
Molière, par Pierre Mignard (1658) – château de Chantilly
ACTE III, SCÈNE 3, v. 925-1000
Tartuffe est un dévot qui s’est introduit chez Orgon comme directeur de conscience. Orgon, veut donner sa fille Marianne, promise à Valère, en mariage à Tartuffe. Elmire, épouse d’Orgon, tente d’intervenir auprès de Tartuffe, et lui a demandé un entretien seul à seule.
TARTUFFE
II m’en a dit deux mots ; mais, Madame, à vrai dire, 925
Ce n’est pas le bonheur après quoi je soupire ;
Et je vois autre part les merveilleux attraits
De la félicité qui fait tous mes souhaits.
ELMIRE
C’est que vous n’aimez rien des choses de la terre.
TARTUFFE
Mon sein n’enferme pas un cœur qui soit de pierre. 930
ELMIRE
Pour moi, je crois qu’au Ciel tendent tous vos soupirs,
Et que rien ici-bas n’arrête vos désirs.
TARTUFFE
L’amour qui nous attache aux beautés éternelles
N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles ;
Nos sens facilement peuvent être charmés 935
Des ouvrages parfaits que le Ciel a formés.
Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;
Mais il étale en vous ses plus rares merveilles :
II a sur votre face épanché des beautés
Dont les yeux sont surpris4, et les cœurs transportés, 940
Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature,
Sans admirer en vous l’auteur de la nature,
Et d’une ardente amour sentir mon cœur atteint,
Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint.
D’abord j’appréhendai que cette ardeur secrète 945
Ne fût du noir esprit une surprise adroite ;
Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut,
Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
Mais enfin je connus, ô beauté toute aimable,
Que cette passion peut n’être point coupable, 950
Que je puis l’ajuster avecque la pudeur,
Et c’est ce qui m’y fait abandonner mon cœur.
Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande
Que d’oser de ce cœur vous adresser l’offrande ;
Mais j’attends en mes vœux tout de votre bonté, 955
Et rien des vains efforts de mon infirmité ;
En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude,
De vous dépend ma peine ou ma béatitude,
Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
Heureux, si vous voulez, malheureux, s’il vous plaît. 960
ELMIRE
La déclaration est tout à fait galante,
Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein
Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
Un dévot comme vous, et que partout on nomme… 965
TARTUFFE
Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme ;
Et lorsqu’on vient à voir vos célestes appas,
Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
Je sais qu’un tel discours de moi paraît étrange ;
Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange ; 970
Et si vous condamnez l’aveu que je vous fais,
Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits.
Dès que j’en vis briller la splendeur plus qu’humaine,
De mon intérieur vous fûtes souveraine;
De vos regards divins l’ineffable douceur 975
Força la résistance où s’obstinait mon cœur ;
Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes,
Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes.
Mes yeux et mes soupirs vous l’ont dit mille fois,
Et pour mieux m’expliquer j’emploie ici la voix. 980
Que si vous contemplez d’une âme un peu bénigne
Les tribulations de votre esclave indigne,
S’il faut que vos bontés veuillent me consoler
Et jusqu’à mon néant daignent se ravaler,
J’aurai toujours pour vous, ô suave merveille, 985
Une dévotion à nulle autre pareille.
Votre honneur avec moi ne court point de hasard,
Et n’a nulle disgrâce à craindre de ma part.
Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles,
Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles, 990
De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ;
Ils n’ont point de faveurs qu’ils n’aillent divulguer,
Et leur langue indiscrète, en qui l’on se confie,
Déshonore l’autel où leur cœur sacrifie.
Mais les gens comme nous brûlent d’un feu discret, 995
Avec qui pour toujours on est sûr du secret :
Le soin que nous prenons de notre renommée
Répond de toute chose à la personne aimée,
Et c’est en nous qu’on trouve, acceptant notre cœur,
De l’amour sans scandale et du plaisir sans peur. 1000
Commentaire composé (plan détaillé)
Un discours amoureux qui en soi n’a rien de ridicule… mais qui échoue.
- En soi, le discours de Tartuffe est un « discours amoureux » classique :
- vocabulaire mélioratif et hyperbolique (« les plus rares merveilles », « des beautés », « parfaite créature » ;
- posture de suppliant que prend l’amoureux : omniprésence du « je », mais un « je » qui se dévalorise : « mon infirmité« , « mon néant« … La dame, elle, est « souveraine« , a entre ses mains le sort de l’amant (v. 960, marqué par un parallélisme et une antithèse ; le « malheur » de l’amant dépend du caprice de l’aimée : « s’il vous plaît »)
- récit des angoisses et des luttes vaines de l’amant pour résister à l’attraction de la dame (946-48 et 976-978)
- Enfin, invitation à l’amour partagé.
- Un discours « classique » que l’on peut comparer à celui d’Aragon ou d’Eluard : les hyperboles de Tartuffe ne sont pas plus ridicules que celle de ces deux poètes : « un coeur se laisse prendre » / « je suis pris au filet des étoiles filantes » (Aragon), ou encore « Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu / c’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu » (Eluard)
- Mais un discours qui échoue :
- Se souvenir des conditions de représentation : Tartuffe est un gros homme, antipathique, et qui régit tout dans la maison ; un tel discours ne lui convient donc guère !
- D’autre part, le lyrisme de Tartuffe se heurte à l’indifférence ironique d’Elmire : « la déclaration est tout à fait galante » (v. 961) : avec le vers précédent, on frôlait la tragédie ; Elmire ramène Tartuffe à une pure galanterie (« galante » = légère) ; une ironie qui fait suite à ses deux premières répliques, tout aussi ironiques : Elmire sait bien que Tartuffe aime beaucoup « les choses de la terre« , et qu’il est sujet à des « désirs » fort peu célestes ! (Dorine, à l’acte précédent, a décrit son solide appétit… et Elmire est trop fine mouche pour ne pas avoir aperçu les « regards » et les « soupirs » éloquents du faux dévot (v. 979-980) !
Un faux dévot… et un vrai sensuel : l’hypocrite tombe le masque.
- Tartuffe ne peut se défaire de son masque, et de ses habitudes langagières ; d’où un mélange comique de galanterie et de vocabulaire religieux :
- Un premier quatrain (v. 933-936) d’inspiration mi-chrétienne, mi platonicienne : en admirant et en aimant une créature, c’est au Créateur que l’on rend hommage (ou, chez Platon, à l’Idée de la Beauté : cf. Le Banquet) manière un peu audacieuse de concilier sa foi, ses vœux de chasteté [Tartuffe n’est certes pas un prêtre ni un moine ; il n’a pas prononcé de vœux au sens strict du terme ; mais la morale la plus élémentaire réprouve que l’on coure après la femme de son meilleur ami et protecteur…] ; il use de toutes les ressources de la casuistique pour se justifier : v. 945 sqq, il répond à une objection possible qui verrait dans un tel amour l’œuvre du Malin, et il « peut l’ajuster avec la pudeur » : il développera plus loin cette idée : tout le mal n’est que dans l’apparence… Deux ans plus tard, Dom Juan, converti sur le tard à l’hypocrisie, voudra lui aussi « se divertir à petit bruit« .
- Le vocabulaire amoureux se mêle comiquement au vocabulaire religieux : « beautés éternelles », « Ciel », « salut », « confesse », « offrande », « béatitude », « tribulations », « dévotion », « autel »… Loin de sanctifier une passion profane, Tartuffe au contraire transfère au profane ses habitudes religieuses ! La foi n’est-elle chez lui qu’un tic de langage ? Si les évocations religieuses existent aussi dans les discours amoureux non parodiques (cf. l’évocation de Marie chez Aragon), elles n’ont pas la même fonction ; elles agissent ici comme une véritable mécanique de langage, sans le moindre mysticisme.
- Transfert comique de son rôle de directeur de conscience : il donne encore des leçons à Elmire, la met en garde contre les « galants de cour » (ses rivaux, qu’Elmire reçoit chaque jour…)… Il oppose à ces « galants » peu discrets l’infinie prudence des « gens comme nous » = les dévots !
- Mais cette dévotion de façade cache mal une vraie sensualité, qui explose et fait tomber le masque.
- S’il propose à Elmire une « dévotion à nulle autre pareille« , ce n’est pourtant pas un amour platonique qu’il lui offre. Le mot « cœur » est répété de manière obsessionnelle une dizaine de fois ; or ce mot désigne aussi… l’organe sexuel (cf. « Un cœur sous une soutane », de Rimbaud !) ; Elmire ne s’y trompe d’ailleurs pas, qui évoque « vos désirs » dès le vers 932.
- L’ambiguïté du discours se poursuit ensuite : « nos sens », « ardente amour », « ardeur secrète »… Cet aveu culmine avec le double aveu : « mon sein n’enferme pas un coeur qui soit de pierre » (v. 930) et surtout « je ne suis pas un ange » (v. 970) ; or chacun sait que la première caractéristique d’un ange est d’être asexué…
- Enfin, plus clairement encore, Tartuffe suggère à Elmire de « le consoler« … et lui offre, sans la moindre ambiguïté cette fois, « du plaisir sans peur » !
Le comique de la scène, qui provient d’une série d’incongruités :
- Le contraste entre les deux personnages : Elmire, une précieuse, raffinée et élégante (et jeune ! elle n’est pas la mère, mais la belle-mère de Marianne, issue d’un premier mariage ; elle n’est pas beaucoup plus âgée que cette dernière), contre Tartuffe, « gros et gras » si l’on en croit Dorine, la servante – mais de nombreux metteurs en scène préfèrent un Tartuffe maigre et inquiétant –, vêtu de noir, le contraire même des « galants de cour » dont il se montre quelque peu jaloux ; le lyrisme de Tartuffe devient ridicule parce qu’il tombe à plat, et ne rencontre que l’indifférence amusée d’Elmire, qui ne dit d’ailleurs pas grand-chose.
- Un dévot amoureux, qui ne parvient pas à se départir de son rôle de dévot ; le personnage rappelle évidemment les figures traditionnelles du moine paillard… d’autant que la sensualité de Tartuffe éclate sous le discours amoureux traditionnel
- Enfin, la situation : un professeur de morale en train de séduire… la femme de son protecteur, et réussissant malgré tout à justifier son entreprise !
- Et pour finir, l’égoïsme monumental du personnage, qui songe d’abord à « son salut » avant celui de la personne aimée, et se montre essentiellement soucieux de sa propre renommée, gage de sécurité pour Elmire ! On est bien loin d’une passion amoureuse désintéressée…
Conclusion
Cette scène est la première grande scène de Tartuffe, apparu seulement à l’acte III ; elle sert à poser le personnage : un faux dévot dont le masque craque de toutes parts, un personnage à la fois égoïste, immoral et prêt à tout pour satisfaire des désirs pour le moins profanes… En même temps, cela montre la faiblesse de notre homme, et prépare la suite de l’histoire : c’est pour avoir cédé à ses passions, pour n’avoir pas su maintenir jusqu’au bout son masque que Tartuffe finira par tout perdre…