
Jacques Prévert en 1961 – domaine public
PATER NOSTER
Notre Père qui êtes aux cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre
Qui est quelquefois si jolie
Avec ses mystères de New York 5
Et puis ses mystères de Paris
Qui valent bien celui de la Trinité
Avec son petit canal de l’Ourcq
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix 10
Ses bêtises de Cambrai
Avec son océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuileries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
Avec toutes les merveilles du monde 15
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-mêmes d’être de telles merveilles 20
Et qui n’osent se l’avouer
Comme une jolie fille nue qui n’ose se montrer
Avec les épouvantables malheurs du monde
Qui sont légion
Avec leurs légionnaires 25
Avec leurs tortionnaires
Avec les maîtres de ce monde
Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres
Avec les saisons
Avec les années 30
Avec les jolies filles et avec les vieux cons
Avec la paille de la misère pourrissant dans l’acier des canons.
Introduction
Jacques Prévert, poète et scénariste du XXe s. (1900-1977) publie en 1946 Paroles, son premier recueil, qui rencontre un succès fulgurant. Il y exprime à la fois sa fantaisie, mais aussi sa détestation des puissants et de la guerre.
Ce poème est intitulé « Pater noster » (Notre Père, en latin) ; le Notre Père est une prière emblématique du catholicisme : on peut s’attendre, donc, à une prière parodique, ou du moins irrévérencieuse.
C’est un poème de 32 vers libres, hétérométriques, avec parfois quelques rimes (Morlaix / Cambrai ; cons / canons…) sans rien de systématique.
Les deux premiers vers constituent la prière proprement dite, paradoxale ;ddes vers 3 à 22, il énumère les merveilles du monde, et des vers 23 à 32, les malheurs du monde.
Les deux premiers vers
Le premier vers est une citation de la prière « Notre Père » : le texte semble commencer par une prière très orthodoxe.
Mais le vers 2 introduit une rupture brutale, avec cet ordre très insolent : « restez-y ». Il marque une opposition entre le monde de la religion, de Dieu et le monde des hommes, « nous » (v. 3), qui seul compte aux yeux de Prévert. On peut rapprocher cette prise de position de la philosophie épicurienne pour qui les dieux sont séparés des hommes, et ne s’en préoccupent pas.
Première partie (vers 3 à 22)
Le premier mouvement peut être analysé en deux sous-parties :
- Vers 3 à 14 : une énumération de « merveilles », essentiellement des lieux, parmi lesquels un lieu privilégié aux yeux de Prévert : Paris (mystères de Paris, canal de l’Ourcq, bassins des Tuileries) ;
- Vers 15 à 22 : avec l’apparition de personnages (v. 14), les « merveilles semblent s’animer, être douées de conscience.
Vers 3 à 14
Il s’agit d’une énumération, marquée par l’anaphore rhétorique « avec », qui produit un effet d’accumulation.
Parmi les « merveilles » qu’il cite, on trouve
Paris, New-York, le canal de l’Ourcq, la muraille de Chine, Morlaix, Cambrai, le Pacifique, les Tuileries… On a une alternance de lieux éloignés (New-York, Pacifique, muraille de Chine) et de lieux plus familiers (canal de l’Ourcq et Tuileries, détails de Paris ; province avec Morlaix et Cambrai… Chaque lieu est caractérisé par un détail, souvent un cliché (les bêtises de Cambrai).
Parmi ces « merveilles », il oppose les « Mystères de Paris » et les « Mystères de New-York », évoquant les bas-fonds de ces villes, au Mystère de la Trinité, purement religieux, et donc sans grand intérêt à ses yeux. Il s’agit dans les deux premiers cas d’œuvres très populaires, des feuilletons : l’un littéraire (Eugène Sue, Mystères de Paris, l’autre cinématographique (Mystères de New-York). Cela exprime le goût de Prévert pour l’art populaire.
L’énumération repose sur un système d’oppositions :
- Le proche et le lointain : Paris / New-York ; Chine / Morlaix ; Pacifique / Tuileries. C’est une manière de les mettre sur le même plan.
- Mystères feuilletonesques / mystère religieux de la Trinité (avec cette fois une nette préférence pour les premiers)
- Le petit / le grand (petit canal / grande muraille ; océan Pacifique / bassins des Tuileries)
- Les bons et les méchants (v. 14)
L’effet produit est celui d’une énumération aléatoire (petit écho du Surréalisme (voir la citation célèbre «Beau comme la rencontre sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ».
Vers 15 à 22
Dans ce second mouvement consacré aux « merveilles », celles-ci ne sont plus simplement citées : elles prennent vie, elles semblent dotées d’une conscience (« émerveillées d’elles-mêmes ») ; d’où la comparaison – un peu érotique – avec la « jeune fille nue ». Le monde s’anime, devient humain, peuplé de personnages : « bons enfants et mauvais sujets » du v. 14, jeune fille du v. 22.
Le sentiment qui domine cette partie du poème est l’émerveillement, avec la répétition du mot « merveilles » et son dérivé « émerveillées » ; tout le vocabulaire est mélioratif : « jolie », « qui valent bien », « bons enfants » (mais l’expression « les mauvais sujets », chez Prévert, n’est pas forcément péjoratif.), « offertes », « jolie fille »…
Deuxième partie (vers 23 à 32)
Le vers 23, « avec les épouvantables malheurs du monde », introduit une rupture brutale : aux « merveilles » s’opposent les « malheurs », avec l’adjectif hyperbolique « épouvantables ». L’optimisme un peu béat de la 1ère partie est violemment brisé.
C’est la colère et la révolte qui dominent ici, en particulier contre les puissants, « les maîtres du monde », et les guerres dont ils sont responsables : ici « légionnaires » rime avec « tortionnaires » (n’oublions pas que nous sommes au lendemain de la seconde guerre mondiale) ; le vocabulaire de la guerre domine : « légionnaires », « reîtres », « canons »…
Notons le jeu de mots « légion / légionnaires » des vers 24-25. « Être légion » est une expression figée, qui signifie simplement « être très nombreux ». Mais il appelle le mot « légionnaire », ici employé au sens propre : il désigne les soldats de la légion romaine, au départ, puis de certains corps des armées modernes (la Légion étrangère par exemple).
Le jeu de mot forme la figure de l’antanaclase, ou diaphore : emploi d’un même mot au sens propre et au sens figuré. Ou figure dérivative : « Légion / légionnaire ».
Le vers 28 est particulièrement intéressant :
« Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres »
C’est un vers très long (14 syllabes), avec une série d’homéotéleutes à chaque fois marqués par l’accent : Les maîtres avec leurs prêtres, leurs traîtres et leurs reîtres : tous ces mots sont des paronomases (). Ils dessinent en creux tout ce que Prévert déteste :
- Maîtres / prêtres : la collusion entre le pouvoir et l’Église ;
- Maîtres / traîtres : immoralité du pouvoir : les puissants sont prêts à toutes les trahisons (on peut encore une fois songer à l’Histoire récente, Vichy et la Collaboration)
- Maîtres / prêtres / reîtres : à l’origine, un « reître » (de l’allemand Reiter, cavalier) est un cavalier mercenaire d’origine allemande, apparu dans les années 1540. Le mot a pris le sens de « guerrier brutal, qui n’hésite pas à piller et violer ».
Les classes dominantes, la religion et l’armée sont trois fléaux qui accablent le peuple.
On pourrait s’étonner de voir les « saisons » et les « années » figurer dans l’énumération des malheurs du monde. Mais elles représentent la fuite du temps, thème inépuisable de la poésie lyrique, du « Lac » de Lamartine au « Pont Mirabeau » d’Apollinaire.
Dans ce second mouvement, on retrouve l’anaphore rhétorique « avec », qui produit le même effet accumulatif. Les deux parties sont donc intimement mêlées, « merveilles » et « malheurs » se font écho, et appartiennent tous deux à la réalité, au « monde » ; le vers 31 unit intimement merveilles et malheur : « jeunes filles » et « vieux cons », qui s’opposent terme à terme, mais constituent, ensemble, l’humanité.
La rime « cons / canons » clôture le poème ;Ce vers fait immédiatement songer au poème « Barbara », autre texte de Paroles. Le texte est ici :
« Ô Barbara, quelle connerie la guerre ! »
Aux yeux de Prévert, proche en cela du mouvement pacifiste, la guerre n’a aucune justification ; elle est pure destruction, notamment de tout ce qui est beau : l’amour, l’art, la vie… Elle ne produit que mort et misère (voir v. 32). La rime cons / canons clôture le poème,
Avec la sécheresse de la consonne occlusive [c] et la voyelle nasale [on], la rime « cons / canons » résume à elle seule la conception qu’a Prévert de la guerre.
Malgré son 1er vers, ce poème n’est pas une prière : le monde offre ses merveilles sans qu’on ait à l’en prier, et de toutes façons, Dieu est absent du poème dès le 2ème vers. On pourrait parler d’une « anti-prière ».
Conclusion
Ce poème célèbre le monde qui offre généreusement ses merveilles à qui sait les voir ; il chante toutes ses beautés, géographiques, ou simplement humaines. En revanche il dénonce la responsabilité des puissants, politiques et prêtres, qui causent misère et guerre, et détruisent la beauté du monde.
Prévert partage avec Rimbaud le goût de la beauté des choses, des voyages, des joies simples : les « mauvais sujets » peuvent évoquer le vagabond des Cahiers de Douai (« Ma Bohème », « Au Cabaret-vert »), l’attrait pour les « jolies filles » (« À la musique »). Ces deux poètes ont aussi en commun la révolte, notamment contre le pouvoir, et contre la guerre (« Le Dormeur du val »).