), par une apostrophe à Aza, pris ainsi à témoin de sa surprise, par l’hyperbole (« un peuple entier » : en réalité le théâtre ne concerne qu’une toute petite partie de la population), et par un paradoxe : opposition frontale entre « les dehors si humains » (mais nous savons qu’il ne s’agit que d’une apparence) et la barbarie du spectacle.
Dans le 6ème §, Zilia tente de trouver une explication à ce paradoxe : « Mais, peut-être a-t-on besoin ici de l’horreur du vice pour conduire à la vertu ». Autrement dit, c’est en montrant le mal que l’on enseigne au public à bien se conduire ; c’est en suscitant « terreur et pitié » que l’on éduque à la vertu. C’est ce que l’on appelle la catharsis, du grec « katharos » (pur) : par le spectacle du mal, on « purge » les passions et on purifie l’âme.
Zilia n’ose pas croire tout-à-fait à cette explication : elle exprime ses doutes au moyen d’un nouveau système conditionnel à l’irréel du présent :
- protase à l’imparfait de l’indicatif : « si elle était vraie »
- apodose au conditionnel présent : « que je plaindrais cette nation ! »
Cependant, elle remarque la différence entre son propre peuple et les Européens : les Incas s’éduquent au seul spectacle du bien, sans avoir besoin de catharsis. Cela montre une nature plus saine, plus naturellement vertueuse : on peut y voir une figure du « bon Sauvage », qui sera par la suite largement reprise par Diderot (Supplément au voyage de Bougainville, 1772) ou par Rousseau.
Conclusion
Ce texte montre que notre héroïne est en pleine découverte de la société française, qu’elle étudie avec curiosité, mais aussi d’un œil critique ; nous avons ici le « procédé de l’œil neuf » déjà utilisé par Montesquieu dans les Lettres persanes. Zilia dénonce ici une société inauthentique, obsédée par l’apparence et le faux-semblant ; une société si peu apte à la vertu qu’il lui faut le spectacle violent de la tragédie pour l’y inciter. Cela dessine en creux l’image d’une société inca plus naturelle, plus simple, plus naturellement vertueuse – ce qui annonce l’une des thèses favorites de la philosophie des Lumières : la société, et en particulier le luxe, corrompent une nature humaine originellement bonne et vertueuse.
Texte 3 : extrait de la Lettre 34, de « Elles ne sont pas mieux instruites… » à « en séduisant celles des autres »
Elles ne sont pas mieux instruites sur la connaissance du monde, des hommes et de la société. Elles ignorent jusqu’à l’usage de leur langue naturelle ; il est rare qu’elles la parlent correctement, et je ne m’aperçois pas, sans une extrême surprise, que je suis à présent plus savante qu’elles à cet égard.
C’est dans cette ignorance que l’on marie les filles à peine sorties de l’enfance. Dès lors il semble, au peu d’intérêt que les parents prennent à leur conduite, qu’elles ne leur appartiennent plus. Il serait encore temps de réparer les défauts de la première éducation ; on n’en prend pas la peine.
Une jeune femme, libre dans son appartement, y reçoit sans contrainte les compagnies qui lui plaisent. Ses occupations sont ordinairement puériles, toujours inutiles, et peut-être au-dessous de l’oisiveté. On entretient son esprit tout au moins de frivolités malignes ou insipides, plus propres à la rendre méprisable que la stupidité même. Sans confiance en elle, son mari ne cherche point à la former au soin de ses affaires, de sa famille et de sa maison. Elle ne participe au tout de ce petit univers que par la représentation. C’est une figure d’ornement pour amuser les curieux. Aussi, pour peu que l’humeur impérieuse se joigne au goût de la dissipation, elle donne dans tous les travers, passe rapidement de l’indépendance à la licence, et bientôt elle arrache le mépris et l’indignation des hommes malgré leur penchant et leur intérêt à tolérer les vices de la jeunesse en faveur de ses agréments.
Quoique je te dise la vérité avec toute la sincérité de mon cœur, mon cher Aza, garde-toi bien de croire qu’il n’y ait point ici de femmes de mérite. Il en est d’assez heureusement nées pour se donner à elles-mêmes ce que l’éducation leur refuse. L’attachement à leurs devoirs, la décence de leurs mœurs et les agréments honnêtes de leur esprit attirent sur elles l’estime de tout le monde. Mais le nombre de celles-là est si borné en comparaison de la multitude qu’elles sont connues et révérées par leur propre nom. Ne crois pas non plus que le dérangement de la conduite des autres vienne de leur mauvais naturel. En général, il me semble que les femmes naissent ici, bien plus communément que chez nous, avec toutes les dispositions nécessaires pour égaler les hommes en mérite et en vertus. Mais comme s’ils en convenaient au fond de leur cœur, et que leur orgueil ne pût supporter cette égalité, ils contribuent en toute manière à les rendre méprisables soit en manquant de considération pour les leurs, soit en séduisant celles des autres.
Françoise de Graffigny, Lettres d’une Péruvienne (1747), Lettre 34