
Balzac par Louis-Auguste Bisson. Domaine public
- Biographie de Balzac
- Résumé de l’intrigue
- Explications de texte
- Texte 1 : rencontre de l’Antiquaire
- Texte 2 : le premier vœu de Raphaël
- Texte 3 : autoportrait de Raphaël
- Les personnages
- Le fantastique dans la Peau de chagrin
- Un roman philosophique ?
Résumé de l’intrigue
1ère partie : « Le Talisman »
À Paris, Raphaël de Valentin, un jeune noble, se ruine au jeu et veut se suicider. Sur le point de se jeter dans la Seine, il entre dans une boutique d’antiquaire. Là, un vieil homme assez mystérieux lui montre une « peau de chagrin » magique, qui lui permettra d’exaucer tous ses souhaits – mais pour chaque vœu, sa surface diminuera, et la vie de son possesseur sera réduite d’autant. Raphaël se laisse séduire.
Son premier vœu est un « dîner royal », d’un luxe inouï : il rencontre alors des amis, qui l’entraînent à la soirée d’un certain Taillefer. C’est une réunion hétéroclite de toutes sortes d’hommes plus ou moins talentueux, invités par un capitaliste vaniteux : on peut supposer que Balzac s’inspire du festin de Trimalcion, dans le Satiricon de Pétrone.
2ème partie : « La Femme sans cœur »
Au cours de ce dîner, Raphaël raconte sa vie à son ami Émile – une vie qui ressemble à celle de l’auteur. Cette seconde partie est donc entièrement constituée d’un « flash back »Son père, enrichi par Napoléon, fut ruiné par le retour de la monarchie ; il en mourut en 1826, sous Charles X ; Raphaël avait alors 22 ans. Entré dans le monde après une jeunesse très austère, il est mal intégré, trop timide, sans aucun succès auprès des femmes. À 26 ans il décide alors de se retirer pour 3 ans, afin de réaliser son œuvre.
Durant ces presque 3 ans, il est heureux, logé dans une misérable mansarde et vivant de peu, entouré cependant de l’affection de sa logeuse, et de la fille de celle-ci, Pauline, fille d’un baron d’Empire disparu durant la campagne de Russie, et filleule de la Princesse Borghese [il s’agit probablement de Pauline Bonaparte (1780-1825), sœur de Napoléon qui a épousé le Prince Borghese en 1803]. Comme elle est très pauvre, Raphaël entreprend son éducation, mais la considère comme indigne d’être épousée ! De cette période de création sortent deux œuvres : une comédie qui fut un échec, et un ouvrage philosophique ambitieux, La Théorie de la volonté, qui ne fut apprécié que du seul Émile (voir texte 3)
En décembre 1829, il rencontre Rastignac – jeune provincial devenu riche, personnage récurrent que l’on retrouvera notamment dans le Père Goriot – qui le lance dans le monde. En particulier, il lui présente Fœdora, une comtesse franco-russe et une femme libre. Naturellement, il en tombe amoureux. Cependant, Fœdora l’avertit qu’elle refuse qu’on lui parle d’amour.
Malgré cet avertissement, il tombe éperdument amoureux de Fœdora ; pour pouvoir la fréquenter, il accepte des travaux littéraires purement alimentaires, et s’endette ; Fœdora ne tarde pas à lui préférer un riche cousin, le duc de Navarreins. Raphaël, après l’avoir surprise dans son intimité, finit par comprendre que cette femme est parfaitement dénuée de tout sentiment, et rompt avec elle. Comme il songe au suicide, Rastignac lui conseille de se « tuer dans le plaisir ». Grâce à de l’argent gagné au jeu, il quitte alors sa mansarde, se livre à la débauche, s’endette à nouveau, au point de devoir vendre l’île où est enterrée sa mère…
Il montre alors à Émile sa peau de chagrin, et émet son deuxième vœu : devenir riche.
Dès le lendemain matin, le notaire Cardot surgit chez son hôte, et annonce à Raphaël qu’il hérite d’un oncle maternel mort en Inde. Le voilà immensément riche… mais il constate que la peau de chagrin a rétréci !
3ème partie : l’Agonie
Nous retrouvons Raphaël dans un hôtel particulier somptueusement meublé ; mais il vit seul, entouré du seul Jonathas, vieux serviteur de sa jeunesse, qu’il a nommé intendant. Pour échapper à la malédiction du talisman, il a organisé sa vie de manière quasi monacale, de manière à ne jamais faire le moindre souhait : « il abdiquait la vie pour vivre ».
Un jour il reçoit la visite de Porriquet, son ancien professeur : un vœu de simple politesse (il lui souhaite de devenir proviseur) suffit à faire rétrécir la peau !
Aux Italiens, il croise d’anciennes connaissances : l’Antiquaire aux côtés de la courtisane Euphrasie, Fœdora accompagnée d’un jeune homme. Mais surtout il retrouve Pauline, devenue riche depuis le retour de son père : tous deux s’avouent leur amour, et Raphaël jette sa peau de chagrin dans un puits, résolu à vivre ; il envisage d’épouser Pauline en mars. Mais fin février, un jardinier repêche la peau, considérablement rétrécie…
Pour tenter de comprendre, et peut-être de contrer le pouvoir du talisman, Raphaël soumet sa peau de chagrin à des savants, successivement un biologiste, un physicien, un chimiste, et finalement des médecins (dont Horace Bianchon, personnage récurrent de la Comédie humaine)… Aucun ne peut ni expliquer, ni détruire l’objet. Bianchon conseille cependant à Raphaël de soigner sa phtisie au bord du lac du Bourget, en Savoie (qui alors n’appartient pas à la France). Là il rencontre l’hostilité de la société, indisposée par sa maladie ; provoqué en duel, il tue son adversaire – ce qui réduit encore la peau : il a souhaité la victoire. Il part alors au Mont-Dore, en Auvergne, séjourne un temps dans une famille, mais, rattrapé par la maladie, il rentre à Paris, presque mourant. Il revoit Pauline, et, se livrant à ses derniers désirs, il en meurt.
Textes expliqués
La rencontre de l’Antiquaire (commentaire)
Figurez-vous un petit vieillard sec et maigre, vêtu d’une robe en velours noir, serrée autour de ses reins par un gros cordon de soie. Sur sa tête, une calotte en velours également noir laissait passer, de chaque côté de la figure, les longues mèches de ses cheveux blancs et s’appliquait sur le crâne de manière à rigidement encadrer le front. La robe ensevelissait le corps comme dans un vaste linceul, et ne permettait de voir d’autre forme humaine qu’un visage étroit et pâle. Sans le bras décharné, qui ressemblait à un bâton sur lequel on aurait posé une étoffe et que le vieillard tenait en l’air pour faire porter sur le jeune homme toute la clarté de la lampe, ce visage aurait paru suspendu dans les airs. Une barbe grise et taillée en pointe cachait le menton de cet être bizarre, et lui donnait l’apparence de ces têtes judaïques qui servent de types aux artistes quand ils veulent représenter Moïse. Les lèvres de cet homme étaient si décolorées, si minces, qu’il fallait une attention particulière pour deviner la ligne tracée par la bouche dans son blanc visage. Son large front ridé, ses joues blêmes et creuses, la rigueur implacable de ses petits veux verts, dénués de cils et de sourcils, pouvaient faire croire à l’inconnu que le Peseur d’or de Gérard Dow était sorti de son cadre. Une finesse d’inquisiteur, trahie par les sinuosités de ses rides et par les plis circulaires dessinés sur ses tempes, accusait une science profonde des choses de la vie. Il était impossible de tromper cet homme qui semblait avoir le don de surprendre les pensées au fond des cœurs les plus discrets. Les mœurs de toutes les nations du globe et leurs sagesses se résumaient sur sa face froide, comme les productions du monde entier se trouvaient accumulées dans ses magasins poudreux ; vous y auriez lu la tranquillité lucide d’un Dieu qui voit tout, ou la force orgueilleuse d’un homme qui a tout vu.
Un peintre aurait, avec deux expressions différentes et en deux coups de pinceau, fait de cette figure une belle image du Père Éternel ou le masque ricaneur du Méphistophélès, car il se trouvait tout ensemble une suprême puissance dans le front et de sinistres railleries sur la bouche. En broyant toutes les peines humaines sous un pouvoir immense, cet homme devait avoir tué les joies terrestres. Le moribond frémit en pressentant que ce vieux génie habitait une sphère étrangère au monde où il vivait seul, sans jouissances, parce qu’il n’avait plus d’illusion, sans douleur, parce qu’il ne connaissait plus de plaisirs. Le vieillard se tenait debout, immobile, inébranlable comme une étoile au milieu d’un nuage de lumière, ses yeux verts, pleins de je ne sais quelle malice calme, semblaient éclairer le monde moral comme sa lampe illuminait ce cabinet mystérieux. Tel fut le spectacle étrange qui surprit le jeune homme au moment où il ouvrit les yeux, après avoir été bercé par des pensées de mort et de fantasques images.
Honoré de Balzac, La Peau de chagrin, 1831
Introduction
- Livre écrit en 1831 : nous sommes en pleine période romantique ; Victor Hugo vient de donner Hernani au théâtre ; le Romantisme est un mouvement européen, qui se caractérise par la prédominance de l’individu et des passions violentes, un certain goût de l’excès.
- Il s’agit d’une description, ou plus précisément d’un portrait :
- qu’apprenons-nous de ce personnage, que pouvons-nous imaginer de son rôle dans l’intrigue ? (il ne s’agit pas d’anticiper, comme tu l’as fait, mais simplement de montrer que Balzac met en valeur ce vieillard, et suggère qu’il dispose de pouvoirs extraordinaires.
- Qui dit portrait dit aussi une forme d’œuvre d’art : Balzac fait explicitement référence à la peinture, et en particulier la peinture flamande du XVIIe s. Il faudra noter cet aspect artistique (jeux sur les couleurs, clair-obscur…)
- Un portrait intégré dans une intrigue : qu’apprenons-nous du personnage ? Sera-t-il un adjuvant ou un opposant pour le héros ? Est-il bienveillant, ou malfaisant ? C’est la complexité dont tu as parlé avec raison, mais il faut développer…
Première partie : un vieillard remarquable
Un personnage décrit avec un luxe de détails
- D’emblée on sait tout de ce personnage : son âge et son physique (« petit vieillard sec et maigre », longs cheveux blancs, « visage étroit et pâle », « bras décharné », « barbe grise et taillée en pointe », « lèvres décolorées », « large front ridé, joues blêmes et creuses », « petits yeux verts dénués de cils et de sourcils » : Balzac focalise surtout sur le visage et le buste, qui traduit un âge avancé et une santé apparemment fragile : si le protagoniste est désigné comme « le moribond » parce qu’il se croit au bord du suicide, le vieillard qu’il découvre semble bien plus près que lui de la mort.
- On peut noter aussi le contraste entre ses vêtements noirs (« robe en velours noir », « gros cordon de soie », « calotte en velours noir », robe évoquant un linceul : ses vêtements dénotent le deuil ou la vieillesse, mais pas la pauvreté. L’Antiquaire apparaît comme un bon bourgeois, un marchand aisé.
De la description physique à la description morale
- Premier passage du physique au moral : l’allusion à la « tête judaïque », évoquant un personnage forcément fourbe et inquiétant (avec un anti-sémitisme totalement décomplexé à l’époque de Balzac !) ; puis les yeux expriment « une rigueur implacable ».
- La deuxième partie du texte, à partir de « une finesse d’Inquisiteur », dessine cette fois un portrait moral (avec un point de vue omniscient du narrateur) :
- impossible à tromper, et d’une redoutable lucidité ;
- une science quasi universelle des choses humaines
- quasiment un dieu (« la tranquillité lucide d’un Dieu… »)
- Une troisième partie (à partir de « un peintre aurait… ») élargit encore le propos : ce peintre pourrait voir dans ce vieillard tantôt Dieu, tantôt le Diable (en la personne de Méphisto) : c’est à ce moment que le protagoniste apparaît dans le passage (« le Moribond », c’est-à-dire le jeune héros Raphaël), et dans une sorte de délire, il voit le vieillard comme une créature fantastique, dotée d’un « pouvoir immense », venue d’une « sphère étrangère », et une lumière semble irradier de lui…
Malgré une faiblesse évidente, le vieillard domine et écrase littéralement la scène.
Deuxième partie : une description picturale
Voir ici le tableau de Gérard Dow (ou Dou)
- Importance des couleurs et des matières : « robe en velours noir », « gros cordon de soie », « longues mèches de cheveux blancs », « visage… pâle », « barbe grise », « lèvres… décolorées », « blanc visage ».
- Toutes ces couleurs sont concentrées dans la 1ère partie (portrait physique)
- Essentiellement du blanc et du noir, évoquant la technique caravagesque du clair-obscur ;
- Une seule touche de couleur : le vert des yeux
- Importance de la lumière :
- scène d’intérieur : on est dans un cabinet d’antiquaire (à rapprocher de la peinture flamande) ;
- une seule source de lumière : la lampe que le vieillard dirige vers le jeune homme – ce qui signifie que lui-même reste dans l’ombre ;
- pourtant le vieillard semble irradier : sa pâleur ressort sur l’obscurité générale, et on le compare à « une étoile au milieu d’un nuage de lumière », et ses yeux semblent « éclairer le monde moral »…
- Des références explicites à la peinture :
- « têtes judaïques qui servent de types aux artistes », allusion aux outils du peintre ;
- vocabulaire des arts plastiques : « ligne tracée par la bouche » ; « sinuosités de ses rides », « plis circulaires dessinés »
- Mention express d’un tableau particulier, appartenant à l’école flamande du XVIIe s., et que Balzac a probablement vu au Louvre : voir ci-dessus.
- « Un peintre aurait, avec deux expressions différentes et en deux coups de pinceau, fait de cette figure… »
Troisième partie : une rencontre décisive
Ce portrait très détaillé, tant physique que moral, indique que le personnage ainsi décrit va jouer un rôle décisif dans la suite de l’intrigue.
- Un personnage ambigu
- Un physique faible et une puissance morale : contraste entre un corps de moribond et une incontestable force morale : « large front », « rigueur implacable », capacité à percer à jour n’importe qui, connaissances sans limites qui en fait presque un Dieu…
- Est-il bon, est-il méchant ?
- Du côté du Bien : « science profonde des choses de la vie » ; « tranquillité lucide d’un Dieu » ; « une belle image du Père éternel » ; et il est dispensateur de lumière (comparaison avec une étoile).
- Du côté du Mal : figure du Juif, inquiétante et malveillante (au XIXe s., l’antisémitisme s’exprimait sans fard : cf. Gobseck, de Balzac (1830)… ; « être bizarre » ; « finesse d’Inquisiteur » ; il peut se métamorphoser soudain en « masque ricaneur du Méphistophélès », c’est-à-dire une figure diabolique (le Faust de Goethe date de 1808, mais le personnage appartenait au folklore germanique) ; il semble utiliser sa puissance pour faire le Mal : « railleries sinistres », « broyant toutes les peines humaines », « tuer les joies terrestres »…
- Le mal domine largement…
- Une créature d’un autre monde ?
- Décrit comme un mort-vivant ;
- Comparé à un Dieu ou un diable ;
- « ce vieux génie habitait une sphère étrangère au monde » : Balzac semble en faire une créature fantastique, appartenant à un folklore (génie, fée, démon…)
- Une relation de domination qui s’amorce :
- Dès le début du texte, le jeune homme n’est que spectateur ; le vieillard, lui, éclaire délibérément celui-ci (« pour faire porter sur le jeune homme toute la clarté de la lampe »), instaurant ainsi un rapport de domination.
- Son portrait moral insiste sur la toute-puissance de son esprit ;
- Au moment même où le narrateur insiste sur cette toute-puissance, il désigne le jeune homme comme « le moribond » ; et il manifeste de la peur : « il frémit »…
Conclusion
- La rencontre a lieu dans un lieu obscur et mystérieux, à un moment de grande fragilité du protagoniste (Raphaël) : il a perdu beaucoup d’argent, et est en proie à des pensées morbides.
- Le portrait, écrit par un narrateur omniscient, insiste sur le caractère inquiétant et presque surnaturel du vieillard ; on sait déjà qu’il va dominer le jeune homme et on peut supposer (ce qui se vérifiera par la suite) qu’il va causer sa perte.
- La personnalité hors norme de ce vieillard prépare le lecteur au fantastique, qui est l’un des traits principaux de la Peau de chagrin.
Le Fantastique dans la Peau de chagrin
Réalisme et fantastique
On oppose fréquemment réalisme et fantastique ; en fait, ils sont complémentaires. Plus précisément : l’effet fantastique a besoin du réalisme, d’un univers de référence construit de manière réaliste ; sinon on est dans le merveilleux. Il n’y a pas d’effet de tension, d’anormalité, d’inquiétude « intellectuelle ». En cela, le fantastique est un genre littéraire lié à une période laïcisée, rationalisée.
Dans La Peau de chagrin on trouve un univers réaliste précisément construit. (des dates, des lieux référence, des milieux précis étudiés : la presse, les soirées mondaines, ou les savants) : toute une part du roman est totalement en dehors de tout élément fantastique, d’où une tension forte entre univers « normal », rationnel, réaliste et l’événement incompréhensible, en l’occurrence les pouvoirs du talisman.
Le réalisme est le cadre de référence dans lequel surgit ce qui ne devrait pas arriver. Une contradiction (inquiétante). Voire une lutte, dramatisée : par exemple, dans La Peau de chagrin : la science, la rationalité scientifique, lutte contre l’élément inexplicable (et perd la partie)
D’autre part, l’effet fantastique provient d’une hésitation sur la nature du phénomène : dans La Peau de chagrin, (presque) tout pourrait avoir une explication rationnelle, « réaliste » :
- Mort de Raphaël : phtisie (sa mère est morte de la poitrine ; c’est une mort très banale à cette époque)
- Réalisation de ses vœux : toujours à la faveur d’une coïncidence plausible. Ce caractère peut-être réaliste, rationnel, c’est-à-dire explicable sans recours au surnaturel, régulièrement souligné dans le texte : rencontre fortuite de ses amis mondains qui l’entraînent au dîner de Taillefer, héritage, nomination de son vieux professeur au titre de proviseu…
- Mais ironie + phénomène physique de la peau ;
Conséquence du maintien de cet univers réaliste : solitude du héros fantastique; angoisse liée à cette solitude. Dans la Peau de chagrin : à partir du moment où il possède la peau, Raphaël est interdit de toute relation humaine véritable (pas seulement parce que malade, mais aussi parce qu’il ne peut dire à personne son secret : on ne le croirait pas) ; on observe de nombreuses mises en scène de cette solitude absolue : plus de camaraderie, ratage de l’amour avec Pauline, développement d’un hyper-égoïsme de vieillard…
Mais le fantastique peut être « récupéré » par la rationalité scientifique :
- technique : le merveilleux scientifique ex Le Château des Carpathes de Jules Verne
- science-fiction (Blake et Mortimer, rayons gamma etc.)
- au nom d’une scène encore à venir, qui rendrait compte de ces phénomènes : il y a de ça chez Balzac : la puissance physique de l’esprit
Pessimisme du fantastique
Le fantastique dit la rémanence, le retour inexorable, de ce qu’on pourrait croire dépassé, maîtrisé, voire aboli. La Peau de chagrin, puissance de mort, met en échec la science et la rationalité ; elle entre en conflit direct avec l’optimisme du capitalisme moderne, qui prétend que la dépense est productive (voir le discours de Rastignac). Le fantastique signe le retour d’une vision tragique.
Les personnages de la Peau de chagrin
Adultes et vieillards
- L’antiquaire du quai Voltaire, est un personnage unique, et à la frontière du fantastique : à en croire ses souvenirs de la Régence, il aurait au moins 125 ans en 1830. Il n’a pas de nom et ne réapparaît pas dans d’autres textes de Balzac ; bien après avoir donné le talisman à Raphaël, il réapparaît de manière grotesque, au bras d’Euphrosine.
- Frédéric Taillefer (1779-1831) : Dans La Peau de chagrin il est le banquier amphytrion, immensément riche, qui exauce par son dîner extravagant le premier vœu de Raphaël. Il réapparaîtra dans Le Père Goriot ; dans L’Auberge rouge ( juillet 1837) balzac attribue une origine criminelle à sa fortune.
Les jeunes gens
Autour de Raphaël gravitent de nombreux jeunes gens de son âge, qui l’accompagnent, l’aident à l’occasion, ou l’entraînent vers la débauche : mais leur présence diminue jusqu’à disparaître dans la dernière partie, au moment de l’agonie.
- Horace Bianchon (né vers 1797) : le médecin de Raphaël est aussi celui de la majorité des personnages balzaciens, ce qui en fait le personnage plus souvent reparaissant de la Comédie humaine. Il s’appelle seulement Prosper dans l’édition originale de 1831 et devient Horace Bianchon en 1838 dans l’édition Delloye-Lecou.
- Jean-Jacques Bixion (né en 1797), caricaturiste et employé, est également l’un des personnages les plus souvent reparaissants de La Comédie humaine. Il ne s’appelle que Henri (Monnier ?) sans patronyme jusqu’à l’édition de Furne.
- Émile, l’ami de Raphaël. n’a pas de nom de famille. S’il a été rapproché d’Émile Blondet, critique et journaliste qui figure dans plusieurs romans et comme héros dans Les Paysans (La Presse, décembre 1844), rien n’impose l’assimilation que Balzac n’a jamais opérée textuellement.
- Eugène-Louis de Rastignac (né en 1799), apparaît dans l’édition originale de La Peau de chagrin comme le jeune viveur qui présente Fœdora à Raphaël. Il est l’archétype du provincial obsédé par la volonté de réussir à Paris et de s’intégrer dans la haute société, notamment par les femmes. Balzac le fait réapparaître en décembre 1834 dans le Père Goriot. Il connaît ensuite une carrière littéraire conséquente, apparaissant souvent comme mention ou comme personnage secondaire. On peut ainsi suivre son histoire et son ascension sociale à travers les Illusions perdues, La Maison Nucinngen, Le Député d’Arcis et finalement Les Comédiens sans le savoir, où il est décrit comme un comte disposant de trois cent mille livres de rentes.
Les femmes
- Aquilina (née vers 1803), est une courtisane, belle femme brune, « statue colossale tombée du haut de quelque temple grec, sublime à distance, mais grossière à voir de près ». Elle est cynique, dénuée de sens moral. Elle réapparaît sous le nom de Mme de La Garde dans Melmoth réconcilié (juin 1835) où elle ruine son amant, et brièvement dans Une fille d’Ève.
- Euphrasie, courtisane et danseuse, a 16 ans environ en 1830. Elle est l’antithèse d’Aquilina : blonde aux yeux bleus, elle « montrait une figure délicate, une taille grêle, des yeux bleus ravissants de modestie, des tempes fraîches et pures« . Mais sous cette apparence honnête, elle se révèle d’une redoutable froideur, une « corruption froide, voluptueusement cruelle, assez étourdie pour commettre un crime, assez forte pour en rire. » Elle aussi figure dans Melmoth reconcilié et dans Une fille d’Ève.
Aquilina et Euphrasie ne sont ici que des personnages secondaires. Deux femmes, en revanche, se partagent le premier plan, là encore dans une parfaite antithèse.
- Fœdora est une jeune Russe de 22 ans quand commence le roman ; elle a épousé un grand seigneur russe, mais le Tsar refuse de reconnaître ce mariage ; Raphaël tombe éperdument amoureux d’elle, mais elle se refuse à toute relation amoureuse et reste distance. Elle demande à Raphaël de faire intervenir son cousin, le duc de Navarreins, auprès du Tsar… et en profite pour remplacer Raphaël.
Fœdora, la « femme sans cœur », est en réalité une mondaine, exclusivement occupée d’elle-même et incapable d’éprouver quelque sentiment que ce soit : elle multiplie les conquêtes sans aimer personne, va au spectacle sans s’intéresser le moins du monde à la musique ni au spectacle, ne manifeste jamais d’empathie. Raphaël finit par rompre avec elle.
La comtesse Fœdora symbolise la Société, brillante et inhumaine ; voir les derniers mots du texte :
« Oh ! Fœdora, vous la rencontrerez. Elle était hier aux Bouffons, il ira ce soir à l’Opéra, elle est partout, c’est, si vous voulez, la Société. »
- Pauline Gaudin de Witschnau (née vers 1812) est la fille unique d’un chef d’escadron des grenadiers de la Garde impériale de Napoléon, disparu lors de la Bérézina, et de madame Gaudin, qui tient l’hôtel Saint-Quentin, rue des Cordiers, où Raphaël réside. La famille vit dans la pauvreté jusqu’au retour du père, vers 1830, qui revient des Indes avec une fortune, permettant à Pauline de retrouver une vie confortable.
Pauline est l’antithèse exacte de Fœdora : elle apparaît au tout début du récit de Raphaël, lorsqu’il veut se loger modestement et se livrer à l’étude. C’est alors une petite fille de 14 ans, aussi blonde que Fœdora est brune, aussi spontanée que la comtesse est froide. Elle et sa mère se montrent affectueuses et dévouées à Raphaël, le nourrissant, lui avançant de l’argent quand il en a besoin… Pauline est amoureuse de Raphaël, mais celui-ci ne veut pas d’elle à cause de sa pauvreté. Il lui fait néanmoins son éducation.
Après sa rupture avec Fœdora, il retrouve Pauline lors d’un spectacle : elle est devenue une belle jeune femme, riche et libre. Oubliant toute prudence, Raphaël vit un temps avec elle ; mais épouvanté par le rétrécissement de la peau, et la dégradation de sa santé, il la quitte pour se soigner en Savoie, puis au Mont-Dore. À son retour, il la retrouve brièvement, mais il meurt de phtisie.
Ce personnage ne réapparaît pas dans d’autres romans de Balzac. La fin du roman suggère qu’elle n’a pas survécu à Raphaël, et qu’elle est devenue un fantôme.
Raphaël, un héros voué au malheur
Le protagoniste de la Peau de chagrin est un jeune homme qui semble voué au malheur, et défini par lui. Dès son entrée dans le cercle de jeu, au tout début de la première partie du roman, il attire l’attention des joueurs :
« Au premier coup d’œil les joueurs lurent sur le visage du novice quelque horrible mystère, ses jeunes traits étaient empreints d’une grâce nébuleuse, son regard attestait des efforts trahis, mille espérances trompées ! La morne impassibilité du suicide donnait à ce front une pâleur mate et maladive…«
Tout au long du roman, Raphaël est marqué par l’échec : bien avant le pacte fatal, il connaît une enfance malheureuse et contrainte, sous la férule d’un père autoritaire et froid (comme Balzac lui-même). Tente-t-il de se vouer à l’étude et à la littérature, qu’il échoue lamentablement : ses deux œuvres ne rencontrent aucun succès. Et la malchance le poursuit : au jeu, il mise sur le Noir, et c’est le Rouge qui sort ! Il n’a donc aucun autre recours que la mort.
En amour, il n’est pas plus heureux : aveugle devant l’affection que lui voue Pauline, la fille de sa logeuse, pourtant pourvue de toutes les qualités qui pourraient le rendre heureux, il n’envisage pas de l’épouser :
« Je l’avoue à ma honte, je ne conçois pas l’amour dans la misère. Peut-être est-ce en moi une dépravation due à cette maladie humaine que nous nommons la civilisation ; mais une femme, fût-elle attrayante autant que la belle Hélène, la Galatée d’Homère, n’a plus aucun pouvoir sur mes sens pour peu qu’elle soit crottée. » (2ème partie)
Mais lorsqu’il la retrouve, après sa rupture avec Fœdora, devenue riche grâce au retour de son père, la malédiction de la peau a fait son œuvre : son amour est voué à l’échec.
Quant à Fœdora, qui possède tout ce qu’il croit rechercher, à savoir le luxe, la richesse, un titre, elle se montre d’un égoïsme et d’une sécheresse de cœur qui le désespèrent ; elle le ruine sans même s’en apercevoir, le trompe à la première occasion, et le quitte sans un regret.
Le pacte fatal, qui le conduit au pire malheur et à la mort, n’est finalement qu’un malheur de plus.
Un héros en marge
Raphaël n’est jamais véritablement intégré dans la société, à la différence de Rastignac, par exemple ; sa pauvreté le met à l’écart. Il oscille constamment entre une volonté de se mettre en marge de la société (il se retire dans sa mansarde pour écrire ; plus tard, il s’enferme dans son riche hôtel particulier pour échapper à toute tentation ; enfin il se retire au Mont-Dore, dans une famille très simple) et un désir de s’intégrer dans la haute société : son premier vœu est un dîner « royal », le second le rend richissime ; en Savoie, où il est allé soigner sa phtisie, il tente en vain de se mêler aux autres…
On retrouve la même oscillation dans les rapports que les autres ont avec lui : tantôt ils se montrent accueillants, voire affectueux – Pauline et sa mère tentent de l’aider, ses amis l’entraînent dans la soirée de Frédéric Taillefer, les savants consultés font tout pour le satisfaire, il est accueilli dans une famille au Mont-Dore – tantôt ils se révèlent hostiles et malveillants : Fœdora le trahit, Émile l’écoute avec peine, en Savoie, il affronte la franche hostilité des curistes décidés à le chasser, et doit même subir un duel…
Un héros impuissant
Avant la rencontre avec l’Antiquaire, Raphaël cherche à échapper à son destin de jeune homme pauvre, tantôt par le savoir, tantôt par les femmes, et finalement par le jeu : dans les trois cas, c’est un échec.
La peau de chagrin change la donne : désormais tous ses vœux sont exaucés. Il devient riche, l’emporte sur ses adversaires… mais chaque vœu réduit la durée de sa vie, et il en est parfaitement conscient. Cet état de fait le conduit à une nouvelle oscillation : tantôt il tente de se protéger de tout désir, quitte à renoncer à vivre – mais ce sont alors ses proches, ceux-là même qui devraient le protéger, qui causent sa perte : son vieux serviteur Jonathas, en introduisant son ancien professeur, et surtout Pauline ; tantôt, au contraire, il choisit d’ignorer le talisman et de vivre pleinement son amour avec Pauline – mais la malédiction ne tarde pas à le rattraper.
Une lucidité tragique
Le malheur confère à Raphaël une « singulière lucidité ». Celle-ci est particulièrement visible dans la 2ème partie, le récit rétrospectif de Raphaël :
« Je ne sais en vérité s’il ne faut pas attribuer aux fumées du vin et du punch l’espèce de lucidité qui me permet d’embrasser en cet instant toute ma vie comme un même tableau où les figures, les couleurs, les ombres, les lumières, les demi-teintes sont fidèlement rendues. Ce jeu poétique de mon imagination ne m’étonnerait pas, s’il n’était accompagné d’une sorte de dédain pour mes souffrances et pour mes joies passées.«
Dans la 3ème partie, Raphaël se livre à une longue méditation sur la place du malheureux dans la société :
« Le monde prodigue ses rigueurs aux misères assez hardies pour venir affronter ses fêtes, pour chagriner ses plaisirs. Quiconque souffre de cœur ou d’âme, manque d’argent ou de pouvoir, est un Paria. […] Ainsi le monde honore-t-il le malheur : il le tue ou le chasse, l’avilit ou le châtre. »
Raphaël se trouve alors dans la situation de l’écrivain, analysant le monde qui s’offre à lui :
« Ces réflexions sourdirent au cœur de Raphaël avec la promptitude d’une inspiration poétique. »
Le malheur rend lucide ; mais cette lucidité n’est qu’une souffrance de plus.