
Tête de Zeus en marbre, IIIe – IIe s. av. J.-C.
Ce cours est un hommage à mon défunt maître et ami, Georges RODIER, professeur d’histoire de la khâgne de Poitiers (lycée Camille Guérin).
Zeus est le dieu suprême, il n’est guère de domaine sur lequel on ne lui donne pas toute autorité. Rien ne lui est étranger ; aucune notion divine antique n’est plus riche. Par instant, il semble que le monothéisme soit sur le point de se réaliser. Le Zeus de l’époque classique n’est pas une divinité simple.
Origines et légendes
En réalité il y a deux Zeus.
Le Zeus olympien
Un spécialiste de la religion grecque a écrit :
« Pour être franc, notre connaissance des Grecs qui envahirent la péninsule se borne presque uniquement à un seul mot, mais ce mot a une importance capitale : c’est le nom de Zeus ».
Ce nom correspond d’abord à une notion, la divinisation du Ciel et de l’atmosphère telle que tous les peuples indo-européens l’ont conçu sous des noms variés, mais qui dérivent tous de la même racine :
- Grec : Ζεύς πάτηρ
- Latin : Ju-piter (Ju- est de la même racine que dies, diei qui désigne le jour)
- Sanscrit : Dyaus pitar
Le premier mot désigne la lumière, la fulgurance, principe de toute existence. Voir les Mémoires de Zeus, de Maurice Druon (1963-1967) :
« Je suis l’aiguille de lumière qui féconde l’œuf de la nuit… »
Cette signification se perd assez vite ; le mot signifie bientôt le ciel en général. Mais Zeus est bien un Hellène ; il fait partie de l’héritage que les envahisseurs nordiques emmenèrent avec eux. Devenu un personnage, Zeus garde ses caractéristiques : Zeus-qui-amoncelle-les-nuages, Pluie, foudre… La foudre est son attribut habituel ; l’aigle, oiseau du ciel, est son compagnon.

Le Mont Olympe
Ce passage du ciel-notion au dieu-ciel modifie tout le cours de la religion grecque. Zeus-personnage apparaît assez tôt. Homère lui donne son visage définitif et l’installe dans l’Olympe, l’éther. Un tel dieu ne peut être que la divinité suprême : il semblait normal aux Grecs qu’il soit immortel. Ce dieu est souverain et père autoritaire ; il dirige l’Olympe comme un seigneur féodal, en patriarche jouissant du droit de vie et de mort. L’homme est une créature tragiquement inférieure.
Un autre Zeus
Il existe une autre figure de Zeus, représenté comme un bébé. L’histoire de la naissance de Zeus est racontée par Hésiode dans la Théogonie ; elle nous emmène en Crète. La Crète a connu la plus extraordinaire des civilisation pré-hellénique.
Avant les Olympiens existait une génération de Titans, fils et filles de Gaïa et d’Ouranos (hiérogamie type : Terre et Ciel) : ce mariage a fait sortir la Terre du chaos par la vertu d’Éros, principe même de l’union universelle et maître de la création. Les principaux de ces Titans étaient Cronos et Rhéa, qui s’unirent et eurent des enfants. Or les parents de Cronos lui avaient prédit qu’il serait supplanté par son fils : il mangeait donc ses enfants… Sur le conseil de Gaïa, Rhéa partit pour la Crète, où naquit Zeus. Pour cacher l’enfant on le déposa dans une caverne, l’Agaion, en réalité une grotte du mont Ida ; et pour couvrir ses vagissements, les kourètes chantaient et dansaient.
Pour tromper Cronos, Rhéa lui fit avaler une pierre – souvenir des cultes bétyliques. Elle sauva Zeus et ne put être digérée par Cronos : renaissance des frères et sœurs de Zeus. Les Kourètes, d’après Strabon, sont des enthousiastes possédés par la fureur bachique, exaltés par le bruit… Cela évoque des rites orgiastiques, avec des danses exécutées par les fidèles. Le mythe s’est formé pour expliquer un rite que l’on ne comprenait pas : un rite pré-hellénique.
Il y eut donc fusion entre le Zeus olympien et une divinité crétoise, chtonienne : Dionysos ?
Ce Zeus meurt aussi : en Crète, il existe un tombeau de Zeus. Cf Euripide, Les Crétois. Les Titans, chtoniens, font la guerre à Zeus.
Les unions de Zeus
Zeus séduit et délaisse, mais nulle femme ne se dérobe ; pour parvenir à ses fins, il se métamorphose : taureau, aigle, cygne, pluie d’or… Pourquoi tant d’aventures et de bâtards ? Zeus a fusionné avec des divinités orientales : c’est le reflet de civilisations polygames.
Pourtant, il n’a qu’une épouse légitime, Héra. Les Grecs monogames admettaient concubines, courtisanes, liaisons extra-conjugales. D’autre part, dans les civilisations pré-achéennes, régnait un régime matriarcal : on ne connaissait que la mère. Les Grecs, choqués par ces pratiques, cherchent des pères aux divinités et aux grandes familles : Zeus.
« Toutes les maîtresses futures de Zeus, surtout les jeunes filles, rêvent d’un amour absolu… »
Zeus est divinisation de l’amour, principe de vie. Toutes ses unions sont des hiérogamies. Zeus olympien s’unit presque toujours à des divinités chtoniennes ou à des femmes orientales : la Terre est fertilisée, peuplée de créateurs.
Zeus peut être considéré comme le père ou l’ancêtre de la plupart des héros grecs, comme le montre le tableau ci-dessous :
Les fonctions de Zeus
Son action est universelle : rien ne lui échappe.
Dieu de la nature
Toute la Terre et tout ce qu’elle porte sont marqués de son empreinte : il lance la foudre, le tonnerre, la pluie, amoncèle les nuages. Il est le Dieu des sommets : presque tous les points culminants de la Grèce lui sont consacrés (et pas seulement l’Olympe). Il est le dieu des forêts et des arbres (les chênes de Dodone) des pâturages (le taureau), des marins et du sous-sol.
Dieu de la famille
Paradoxalement, il protège la famille, veille sur les mariages, les provoque, protège le foyer, moralement et matériellement ; il est gardien de la « clôture de la maison ». Il donne la fécondité, la prospérité, la richesse.
Dieu de la cité et de l’État
Il veille sur l’organisation des phratries : on lui offre un sacrifice lors de l’inscription des nouveaux-nés. Zeus est le symbole et le garant de l’État. Il a un rôle politique à Athènes : Zeus Agoraios inspire l’ecclésia.
Il est le patron de certaines ligues de cités : ligues achéenne, béotienne…
Il est le dieu panhellénique par excellence, dans son sanctuaire d’Olympie.
Dieu guerrier
Cf. en Carie, Zeus représenté avec la bi-penne.
Dieu vengeur et souverain justicier
Zeus est le dieu protecteur de la personne humaine, de l’individu : Zeus μειλίχιος (bienveillant), qui reçoit unsacrifice au mois de Μαιμακτηριών (octobre-novembre : « le violent »).
Il est aussi le Dieu qui n’oublie pas et ne laisse rien passer des actes criminels. Il punit sévèrement mais justement, et s’oppose à la vendetta. Il peut certes frapper fils et petit-fils, mais s’ils ont participé au crime. Parmi ses enfants, figure Dikè, la Justice.
Dieu purificateur
Gardien des serments, il surveille les parjures ; mais aussi il absout.
Dieu de l’hospitalité
Dieu de l’amitié, de la charité, il est perpétuellement disponible : cf. Eschyle. En Zeus se sont cristallisées les aspirations au monothéisme. Zeus tout-puissant est pourtant soumis aux arrêts de Moïra, le Destin. Il est cependant parfois appelé « μοιραγέτης », conducteur du destin. Il y a conflit entre Zeus et le destin…
Le culte de Zeus

Le temple de Zeus à Némée (Grèce)
Zeus possède de nombreux sanctuaires et de très nombreuses fêtes.
Les sanctuaires
- L’antre sacré du mont Dicté (deux cavernes superposées) ;
- La grotte du mont Ida ;
- Le sommet du Cynthe à Délos ;
- Dodone (temples, oracle, théâtre ; il est desservi par des prêtres ascétiques. On y célèbre les grandes fêtes des Naia (épreuves gymniques) ;
- Le Lycée (fête des Lycaéa) ;
- Némée ;
- Olympie…
Les fêtes en Attique
Les fêtes de Zeus sont partout ; nous prenons l’exemple de l’Attique.
- Les Apaturia, en octobre : on célèbre Zeus protecteur des phratries. Durant 3 jours, sacrifices, banquet, présentation des enfants nés dans l’année, et des écoliers qui récitaient des poésies en une sorte de concours ;
- Les Maimactéria en novembre-décembre : offrandes de galettes, de pain, de fruits ; cérémonie expiatoire peu claire, par contact avec la peau d’un animal tué récemment et appelée « manteau de Zeus ».
- Les Diaisia, en mars, fêtes à la fois publiques et privées. La cité offrait un sacrifice présidé par l’archonte-roi ; dans chaque foyer, un sacrifice. Caractère assez sombre : elles avaient lieu la nuit, en tous cas après le coucher du Soleil.
- Les Olympéia (à ne pas confondre avec les jeux olympiques), en avril-mai : sacrifices publics, procession solennelle, jeux gymniques et équestres.
- Les Bouphonia, en juin-juillet, les dernières de l’année, durant le mois de skirophorion. Jeux champêtres et un sacrifice particulier : après avoir parsemé l’autel de Zeus de grains d’orge et de blé, on amenait la victime, un bœuf de labour. Dès que l’animal avait mangé les grains, le bouphonos abattait le bœuf avec une hache, puis il lançait la hache et plus loin possible, et fuyait. Les assistants allaient chercher la hache, l’amenaient au Prytanée, la jugeaient et la jetaient à la mer. Le bœuf, vidé, était rempli de paille ; on lui mettait un joug et on le promenait, comme ressuscité. L’Athènes primitive était une cité de petits paysans, pour qui le sacrifice d’un bœuf de labour était énorme, financièrement et moralement, car c’était un compagnon de travail. De très antiques malédictions frappaient celui qui avait tué un bœuf. Les Bouphonia sont donc un rite très ancien, pré-achéen.
- Enfin, le dernier jour de l’année, Zeus sôter avait droit à un sacrifice public.
