
Balzac par Louis-Auguste Bisson. Domaine public
- Biographie de Balzac
- Contexte : La Restauration et le début de la Monarchie de Juillet
- Résumé de l’intrigue
- Explications de texte
- Texte 1 : rencontre de l’Antiquaire
- Texte 2 : le premier vœu de Raphaël
- Texte 3 : autoportrait de Raphaël
- Texte 4 : « il abdiquait la vie pour vivre »
- Les personnages
- Le fantastique dans la Peau de chagrin
- Un roman philosophique ?
Résumé de l’intrigue
1ère partie : « Le Talisman »
À Paris, Raphaël de Valentin, un jeune noble, se ruine au jeu et veut se suicider. Sur le point de se jeter dans la Seine, il entre dans une boutique d’antiquaire. Là, un vieil homme assez mystérieux lui montre une « peau de chagrin » magique, qui lui permettra d’exaucer tous ses souhaits – mais pour chaque vœu, sa surface diminuera, et la vie de son possesseur sera réduite d’autant. Raphaël se laisse séduire.
Son premier vœu est un « dîner royal », d’un luxe inouï : il rencontre alors des amis, qui l’entraînent à la soirée d’un certain Taillefer. C’est une réunion hétéroclite de toutes sortes d’hommes plus ou moins talentueux, invités par un capitaliste vaniteux : on peut supposer que Balzac s’inspire du festin de Trimalcion, dans le Satiricon de Pétrone.
2ème partie : « La Femme sans cœur »
Au cours de ce dîner, Raphaël raconte sa vie à son ami Émile – une vie qui ressemble à celle de l’auteur. Cette seconde partie est donc entièrement constituée d’un « flash back »Son père, enrichi par Napoléon, fut ruiné par le retour de la monarchie ; il en mourut en 1826, sous Charles X ; Raphaël avait alors 22 ans. Entré dans le monde après une jeunesse très austère, il est mal intégré, trop timide, sans aucun succès auprès des femmes. À 26 ans il décide alors de se retirer pour 3 ans, afin de réaliser son œuvre.
Durant ces presque 3 ans, il est heureux, logé dans une misérable mansarde et vivant de peu, entouré cependant de l’affection de sa logeuse, et de la fille de celle-ci, Pauline, fille d’un baron d’Empire disparu durant la campagne de Russie, et filleule de la Princesse Borghese [il s’agit probablement de Pauline Bonaparte (1780-1825), sœur de Napoléon qui a épousé le Prince Borghese en 1803]. Comme elle est très pauvre, Raphaël entreprend son éducation, mais la considère comme indigne d’être épousée ! De cette période de création sortent deux œuvres : une comédie qui fut un échec, et un ouvrage philosophique ambitieux, La Théorie de la volonté, qui ne fut apprécié que du seul Émile (voir texte 3)
En décembre 1829, il rencontre Rastignac – jeune provincial devenu riche, personnage récurrent que l’on retrouvera notamment dans le Père Goriot – qui le lance dans le monde. En particulier, il lui présente Fœdora, une comtesse franco-russe et une femme libre. Naturellement, il en tombe amoureux. Cependant, Fœdora l’avertit qu’elle refuse qu’on lui parle d’amour.
Malgré cet avertissement, il tombe éperdument amoureux de Fœdora ; pour pouvoir la fréquenter, il accepte des travaux littéraires purement alimentaires, et s’endette ; Fœdora ne tarde pas à lui préférer un riche cousin, le duc de Navarreins. Raphaël, après l’avoir surprise dans son intimité, finit par comprendre que cette femme est parfaitement dénuée de tout sentiment, et rompt avec elle. Comme il songe au suicide, Rastignac lui conseille de se « tuer dans le plaisir ». Grâce à de l’argent gagné au jeu, il quitte alors sa mansarde, se livre à la débauche, s’endette à nouveau, au point de devoir vendre l’île où est enterrée sa mère…
Il montre alors à Émile sa peau de chagrin, et émet son deuxième vœu : devenir riche.
Dès le lendemain matin, le notaire Cardot surgit chez son hôte, et annonce à Raphaël qu’il hérite d’un oncle maternel mort en Inde. Le voilà immensément riche… mais il constate que la peau de chagrin a rétréci !
3ème partie : l’Agonie
Nous retrouvons Raphaël dans un hôtel particulier somptueusement meublé ; mais il vit seul, entouré du seul Jonathas, vieux serviteur de sa jeunesse, qu’il a nommé intendant. Pour échapper à la malédiction du talisman, il a organisé sa vie de manière quasi monacale, de manière à ne jamais faire le moindre souhait : « il abdiquait la vie pour vivre ».
Un jour il reçoit la visite de Porriquet, son ancien professeur : un vœu de simple politesse (il lui souhaite de devenir proviseur) suffit à faire rétrécir la peau !
Aux Italiens, il croise d’anciennes connaissances : l’Antiquaire aux côtés de la courtisane Euphrasie, Fœdora accompagnée d’un jeune homme. Mais surtout il retrouve Pauline, devenue riche depuis le retour de son père : tous deux s’avouent leur amour, et Raphaël jette sa peau de chagrin dans un puits, résolu à vivre ; il envisage d’épouser Pauline en mars. Mais fin février, un jardinier repêche la peau, considérablement rétrécie…
Pour tenter de comprendre, et peut-être de contrer le pouvoir du talisman, Raphaël soumet sa peau de chagrin à des savants, successivement un biologiste, un physicien, un chimiste, et finalement des médecins (dont Horace Bianchon, personnage récurrent de la Comédie humaine)… Aucun ne peut ni expliquer, ni détruire l’objet. Bianchon conseille cependant à Raphaël de soigner sa phtisie au bord du lac du Bourget, en Savoie (qui alors n’appartient pas à la France). Là il rencontre l’hostilité de la société, indisposée par sa maladie ; provoqué en duel, il tue son adversaire – ce qui réduit encore la peau : il a souhaité la victoire. Il part alors au Mont-Dore, en Auvergne, séjourne un temps dans une famille, mais, rattrapé par la maladie, il rentre à Paris, presque mourant. Il revoit Pauline, et, se livrant à ses derniers désirs, il en meurt.
Textes expliqués
La rencontre de l’Antiquaire (commentaire)
Figurez-vous un petit vieillard sec et maigre, vêtu d’une robe en velours noir, serrée autour de ses reins par un gros cordon de soie. Sur sa tête, une calotte en velours également noir laissait passer, de chaque côté de la figure, les longues mèches de ses cheveux blancs et s’appliquait sur le crâne de manière à rigidement encadrer le front. La robe ensevelissait le corps comme dans un vaste linceul, et ne permettait de voir d’autre forme humaine qu’un visage étroit et pâle. Sans le bras décharné, qui ressemblait à un bâton sur lequel on aurait posé une étoffe et que le vieillard tenait en l’air pour faire porter sur le jeune homme toute la clarté de la lampe, ce visage aurait paru suspendu dans les airs. Une barbe grise et taillée en pointe cachait le menton de cet être bizarre, et lui donnait l’apparence de ces têtes judaïques qui servent de types aux artistes quand ils veulent représenter Moïse. Les lèvres de cet homme étaient si décolorées, si minces, qu’il fallait une attention particulière pour deviner la ligne tracée par la bouche dans son blanc visage. Son large front ridé, ses joues blêmes et creuses, la rigueur implacable de ses petits veux verts, dénués de cils et de sourcils, pouvaient faire croire à l’inconnu que le Peseur d’or de Gérard Dow était sorti de son cadre. Une finesse d’inquisiteur, trahie par les sinuosités de ses rides et par les plis circulaires dessinés sur ses tempes, accusait une science profonde des choses de la vie. Il était impossible de tromper cet homme qui semblait avoir le don de surprendre les pensées au fond des cœurs les plus discrets. Les mœurs de toutes les nations du globe et leurs sagesses se résumaient sur sa face froide, comme les productions du monde entier se trouvaient accumulées dans ses magasins poudreux ; vous y auriez lu la tranquillité lucide d’un Dieu qui voit tout, ou la force orgueilleuse d’un homme qui a tout vu.
Un peintre aurait, avec deux expressions différentes et en deux coups de pinceau, fait de cette figure une belle image du Père Éternel ou le masque ricaneur du Méphistophélès, car il se trouvait tout ensemble une suprême puissance dans le front et de sinistres railleries sur la bouche. En broyant toutes les peines humaines sous un pouvoir immense, cet homme devait avoir tué les joies terrestres. Le moribond frémit en pressentant que ce vieux génie habitait une sphère étrangère au monde où il vivait seul, sans jouissances, parce qu’il n’avait plus d’illusion, sans douleur, parce qu’il ne connaissait plus de plaisirs. Le vieillard se tenait debout, immobile, inébranlable comme une étoile au milieu d’un nuage de lumière, ses yeux verts, pleins de je ne sais quelle malice calme, semblaient éclairer le monde moral comme sa lampe illuminait ce cabinet mystérieux. Tel fut le spectacle étrange qui surprit le jeune homme au moment où il ouvrit les yeux, après avoir été bercé par des pensées de mort et de fantasques images.
Honoré de Balzac, La Peau de chagrin, 1831
Introduction
- Livre écrit en 1831 : nous sommes en pleine période romantique ; Victor Hugo vient de donner Hernani au théâtre ; le Romantisme est un mouvement européen, qui se caractérise par la prédominance de l’individu et des passions violentes, un certain goût de l’excès.
- Il s’agit d’une description, ou plus précisément d’un portrait :
- qu’apprenons-nous de ce personnage, que pouvons-nous imaginer de son rôle dans l’intrigue ? (il ne s’agit pas d’anticiper, comme tu l’as fait, mais simplement de montrer que Balzac met en valeur ce vieillard, et suggère qu’il dispose de pouvoirs extraordinaires.
- Qui dit portrait dit aussi une forme d’œuvre d’art : Balzac fait explicitement référence à la peinture, et en particulier la peinture flamande du XVIIe s. Il faudra noter cet aspect artistique (jeux sur les couleurs, clair-obscur…)
- Un portrait intégré dans une intrigue : qu’apprenons-nous du personnage ? Sera-t-il un adjuvant ou un opposant pour le héros ? Est-il bienveillant, ou malfaisant ? C’est la complexité dont tu as parlé avec raison, mais il faut développer…
Première partie : un vieillard remarquable
Un personnage décrit avec un luxe de détails
- D’emblée on sait tout de ce personnage : son âge et son physique (« petit vieillard sec et maigre », longs cheveux blancs, « visage étroit et pâle », « bras décharné », « barbe grise et taillée en pointe », « lèvres décolorées », « large front ridé, joues blêmes et creuses », « petits yeux verts dénués de cils et de sourcils » : Balzac focalise surtout sur le visage et le buste, qui traduit un âge avancé et une santé apparemment fragile : si le protagoniste est désigné comme « le moribond » parce qu’il se croit au bord du suicide, le vieillard qu’il découvre semble bien plus près que lui de la mort.
- On peut noter aussi le contraste entre ses vêtements noirs (« robe en velours noir », « gros cordon de soie », « calotte en velours noir », robe évoquant un linceul : ses vêtements dénotent le deuil ou la vieillesse, mais pas la pauvreté. L’Antiquaire apparaît comme un bon bourgeois, un marchand aisé.
De la description physique à la description morale
- Premier passage du physique au moral : l’allusion à la « tête judaïque », évoquant un personnage forcément fourbe et inquiétant (avec un anti-sémitisme totalement décomplexé à l’époque de Balzac !) ; puis les yeux expriment « une rigueur implacable ».
- La deuxième partie du texte, à partir de « une finesse d’Inquisiteur », dessine cette fois un portrait moral (avec un point de vue omniscient du narrateur) :
- impossible à tromper, et d’une redoutable lucidité ;
- une science quasi universelle des choses humaines
- quasiment un dieu (« la tranquillité lucide d’un Dieu… »)
- Une troisième partie (à partir de « un peintre aurait… ») élargit encore le propos : ce peintre pourrait voir dans ce vieillard tantôt Dieu, tantôt le Diable (en la personne de Méphisto) : c’est à ce moment que le protagoniste apparaît dans le passage (« le Moribond », c’est-à-dire le jeune héros Raphaël), et dans une sorte de délire, il voit le vieillard comme une créature fantastique, dotée d’un « pouvoir immense », venue d’une « sphère étrangère », et une lumière semble irradier de lui…
Malgré une faiblesse évidente, le vieillard domine et écrase littéralement la scène.
Deuxième partie : une description picturale
Voir ici le tableau de Gérard Dow (ou Dou)
- Importance des couleurs et des matières : « robe en velours noir », « gros cordon de soie », « longues mèches de cheveux blancs », « visage… pâle », « barbe grise », « lèvres… décolorées », « blanc visage ».
- Toutes ces couleurs sont concentrées dans la 1ère partie (portrait physique)
- Essentiellement du blanc et du noir, évoquant la technique caravagesque du clair-obscur ;
- Une seule touche de couleur : le vert des yeux
- Importance de la lumière :
- scène d’intérieur : on est dans un cabinet d’antiquaire (à rapprocher de la peinture flamande) ;
- une seule source de lumière : la lampe que le vieillard dirige vers le jeune homme – ce qui signifie que lui-même reste dans l’ombre ;
- pourtant le vieillard semble irradier : sa pâleur ressort sur l’obscurité générale, et on le compare à « une étoile au milieu d’un nuage de lumière », et ses yeux semblent « éclairer le monde moral »…
- Des références explicites à la peinture :
- « têtes judaïques qui servent de types aux artistes », allusion aux outils du peintre ;
- vocabulaire des arts plastiques : « ligne tracée par la bouche » ; « sinuosités de ses rides », « plis circulaires dessinés »
- Mention express d’un tableau particulier, appartenant à l’école flamande du XVIIe s., et que Balzac a probablement vu au Louvre : voir ci-dessus.
- « Un peintre aurait, avec deux expressions différentes et en deux coups de pinceau, fait de cette figure… »
Troisième partie : une rencontre décisive
Ce portrait très détaillé, tant physique que moral, indique que le personnage ainsi décrit va jouer un rôle décisif dans la suite de l’intrigue.
- Un personnage ambigu
- Un physique faible et une puissance morale : contraste entre un corps de moribond et une incontestable force morale : « large front », « rigueur implacable », capacité à percer à jour n’importe qui, connaissances sans limites qui en fait presque un Dieu…
- Est-il bon, est-il méchant ?
- Du côté du Bien : « science profonde des choses de la vie » ; « tranquillité lucide d’un Dieu » ; « une belle image du Père éternel » ; et il est dispensateur de lumière (comparaison avec une étoile).
- Du côté du Mal : figure du Juif, inquiétante et malveillante (au XIXe s., l’antisémitisme s’exprimait sans fard : cf. Gobseck, de Balzac (1830)… ; « être bizarre » ; « finesse d’Inquisiteur » ; il peut se métamorphoser soudain en « masque ricaneur du Méphistophélès », c’est-à-dire une figure diabolique (le Faust de Goethe date de 1808, mais le personnage appartenait au folklore germanique) ; il semble utiliser sa puissance pour faire le Mal : « railleries sinistres », « broyant toutes les peines humaines », « tuer les joies terrestres »…
- Le mal domine largement…
- Une créature d’un autre monde ?
- Décrit comme un mort-vivant ;
- Comparé à un Dieu ou un diable ;
- « ce vieux génie habitait une sphère étrangère au monde » : Balzac semble en faire une créature fantastique, appartenant à un folklore (génie, fée, démon…)
- Une relation de domination qui s’amorce :
- Dès le début du texte, le jeune homme n’est que spectateur ; le vieillard, lui, éclaire délibérément celui-ci (« pour faire porter sur le jeune homme toute la clarté de la lampe »), instaurant ainsi un rapport de domination.
- Son portrait moral insiste sur la toute-puissance de son esprit ;
- Au moment même où le narrateur insiste sur cette toute-puissance, il désigne le jeune homme comme « le moribond » ; et il manifeste de la peur : « il frémit »…
Conclusion
- La rencontre a lieu dans un lieu obscur et mystérieux, à un moment de grande fragilité du protagoniste (Raphaël) : il a perdu beaucoup d’argent, et est en proie à des pensées morbides.
- Le portrait, écrit par un narrateur omniscient, insiste sur le caractère inquiétant et presque surnaturel du vieillard ; on sait déjà qu’il va dominer le jeune homme et on peut supposer (ce qui se vérifiera par la suite) qu’il va causer sa perte.
- La personnalité hors norme de ce vieillard prépare le lecteur au fantastique, qui est l’un des traits principaux de la Peau de chagrin.
Lecture linéaire n° 1 : la déclaration de Raphaël à l’antiquaire
Voyons ! ajouta-t-il en serrant le talisman d’une main convulsive et regardant le vieillard. Je veux un diner royalement splendide, quelque bacchanale digne du siècle où tout s’est, dit-on, perfectionné ! Que mes convives soient jeunes, spirituels et sans préjugés, joyeux jusqu’à la folie ! Que les vins se succèdent toujours plus incisifs, plus pétillants, et soient de force à nous enivrer pour trois jours ! Que la nuit soit parée de femmes ardentes ! Je veux que la Débauche en délire et rugissante nous emporte dans son char à quatre chevaux, par-delà les bornes du monde, pour nous verser sur des plages inconnues : que les âmes montent dans les cieux ou se plongent dans la boues, je ne sais si alors elles s’élèvent ou s’abaissent : peu m’importe ! Donc je commande à ce pouvoir sinistre de me fondre toutes les joies dans une joie. Oui, j’ai besoin d’embrasser les plaisirs du ciel et de la terre dans une dernière étreinte pour en mourir. Aussi souhaité-je et des priapées antiques après boire, et des chants à réveiller les morts, et de triples baisers, des baisers sans fin dont le bruit passe sur Paris comme un craquement d’incendie, y réveille les époux et leur inspire une ardeur cuisante qui rajeunisse même les septuagénaires !
Un éclat de rire, parti de la bouche du petit vieillard, retentit dans les oreilles du jeune fou comme un bruissement de l’enfer, et l’interdit si despotiquement qu’il se tut.
— Croyez-vous, dit le marchand, que mes planchers vont s’ouvrir tout à coup pour donner passage à des tables somptueusement servies et à des convives de l’autre monde ? Non, non, jeune étourdi. Vous avez signé le pacte : tout est dit. Maintenant vos volontés seront scrupuleusement satisfaites, mais aux dépens de votre vie. Le cercle de vos jours, figuré par cette peau, se resserrera suivant la force et le nombre de vos souhaits, depuis le plus léger jusqu’au plus exorbitant. Le brachmane auquel je dois ce talisman m’a jadis expliqué qu’il s’opérerait un mystérieux accord entre les destinées et les souhaits du possesseur. Votre premier désir est vulgaire, je pourrais le réaliser ; mais j’en laisse le soin aux événements de votre nouvelle existence. Après tout, vous vouliez mourir ? hé ! bien, votre suicide n’est que retardé.
L’inconnu, surpris et presque irrité de se voir toujours plaisanté par ce singulier vieillard dont l’intention demi-philanthropique lui parut clairement démontrée dans cette dernière raillerie, s’écria : — Je verrai bien. monsieur, si ma fortune changera pendant le temps que je vais mettre à franchir la largeur du quai. Mais, si vous ne vous moquez pas d’un malheureux, je désire, pour me venger d’un si fatal service, que vous tombiez amoureux d’une danseuse ! Vous comprendrez alors le bonheur d’une débauche, et peut-être deviendrez-vous prodigue de tous les biens que vous avez si philosophiquement ménagés.H. De Balzac, La Peau de chagrin, 1831 (chapitre 1, « Le talisman »)
Introduction
Face à la peau de chagrin, qui est un talisman, deux attitudes opposées :
- celle du vieillard, pour qui tous les malheurs des hommes vient de leur désir de pouvoir, et de vouloir, auquel il oppose sa propre devise : « savoir ». Celle-ci lui a permis de vivre (jusqu’à 102 ans, un âge absolument canonique pour l’époque !) par la seule force de la pensée, et donc absolument libre ;
- celle de Raphaël, qui au contraire veut vivre intensément, donc « vouloir » et « pouvoir », quel qu’en soit le prix.
Ici, toujours dans l’optique de se suicider, il réclame un dernier dîner extraordinaire.
Quelles sont les différentes parties du texte ?
- Lignes 1 à 12 (1er §) : le discours de Raphaël, acceptant le talisman et le pacte qui va avec, et exprimant son premier vœu : un dîner somptueux.
- Lignes 13 à 22 (2ème §) : la réaction et le discours de l’Antiquaire.
- Lignes 23 à 28 (3ème §) : la colère de Raphaël et sa vengeance.
Première partie, discours de Raphaël
Raphaël veut un dîner extraordinaire, par la qualité des convives et des mets, un dîner qui lui permette tous les excès de la débauche, l’ivresse, l’amour, quitte à en mourir.
Raphaël est ici au comble de l’exaltation : le ton qu’il emploie est épique (comme le dîner qu’il décrit). On le voit
- aux hyperboles (« royalement splendide », « bacchanale digne du siècle », « joyeux jusqu’à la folie », « en délire », « priapées antiques », « baisers sans fin »)
- aux allégories (« La Débauche »)
- aux images et aux métaphores (« son char à quatre chevaux », « plages inconnues »)
- aux exclamations
- aux anaphores (que… ; « et des priapées, et des chants, et de triples baisers »), aux rythmes binaires (« plus incisifs, plus pétillants » ; « que les vins, que la nuit ») et ternaires (« jeunes, spirituels, et sans préjugés »…)
Même si Raphaël évoque des convives, des femmes, il reste centré sur lui-même : « je veux », « mes convives », « peu m’importe », « je commande », « j’ai besoin »… Le vœu de Raphaël est parfaitement égoïste ; la toute-puissance du talisman ne sert qu’à lui seul, et pour un souhait ici à la fois futile (une soirée d’ivresse) et limité dans le temps.
Deuxième partie
La réaction du vieillard est un éclat de rire : cela seul suffit à montrer qu’il domine Raphaël ; il ne le prend nullement au sérieux. Il « l’interdit », c’est-à-dire le stupéfie et l’empêche de réagir ; et il l’oblige à se taire : il impose ainsi son autorité, soulignée par l’adverbe « despotiquement ». Par la suite, il l’interroge (« croyez-vous ? ») et le traite de « jeune étourdi ».
Le ton est posé (aucune exclamation, peu d’images, aucune hyperbole : il énonce froidement des faits. On notera la brutalité de l’expression : « vous avez signé le pacte : tout est dit » (asyndète). Il explique les conséquences, rappelle l’origine et les propriétés du talisman : il utilise des futurs, qui expriment ici la certitude.
« Croyez-vous… que les planchers vont s’ouvrir » : Un plancher qui s’ouvre pour découvrir une table somptueusement dressée appartient à l’univers du conte (par exemple dans la Psyché de La Fontaine). Le vieillard ironise sur l’exaltation de Raphaël, et sur le fait qu’il semble perdre de vue la réalité.
Un « brachmane », ou « brahmane » est, dans l’hindouisme, un lettré disposant de connaissances étendues sur le monde. Il appartient à une caste regroupant prêtres, hommes de loi, sacrificateurs et professeurs. Le talisman est censé être d’origine sanskrite.
Troisième partie
Raphaël, face au vieillard, éprouve d’abord de la surprise, puis de la colère face aux moqueries de l’Antiquaire ; il ne parvient pas à comprendre les véritables intentions du vieillard (« lui parut… », « si vous ne vous moquez pas… »). Et finalement la vengeance.
Le vieillard est qualifié de « demi-philanthrope ». Un philanthrope est « l’ami du genre humain », qui veut faire du bien aux hommes (du grec « philos », ami, et « anthropos », être humain). En lui donnant le talisman, le vieillard sort Raphaël de sa misère et de son désespoir ; mais dans le même temps, il cause sa perte.
En guise de vengeance, Raphaël veut que le vieillard tombe amoureux d’une danseuse. Bien entendu ce vœu se réalisera dans la 3ème partie (« l’Agonie »), lorsque Raphaël, au théâtre des Italiens, croisera l’Antiquaire au bras d’Euphrasie, amoureux et ridicule.
Pour aller plus loin
Le premier vœu porte sur un plaisir immédiat et peu durable, et surtout parfaitement égoïste ; le second est une vengeance un peu mesquine… Raphaël apparaît ici assez peu sympathique, mais surtout très jeune et assez inconscient.
Le vieillard se moque d’abord de la naïveté de Raphaël, qui se croit en pleine féérie – en réalité les vœux se réaliseront de manière quasi naturelle, au fil des événements, sans contrevenir aux lois de la réalité. Il juge le premier vœu « vulgaire », c’est-à-dire sans grandeur.
La mort est ici omniprésente. Dans la première partie, le dîner doit être le dernier : « pouvoir sinistre », « dans une dernière étreinte pour en mourir » ; la seconde partie rappelle la qualité funeste du pacte : chaque vœu réalisé réduit la durée de vie du possesseur du talisman.
« Vous vouliez mourir ? Hé ! bien, votre suicide n’est que retardé ».
Et dans la 3ème partie, Raphaël parle d’un « si fatal service »…
Conclusion
Ce texte représente le moment décisif pour Raphaël : il « signe le pacte » qui va engager sa vie ; mais il ne semble pas ici en prendre pleinement conscience. Ses premiers vœux sont égoïstes et futiles. En face de lui, le diabolique vieillard énonce froidement les faits, et annonce l’issue tragique du roman. Le contraste est saisissant entre les deux personnages, l’un glacial et cynique, l’autre exalté. Le sort du héros est ici scellé.
Question de grammaire
- Comment s’exprime l’injonction dans le 1er paragraphe ? L’injonction, ici, s’exprime au moyen de « que » + subjonctif ; il s’agit d’un ordre à la 3ème personne.
On peut aussi rapprocher de l’injonction la tournure « je veux que… » suivie également d’un subjonctif présent.
- Dans la phrase « des baisers sans fin dont le bruit passe sur Paris… y réveille les époux et leur inspire une ardeur qui réveille même les septuagénaires« , à quel mode sont les verbes soulignés ? Justifie cet emploi. Tous ces verbes sont au subjonctif présent, dans des propositions subordonnées relatives. Ces subjonctifs expriment ici une nuance de souhait.
Lecture linéaire n° 2 : l’autoportrait de Raphaël
J’avais entrepris deux grandes œuvres. Une comédie devait en peu de jours me donner une renommée, une fortune, et l’entrée de ce monde, où je voulais reparaître en y exerçant les droits régaliens de l’homme de génie. Vous avez tous vu dans ce chef-d’œuvre la première erreur d’un jeune homme qui sort du collège, une véritable niaiserie d’enfant. Vos plaisanteries ont détruit de fécondes illusions, qui depuis ne se sont plus réveillées. Toi seul, mon cher Émile, as calmé la plaie profonde que d’autres firent à mon cœur ! Toi seul admiras ma Théorie de la volonté, ce long ouvrage pour lequel j’avais appris les langues orientales, l’anatomie, la physiologie, auquel j’avais consacré la plus grande partie de mon temps ; œuvre qui, si je ne me trompe, complétera les travaux de Mesmer, de Lavater, de Gall, de Bichat, en ouvrant une nouvelle route à la science humaine. Là s’arrête ma belle vie, ce sacrifice de tous les jours, ce travail de ver-à-soie inconnu au monde et dont la seule récompense est peut-être dans le travail même Depuis l’âge de raison jusqu’au jour où j’eus terminé ma théorie, j’ai observé, appris, écrit, lu sans relâche, et ma vie fut comme un long pensum. Amant efféminé de la paresse orientale, amoureux de mes rêves, sensuel, j’ai toujours travaillé, me refusant à goûter les jouissance de la vie parisienne. Gourmand, j’ai été sobre ; aimant et la marche et les voyages maritimes, désirant visiter plusieurs pays, trouvant encore du plaisir à faire, comme un enfant, ricocher des cailloux sur l’eau, je suis resté constamment assis, une plume à la main ; bavard, j’allais écouter en silence les professeurs aux Cours publics de la Bibliothèque et du Muséum ; j’ai dormi sur mon grabat solitaire comme un religieux de l’ordre de Saint-Benoît, et la femme était cependant ma seule chimère, une chimère que je caressais et qui me fuyait toujours ! Enfin ma vie a été une cruelle antithèse, un perpétuel mensonge. Puis jugez donc les hommes ! Parfois mes goûts naturels se réveillaient comme un incendie longtemps couvé. Par une sorte de mirage ou de calenture, moi, veuf de toutes les femmes que je désirais, dénué de tout et logé dans une mansarde d’artiste, je me voyais alors entouré de maîtresses ravissantes ! Je courais à travers les rues de Paris, couché sur les moelleux coussins d’un brillant équipage! J’étais rongé de vices, plongé dans la débauche, voulant tout, ayant tout ; enfin ivre à jeun, comme saint Antoine dans sa tentation. Heureusement le sommeil finissait par éteindre ces visions dévorantes ; le lendemain la science m’appelait en souriant, et je lui étais fidèle.
H. De Balzac, La Peau de chagrin, 1831 (chapitre 2, « La femme sans cœur »)
Explication du texte
Introduction
Raphaël est ici le narrateur. Il se trouve au fameux dîner de Taillefer, qui était son premier vœu ; se tenant un peu à l’écart, il se confie à son ami Émile, et lui raconte son histoire.
Il s’agit d’un récit rétrospectif, ou analepse. C’est une figure de style très connue dont l’’exemple le plus célèbre est le récit d’Ulysse chez les Phéaciens, dans l’Odyssée d’Homère, chants IX à XII.
Les différentes parties du texte sont :
- Du début à « un long pensum » (l. 13) : les échecs littéraires de Raphaël, avec deux sous-parties :
- la comédie, qui ne suscite que la moquerie (il y a ici une part d’auto-biographie…)
- l’œuvre philosophique, qui ne rencontre que l’indifférence, à l’exception de son ami Émile.
- de « amant efféminé de la paresse » à « un perpétuel mensonge » (l. 21) : les contradictions de Raphaël.
- de « puis jugez donc les hommes ! » (l. 2) à la fin : les rêves de Raphaël, ou le retour du naturel.
Il s’agit d’un bilan, plutôt amer ; Raphaël semble n’avoir connu que l’échec et la frustration.
Première partie : échec littéraire
- Raphaël se rêve d’abord en écrivain. Sans aucune modestie, il entreprend « deux grandes œuvres », sans le moindre apprentissage préalable. Il ne doute pas de son génie, et attend un succès immédiat : « une comédie devait en peu de jours… » ; il pense avoir écrit un « chef d’œuvre » (l. 3). Quant à sa seconde œuvre, plus consistante, son titre indique son ambition : « Théorie de la volonté » ; et la référence à de grands savants prouve qu’il se sentait leur égal.
- À qui Raphaël attribue-t-il son échec ? Il reconnaît qu’il s’était fait des illusions, mais il accuse la malveillance du public, dans lequel il inclut d’abord Émile : « vous avez tous vu dans ce chef d’œuvre… », « vos plaisanteries »… et il se pose en victime : « la plaie profonde que d’autres firent à mon cœur » (l. 5-6) ; la seconde œuvre, elle, ne suscite que l’indifférence.
- Cette seconde œuvre, pourtant, était fort sérieuse, et de nature philosophique.
Raphaël décrit son travail préparatoire par une triple accumulation :
- d’abord de connaissances : linguistique (langues orientales), sciences naturelles (anatomie et physiologie). Les « langues orientales » sont le sanskrit (langue sacrée de l’Inde), le persan, l’hébreu et peut-être l’arabe. L’anatomie est étude de la forme et de la structure des êtres vivants organisés et de leurs organes. Quant à la physiologie, c’est l’étude des fonctions et propriétés des organes et des tissus des êtres vivants.
- de savants dont il doit « compléter les travaux » : Mesmer, Lavater, Gall, Bichat.
- Franz-Anton Mesmer (1734-1815) : médecin allemand, inventeur du « magnétisme animal » aujourd’hui très controversé, inspirateur de l’occultisme ; il connaît un grand succès à Paris.
- Johann Caspar Lavater (1741-1801) : penseur suisse, inventeur de la physiognomonie, ou art de connaître les hommes à partir de leur physionomie. Balzac y croyait fermement, comme Charles Le Brun avant lui.
- Franz Joseph Gall (1758-1828) : médecin allemand naturalisé français en 1819, considéré comme le père fondateur de la phrénologie, qui visait à déceler les facultés et les penchants des hommes par la palpation des reliefs du crâne. Là encore, Balzac le considérait comme un véritable scientifique.
- Xavier Bichat (1771-1802) : médecin français, père de l’histologie moderne (étude des tissus) et anatomiste. Son nom figure sur la tour Eiffel et le Panthéon, et un grand hôpital parisien porte son nom.
- de ses propres efforts : « j’ai observé, appris, écrit, lu sans relâche ».
Cela montre qu’il cherche à faire une « œuvre totale », de nature scientifique, et qu’il y a consacré toutes ses forces : il se pose en « héros de l’esprit ».
- Raphaël est à la fois fier de son travail,« œuvre qui… complètera les travaux… en ouvrant une nouvelle route à la science humaine », et conscient de son échec : « travail de ver-à-soie inconnu au monde », « long pensum ». Il y a aussi une ironie dans « ma belle vie » : voir le rythme ternaire ascendant : « ma belle vie/ ce sacrifice /ce travail de ver-à-soie ».
Le ver-à-soie est un insecte, c’est-à-dire un petit animal sans prestige, mais il sert à fabriquer un produit de luxe, la soie. Le travail obscur du chercheur produit aussi un effet prestigieux, la Science…
Deuxième partie : un double portrait de Raphaël
On peut représenter dans un tableau comment les aspirations de Raphaël s’opposent terme à terme avec sa vie de chercheur.
| Les aspirations de Raphaël | La réalité de sa vie de chercheur |
| Amant efféminé de la paresse orientale | J’ai toujours travaillé |
| amoureux de mes rêves, sensuel | me refusant à goûter les jouissances |
| gourmand | sobre |
| aimant la marche et les voyages maritimes… ricocher des cailloux sur l’eau | constamment assis, une plume à la main |
| Bavard | écouter en silence les professeurs |
| la femme était ma seule chimère | dormi sur mon grabat solitaire |
La première colonne décrit une vie épicurienne, en accord avec le 1er vœu de Raphaël : une vie oisive, sensuelle, ouverte à tous les plaisirs ; la seconde décrit une existence austère, vouée au travail et à la solitude, proche d’une retraite religieuse. Mais cette seconde existence est « un mensonge », contraire à sa vraie nature.
La structure des phrases, dans tout ce passage, est répétitive : un nom ou un adjectif en apposition, exprimant une opposition, suivi d’une phrase exprimant le second terme de l’antithèse :
- Amant… j’ai travaillé ;
- gourmand… j’ai été sobre ;
- aimant la marche… trouvant encore du plaisir… je suis resté constamment assis ;
- bavard… j’allais écouter en silence → une même structure, avec une alternance entre long et bref.
La dernière antithèse inverse les termes : « j’ai dormi… et la femme.. » : cela produit à la fois un effet d’accumulation, et un souci de variété.
Troisième partie : le retour du naturel
Raphaël décrit, dans cette partie, une véritable crise de délire, dont il exprime l’intensité de plusieurs manières :
- Multiplication des exclamations ;
- métaphores : « incendie longtemps couvé » ; « mirage » ; « calenture » ; « visions dévorantes »… et comparaison avec St Antoine ; [la « calenture » est un délire furieux observé chez les marins au moment de la traversée des zones tropicales et s’accompagnant d’un désir irrésistible de se jeter à la mer.]
- expressions totalisantes : « toutes les femmes », « tout »…
- hyperboles : il n’est pas seulement privé, il est « veuf » ! « maîtresses ravissantes », « brillant équipage »… ;
- antithèses : ivre à jeun ;
- mouvements violents : « je courais », « rongé de vices, plongé dans la débauche »
La dernière phrase contraste vivement avec ce qui précède. Après la « crise » causée par le retour offensif du naturel, c’est une forme d’apaisement. On le voit à l’adverbe « heureusement » (qui exprime le soulagement) ; à la violence du délire s’oppose la douceur (« la science m’appelait en souriant ») ; et le dernier mot, « fidèle », montre un retour à la raison, et à la vertu.
Conclusion
Cet autoportrait de Raphaël montre l’ambivalence du personnage, à la fois attiré par une vie d’étude, vouée au travail, vertueuse et solitaire, et en même temps irrésistiblement séduit par la débauche : oisiveté, distractions, sensualité, et goût du luxe… Tout au long du roman, il va osciller entre ces deux pôles de sa personnalité ; la tentation du plaisir finit souvent par l’emporter – avec, à cause du talisman, une dimension tragique, car chaque vœu le rapproche de la mort.
Lecture linéaire n° 3 : Raphaël « abdiquait la vie pour vivre »
Porriquet aperçut de loin son élève au coin d’une cheminée. Enveloppé d’une robe de chambre à grands dessins, et plongé dans un fauteuil à ressorts, Raphaël lisait le journal. L’extrême mélancolie à laquelle il paraissait être en proie était exprimée par l’attitude maladive de son corps affaissé ; elle était peinte sur son front, sur son visage pâle comme une fleur étiolée. Une sorte de grâce efféminée et les bizarreries particulières aux malades riches distinguaient sa personne. Ses mains, semblables à celles d’une jolie femme, avaient une blancheur molle et délicate. Ses cheveux blonds, devenus rares, se bouclaient autour de ses tempes par une coquetterie recherchée. Une calotte grecque, entraînée par un gland trop lourd pour le léger cachemire dont elle était faite, pendait sur un côté de sa tête. Il avait laissé tomber à ses pieds le couteau de malachite enrichi d’or dont il s’était servi pour couper les feuillets d’un livre. Sur ses genoux était le bec d’ambre d’un magnifique houka de l’Inde dont les spirales émaillées gisaient comme un serpent dans sa chambre, et il oubliait d’en sucer les frais parfums. Cependant, la faiblesse générale de son jeune corps était démentie par des yeux bleus où toute la vie semblait s’être retirée, où brillait un sentiment extraordinaire qui saisissait tout d’abord. Ce regard faisait mal à voir. Les uns pouvaient y lire du désespoir; d’autres, y deviner un combat intérieur, aussi terrible qu’un remords. C’était le coup d’œil profond de l’impuissant qui refoule ses désirs au fond de son cœur, ou celui de l’avare jouissant par la pensée de tous les plaisirs que son argent pourrait lui procurer, et s’y refusant pour ne pas amoindrir son trésor ; ou le regard du Prométhée enchaîné, de Napoléon déchu qui apprend à l’Elysée, en 1815, la faute stratégique commise par ses ennemis, qui demande le commandement pour vingt-quatre heures et ne l’obtient pas. Véritable regard de conquérant et de damné ! et, mieux encore, le regard que, plusieurs mois auparavant, Raphaël avait jeté sur la Seine ou sur sa dernière pièce d’or mise au jeu. Il soumettait sa volonté, son intelligence, au grossier bon sens d’un vieux paysan à peine civilisé par une domesticité de cinquante années. Presque joyeux de devenir une sorte d’automate, il abdiquait la vie pour vivre, et dépouillait son âme de toutes les poésies du désir. Pour mieux lutter avec la cruelle puissance dont il avait accepté le défi, il s’était fait chaste à la manière d’Origène, en châtrant son imagination.
H. De Balzac, La Peau de chagrin, 1831 (chapitre 3, « L’agonie »)
Explication de texte
Introduction
Ce texte, situé dans la troisième partie du roman, « l’agonie », se trouve à un moment où Raphaël, possesseur du talisman, a compris qu’à chaque vœu son espérance de vie diminuait tragiquement ; il tente d’échapper à cette malédiction, en s’enfermant avec un seul serviteur, le vieux Jonathas, qui doit veiller sur lui. Mais Porriquet, un de ses anciens professeurs, parvient à s’introduire auprès de lui : nous avons ici un portrait de Raphaël, tel qu’il apparaît à Porriquet. On peut distinguer plusieurs mouvements :
- Ligne 1 à 11, de « Porriquet aperçut de loin… » à « les frais parfums » : description générale de Raphaël ;
- Ligne 11 à 20, de « Cependant » à « mise au jeu » : focalisation sur le regard de Raphaël, en opposition avec la description générale ;
- Ligne 20, de « il soumettait sa volonté » à la fin : conclusion « morale » du texte.
Première partie : portrait de Raphaël
- Porriquet voit d’abord la silhouette dans son ensemble : Raphaël assis dans un fauteuil ; corps affaissé, sa personne ;
- Puis on entre dans les détails : visage, mains, cheveux et tête ;
- Ensuite, focalisation sur des éléments de décor : couteau de malachite, bec d’ambre d’un houka.
Quelques définitions :
- La malachite est un minéral d’un vert profond, utilisée comme pierre ornementale, pour des éléments d’architectures (colonnes) ou des vases.
- Le « houka » (ou hookah) est une pipe à eau orientale, plus longue que le narguilé
- Enfin, le cachemire est un tissu précieux, fait à partir du sous-poil long et soyeux des chèvres du Kashmir, région partagée entre l’Inde, la Chine et le Pakistan.
Ces objets donnent une impression d’exotisme, et surtout de luxe ; on peut y ajouter la « calotte grecque ». Cela nous rappelle le premier vœu de Raphaël : il est devenu immensément riche. Mais les objets sont à l’abandon ; Raphaël ne leur prête aucune attention. Sa richesse ne lui sert absolument à rien.
Tout, dans le portrait de Raphaël, montre son affaiblissement : il est en « robe de chambre » comme un malade ou un vieillard ; notons aussi « l’attitude maladive de son corps affaissé », le « visage pâle comme une fleur étiolée » (la comparaison suggère qu’il est mourant), la « grâce efféminée » et les « bizarreries particulières aux malades riches », des cheveux « devenus rares ». Son attitude évoque la lassitude et la faiblesse : il a « laissé tomber » son couteau, il oublie de « sucer les parfums » de son houka… Jusqu’à sa calotte qui semble « entraînée par un gland trop lourd » ! On peut en conclure que Raphaël est malade, et que la diminution de son espérance de vie a une origine on ne peut plus naturelle : la phtisie, forme foudroyante de tuberculose pulmonaire…
RAPPEL : le fantastique, dans le roman, n’existe que par le talisman. Tout le reste relève du réalisme.
Deuxième partie : les yeux de Raphaël
Ce qui marque le passage d’une partie à l’autre, c’est l’adverbe adversatif « cependant » qui marque le passage de la 1ère à la 2ème partie ; puis l’expression « jeune corps » s’oppose vivement à la faiblesse décrite précédemment. Cette faiblesse est vécue comme un drame, ou une malédiction.
Le point de vue est ici omniscient ; on pourrait dire que Balzac reprend la main. Ce qui le montre, c’est l’opposition « les uns… d’autres… » (l. 13). De même l’accumulation des comparaisons dépasse les capacités du seul Porriquet.
Dans cette 2ème partie la focalisation porte sur les yeux, le regard de Raphaël « yeux bleus », « regard », « coup d’œil profond », « regard » (l. 16), « regard » (l. 19)
Le regard de Raphaël est décrit comme contradictoire :
- des yeux bleus qui « démentent » la faiblesse – mais « où toute la vie semblait s’être retirée » : c’est un regard mort, dont l’éclat est trompeur.
- des yeux qui « brillent » – mais de désespoir, ou d’un « combat terrible »
- Enfin le regard de Raphaël est comparé à toute une série de personnages :
- l’impuissant qui refoule ses désirs ;
- l’avare qui refuse d’ « amoindrir son trésor » ;
- Prométhée enchaîné (qui est aussi le titre d’une tragédie d’Eschyle ;
- Napoléon en 1815 – donc après Waterloo ;
→ « conquérant et damné » : cette antithèse résume les comparaisons. Tous ces personnages vivent une effroyable frustration. - Enfin, comparé à lui-même (1ère partie du roman) : au moment où il veut se suicider, et au moment où il perd au jeu.
La formule « conquérant et damné » résume bien les points communs à toutes ces comparaisons. C’est un regard d’homme passionné et en lutte : « où brillait un sentiment extraordinaire », « un combat intérieur » comme le montre la double image de Prométhée (supplicié par Zeus, mais après lui avoir volé le feu !) et de Napoléon (vaincu, certes, mais encore un conquérant et un chef de guerre lucide)… ; mais c’est aussi un regard marqué par le manque, la privation (l’impuissant, l’avare), la négation (Napoléon n’a pas pu se faire entendre) ; et finalement c’est la figure du suicidé et du perdant qui clôt le passage. Toutes soulignent le caractère inéluctable de la fin tragique.
Troisième partie : une réclusion volontaire
C’est encore Balzac qui parle (point de vue omniscient) – d’où le jugement méprisant sur le domestique : « grossier bon sens… » C’est encore lui qui explique la démarche de Raphaël, et la juge.
Tout le vocabulaire utilisé pour décrire ces choix est négatif, voire humiliant : il « soumet sa volonté » (ce qui fait de lui un esclave volontaire), et à quelqu’un qui ne le mérite pas (le « vieux paysan, à peine civilisé ») ; il devient « une sorte d’automate » – et perd donc son humanité (les automates étaient des machines en forme d’humains ou d’animaux, très à la mode au XVIIIe s. et au XIXe s., qui imitaient les gestes des êtres vivants) ; il « abdique la vie pour vivre » (ce qui est évidemment une absurdité), il « dépouille son âme »… et le dernier mot, « châtrer », est extrêmement violent : c’est la perte de toute virilité. Et cela renvoie à la « grâce efféminée » de la l. 4 ! Balzac fait ici allusion à Origène (Alexandrie, 185 – Tyr, 253) qui est un théologien et un père de l’Église. Il pousse son exigence de vertu jusqu’à se faire castrer, pour éviter toute tentation. On voit dans le texte que Balzac n’éprouve pas la moindre sympathie pour cet ascétisme radical.
Conclusion
Balzac nous présente ici un portrait pathétique de Raphaël, déjà rongé par la maladie qui finira par l’emporter, et dans l’une de ses oscillations dont il est coutumier : ici, ayant pris conscience du caractère dangereux de ses désirs, il réagit en s’enfermant, en se refusant tout désir et toute vie ; et Balzac souligne à quel point ce refus de vivre est absurde et débilitant. Il est vrai que rien n’est plus contraire à son propre appétit de vivre !
Le Fantastique dans la Peau de chagrin
Réalisme et fantastique
On oppose fréquemment réalisme et fantastique ; en fait, ils sont complémentaires. Plus précisément : l’effet fantastique a besoin du réalisme, d’un univers de référence construit de manière réaliste ; sinon on est dans le merveilleux. Il n’y a pas d’effet de tension, d’anormalité, d’inquiétude « intellectuelle ». En cela, le fantastique est un genre littéraire lié à une période laïcisée, rationalisée.
Dans La Peau de chagrin on trouve un univers réaliste précisément construit. (des dates, des lieux référence, des milieux précis étudiés : la presse, les soirées mondaines, ou les savants) : toute une part du roman est totalement en dehors de tout élément fantastique, d’où une tension forte entre univers « normal », rationnel, réaliste et l’événement incompréhensible, en l’occurrence les pouvoirs du talisman.
Le réalisme est le cadre de référence dans lequel surgit ce qui ne devrait pas arriver. Une contradiction (inquiétante). Voire une lutte, dramatisée : par exemple, dans La Peau de chagrin : la science, la rationalité scientifique, lutte contre l’élément inexplicable (et perd la partie)
D’autre part, l’effet fantastique provient d’une hésitation sur la nature du phénomène : dans La Peau de chagrin, (presque) tout pourrait avoir une explication rationnelle, « réaliste » :
- Mort de Raphaël : phtisie (sa mère est morte de la poitrine ; c’est une mort très banale à cette époque)
- Réalisation de ses vœux : toujours à la faveur d’une coïncidence plausible. Ce caractère peut-être réaliste, rationnel, c’est-à-dire explicable sans recours au surnaturel, régulièrement souligné dans le texte : rencontre fortuite de ses amis mondains qui l’entraînent au dîner de Taillefer, héritage, nomination de son vieux professeur au titre de proviseu…
- Mais ironie + phénomène physique de la peau ;
Conséquence du maintien de cet univers réaliste : solitude du héros fantastique; angoisse liée à cette solitude. Dans la Peau de chagrin : à partir du moment où il possède la peau, Raphaël est interdit de toute relation humaine véritable (pas seulement parce que malade, mais aussi parce qu’il ne peut dire à personne son secret : on ne le croirait pas) ; on observe de nombreuses mises en scène de cette solitude absolue : plus de camaraderie, ratage de l’amour avec Pauline, développement d’un hyper-égoïsme de vieillard…
Mais le fantastique peut être « récupéré » par la rationalité scientifique :
- technique : le merveilleux scientifique ex Le Château des Carpathes de Jules Verne
- science-fiction (Blake et Mortimer, rayons gamma etc.)
- au nom d’une science encore à venir, qui rendrait compte de ces phénomènes : il y a de ça chez Balzac : la puissance physique de l’esprit
Pessimisme du fantastique
Le fantastique dit la rémanence, le retour inexorable, de ce qu’on pourrait croire dépassé, maîtrisé, voire aboli. La Peau de chagrin, puissance de mort, met en échec la science et la rationalité ; elle entre en conflit direct avec l’optimisme du capitalisme moderne, qui prétend que la dépense est productive (voir le discours de Rastignac). Le fantastique signe le retour d’une vision tragique.
Les personnages de la Peau de chagrin
Adultes et vieillards
- L’antiquaire du quai Voltaire, est un personnage unique, et à la frontière du fantastique : à en croire ses souvenirs de la Régence, il aurait au moins 125 ans en 1830. Il n’a pas de nom et ne réapparaît pas dans d’autres textes de Balzac ; bien après avoir donné le talisman à Raphaël, il réapparaît de manière grotesque, au bras d’Euphrosine.
- Frédéric Taillefer (1779-1831) : Dans La Peau de chagrin il est le banquier amphytrion, immensément riche, qui exauce par son dîner extravagant le premier vœu de Raphaël. Il réapparaîtra dans Le Père Goriot ; dans L’Auberge rouge ( juillet 1837) balzac attribue une origine criminelle à sa fortune.
Les jeunes gens
Autour de Raphaël gravitent de nombreux jeunes gens de son âge, qui l’accompagnent, l’aident à l’occasion, ou l’entraînent vers la débauche : mais leur présence diminue jusqu’à disparaître dans la dernière partie, au moment de l’agonie.
- Horace Bianchon (né vers 1797) : le médecin de Raphaël est aussi celui de la majorité des personnages balzaciens, ce qui en fait le personnage plus souvent reparaissant de la Comédie humaine. Il s’appelle seulement Prosper dans l’édition originale de 1831 et devient Horace Bianchon en 1838 dans l’édition Delloye-Lecou.
- Jean-Jacques Bixion (né en 1797), caricaturiste et employé, est également l’un des personnages les plus souvent reparaissants de La Comédie humaine. Il ne s’appelle que Henri (Monnier ?) sans patronyme jusqu’à l’édition de Furne.
- Émile, l’ami de Raphaël. n’a pas de nom de famille. S’il a été rapproché d’Émile Blondet, critique et journaliste qui figure dans plusieurs romans et comme héros dans Les Paysans (La Presse, décembre 1844), rien n’impose l’assimilation que Balzac n’a jamais opérée textuellement.
- Eugène-Louis de Rastignac (né en 1799), apparaît dans l’édition originale de La Peau de chagrin comme le jeune viveur qui présente Fœdora à Raphaël. Il est l’archétype du provincial obsédé par la volonté de réussir à Paris et de s’intégrer dans la haute société, notamment par les femmes. Balzac le fait réapparaître en décembre 1834 dans le Père Goriot. Il connaît ensuite une carrière littéraire conséquente, apparaissant souvent comme mention ou comme personnage secondaire. On peut ainsi suivre son histoire et son ascension sociale à travers les Illusions perdues, La Maison Nucinngen, Le Député d’Arcis et finalement Les Comédiens sans le savoir, où il est décrit comme un comte disposant de trois cent mille livres de rentes.
Les femmes
- Aquilina (née vers 1803), est une courtisane, belle femme brune, « statue colossale tombée du haut de quelque temple grec, sublime à distance, mais grossière à voir de près ». Elle est cynique, dénuée de sens moral. Elle réapparaît sous le nom de Mme de La Garde dans Melmoth réconcilié (juin 1835) où elle ruine son amant, et brièvement dans Une fille d’Ève.
- Euphrasie, courtisane et danseuse, a 16 ans environ en 1830. Elle est l’antithèse d’Aquilina : blonde aux yeux bleus, elle « montrait une figure délicate, une taille grêle, des yeux bleus ravissants de modestie, des tempes fraîches et pures« . Mais sous cette apparence honnête, elle se révèle d’une redoutable froideur, une « corruption froide, voluptueusement cruelle, assez étourdie pour commettre un crime, assez forte pour en rire. » Elle aussi figure dans Melmoth reconcilié et dans Une fille d’Ève.
Aquilina et Euphrasie ne sont ici que des personnages secondaires. Deux femmes, en revanche, se partagent le premier plan, là encore dans une parfaite antithèse.
- Fœdora est une jeune Russe de 22 ans quand commence le roman ; elle a épousé un grand seigneur russe, mais le Tsar refuse de reconnaître ce mariage ; Raphaël tombe éperdument amoureux d’elle, mais elle se refuse à toute relation amoureuse et reste distance. Elle demande à Raphaël de faire intervenir son cousin, le duc de Navarreins, auprès du Tsar… et en profite pour remplacer Raphaël.
Fœdora, la « femme sans cœur », est en réalité une mondaine, exclusivement occupée d’elle-même et incapable d’éprouver quelque sentiment que ce soit : elle multiplie les conquêtes sans aimer personne, va au spectacle sans s’intéresser le moins du monde à la musique ni au spectacle, ne manifeste jamais d’empathie. Raphaël finit par rompre avec elle.
La comtesse Fœdora symbolise la Société, brillante et inhumaine ; voir les derniers mots du texte :
« Oh ! Fœdora, vous la rencontrerez. Elle était hier aux Bouffons, il ira ce soir à l’Opéra, elle est partout, c’est, si vous voulez, la Société. »
- Pauline Gaudin de Witschnau (née vers 1812) est la fille unique d’un chef d’escadron des grenadiers de la Garde impériale de Napoléon, disparu lors de la Bérézina, et de madame Gaudin, qui tient l’hôtel Saint-Quentin, rue des Cordiers, où Raphaël réside. La famille vit dans la pauvreté jusqu’au retour du père, vers 1830, qui revient des Indes avec une fortune, permettant à Pauline de retrouver une vie confortable.
Pauline est l’antithèse exacte de Fœdora : elle apparaît au tout début du récit de Raphaël, lorsqu’il veut se loger modestement et se livrer à l’étude. C’est alors une petite fille de 14 ans, aussi blonde que Fœdora est brune, aussi spontanée que la comtesse est froide. Elle et sa mère se montrent affectueuses et dévouées à Raphaël, le nourrissant, lui avançant de l’argent quand il en a besoin… Pauline est amoureuse de Raphaël, mais celui-ci ne veut pas d’elle à cause de sa pauvreté. Il lui fait néanmoins son éducation.
Après sa rupture avec Fœdora, il retrouve Pauline lors d’un spectacle : elle est devenue une belle jeune femme, riche et libre. Oubliant toute prudence, Raphaël vit un temps avec elle ; mais épouvanté par le rétrécissement de la peau, et la dégradation de sa santé, il la quitte pour se soigner en Savoie, puis au Mont-Dore. À son retour, il la retrouve brièvement, mais il meurt de phtisie.
Ce personnage ne réapparaît pas dans d’autres romans de Balzac. La fin du roman suggère qu’elle n’a pas survécu à Raphaël, et qu’elle est devenue un fantôme.
Raphaël, un héros voué au malheur
Le protagoniste de la Peau de chagrin est un jeune homme qui semble voué au malheur, et défini par lui. Dès son entrée dans le cercle de jeu, au tout début de la première partie du roman, il attire l’attention des joueurs :
« Au premier coup d’œil les joueurs lurent sur le visage du novice quelque horrible mystère, ses jeunes traits étaient empreints d’une grâce nébuleuse, son regard attestait des efforts trahis, mille espérances trompées ! La morne impassibilité du suicide donnait à ce front une pâleur mate et maladive…«
Tout au long du roman, Raphaël est marqué par l’échec : bien avant le pacte fatal, il connaît une enfance malheureuse et contrainte, sous la férule d’un père autoritaire et froid (comme Balzac lui-même). Tente-t-il de se vouer à l’étude et à la littérature, qu’il échoue lamentablement : ses deux œuvres ne rencontrent aucun succès. Et la malchance le poursuit : au jeu, il mise sur le Noir, et c’est le Rouge qui sort ! Il n’a donc aucun autre recours que la mort.
En amour, il n’est pas plus heureux : aveugle devant l’affection que lui voue Pauline, la fille de sa logeuse, pourtant pourvue de toutes les qualités qui pourraient le rendre heureux, il n’envisage pas de l’épouser :
« Je l’avoue à ma honte, je ne conçois pas l’amour dans la misère. Peut-être est-ce en moi une dépravation due à cette maladie humaine que nous nommons la civilisation ; mais une femme, fût-elle attrayante autant que la belle Hélène, la Galatée d’Homère, n’a plus aucun pouvoir sur mes sens pour peu qu’elle soit crottée. » (2ème partie)
Mais lorsqu’il la retrouve, après sa rupture avec Fœdora, devenue riche grâce au retour de son père, la malédiction de la peau a fait son œuvre : son amour est voué à l’échec.
Quant à Fœdora, qui possède tout ce qu’il croit rechercher, à savoir le luxe, la richesse, un titre, elle se montre d’un égoïsme et d’une sécheresse de cœur qui le désespèrent ; elle le ruine sans même s’en apercevoir, le trompe à la première occasion, et le quitte sans un regret.
Le pacte fatal, qui le conduit au pire malheur et à la mort, n’est finalement qu’un malheur de plus.
Un héros en marge
Raphaël n’est jamais véritablement intégré dans la société, à la différence de Rastignac, par exemple ; sa pauvreté le met à l’écart. Il oscille constamment entre une volonté de se mettre en marge de la société (il se retire dans sa mansarde pour écrire ; plus tard, il s’enferme dans son riche hôtel particulier pour échapper à toute tentation ; enfin il se retire au Mont-Dore, dans une famille très simple) et un désir de s’intégrer dans la haute société : son premier vœu est un dîner « royal », le second le rend richissime ; en Savoie, où il est allé soigner sa phtisie, il tente en vain de se mêler aux autres…
On retrouve la même oscillation dans les rapports que les autres ont avec lui : tantôt ils se montrent accueillants, voire affectueux – Pauline et sa mère tentent de l’aider, ses amis l’entraînent dans la soirée de Frédéric Taillefer, les savants consultés font tout pour le satisfaire, il est accueilli dans une famille au Mont-Dore – tantôt ils se révèlent hostiles et malveillants : Fœdora le trahit, Émile l’écoute avec peine, en Savoie, il affronte la franche hostilité des curistes décidés à le chasser, et doit même subir un duel…
Un héros impuissant
Avant la rencontre avec l’Antiquaire, Raphaël cherche à échapper à son destin de jeune homme pauvre, tantôt par le savoir, tantôt par les femmes, et finalement par le jeu : dans les trois cas, c’est un échec.
La peau de chagrin change la donne : désormais tous ses vœux sont exaucés. Il devient riche, l’emporte sur ses adversaires… mais chaque vœu réduit la durée de sa vie, et il en est parfaitement conscient. Cet état de fait le conduit à une nouvelle oscillation : tantôt il tente de se protéger de tout désir, quitte à renoncer à vivre – mais ce sont alors ses proches, ceux-là même qui devraient le protéger, qui causent sa perte : son vieux serviteur Jonathas, en introduisant son ancien professeur, et surtout Pauline ; tantôt, au contraire, il choisit d’ignorer le talisman et de vivre pleinement son amour avec Pauline – mais la malédiction ne tarde pas à le rattraper.
Une lucidité tragique
Le malheur confère à Raphaël une « singulière lucidité ». Celle-ci est particulièrement visible dans la 2ème partie, le récit rétrospectif de Raphaël :
« Je ne sais en vérité s’il ne faut pas attribuer aux fumées du vin et du punch l’espèce de lucidité qui me permet d’embrasser en cet instant toute ma vie comme un même tableau où les figures, les couleurs, les ombres, les lumières, les demi-teintes sont fidèlement rendues. Ce jeu poétique de mon imagination ne m’étonnerait pas, s’il n’était accompagné d’une sorte de dédain pour mes souffrances et pour mes joies passées.«
Dans la 3ème partie, Raphaël se livre à une longue méditation sur la place du malheureux dans la société :
« Le monde prodigue ses rigueurs aux misères assez hardies pour venir affronter ses fêtes, pour chagriner ses plaisirs. Quiconque souffre de cœur ou d’âme, manque d’argent ou de pouvoir, est un Paria. […] Ainsi le monde honore-t-il le malheur : il le tue ou le chasse, l’avilit ou le châtre. »
Raphaël se trouve alors dans la situation de l’écrivain, analysant le monde qui s’offre à lui :
« Ces réflexions sourdirent au cœur de Raphaël avec la promptitude d’une inspiration poétique. »
Le malheur rend lucide ; mais cette lucidité n’est qu’une souffrance de plus.
La Peau de chagrin, un roman philosophique ?
La Peau de chagrin est le premier roman de la Comédie Humaine figurant dans les « Études philosophiques » ; de fait, il aborde un certain nombre de thèmes philosophiques :
Une philosophie de vie, entre désir et peur de la mort
Le talisman est offert à Raphaël à un moment crucial de son existence, alors qu’il est en échec sur tous les plans : ses œuvres n’ont eu aucun succès, il n’est pas aimé de Fœdora, il est pauvre et mal intégré à la société. Il va lui permettre de réaliser tous ses souhaits, mais le prix à payer sera élevé : perdre en durée de vie ce qu’il gagnera en succès et en bonheur. On retrouve là le vieux dilemme d’Achille dans l’œuvre d’Homère : une vie brève mais intense, ou plus longue, mais plus médiocre ?
Tout le roman sera pris dans cette oscillation : tantôt Raphaël se livre à ses désirs – s’intégrer dans la haute société, s’enrichir, se livrer à la passion amoureuse – mais la peau de chagrin rétrécit alors inexorablement, lui rappelant brutalement sa condition mortelle, tantôt, sous l’effet de la peur, il renonce à tout désir, mais alors il s’enferme dans une prison, se voue à la solitude, et à une vie qui ne vaut pas la peine d’être vécue.
Ce choix n’est pas sans évoquer la philosophie antique, notamment l’Épicurisme qui enseignait à restreindre ses désirs pour atteindre l’ataraxie, c’est-à-dire l’absence de trouble…
On notera que Balzac ne tranche pas vraiment : si une vie passionnée et pleine de désirs peut épuiser et conduire à la mort, une existence trop sage n’est pas plus enviable… À chaque fois que Raphaël tente d’échapper à ses désirs, il échoue.
La leçon de l’Antiquaire : vouloir, pouvoir, savoir
« L’homme s’épuise par deux actes instinctivement accomplis qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux causes de mort : vouloir et pouvoir. Entre ces deux termes de l’action humaine, il est une autre formule dont s’emparent les sages, et je lui dois le bonheur et ma longévité. Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit ; mais savoir laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme.«
La quête de connaissance serait donc le seul moyen de parvenir à la Sagesse et à la paix de l’âme, mais un savoir qui, contrairement aux études de Raphaël, est purement désintéressé, sans souci du succès ni de la richesse.
Et pourtant, l’Antiquaire lui aussi succombera à la malédiction du désir : par vengeance, Raphaël lui souhaite, avant de le quitter, qu’il tombe amoureux d’une danseuse :
« Vous comprendrez alors le bonheur d’une débauche, et peut-être deviendrez-vous prodigue de tous les biens que vous avez si philosophiquement ménagés »
Et effectivement, aux Italiens, dans la 3ème partie, Raphaël rencontre le vieillard, ridiculement accoutré, au bras d’Euphrasie…
« — Hé ! bien, monsieur, s’écria Valentin en arrêtant le marchand et lançant une œillade à Euphrasie, ne vous souvenez-vous plus des sévères maximes de votre philosophie ?
— Ah ! répondit le marchand d’une voix déjà cassée, je suis maintenant heureux comme un jeune homme. J’avais pris l’existence au rebours. Il y a toute une vie dans une heure d’amour. »
Le savoir est donc impuissant : le destin humain consiste à désirer, à vivre et à accepter la mort, inévitable.