Antonio Machado (1875-1939)

Champs de Castille et autres poèmes

Nous utiliserons pour cette étude l’édition Poésie/Gallimard, 1973, avec une préface de Claude Esteban. Les traductions étudiées sont celles de cette édition, réalisées par Sylvie Léger et Bernard Sesé.

Antonio Machado

Biographie

Antonio Machado naît à Séville en juillet 1875, d’un père universitaire ; son frère Manuel est né en 1874 ; deux autres suivront.

Durant les premières années de l’enfant se succèdent une république, puis une restauration très conservatrice, le règne d’Alphonse XII.

En 1883, la famille Machado part à Madrid. Antonio étudie à l’Institut libre d’enseignement, école privée fondée en réaction contre la persécution des conservateurs contre les professeurs libéraux.

Son père part à Porto Rico (encore espagnole), mais en revient en 1893 à Séville, où  il meurt sans que son fils ne l’ait revu.

Vers 1895, Antonio et Manuel fréquentent les cercles intellectuels des cafés, s’essaient au théâtre, publient en revue quelques articles et poèmes, et vivent dans la pauvreté.

En 1898 éclate la guerre contre les USA ; en mai, la flotte espagnole est coulée aux Philippines, en juillet à Cuba. L’Espagne doit renoncer en décembre à ses dernières colonies, Cuba, Porto Rico, les Philippines, les îles Carolines, Mariannes et Palaos. C’est la fin d’un gigantesque empire colonial, réduit à quelques confettis.

Cette humiliation donnera naissance à la « génération de 1898 », autour de Miguel de Unamuno. Machado lui restera constamment fidèle, jusqu’à sa mort.

En juin 1899, Antonio rejoint à Paris Manuel qui est traducteur chez Garnier. Logé au cœur du quartier latin, il fait la connaissance de Wilde, et des « modernistes » Gómez Carrillo, Pio Baroja ; de retour à Madrid, les deux frères participent à la revue Electra.

1902 : nouveau séjour à Paris, où il se lie avec Rubèn Dario ; à Madrid il publie les Soledades (Solitudes) ; il subit l’influence de la France « de la liberté, de la laïcité, la France de « l’Affaire » et celle de la séparation avec Rome. » Il participe en 1903 à la revue Helios.

Les Solitudes sont un succès, mais il doit gagner sa vie : il obtient en 1907 un poste de professeur de français dans la petite ville de Soria, en Castille. Il y rencontre en 1908 une jeune fille de quinze ans, Leonor Izquierdo Cuevas, dont il tombe amoureux – ce qui ne choque personne à l’époque. Et en juillet 1909, ils se marient.

Leonor Izquierdo Cuevas en 1910

Tout à son bonheur, Machado ne s’aperçoit guère de la situation insurrectionnelle qui éclate à Barcelone, Saragosse et d’autres grandes villes, pour protester contre la mobilisation des réservistes dans la guerre au Maroc. Il rédige les Champs de Castille.

En 1910-1911, Antonio et Leonor Machado viennent à Paris, où le poète écoute les cours de Bergson au Collège de France. Mais le gouvernement français décide d’occuper Fez, au Maroc ; en juillet éclate l’incident d’Agadir : la guerre menace entre la France et l’Espagne.

Le 14 juillet 1911, Leonor est prise d’une brutale hémoptysie ; en septembre, le couple rentre à Soria.

Les Champs de Castille, parus à l’automne 1911, consacrent Machado comme l’un des plus grands poètes espagnols.

En 1912, Leonor meurt. Machado, désespéré, quitte Soria et se fait muter à Baeza, en Andalousie. (« Un village humide et froid, délabré, sombre, entre l’Andalousie et la Manche. ») (Champs de Castille, p. 180)

La maison de Machado à Baeza

Malgré la douleur, Machado apprend le grec pour lire Platon, se passionne pour la philosophie (il entreprend même une licence), et participe à la vie intellectuelle de son  temps : Unamuno, Azorin, Jimenez publient, Ortega y Gasset écrit son premier livre, les Méditations de Don Quichotte. Machado lance la revue España tout en participant au journal républicain Le Pays.

1914 : la Première guerre mondiale éclate ; l’Espagne reste strictement neutre. Machado déteste la guerre, même s’il éprouve de la sympathie pour la France.

Durant cette période, Machado théorise les « trois Espagnes » : celle d’autrefois, qui disparaît dans le désastre de 1898 (voir « Du Passé éphémère », p. 187 ou « Espagne jeune » p. 226) ; celle des « señoritos », méprisable (comme le personnage de Don Guido, p. 192), et enfin une nouvelle Espagne :

Mais une autre Espagne naît,
L’Espagne du ciseau et du maillet,

avec cette jeunesse éternelle qui se fait
du passé solide de la race.
Une Espagne implacable et rédemptrice,
Espagne à l’aube,
et qui tient dans sa main vengeresse une hache,
rageuse Espagne de l’idée.

En février 1915, son maître Francisco Giner de Los Rios meurt ; quatre jours plus tard, il lui consacre un éloge (cf. p. 218). En 1916, c’est le tour de Ruben Darío ; et il rencontre pour la première fois un tout jeune homme, Federico García Lorca.

Il commence à écrire les Proverbes et Chansons, puis à partir de 1917 les Nouvelles chansons, inspirées par la copla andalouse, et le tragique du Cante Jondo. Il est alors au faîte de sa renommée en Espagne, et écrit Problèmes de la Lyrique, un art poétique.

1917 est une année de troubles politiques en Espagne : réunion des Juntas militaires de défense, grève révolutionnaire, élection comme députés des membres du comité de grève emprisonnés à Carthagène… Machado commence à s’engager en politique.

1919 : il quitte enfin Baeza pour Ségovie, en Castille. Toujours simple professeur de lycée, il habite une modeste pension de famille. Chaque fin de semaine, il rejoint à Madrid sa mère et ses deux frères, Manuel et José.

À partir de 1921, l’Espagne est embourbée dans la guerre du Rif, au Maroc ; le désastre d’Annoual, première défaite d’un colonisateur face aux colonisés, le bouleverse ; il fonde à Ségovie une section de la Ligue des Droits de l’homme.

1923 : coup d’état militaire de Primo de Rivera ; instauration d’une dictature militaire, avec le soutien de l’extrême-droite, jusqu’en 1930.

En 1923, les Proverbes et Chansons paraissent dans le premier numéro de la Revista de Occidente, dirigée par Ortega y Gasset. Puis il publie, en 1924, les Nouvelles chansons. Il se crée alors un premier hétéronyme, Abel Martín, philosophe.

Machado est désormais entouré de tout un cercle d’amis ; entre 1926 et 1927, l’Espagne connaît une floraison de jeunes poètes ; García Lorca et Alberti sont déjà connus ; des revues poétiques paraissent en province ; la résistance à la dictature s’organise chez les étudiants, notamment à l’appel d’Unamuno exilé. Le 11 novembre 1926, Machado signe l’appel de l’Alliance Républicaine. Cela ne l’empêche pas d’être élu à l’Académie royale espagnole. Il participe aussi avec son frère Manuel à l’écriture de pièces de théâtre : Les Malheurs de la fortune ou Julianillo Valcárcel, Juan de Mañara ou encore Las Adelfas, et enfin, en 1929, La Lola s’en va dans les ports.

En 1928, Machado rencontre Guiomar, son second grand amour. On ne sait trop s’il s’agit d’une femme réelle ou imaginaire ; son identité reste mystérieuse. Il pourrait cependant s’agir de Pilar de Valderrama (1889-1979) ; c’est la guerre civile qui les séparera définitivement, en 1936.

1930 : chute de la dictature de Primo de Rivera ; les Républicains s’organisent. L’échec du soulèvement de Jaca, en décembre, et la répression qui s’ensuit précipitent les événements. Le 14 avril 1931, républicains et socialistes triomphent aux élections législatives dans toutes les grandes villes d’Espagne : le Roi Alphonse XIII abdique. Machado a participé à la campagne électorale dans le « Groupement des Intellectuels au service de la République ».

Durant cette période, il s’intéresse peu à la poésie alors à la mode, le surréalisme et l’intimisme ; voici ce qu’il dit :

« Je me sens un peu en désaccord avec les poètes d’aujourd’hui. Ils penchent pour une libération de la poésie obtenue non seulement par l’abandon de la prosodie classique, mais surtout par l’emploi de l’image relevant plus de l’intelligence que de la sensibilité. »

Antonio Machado, collection « Poètes d’aujourd’hui », p. 100

Il détestait le « cartésianisme attardé » de Paul Valéry, mais éprouvait aussi une véritable aversion envers l’irrationnalisme.

En 1932, Machado, nommé à l’Institut d’enseignement secondaire Calderón de la Barca, déménage à Madrid. Il crée alors son second hétéronyme, Juan de Mairena, professeur. En 1933, il publie Les Dernières lamentations d’Abel Martín ; désormais c’est le second hétéronyme qui prend toute la place.  En 1934, il participe à la revue Octubre de Rafaël Alberti ; en 1935, il entre en relation avec l’association des « Intellectuels pour la défense de la culture » de Romain Rolland et Valle Inclán.

Juan de Mairena paraît en feuilleton dans les journaux ; en 1936, il paraît en volume ; mais l’éclatement de la guerre civile fait que cette publication passe un peu inaperçue.

Été 1936 : guerre civile. Machado, qui n’a pas voulu y croire, est resté à Madrid ; son frère Manuel est à Burgos. Il choisit aussitôt le camp républicain. Il apprend la nouvelle de la mort de García Lorca : « Le crime a eu lieu à Grenade », p. 249, un poème qui fit le tour du monde.

En novembre, Madrid est attaquée ; trop vieux pour combattre – il a 61 ans – il part à Valence, avec sa mère et son frère José. Manuel, lui, a choisi le camp opposé et devint un soutien de Franco.

Antonio Machado, épuisé et malade, fait ce qu’il peut pour soutenir la lutte des Républicains. « La Mort de l’enfant blessé », en 1938, est écrit à Barcelone, sous le pire bombardement jamais subi par une population civile. Machado passe dans cette ville la deuxième moitié de l’année 1938.

Barcelone fut occupée le 26 janvier 1939 par les troupes franquistes, appuyées par les fascistes italiens. Dès le lendemain, Machado doit fuir avec d’autres intellectuels à Figueras, Il passa à pied en France, au milieu des réfugiés ; à Cerbère, il dut dormir avec sa mère dans un wagon abandonné. Le 29 janvier, le « Comité d’Accueil aux intellectuels espagnols » les accueillit à Collioure, mais le poète était à bout de force. Le 15 février, il tomba malade ; le 22 février 1939, il mourut. Sa mère mourut deux jours plus tard.

Il repose au cimetière de Collioure.

Machado dort à Collioure
Trois pas suffirent hors d’Espagne
Et le ciel pour lui se fit lourd
Il s’assit dans cette campagne
Et ferma les yeux pour toujours
Aragon, « Les Poètes »

Textes expliqués

Le Voyageur (Les Solitudes, p. 23)

Voir la comparaison de ce texte avec « L’Offrande à la nature » d’Anna de Noailles.

Texte espagnol

Está en la sala familiar, sombría,
y entre nosotros, el querido hermano
que en el sueño infantil de un claro día
vimos partir hacia un país lejano.

Hoy tiene ya las sienes plateadas,
un gris mechón sobre la angosta frente,
y la fría inquietud de sus miradas
revela un alma casi toda ausente.

Deshójanse las copas otoñales
del parque mustio y viejo.
La tarde, tras los húmedos cristales,
se pinta, y en el fondo del espejo.

El rostro del hermano se ilumina
suavemente. ¿Floridos desengaños
dorados por la tarde que declina?
¿Ansias de vida nueva en nuevos años?

¿Lamentará la juventud perdida?
Lejos quedó – la pobre loba – muerta.
¿La blanca juventud nunca vivida
teme, que ha de cantar ante su puerta?

¿Sonríe al sol de oro
de la tierra de un sueño no encontrada ;
y ve su nave hender el mar sonoro,
de viento y luz la blanca vela hinchada?

Él ha visto las hojas otoñales,
amarillas, rodar, las olorosas
ramas del eucalipto, los rosales
que enseñan otra vez sus blancas rosas…

Y este dolor que añora o desconfía
el temblor de una lágrima reprime,
y un resto de viril hipocresía
en el semblante pálido se imprime.

Serio retrato en la pared clarea
todavía. Nosotros divagamos.
En la tristeza del hogar golpea
el tictac del reloj. Todos callamos.

Texte français

Le voici, dans la salle familière et sombre,
parmi nous, le frère chéri,
dans le rêve enfantin d’une claire journée
nous l’avions vu partir vers un lointain pays.

Aujourd’hui, déjà, les tempes argentées
une mèche grise sur son front étroit,
et l’inquiétude froide de son regard
révèle une âme presque toute absente.

Les feuilles tombent des branches automnales
du parc morne et vieux.
Le soir, par-delà les vitres humides,
se dessine, et au fond du miroir,

Le visage du frère s’illumine
doucement. Désillusions fleuries
dorées par le soir qui décline ?
Élans de vie nouvelle en de neuves années ?

Regrette-t-il sa jeunesse perdue ?
Elle est restée là-bas – la pauvre louve – morte.
Craint-il que revienne chanter devant sa porte
la blanche jeunesse qu’il n’a jamais vécue ?

Sourit-il au soleil d’or
du pays d’un songe qu’il n’a jamais trouvé ;
et voit-il son bateau fendre la mer sonore,
la blanche voile enflée de vent et de lumière ?

Il a vu les feuilles d’automne,
toutes jaunes, rouler, les branches parfumées
de l’eucalyptus, et les rosiers
qui offrent à nouveau leurs roses blanches…

Et cette douleur – sa crainte ou son regret –
retient le frisson d’une larme,
un reste d’hypocrisie virile
imprègne son visage pâle.

Grave portrait qui brille sur le mur,
encore. Et nous, nous divaguons.
Dans la tristesse du foyer bat
le tic-tac de l’horloge. Et tous, nous nous taisons.

Le texte que nous nous proposons d’étudier ici est le premier des Soledades, publiées en 1902. Machado est encore un jeune poète de 27 ans. Comme pour « l’offrande à la Nature », il s’agit d’une ouverture, qui indique des thèmes privilégiés, et établit un pacte de lecture.

Le poème est composé de 9 quatrains, en alexandrins – on relève deux octosyllabes, vers 10 et 21 dans la version espagnole – avec des rimes croisées. [notons que la traduction française rend partiellement seulement la forme espagnole.]

La forme est donc également très classique.

Strophe 1

Le poème semble amorcer un récit, avec un cadre fermé (« la salle familière et sombre »), un personnage central, désigné par « le frère chéri », et un « nous » indéfini (combien sont-ils ? Qui sont-ils par rapport à ce « frère »?). L’atmosphère semble familiale, chaleureuse, et en deux temps : les deux derniers vers évoquent un départ, avec un aspect autobiographique : le départ du père de Machado à Porto Rico lorsqu’il était enfant? Dans ce cas, le « rêve enfantin » n’est pas celui du voyageur, mais de son fils… Le départ a fait rêver l’enfant, qui n’en percevait pas le caractère tragique. Les deux premiers vers peuvent évoquer un retour, mais nous verrons par la suite qu’il y a une autre interprétation possible.

Strophe 2

Opposition très nette entre le passé lumineux de la première strophe (« le rêve enfantin d’une claire journée ») et un présent désolant, marqué par la négativité et les ravages du temps : tempes grises, front étroit, inquiétude froide, âme absente… Le voyageur n’est plus triomphant : c’est un vaincu, amer et vieilli.

Strophes 3 et 4

Elles forment un ensemble syntaxique, avec un enjambement du vers 12 au vers 13. Machado s’éloigne du personnage, et décrit un cadre naturel, marqué par la mélancolie : feuilles qui tombent, parc « morne et vieux » : dans la tradition romantique du « paysage état d’âme », et la déploration du temps qui passe : le soir.

S’ensuivent une série de question, qui dessinent un narrateur en creux : s’agit-il du poète ? De ce « nous » de la première strophe ? Le visage « illuminé » par le soir, semble vu dans un miroir, c’est-à-dire éloigné, lointain, et assez énigmatique. Les oppositions se multiplient : oxymore (désillusions fleuries), soir qui décline mais illumine le paysage et les visages, élans de vie évoqués au moment où ils disparaissent… quoi qu’il en soit, un passé plein de rêve et d’illusions s’oppose à un présent déclinant qui s’assombrit.

Strophes 5 et 6

La strophe 5 est plus explicite, et revient au personnage, et au récit sous-entendu : la jeunesse perdue est comparée à une « pauvre louve », une image originale, la louve étant connue pour sa cruauté… L’adjectif « morte » est mis en relief, aussi bien en français qu’en espagnol, par un tiret.

Dans les strophes 5 et 6, le voyageur est traité à la fois avec pitié et dérision, avec quatre questions parallèles :

  • regrette-t-il… ?
  • Craint-il… ?
  • Sourit-il… ?
  • Voit-il… ?

Les deux premiers portent des sentiments négatifs, regret de la jeunesse perdue, et crainte paradoxale qu’elle ne revienne ; puis les sentiments semblent devenir plus positifs, lorsqu’il perd le sens de la réalité et s’enfonce dans son rêve.

Mais le leit-motiv, c’est le sentiment d’échec, de perte : jeunesse « perdue », « jamais vécue », songe « jamais trouvé »… En espagnol, les rimes renforcent encore ce refrain : perdida / muerta / nunca vivida / no encontrada… Et le contraste est puissant entre la beauté très concrète, lumineuse, blanche (l’adjectif revient deux fois) du rêve, et le vide de la réalité vécue. Magnifique métaphore de la vie comme voyage, qui convoque tous les sens : la vue (soleil d’or, blanche voile, lumière), l’ouïe (mer sonore), le toucher (voile enflée de vent), plus fort encore en espagnol avec l’inversion :

y ve su nave hender el mar sonoro
de viento y luz la blanca vela hinchada…

Multiplication des fricatives (v), créant une harmonie imitative.

Qui pose ces questions ? Pour le narrateur (absent), la figure du voyageur paraît énigmatique, indéchiffrable : on lui prête des sentiments, sans qu’il exprime rien lui-même.

Strophe 7

On passe du « voit-il ? » au « il a vu » : c’est un retour au réel, au présent. Et ce qu’il a vu, ce sont les éléments naturels qui donnent l’image d’un temps cyclique, de l’automne (feuilles toutes jaunes), à l’été (l’eucalyptus) et au printemps (les roses) : un temps qui semble tourner à l’envers !

La nature évoquée n’est pas abstraite, comme chez Anna de Noailles : ici il y a des noms précis (eucalyptus), des adjectifs de couleur, des sensations. C’est une nature méditerranéenne, concrète. Et l’on retrouve la prédominance de deux couleurs, le blanc (évocateur de la jeunesse, de la lumière : la « blanche jeunesse », la « blanche voile », les « roses blanches ») et le jaune, tantôt d’or (le soleil), tantôt évocateur de l’automne et du déclin.

Strophe 8

On revient au présent, un présent descriptif qui nous amène peu à peu au vrai sens du texte. C’est ici une éthopée, d’un personnage assez minable (virile hypocrisie) mais qui fait naître la pitié : sa douleur, ses larmes, sa pâleur en font un personnage romantique. C’est un voyageur qui a raté sa vie, n’a pas vécu ses rêves, a perdu sa jeunesse.

Strophe 9

Le premier vers nous éclaire enfin : il ne s’agit pas de l’évocation d’un personnage vivant, qui revient chez lui, mais d’un « grave portrait qui brille sur le mur » (« serio retrato en la pared clarea ») ; et tous les rêves, tous les sentiments qui lui ont été prêtés étaient imaginaires. Opposition entre ce « il » qui prend définitivement congé, et un « nous » abandonné, avec le seul bruit de l’horloge dans le foyer déserté (souvenir de « L’horloge » de Baudelaire?)

Conclusion

Le poème, peut-être autobiographique, évoque la mélancolie d’une jeunesse disparue, d’une vie d’échec – la beauté des rêves, mais aussi la tristesse du retour au réel. L’on y retrouve les thèmes élégiaques traditionnels de la fuite du temps et des saisons, et de la désillusion.

Rives du Douro (CII, Champs de Castille, p. 120)

Voir la comparaison de ce texte avec « Le Vallon de Lamartine » d’Anna de Noailles.

¡Primavera soriana, primavera
humilde, como el sueño de un bendito,
de un pobre caminante que durmiera
de cansancio en un páramo infinito!¡Campillo amarillento,
como tosco sayal de campesina,
pradera de velludo polvoriento
donde pace la escuálida merina!¡Aquellos diminutos pegujales
de tierra dura y fría,
donde apuntan centenos y trigales
que el pan moreno nos darán un día!Y otra vez roca y roca, pedregales
desnudos y pelados serrijones,
la tierra de las águilas caudales,
malezas y jarales,
hierbas monteses, zarzas y cambrones.¡Oh tierra ingrata y fuerte, tierra mía!
¡Castilla, tus decrépitas ciudades!
¡La agria melancolía
que puebla tus sombrías soledades!¡Castilla varonil, adusta tierra;
Castilla del desdén contra la suerte,
Castilla del dolor y de la guerra,
tierra inmortal, Castilla de la muerte!Era una tarde, cuando el campo huía
del sol, y en el asombro del planeta,
como un globo morado aparecía
la hermosa luna, amada del poeta.En el cárdeno cielo vïoleta
alguna clara estrella fulguraba.
El aire ensombrecido
oreaba mis sienes y acercaba
el murmullo del agua hasta mi oído.Entre cerros de plomo y de ceniza
manchados de roídos encanares,
y entre calvas roquedas de caliza,
iba a embestir los ocho tajamares
del puente el padre río,
que surca de Castilla el yermo frío.¡Oh Duero, tu agua corre
y correrá mientras las nieves blancas
de enero el sol de mayo
haga fluir por hoces y barrancas;
mientras tengan las sierras su turbante
de nieve y de tormenta,
y brille el olifante
del sol, tras de la nube cenicienta!…¿Y el viejo romancero
fue el sueño de un juglar junto a tu orilla?
¿Acaso como tú y por siempre, Duero,
irá corriendo hacia la mar Castilla?
Printemps de Soria, humble printemps,
comme le songe d’un bienheureux
d’un pauvre voyageur assoupi de fatigue
au milieu d’une lande infinie !Carré de champ jaunâtre
comme bure grossière de paysanne,
prairie de velours poussiéreux
où paissent de maigres brebis !Petits lopins de terre dure et froide
où pointent le seigle et le blé
qui nous donneront un jour
notre pain noir.Et de nouveau des rocs et des rochers,
des pierres nues, des crêtes dénudées,
le domaine des aigles royaux,
broussailles et cistes,
herbes sauvages, buissons et ronces.Ô terre ingrate et forte, terre mienne !
Castille, tes villes décrépites !
l’âpre mélancolie
qui peuple tes sombres solitudes !Castille virile, terre austère,
Castille du mépris envers le sort,
Castille de la douleur et de la guerre,
terre immortelle, Castille de la mort !C’était un soir, quand les champs
fuyaient le soleil et que dans la stupeur de la planète
comme un globe violet apparaissait
la belle lune, aimée du poète.Dans le ciel mauve et violacé
Une étoile claire brillait.
L’air assombri
rafraîchissait mes tempes et rapprochait
le murmure de l’eau à mon oreille.Entre des collines de plomb et de cendre,
parsemées de chênaies rongées
et entre des rocailles chauves de calcaire,
Les huit arches du pont allaient être assaillies
par le fleuve-père
qui sillonne le froid désert de Castille.Oh ! Douro, ton eau coule
et coulera tandis que le soleil de mai
fera couler les neiges blanches de janvier
par les gorges et les ravins,
tant que les montagnes auront
leur turban de neige et d’orage,
et que brillera l’olifant
du soleil, sous la nuée de cendres !…Et le vieux romancero
fut-il près de la rive le songe d’un trouvère ?
Peut-être comme toi et à jamais, Douro,
comme toi vers la mer coulera la Castille ?

Poème en 52 vers répartis  en 11 strophes irrégulières.

Strophes 1 à 6

Nombreuses phrases nominales pour dépeindre un paysage âpre et rude, marqué par la pauvreté, l’aspect minéral ; chant d’amour à Soria, et surtout à la Castille toute entière, belle parce que rude et pauvre, et tragique (« terre immortelle, Castille de la mort !« ) ; célébration marquée par l’anaphore du nom « Castille » ; paysage habité aussi : « voyageur » (str. 1), monde paysan suggéré par la « bure » et les brebis, str. 2 et 3, « nous », str. 3, villes (str. 5)…

Présence du « je » dans l’amour de cette terre : « terre mienne », non par naissance, mais par choix.

Strophes 7-8

Deux strophes marquant l’irruption d’une sorte de récit, avec connecteur temporel (« c’était un soir ») ; le poète se fait plus présent, dans la peinture d’un instant nocturne et magique : lumière douce du « globe violet de la lune », apaisement après le soleil, camaïeu de couleurs douces et chaudes (violet, mauve, violacé), fraîcheur de la nuit et de l’eau…

Strophes 9 à 11

Retour des sonorités en [r], de la minéralité, et apparition du « fleuve-père », le Duero, mentionné dans le titre : un fleuve violent (« assaillies ») dans un paysage de roches, de plomb, de cendres…

Le fleuve, divinisé à la manière antique, devient l’interlocuteur du poète ; son écoulement symbolise la fuite du temps, mais aussi un éternel recommencement (tant que les montagnes…) ; l’olifant, cor d’ivoire ou de corne, lié depuis les Chansons de geste au personnage de Roland, symbolise cette durée éternelle, et introduit en même temps le thème littéraire de la dernière strophe.

Le « Romancero » est un court poème inspiré par les Chansons de geste, d’origine orale, et publié en langue castillane à partir du XIVème siècle. Le « trouvère » de la traduction est assez mal venu : ici il s’agit plutôt de troubadours… Le poème s’achève sur une vision assez fantastique, de la Castille entraînée toute entière vers la mer, éternellement, comme le fleuve…

« Dans les campagnes de mon pays… » (poème CXXV des Champs de Castille, p. 176)

Pour une comparaison de ce poème avec « Déchirement », d’Anna de Noailles.

En estos campos de la tierra mía,
y extranjero en los campos de mi tierra
—yo tuve patria donde corre el Duero
por entre grises peñas
y fantasmas de viejos entinares,
allá en Castilla, mística y guerrera;
Castilla la gentil, humilde y brava;
Castilla del desdén y de la fuerza—,
en estos campos de mi Andalucía,
¡oh tierra en que nací! , cantar quisiera.
Tengo recuerdos de mi infancia, tengo
imágenes de luz y de palmeras,
y en una gloria de oro,
de lueñes campanarios con cigüeñas,
de ciudades con calles sin mujeres,
bajo un cielo de añil, plazas desiertas
donde crecen naranjos encendidos
con sus frutas redondas y bermejas;
y en un huerto sombrío, el limonero
de ramas polvorientas
y pálidos limones amarillos,
que el agua clara de la fuente espeja,
un aroma de nardos y claveles
y un fuerte olor de albahaca y hierbabuena;
imágenes de grises olivares
bajo un tórrido sol que aturde y ciega,
y azules y dispersas serranías
con arreboles de una tarde inmensa;
mas falta el hilo que el recuerdo anuda
al corazón, el ancla en su ribera,
o estas memorias no son alma. Tienen,
en sus abigarradas vestimentas,
señal de ser despojos del recuerdo,
la carga bruta que el recuerdo lleva.
Un día tornarán, con luz del fondo ungidos,
los cuerpos virginales a la orilla vieja.

Lora del Río, 4 de Abril de 1913.

 

Dans ces campagnes de mon pays
et étranger dans les campagnes de mon pays
– moi j’avais ma patrie là où le Douro coule
entre des rochers gris
et des fantômes d’anciennes chênaies,
là-bas en Castille, mystique et guerrière,
noble Castille, humble et sauvage,
Castille du mépris et de la force –,
dans ces campagnes de mon Andalousie,
oh ! terre où je naquis ! je voudrais chanter.
J’ai des souvenirs de mon enfance, j’ai
des images de lumière et de palmiers,
et dans une gloire d’or,
de clochers lointains avec des cigognes,
de villes avec des rues sans femmes,
sous un ciel indigo, de places désertes
où poussent des orangers flamboyants
avec leurs fruits ronds et vermeils ;
et dans un jardin sombre, le citronnier
aux branches poussiéreuses
et aux pâles citrons jaunes
que reflète l’eau claire du bassin,
un arôme d’iris et d’œillets
et une forte odeur de basilic et de menthe ;
des images de grises oliveraies
sous un soleil torride qui étourdit et aveugle,
et de montagnes bleues et dispersées
sous les rougeurs d’un soir immense ;
mais il manque le fil qui noue le souvenir
au cœur, l’ancre au rivage,
ou ces souvenirs ne sont pas de l’âme. Ils ont
sous leurs vêtements bigarrés,
qui montrent qu’ils sont des dépouilles de la mémoire,
la charge brute que le souvenir garde.
Un jour imprégnés de la lumière des profondeurs,
les corps virginaux s’en reviendront à l’ancien rivage.

 

  • Pas de titre ; appartient aux Champs de Castille ; mais une date : 4 avril 1913. Indication précieuse donnée par le poète : un an après la mort de Léonor, alors qu’il a quitté Soria pour Baeza. Il s’est donc géographiquement rapproché de l’Andalousie, mais il est près de la Manche, patrie de Don Quichotte, et sans rapport avec l’Andalousie luxuriante de Séville… Il se trouve donc, alors, éloigné à la fois de Séville et de la Castille.

Construction du poème

36 vers d’un seul tenant ; en espagnol, pas vraiment de rimes, et des vers irréguliers.

Vers 1-2 :

  • début de phrase en suspens
  • première opposition : mon pays / étranger

vers 3-8 : la Castille (une parenthèse entre deux tirets)

  • peu de détails personnels : « j’avais ma patrie » = simple affirmation d’appartenance et d’amour ; le passé indique que Machado a alors quitté Soria.
  • Assez peu de détails concrets : le Douro, les rochers gris, les chênaies
  • mais une vision quasi mystique de la Castille, par une série d’oppositions : mystique et guerrière ; noble / humble et sauvage ; mépris / force.

Vers 9-28 : l’Andalousie, pays d’enfance

  • reprise de la phrase : dans…
  • 1ère personne affective : « mon Andalousie », « mon enfance », « je »… expression de la nostalgie
  • Une série d’images précises, mais simplement sous forme de noms indéfinis : clochers, palmiers, cigognes, villes sans femmes (à expliquer ! Monde méditerranéen où les femmes sortent peu), places, orangers, jardin, citronnier…
  • D’abord zoom avant, du lointain au gros plan (lumière, clochers lointains, villes, rues, jardin, orange, citron), puis zoom arrière, du plus proche (arômes et parfums, oliveraies, montagnes…
  • Image flamboyante, avec insistance sur la lumière, une lumière violente et aveuglante, mais aussi contraste avec le « jardin sombre », les « citrons pâles », l’eau « claire », les oliveraies « grises » = une palette plus intime, plus douce.
  • Une Andalousie qui semble déserte : la seule vie est celle des cigognes, mais dans le lointain ; les rues sont « sans femmes », tout semble vide…
  • Contrairement à la Castille, l’Andalousie n’est ni animée, ni qualifiée comme une entité morale.

Vers 29-34 : expression du manque et méditation sur le souvenir.

  • « mais il manque le fil » : Machado constate l’imperfection, le vide de ce souvenir ; il manque « le fil », « l’ancre » : ce sont des souvenirs flottants, inconsistants, qui « ne sont pas de l’âme ». Ils n’ont que des « vêtements bigarrés » (allusion à la multiplicité des couleurs, et opposition à l’évocation de la Castille)
  • Relecture du v. 10 : « je voudrais chanter » n’était pas un souhait, mais le constat d’une impossibilité.

Vers 35-36 : deux vers énigmatiques, au futur.

  • « Un jour reviendront… » : allusion à une forme de résurrection ?
  • Imprégnés de la lumière des profondeurs : de quoi s’agit-il ? Des souvenirs anciens qui auront retrouvé leur puissance, après l’épreuve, ou des souvenirs plus récents de la Castille ?
  • Et de quel « ancien rivage » s’agit-il ?
  • Mais le poète nous laisse sur une note d’espoir – par-delà l’épreuve, et peut-être la mort.

La Terre d’Alvargonzález

Sur le romance espagnol, voir ici.

Version en prose

« La terre d’Alvargonzález » fut d’abord une nouvelle de quelques pages, publiée dans la revue de Rubén Darío, Mundial Magazine (n° 9), en janvier 1912.

Le texte se présente comme un récit de voyage à la première personne. Le narrateur est parti de Soria, pour découvrir la source du Douro ; ses compagnons de voyage, notamment un paysan, racontent des histoires, et en particulier celle d’un crime sordide, qui n’a pas de rapport avec l’histoire principale, mais qui donne déjà une tonalité violente et tragique. Puis les voyageurs parviennent à une terre, dite d’Alvargonzález, dont on apprend qu’elle a été riche et prospère, et qu’à présent elle est maudite. L’histoire est présentée comme ancienne, déjà connue du narrateur, au moins par bribes, et elle va être racontée par le paysan. Elle commence comme un conte de fée : le riche Alvargonzález épouse une femme qui l’aime, le rend heureux et lui donne 3 fils. Mais les deux aînés, devenus adultes, épousent des femmes cupides, qui attendent l’héritage. Quant au benjamin, destiné au séminaire, il commet une première faute en partant en Amérique au lieu d’entrer dans les ordres ; mais son père lui donne sa part, et le laisse vivre sa vie.

Un jour, le père s’en va seul sur un chemin, et s’endort près d’une fontaine. Il rêve à son enfance, et à son passé ; il voit en rêve une faute qu’il a lui-même commise, en avouant à ses deux aînés sa préférence pour son dernier fils… et au moment où il rêve que ses fils le tuent, ceux-ci l’assassinent pour de bon, et jettent le corps dans la Lagune Noire. Plus tard, ils accusent du crime un colporteur, qui est exécuté, et leur mère meurt de chagrin.

Mais les fils assassins sont aussi de mauvais paysans, et leur terre s’appauvrit de plus en plus. Sur ses entrefaites revient le benjamin, Miguel, qui s’est enrichi en Amérique ; il ne soupçonne pas ses frères. Il rachète à ses frères d’abord une moitié des terres, puis l’autre moitié, car ceux-ci, dès qu’ils touchent un peu d’argent, le dépensent sans compter. Miguel, lui, travaille sans cesse, et sa terre produit bien. Fous de haine, ses frères finissent pas l’assassiner à son tour ; mais, à nouveau appauvris, et tourmentés par leur crime, ils finissent par se rendre à la Lagune Noire, qui les engloutit.

Le récit du paysan, et le texte lui-même, s’achève sur ces mots.

Version en vers

La Lagune Noire près de Urbion

De cette légende, Antonio Machado va tirer un « romance », à l’imitation des anciens romances, et qui appartient donc au Romancero nuevo.

Avec 712 vers, ce « Romance » occupe presque la moitié des Champs de Castille ; il est composé en 10 parties numérotées, elles-mêmes divisées.

Composition du romance
  • 1ère section : 4 poèmes, du mariage du père au moment où il s’endort près de la fontaine ;
  • 2ème section, « un songe » : 4 poèmes racontant le songe du père : parce qu’il a su allumer un feu, le benjamin est proclamé le préféré ; mais les deux aînés, vexés, s’enfuient avec une hache.
  • 3ème section, « ce soir-là » : 6 poèmes, racontant l’assassinat du père (I-III), l’exécution d’un colporteur innocent (IV), la mort de la mère (V), la nouvelle fortune des fils assassins (VI)
  • 4ème section, « Autres jours » : 5 poèmes ; les deux frères chevauchent vers un marché, mais renoncent à passer par la Lagune Noire, où ils ont enseveli leur père. Un refrain les poursuit, qui évoque le crime.
  • 5ème section, « Châtiment », 3 poèmes : les deux frères sont accablés de pauvreté ; ils regrettent leur crime.
  • 6 ème section, « Le voyageur », 5 poèmes : retour de Miguel, le benjamin, de retour d’Amérique ; il est riche.
  • 7ème section, « l’Indien », 2 poèmes : Miguel rachète une partie des terres de son père, et travaille ; tout lui réussit. Mais la rumeur dénonce ses deux frères assassins.
  • 8ème section, « la maison » : deux longs poèmes descriptifs, qui évoquent la maison d’Alvargonzalez, à plusieurs saisons. Les deux frères habitent la plus grande partie, triste et morne ; Miguel une « pièce oubliée », mais où le bonheur est possible : il s’est marié, a un enfant. Le second poème évoque la fin de l’automne, et la tristesse.
  • 9ème section, « la terre » : 4 poèmes assez brefs ; 3 racontent une vision de l’un des deux frères – sa bêche souillée de sang ; le 4ème évoque le bonheur et la réussite de Miguel : il a racheté tout le domaine à ses frères.
  • 10ème section, « les assassins », 6 poèmes : Juan et Martin, les deux frères assassins, quittent à pied la maison ; ils passent devant la fontaine, et Juan raconte qu’il a un jour vu le fantôme de son père ; ils se dirigent vers la Lagune Noire, croisent un loup, veulent faire demi-tour, mais voient « cent yeux féroces » derrière eux ; ils arrivent à la Lagune Noire, et en criant « père ! », ils y tombent.

L’histoire, largement amplifiée, est aussi simplifiée : le troisième fils n’est pas tué.

On retrouve des thèmes bibliques :

  • Le thème du « fils prodigue » : dans l’Évangile de Luc ; un fils veut découvrir le monde et réclame sa part d’héritage ; son père la lui donne. Mais à partir de là, l’histoire diffère : le fils prodigue revient ruiné, et son père l’accueille à bras ouvert, à la grande colère du fils aîné qui est resté et a obéi à son père… Ici, quand le fils prodigue revient, c’est un « Indien » qui a fait fortune en Amérique ; et son père est mort, assassiné par les fils « obéissants », mais cupides… Le fils n’est plus « prodigue » mais sage, à l’instar de son père dont il semble être la réincarnation .

Les deux aînés n’ont pour but que la possession, alors que le 3ème cherche, lui, le bonheur.

Cependant le songe du père, juste avant sa mort, évoque la colère du fils aîné devant la préférence accordée au fils coupable.

  • Le thème du meurtre du père (et peut-être du frère) : mythe de Caïn. Ici, les frères cupides n’assassinent pas leur frère comme dans la version en prose ; mais Machado évoque plusieurs fois « l’esprit de Caïn » : la haine contre celui qui est le préféré, ou celui qui réussit par son travail… Une haine qui peut aller jusqu’au meurtre.
  • Les deux assassins sont rongés par la culpabilité, montrée par ces refrains qu’ils entendent, ou croient entendre en permanence, et qui les accusent.
  • Dans les deux versions, le crime est puni par la mort (le suicide ?) des assassins… après qu’ils aient cru voir le fantôme de leur victime.

Une simplification :

Il n’y a pas de narrateur, ni de récit enchâssé : le récit est direct, et on trouve seulement un « je » dans les poèmes descriptifs de la 8ème section, dans laquelle le poète évoque « ma patrie » – ce qui rattache le Romance à l’ensemble des Champs de Castille.

Par ailleurs, l’histoire semble édulcorée dans le Romance, par rapport à la nouvelle (qui semble apparentée aux nouvelles réalistes, avec une pointe de fantastique, de Maupassant) : après le meurtre du père, les fils semblent surtout pris de remords, et incapables de profiter du bien mal acquis et de le faire prospérer. Chacun des deux (qui ici ont des prénoms, Juan et Martin) a une vision, Martin de la bêche ensanglantée, Juan du fantôme paternel. Ils ne semblent éprouver aucune haine à l’égard de Miguel, qui leur rachète progressivement tout le bien paternel, continue de l’exploiter, se marie, a un enfant… La malédiction dont il était question dans la nouvelle semble s’arrêter avec lui : il a sauvé la terre d’Alvargonzalez, qui n’est jamais dépeinte comme « maudite ».

Une amplification :

La Nouvelle donnait juste l’armature de l’anecdote, sans grands détails ; le Romance, en revanche, avec ses 41 poèmes, s’attarde sur les atmosphères, les paysages, la maison…

En revanche, le Romance est moins tragique que la Nouvelle : le benjamin n’est pas assassiné, la prospérité revient avec lui… à moins de considérer qu’il est une réincarnation de son père, et que l’histoire va se répéter à l’identique ; mais Machado n’en dit rien.

Postérité :

Les deux versions, en prose et en vers, donneront lieu à de nombreuses adaptations théâtrales.

 


Synthèses

La nature dans la poésie de Machado

Soledades, Galeries et autres poèmes

Une nature méditerranéenne, inspirée de l’enfance à Séville, et de Soria, lieu de l’amour et de la tragédie.

Elle est évoquée avec ses couleurs, ses parfums… Ainsi le poème VII (p. 30), « le citronnier suspend alangui… » décrit le patio de la maison natale : citronnier aux « fruits d’or », fontaine, murs blancs, arôme créant la nostalgie, senteurs de verveine et de basilic, au cours d’une après-midi « quasi printanière »… De même, le poème X (p. 34) évoque « la clôture blanchâtre d’un jardin de cyprès et de palmiers »

Le poème XIII raconte que « Dans un orme sonnait le ciseau éternel / de la cigale chanteuse, le monorythme jovial… » tandis que « dans un sombre verger / tournaient les godets de la noria rêveuse. »

Le jardin semble un leit-motiv, tout comme la fontaine, souvent associée au temps.

C’est une nature concrète, animée (on y rencontre des cigales, des abeilles, des cigognes, des mouches (voir poème XLVIII p. 69, intitulé « Les mouches »).

La lumière est omniprésente, comme les parfums, auxquels le poète semble particulièrement sensible.

En revanche, la mer est assez peu présente, dans un poème seulement : XLIV, p. 65.

Les noms propres sont peu nombreux : on trouve plusieurs fois le Douro (ou Duero en espagnol), le fleuve qui passait à Soria, la ville où Machado a rencontré Leonor. Le poème IX s’intitule « Rives du Douro », comme le poème CII des Champs de Castille (p. 120) ; le poème XCVIII de ce même recueil s’appelle « sur les bords du Douro »… ; plusieurs poèmes évoquent également l’Andalousie et la maison natale à Séville (poème VII), ou encore les jardins plantés de citronniers et d’orangers (poème LIII, p. 76)

On retrouve enfin un thème qui sera cher au cœur d’ Anna de Noailles : l’Orient. cf. poème XLIII p. 63.

Saisons et saisons mentales

Les quatre saisons sont représentées, avec une prédominance du printemps, notamment avril, moment évoquant la jeunesse, l’enfance, la vie, et de l’automne ou de l’hiver, témoignant de la fascination de la mort, et du deuil.

Mais les saisons sont parfois plus ambigües, voire paradoxales : « l’enterrement d’un ami » (poème IV p. 26) a lieu « par une horrible après-midi de juillet, sous un soleil de feu ». Les « roses aux pétales pourris » créent une atmosphère mortifère, tout comme l’âcre parfum des géraniums. Ici, l’été, la couleur (le rouge des géraniums, le bleu du ciel) contrastent violemment avec l’atmosphère de deuil.

Et de fait, c’est souvent une nature en deuil, ou synonyme de deuil, que décrit le poète : poèmes XI p. 34 – le poète semble s’identifier au « Voyageur » du premier poème, et son chemin est celui du deuil – poèmes LXVIII (p. 89), LXXIX (p. 95) ou LXXX (p. 96) : omniprésence de la mort, sentiment d’une jeunesse perdue…

La nature comme métaphore

Si la nature est chantée pour elle-même, elle est aussi utilisée de manière métaphorique :

  • Pour désigner la création poétique, par la métaphore de l’abeille (« Nous fabriquons le miel nouveau / avec les vieilles douleurs »)
  • Pour signifier le temps qui passe , ou le cheminement d’un voyageur (poème XI p. 34) ;
  • pour exprimer la nostalgie, de l’enfance, de la jeunesse, de l’amour perdu… (poème LXXXV p. 99)
  • Pour exprimer la marche vers la mort, la fascination du néant. (cf poème XIII p. 36)

Champs de Castille

La nature dépeinte par Machado change ici radicalement, ou plus exactement se divise en trois entités distinctes :

  1. la Castille, qui donne son nom au recueil, avec sa rudesse, son aridité, ses saisons ; c’est une terre violente, mais aimée, car c’est Soria, là où il connut et épousa Leonor, là où elle mourut.
  2. L’Andalousie, à la fois terre d’enfance (Séville), et terre d’exil et de deuil après la mort de Léonor (Baeza) ; une nature aimable contrastant avec la violence et la brutalité humaine (histoire d’Alvargonzalès). L’on retrouvera les oliviers, la nature méditerranéenne – mais bien sombres !
  3. Une nature plus souriante, associée aux éloges. Par exemple Valence (dans les Poésies de la guerre).

Une Castille rude, mais aimée

Dans le poème XCVIII (p. 98) on trouve l’essentiel des éléments composant le paysage type de Castille : « ravins de pierre », « coteaux qu’habitent les rapaces », « pic élevé et pointu, colline arrondie comme un bouclier, coteaux violets, vallons dénudés », « rouvres et chênes, peuplier », et le tout baigné par le Douro ; une Castille pauvre, en ruine, fermée, mais en même temps « deux charmantes belettes sortent des rochers »…

Cette nature est dure aux misérables, difficile à cultiver, mais elle suscite chez Machado un puissant attachement :

« Petits lopins de terre dure et froide
où pointent le seigle et le blé
qui nous donneront un jour
notre pain noir.


Oh ! Terre ingrate et forte, terre mienne ! »
(« Rives du Douro », poème CII, p. 120)

Les hivers y sont pénibles :

« … le soleil de janvier envoie sa faible lumière,
sa triste lumière voilée sur les champs déserts…

pour contempler les sommets bleus de la sierra,
ou, du ciel tout blanc, comme sur une fosse,
tomber la neige blanche, sur la terre froide,
sur la terre froide la neige silencieuse !… »

poème C, « L’hospice », p. 117

Le long poème intitulé « terres de Soria » (CXIII, p. 136-141) décrit longuement ce pays, à chaque saison, le printemps encore froid, l’été et le travail des paysans, où la beauté, « un rêve joyeux d’enfantine Arcadie » contraste avec la rudesse des « plaines couleur de plomb » ; l’automne, puis à nouveau l’hiver…

« Oui, vous êtes en moi, campagnes de Soria… » (p. 140)

L’Andalousie

Le pays de l’enfance, et celui, assez différent, de l’exil, sont présents dès le poème CIX (p. 132), reconnaissable à la présence des « taureaux », et à la dédicace au poète andalous Julio Romero de Torres.

L’on va retrouver les éléments de décor déjà décrits dans les Soledades ; par exemple dans le poème CXII (« Pâques, fête de résurrection ») p. 135 : les iris, les cigognes, la fontaine et à nouveau les taureaux.

L’Andalousie s’oppose radicalement à Soria perdue : cf. le poème CXVI (p. 168) :

« Oh ! Soria ! Quand je regarde les frais orangers,
lourds de parfums, et la campagne toute verte,
les jasmins épanouis, les champs de blé mûris,
les montagnes bleues et l’olivaie en fleur,
le Guadalquivir coulant vers la mer parmi les vergers,
et au soleil d’avril, les jardins regorgeant de lis,
et les essaims dorés pour butiner leurs miels,
dispersés dans les champs, s’enfuir de leurs ruchers,
je sais le chêne rouge craquant dans les foyers,
la bise glacée qui balaie ton étendue de pierre,
et je songe aux âpres sierras… »

Ces paysages qui dans l’enfance ont été synonymes de bonheur signifient maintenant la solitude et la peine.

« Au-delà des vieilles murailles
de la cité mauresque
je contemple le soir silencieux,
seul avec mon ombre et avec ma peine.

Le fleuve s’écoule,
entre de sombres végétations
et de gris oliviers,
dans l’allégresse des campagnes
de Baeza. »

(poème CXVIII, p. 171)

C’est pourquoi les oliviers sont « gris » (ici et p. 186), il pleut… Le poète se sent désormais étranger dans cette campagne qui était pourtant son pays natal :

« étranger dans les campagnes de mon pays
– moi j’avais ma patrie là où le Douro coule
entre des rochers gris… »

Une nature plus aimable et conventionnelle

Machado a cependant recours à une nature plus aimable, mais aussi plus conventionnelle, lorsqu’il associe, par exemple, le printemps à l’éloge de Xavier Valcarce (p. 220) ou les papillons à celui de Juan Ramón Jiménez (p. 221)…

Parfois aussi, au cœur de la guerre, l’ « Aube sur Valence » apparaît comme une parenthèse enchantée, un moment d’émerveillement dans l’horreur de la guerre civile (p. 242)…

Conclusion

Machado, dans son prologue aux Champs de Castille (voir p. 265), évoque son « simple amour de la Nature, qui chez moi est infiniment supérieur à celui de l’Art ». La Nature est en effet omniprésente dans ses poèmes, et elle n’est pas seulement un thème de description. Elle a une présence charnelle, avec ses couleurs – Machado nous peint de véritables tableaux, avec le bleu et le blanc, le rouge et le gris, toutes les teintes de la terre, des fleurs, des roches… – et ses parfums.

S’il oppose la rude et aride Castille à la riche et sensuelle Andalousie, toutes deux cependant dessinent une Espagne rurale, essentiellement pastorale (des bergers de Castille aux élevages de taureaux d’Andalousie), avec seulement la culture de l’olivier ; une Espagne pauvre, ignorante, fermée sur elle-même et sur le souvenir d’une grandeur passée, disparue ; une Espagne finalement assez archaïque – les seuls éléments de modernité seront, dans la dernière partie, les avions de guerre !

Une Espagne fidèle à ses traditions – le Romancero, la Saeta de Pâques… et assez peu ouverte au modernisme : Machado lui-même s’en méfie (voir p. 267).

La guerre

Contrairement à Anna de Noailles, Machado n’a pas été directement touché par la Grande guerre : son pays est resté strictement neutre, et n’y a donc nullement participé. Mais durant toute sa vie, il a connu une atmosphère belliqueuse, plus ou moins inquiétante :

  • en 1898, le traumatisme de la guerre contre les USA, dans laquelle l’Espagne perd Cuba, Porto Rico, les Philippines, les îles Carolines, Marianne et Palaos : c’est la fin d’un Empire immense ; l’Espagne devient un petit pays, pratiquement limité à la péninsule, et pauvre… Il en naîtra la « génération de 1898 ». Mais il s’agit d’une guerre lointaine, qui n’a pas été vécue directement par les Espagnols, qui n’en ont vu que les conséquences.
  • Plus proche, en 1921-1925 éclate la guerre du Rif, dans cette chaîne de montagne au Nord du Maroc : pour la première fois du gaz moutarde est employé contre des populations civiles. Mais une fois encore l’Espagne subit un désastre à Anoual : pour la première fois aussi, un colonisé, en l’occurrence Abd-El-Krim, inflige une défaite militaire à un colonisateur. L’intervention de la France, à partir de 1925 finira par vaincre la République du Rif. Cette guerre vit la montée de Franco, l’utilisation de la guerre chimique et de l’aviation… En Espagne même, la mobilisation des conscrits suscita des émeutes.
    Jeune marié, puis veuf éploré, Machado voit de loin ces événements.
  • De 1923 à 1930, dictature militaire de Primo de Rivera ; Machado s’est engagé aux côtés des Républicains à partir de 1926… L’ambiance est insurrectionnelle.
  • Enfin, en 1936 éclate l’horrible guerre civile qui va déchirer le pays pendant trois ans, et précipiter l’exil de Machado et sa mort. C’est surtout cette dernière guerre qui est présente dans son œuvre, notamment dans les Poèmes de la guerre.

« L’Espagne en paix » (Éloges, p. 227)

Daté de novembre 1914, ce poème renvoie dos à dos tous les protagonistes de la Grande guerre, Composé de 69 vers, d’abord organisés en quatrains à rimes croisées, puis en strophes de plus en plus longues, il oppose le monde en guerre, qui suscite une condamnation sans partage, à l’Espagne en paix, non une paix lâche et honteuse, mais la « Paix de Don Quichotte », qui se prépare à sa propre guerre, épique et glorieuse.

  • Trois quatrains évoquant la barbarie des combats dans une atmosphère automnale : « après-midi froide », pluie d’automne, pluie, brouillard… mais déjà la violence apparaît : Nord féroce, cavaliers, chars, fantassins, rouges dépouilles, clarté de fer du campement, bourbier sanglant. La guerre est déjà plus concrète que dans les poèmes d’Anna de Noailles.
  • Puis l’évocation des belligérants : volontairement par leur nom ancien, et des clichés : Germanie, Français avare, triste Moscovite, Teuton, Albion… Plongée vertigineuse dans l’Histoire et le mythe : la guerre fait régresser les hommes, jusqu’au Moyen-Âge, aux Grandes invasions, et même à la préhistoire ; elle s’oppose à la vie (semailles, terre…) et apporte destruction et désolation, « pus et peste » : « La guerre est mauvaise et barbare », « la guerre est barbare, stupide, régressive ».
  • Enfin, l’Espagne en paix, et la figure de Don Quichotte, qui refuse la guerre non par peur, mais par « dédain et mépris » ; Machado oppose à la guerre « barbare » le combat noble des chevaliers, l’héroïsme individuel, la lutte pour des valeurs hautes, opposées à celles « d’avares marchands » ; de cette guerre fratricide peut surgir une paix, quand ces peuples se « sentiront frères » devant « l’autel divin de la pauvreté ».

« Poèmes de la guerre » (1936-1939)

Une vingtaine de poèmes, de longueur variée, écrits durant cette guerre civile.

  • Poèmes de la nostalgie du temps de paix :
    • « Le Printemps », p. 241 : oppose la venue du printemps « plus fort que la guerre » à la guerre elle-même, le bruit des avions, les sirènes…
    • « Soria », p. 242 : à nouveau l’avion de guerre « frelon guerrier » qui survole peut-être Soria.
    • « Aube sur Valence », évocation de la paix.
    • « Séville de l’enfance », dénonciation de Franco (« quelqu’un a vendu…) p. 245
    • « À Federico de Onís » (un poète et un érudit) : la culture contre la guerre (p. 247)
    • « Méditation », p. 247 : hommage à Valence
    • « Coplas », à Guiomar p. 251
    • dernier vers
  • Poèmes plus liés à la guerre
    • « La Mort de l’enfant blessé », écrit à Barcelone sous les bombardements ; l’enfant délire, et meurt, tandis qu’un avion survole la ville, porteur de mort. (p. 243)
    • La séparation avec Guiomar : « la guerre a sur l’amour porté le coup fatal » (p. 244)
    • Condamnations de la guerre civile : p. 245 et 246 : Franco est « le traître »
    • « À Lister », un chef de guerre communiste
    • « Le crime a eu lieu à Grenade », sur l’assassinat de Federico Garcia Lorca (p. 249-250)
    • Méditation du jour, « la guerre vient comme un ouragan… » p. 250)
    • « Alerte », appel au combat de la jeunesse (p. 253)
    • Éloge du général Miaja qui défendit Madrid (p. 254)
    • éloge de Madrid (p. 255)
    • « Voix d’Espagne », éloge de la Russie
    • éloge du Mexique

Subissant une guerre civile qui lui faisait horreur, mais dans laquelle il s’engagea comme intellectuel, sans hésiter, Machado semble partagé entre la nostalgie de la vie civile, de la paix, et le constat que la guerre a détruit totalement ce monde d’avant : l’amour est impossible, la guerre étend sa dévastation sur toute l’Espagne, elle a été « vendue », livrée aux fascistes et aux nazis… L’avion, omniprésent, apporte la mort (« Mort de l’enfant blessé »). La culture est vaine contre la guerre : à l’éloge, très bref, d’ Onís répond « le crime a eu lieu à Grenade ».

La guerre est assez peu évoquée en tant que telle : mort de l’enfant blessé, mort de Lorca… mais Machado a davantage ici une posture de militant ou de combattant : « Alerte », éloge de chefs républicains, évocation de villes combattantes, d’alliés réels ou potentiels… Mais il est symbolique que son tout dernier vers soit une évocation de la paix, et de l’enfance. Machado haïssait la guerre.

La passion amoureuse

Machado a connu dans sa vie deux passions amoureuses, d’intensité et de nature variée : d’abord le grand amour de sa vie, Leonor, entre 1908 et 1912, une passion intimement liée à une période de sa vie et à un lieu, Soria ; puis une rencontre, sur le tard, avec l’énigmatique Guiomar, entre 1928 et 1936 ; mais Guiomar est mariée, et cette liaison contrariée sera vite achevée par la guerre civile.

L’amour occupe une place des plus restreintes dans une poésie certes lyrique, mais peu orientée vers un lyrisme intime et personnel, à l’opposé d’ Anna de Noailles.

On ne compte guère qu’une vingtaine de poèmes dont l’amour constitue le sujet unique ou principal, et de rares allusions ailleurs.

Les Solitudes (1907)

Paradoxalement, ces poèmes d’avant Léonor sont ceux où l’amour est le plus présent ; mais il s’agit d’un amour anonyme, le plus souvent imaginaire ou rêvé : cf. XII p. 35 (une sorte de chanson avec refrain : « mes yeux ne te verront pas, mon cœur t’attend »), ou XVI p. 40 : il s’adresse à une « beauté » sans nom et presque sans visage. Dans le poème XIX, on croise aussi (p. 43) la silhouette d’une « jolie fillette », sans que l’on puisse à proprement parler d’un poème d’amour. Dans le poème XXIX (p. 50) il s’adresse à une « farouche compagne » probablement allégorique, peut-être la mort (« noir carquois »). Le poème XXXIII s’adresse à une femme aimée ; mais dans le poème XXXVII, l’aimée, c’est la nuit… L’ « inventaire galant » de la p. 60 est apparemment une chanson populaire, et ne s’adresse à aucune femme particulière ; « tes yeux », « ta sœur » évoquent des personnages imaginaires.

Enfin, la « Fantaisie d’une nuit d’avril » (p. 72) n’est, comme son nom l’indique, qu’une fiction ; sous les traits d’un amant chevaleresque, le poète s’adresse à une « dame » imaginaire, accompagnée d’une « duègne », dans un dialogue galant du temps passé (le temps de Don Quichotte… ou d’Hernani !)

Songe, mythe, rêverie ou allégorie, l’amour brille par son absence ; il n’est qu’un thème littéraire et ne semble pas correspondre à un vécu.

Les Galeries (1907)

L’amour semble encore plus mis à distance dans les Galeries, publiées en même temps : un seul poème, le n° LXVII (p. 88) appartient à ce thème, et sur le mode ironique et distancié :

« Si j’étais un poète
galant… »

Le rejet, puis le discours rapporté montrent que Machado se refuse à ce rôle.

Champs de Castille (publiés d’abord en 1911, puis en 1917)

Contemporaines puis postérieures à Léonor, ces poésies portent la marque de la tragédie qui a marqué Machado ; mais là encore, l’amour occupe une place restreinte ; le poète préfère évoquer la ville où il a vécu, la Castille aimée, mais non directement sa propre vie.

  • « En train » (CX, p. 132) évoque avec humour le personnage d’une « nonnette » charmante, et conclut : « Mais celle que j’aime / préfèrera épouser / un garçon barbier… » : encore une fois Machado use de la fiction, et dessine une petite scène de genre.

Puis l’on trouve tout un « cycle de Leonor », p. 172-177, évoquant douloureusement mais avec pudeur la mort de la jeune femme, et la souffrance du poète.

  • Le très court poème CXIX :

« Seigneur, voici que tu m’as arraché ce que j’aimais le plus.
Écoute encor, mon Dieu, mon cœur hurler.
Ta volonté, Seigneur, se fit contre la mienne.
Seigneur, nous voici seuls mon cœur et la mer. »

  • Les poèmes CXXI et CXXII s’adressent directement à Leonor :

« Ne vois-tu pas
Leonor, les peupliers de la rivière,
et leurs branches gelées ?
Regarde le Moncayo
bleu et blanc, donne-moi la main
et allons promener.
Sur ces champs de mon pays,
bordés d’oliviers poussiéreux,
je vais cheminant, seul,
triste, las, pensif et vieux. » (p. 173)

« j’ai senti ta main dans la mienne,
ta main de compagne… » (p. 174)

  • Le poème CXXIII évoque directement la mort de Leonor, « une nuit d’été » ;
  • Le poème CXXIV dit la vie sans elle, la nature qui continue son cycle, et la douleur :

« cette amertume qui m’étouffe 
s’écoule en espérance d’Elle… » (p. 175)

  • Enfin, la présence de Léonor semble s’estomper ; il n’en subsiste plus, à la fin du poème CXXVI, à José Maria Palacio, qu’un très discret « sa terre ».

L’amour disparaît ensuite à peu près complètement de l’œuvre de Machado. Aucun poème n’est dédié à Guiomar ; on apprend seulement, dans les Poèmes de guerre (1936), leur séparation :

« De mer à mer entre nous deux la guerre,
plus profonde que la mer. De mon parterre,
je regarde la mer que ferme l’horizon.
Toi, Guiomar, depuis un finistère,

tu vois une autre mer, la mer d’Espagne,
chantée par Camoëns, qu’emplissent les ténèbres.
Mon absence te tient, peut-être, compagnie ;
à moi ton souvenir me fait mal, ma déesse.

La guerre a sur l’amour porté le coup fatal.
Et voici la totale angoisse de la mort,
avec l’ombre stérile de la flamme

et le miel rêvé d’un amour tardif,
et la fleur impossible de la branche
qui a senti le fil glacé de la cognée. »

Machado se veut le chantre de l’Espagne, de ses paysages, de ses hommes, de sa culture ; son lyrisme n’est donc que très peu personnel, car sa personne s’efface devant des sujets plus vastes. Dès lors, même si Léonor occupe une place immense dans sa vie, il n’y en a qu’assez peu de trace dans son œuvre. Machado pratique une forme de « poésie impersonnelle », dans laquelle les états d’âme ont peu de place. On est à des années-lumière d’ Anna de Noailles.

Antonio Machado et le folklore

« Fuyez la préciosité littéraire, dit Juan de Mairena, qui est la plus grande ennemie de l’originalité. Pensez que vous écrivez une langue mûre, pleine de folklore, de savoir populaire, et que ce folklore fut l’argile sacrée d’où Cervantès tira la création littéraire la plus originale de tous les temps »

Le folklore, une affaire de famille

Pour comprendre l’intérêt profond de Machado pour la culture populaire, il faut remonter à ses origines familiales.

  • Ses grands-parents, Antonio Machado y Nuñez et surtout Cipriana Álvarez Durán, dont le frère Agustin Durán était l’auteur de Ballades, dans lesquelles les enfants Machado ont appris à lire ;
  • Son père, Antonio Machado y Alvarez, professeur de philosophie à l’Université de Séville, passionné de littérature populaire, et membre depuis sa fondation en 1871 de la Société Anthropologique de Séville ; c’est un folkloriste reconnu, et un des fondateurs des études folkloristes espagnoles. On sait qu’il mourut à 47 ans, en 1893 ; mais cela n’empêcha pas son influence profonde sur ses deux fils poètes, Antonio et Manuel.

Thèmes, mythes et personnages

  • Valorisation du peuple : poème II p. 24 ; XXVI p. 48 (humbles silhouettes…) ; le mendiant XXXI p. 52 ; les exemples sont très nombreux. L’Espagne s’incarne dans ses paysans et ses travailleurs, rudes, dans ses femmes (« Femme de la Manche »)…
  • Personnages de femmes : « Carmen » ~ « Micaela » dans « Inventaire galant » p. 60 ; la fée bienfaisante, p. 86 (Galeries; LXXXII p. 97 ; ) ou malfaisante (p. 90)… Relativement peu nombreuses, comme dans la vie de Machado (Leonor et Guiomar) ; on les retrouvera dans la « Femme de la Manche », associée à Dulcinée – ou à la figure de la Mère, que nous verrons avec la religion. Citons aussi une poésie galante, « récit » avec une belle prisonnière, une duègne… peut-être inspiré du « ghazal », poème amoureux d’origine perse, LII p. 72 ;
  • Et on retrouve différents personnages, littéraires ou mythiques :
    • Don Juan de Mañara (Bradomin est un marquis fictif créé par Valle-Inclán en 1905) dans Portrait, Champs de Castille p. 111
    • Le Cid, Champs de Castille p. 114
    • Caïn – mais appartient plutôt à la religion ? Champs de Castille p. 116
    • Image satirique de Don Guido, aristocrate quelque peu ridicule, Champs de Castille p. 192
  • Mais globalement, on s’aperçoit que les thèmes et les personnages folkloriques sont à la fois peu nombreux, et souvent mis à distance (Don Juan, Caïn, Don Guido sont plutôt des contre-exemples, des personnages rejetés ou moqués), à l’exception de ceux qui incarnent une certaine grandeur de l’Espagne, chevaleresque ou héroïque : le Cid, ou Don Quichotte.

Un cas particulier : Don Quichotte

  1. Influence de Don Quichotte sur la littérature et la pensée espagnoles, notamment chez Unamuno : celui-ci voyait dans le personnage, non un bouffon comique et vaguement pitoyable, mais un idéal, des valeurs qu’il n’avait pu ou su faire triompher dans une Espagne qui n’en était pas digne.
  2. Don Quichotte dans la poésie de Machado
    1. Silhouette dans « Fantaisie iconographique », Champs de Castille p. 129
    2. « Femmes de la Manche », Champs de Castille p. 195 : ici surtout Dulcinée, dans son double aspect de femme idéale pour Don Quichotte, et de valeureuse femme du peuple, sous le nom d’Aldonza.
    3. Envoi du poème CXLIII, p. 225
    4. p. 229, « L’Espagne en paix »
    5. Poème CLI p. 235, dédié à Unamuno pour son livre Vie de Don Quichotte et Sancho: double hommage au chevalier et au philosophe.
    6. Poèmes de la guerre, XIV, p. 252 : Don Quichotte associé à Macbeth : l’un, incarnation de l’Espagne, digne et menacée, l’autre incarnation du crime.

Influence des formes

  • Écrire pour le peuple en rejetant la préciosité : poème VII p. 31 : « moi j’écoute les chants / aux vieilles cadences / que chantent les enfants… » ; ou encore poème LXI p. 83, véritable art poétique.
  • Recueils intitulés « Chansons  » et « Nouvelles chansons  », ou « proverbes et chansons ».
  • «coplas» (Coplas élégiaques, XXXIX p. 58 ; glose, LVIII p. 80 inspiré par une copla « pour la mort de son père » de Jorge Manrique, 15ème siècle) ; Poèmes de guerre, n° XIV p. 251 ; La copla désigne une musique populaire du folklore espagnol, qui s’est répandue également en Amérique latine. Elle se distingue par une structure flexible, de chants composés de rimes ou en strophes A-B-C-B. Les niveaux de langue peuvent évoquer des tournures familières, voire comiques, ou encore les thèmes de l’amour et de la condition humaine. Alberti, Federico Garcia Lorca ou Machado l’ont utilisée.et « cante Hondo »  (XIV p. 38) ; Le cante jondo, parfois cante jonto, signifiant littéralement « chant profond » en espagnol andalou, est un type de chant flamenco, qui désigne les chants les plus anciens et les plus primitifs du répertoire flamenco. L’origine serait antérieure au mouvement flamenco proprement-dit. L’adjectif jondo fait référence à la provenance du chant : les fonds de la gorge, le fond de l’être… La prononciation gutturale annonce le caractère brut du chant. Les textes sont le plus souvent très dramatiques sans être macabres. Le poète Federico García Lorca a consacré plusieurs poèmes à ce genre dans son œuvre Poema del cante jondo (« Poème du cante jondo », 1921).refrains (ex. XII p. 35)
  • comptines et chansons enfantines : p. 86, 87 (avec un pirate!)
  • La guitare, et ses formes musicales, la « Jota », danse traditionnelle proche du fandango et la « petenera », quatrain octosyllabique qui fait partie du Cante Hondo : p. 98
  • Allusion au « vieux romancero », Champs de Castille p. 122, p. 169, ou poèmes de la guerre, p. 242 : « en vivant à nouveau son Romance de sang ».
    • Le Romancero espagnol est un ensemble de courts poèmes nommés romances tirés des chansons de geste en langue castillane à partir du XIVème siècle et transmis par tradition orale jusqu’au XIXème siècle où, étant donné l’intérêt porté par le romantisme à la littérature médiévale, Agustín Durán, grand-oncle de Machado, commença à les rassembler, dans un premier temps dans ses Colecciones de romances antiguos o Romanceros (Valladolid, 1821), puis plus tard de façon plus complète dans son célèbre Romancero General. Un romance se compose de groupes d’octosyllabes dont les pairs riment en rime assonante. Les plus anciens ne possédaient pas de division strophique. Les plus modernes regroupent par contre les vers de quatre en quatre. Tous les anciens romances sont anonymes et largement influencés par la religion, la guerre et l’amour.Ils se distinguent des ballades européennes par leur préférence au réalisme plutôt qu’au fantastique et par leur caractère dramatique davantage marqué. Son style est également caractérisé par certaines répétitions de syntagmes de façon rythmée, par un usage relativement libre des temps verbaux, par l’abondance de variantes (les textes varient et s’influencent réciproquement, ils se « modernisent » ou terminent d’une façon différente à cause de la transmission orale) et par un final souvent brusque, qui confère quelquefois un grand mystère au poème.Sa structure est variée : certains comprennent une histoire depuis son commencement jusqu’à son dénouement tandis que d’autres ne sont que la scène la plus dramatique d’un récit réparti sur plusieurs romances. Parmi ceux-ci on peut distinguer le Cantar del Mío Cid et l’histoire de Bernardo del Carpio.
      Les thèmes sont historiques, légendaires, romanesques, lyriques etc. Certains étaient utilisés à des fins propagandistes et servaient par exemple à chanter les exploits de la monarchie au cours de la prise de Grenade. L’influence du romancero espagnol fut considérable : non seulement il perdure dans la tradition populaire en se transmettant oralement jusqu’à nos jours, mais il inspira nombre de comédies du théâtre du Siècle d’or espagnol et, à travers lui, le théâtre européen (par exemple Las mocedades del Cid de Guillén de Castro inspira Le Cid, de Corneille). La vitalité du Romancero nuevo le corrobore également.
  • La « Saeta » (« flèche »), chant religieux andalous, chanté a capella durant la Semaine sainte, et formé de quatre ou cinq versets octosyllabiques. Champs de Castille p. 187
  • Un exemple de projection : La Terre d’Alvargonzales (p. 141-166)
    • Une première esquisse : « Un criminel », Champs de Castille p. 130

Machado et la religion

Le catholicisme en Espagne

L’Espagne a été évangélisée très tôt, dès le IIème siècle ; mais au début du VIIème siècle, la péninsule fut conquise par les Maures, musulmans. Dès lors, il y eut une lutte permanente des chrétiens pour reconquérir l’Espagne, du VIIème siècle jusqu’en 1492 (chute de Grenade, par Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille, les « Rois catholiques »). En même temps, durant toute l’époque médiévale, les trois grandes religions, chrétienne, musulmane et juive, cohabitent dans une relative harmonie ; le roi Alphonse X le Sage (1252-1284) ouvrit dans sa capitale, Tolède, une École de Traducteurs des trois religions, chargés de transcrire en castillan les textes hébreux et arabes, qui transmettaient une grande part de la sagesse antique.

Mais à partir de 1492, les Chrétiens voudront être seuls en Espagne : musulmans et juifs sont expulsés ou convertis de force après la chute de Grenade. On créa l’Inquisition, d’abord pour surveiller les nouveaux convertis.

Par la suite, le Siècle d’or (XVIème-XVIIème siècle) fut aussi celui d’un regain de mysticisme, avec trois grandes figures :

  • Ignace de Loyola (1491-1556), ancien militaire qui fonda la Compagnie de Jésus (les Jésuites), par laquelle l’Évangile fut porté jusqu’en Chine et au Japon (St François Xavier) ;
  • Thérèse d’Avila (1515-1582), l’infatigable réformatrice du Carmel, première femme « docteur de l’Église » et favorisée de fréquentes extases qu’elle décrit – à la demande de son confesseur – avec une précision et une finesse extrêmes ;
  • Jean de la Croix, ascète, réformateur, poète mystique reconnu comme un des plus grands auteurs de langue espagnole.

S’il y eut quelques remises en cause de l’Église au moment des Lumières, l’Église espagnole se plaça du côté des nationalistes contre Napoléon Ier et y acquit un certain prestige patriotique.

Mais à partir de 1936, le clergé prit massivement parti pour le franquisme ; l’Église fut dès lors associée à la dictature.

La religion comme cadre et motif « folklorique »

  • Le clocher est un élément essentiel du paysage : cf. p. 33, p. 93, p. 147, p. 169 (surmonté d’une cigogne) ;
  • L’église est rarement représentée en entier : on la trouve « en ruine » p. 34 ; mais aussi, p. 51-52, avec un mendiant qui monte le porche
  • La cloche est aussi assez présente : p. 64 ; p. 114 ;
  • Enfin on croise des silhouettes incarnant une religion traditionnelle, assez formelle : le mendiant qui gravit le porche (p. 52) ; « les vieilles en deuil iront sans doute à leur rosaire » p. 115 ; et même la figure un peu ridicule de Don Guido, un mécréant devenu confit en dévotion quand l’âge vint… (p. 192 sqq.)

La religion purement formelle, mise en cause.

Si la « nonnette » de la page 133, malgré sa beauté « fanée », reste une figure lumineuse et pure, d’autres images de la religion sont moins reluisantes :

  • Don Guido, précédemment cité ;
  • « Un criminel » (p. 130) sort du séminaire, où manifestement il n’a rien appris ;
  • Poème « Le lendemain éphémère » p. 197 fustige une « ancienne Espagne » :

« L’Espagne des fanfares et des tambourins basques
sentant le renfermé, fleurant la sacristie,
dévouée à Frascuelo, à la Vierge Marie,
d’esprit narquois et d’âme tranquille… 
cette Espagne inférieure qui prie et qui bâille »

Cette Espagne est vieille, et surtout vide, qui ne donnera naissance qu’à un « lendemain écœurant ».

Le mythe de Caïn

C’est un mythe récurrent dans toute l’œuvre poétique de Machado : Caïn, le frère jaloux et criminel, semble l’âme même de cette « vieille Espagne ».

  • Il apparaît tout d’abord comme un souvenir d’enfance : une image dans une salle de classe ;
  • Puis, p. 116 :

« L’homme mauvais abonde aux champs et au village,
capable de vices infâmes et de crimes bestiaux,
qui, sous sa casaque brune, cache une âme très laide,
esclave des sept péchés capitaux. […]
Ce sont terres pour l’aigle, un morceau de planète
que traverse l’ombre errante de Caïn. »

  • Ce mythe traverse tout le « Romance » La terre d’Alvargonzalez ; les fils assassins sont maudits (cf. p. 152) alors que Miguel, le fils sage, apparaît comme un « miracle » (p. 155-156)
  • On le retrouve p. 200
  • Dernière occurrence p. 242 : cette fois, dans les poèmes de guerre…

Aspiration et recherche religieuses

Au début de son œuvre, Machado considère la mort comme une fin, sans au-delà : cf. II p. 25, mais surtout IV p. 26 (« À l’enterrement d’un ami ») :

« – Et toi, sans ombre désormais, dors et repose,
Longue paix à tes ossements…
Définitivement,
dans un sommeil paisible et véritable. »

Ou encore XII, p. 36.

Pourtant,  surtout peut-être après la mort de Leonor, se fait jour une aspiration religieuse, en même temps que le retour à une religion plus traditionnelle.

  • La figure du Christ (allusion à la couronne d’épines p. 35 ; p. 206-207)
  • Une religion espagnole : « Le dieu ibère » p. 117 ; « Pâques » p. 135 ; « Saeta » p. 187
  • Allusions bibliques : outre Caïn (cf. ci-dessus), psaumes, Jacob1 (p. 143), parabole du fils prodigue (Alvargonzalez), « vanité des vanités » (cf. p. 184)…

Recherche d’une espérance, parfois déçue :

D’abord un vide, une attente :

  • poème XVIII p. 41-43, « Le poète »
  • « Prélude » p. 45
  • LIX, p. 81, dernière strophe : « J’ai rêvé […] que c’était Dieu que j’avais dans mon cœur ».
  • LXXIV p. 92
  • LXXVII p. 94 : « recherchant Dieu toujours au milieu de la brume »
  • LXXVIII p. 95 : révolte d’une mort qui serait sans lendemain ; c’est la mort de Leonor qui fait renaître ces interrogations.

Puis une espérance :

  • p. 112 : « Qui parle seul espère à Dieu parler un jour »
  • p. 168 : « Mon cœur attend / aussi, vers la lumière et vers la vie / un nouveau miracle du printemps. »
  • Poèmes CXIX et CXX, p. 172-173 : court dialogue en forme de prière et de réponse : à la souffrance d’aujourd’hui  répond une espérance : « la terre n’a pas tout emporté ». On trouvera un écho à ce dernier vers dans le poème CXXII, ou encore p. 175 : « cette amertume qui m’étouffe / s’écoule en espérance d’Elle… »

Mais cette espérance ne va pas aussi sans une terrible amertume :

  • prière ironique du poème CXXVIII, qui semble remercier le Seigneur de la pluie, mais exprime aussi le doute : « amertume / de vouloir et ne point pouvoir / croire, croire et croire ! (p. 182)
  • Cruel constat p. 192 : « Dieu est si loin ! »
  • Proverbes et chansons (1923) : constat d’une perte p. 203, malgré l’appel à deux des trois grands mystiques espagnols Thérèse d’Avila et Jean de la Croix. Cf aussi p. 210 : Dieu est endormi…
  • poèmes V à VII p. 215 : voudrait croire, mais scepticisme…

Le dernier mot est une prière « engagée », condamnation des « félons »… prière amère !

1 – Fuyant son frère Ésaü qui a juré de se venger suite à la prise des bénédictions d’Isaac, Jacob se rend à la demande de sa mère à Haran pour trouver femme à marier dans la famille de celle-ci. Arrivé à Louz, il fait un rêve où il voit une échelle entre ciel et terre, d’où les anges descendent et montent. Dieu se révèle à lui et renouvelle l’alliance.

L’exotisme chez Antonio Machado

Prenons garde tout d’abord à bien définir cette notion : ce qui, pour nous, lecteurs, peut sembler exotique ne l’était pas pour Machado, ce qui élimine tout ce qui concerne l’Andalousie, sa région natale, et la Castille, sa patrie de cœur, tout comme ce qui relève du folklore espagnol.

Une fois cette définition posée, on se rend compte que la récolte est plutôt maigre : l’exotisme est quasiment absent des Champs de Castille ;

  • on ne trouve qu’un lien avec le voyage, p. 133 : comme chez Anna de Noailles, le train, symbole de voyage, ouvre la rêverie vers un ailleurs.
  • Par ailleurs, p. 213-214, la mer semble une promesse de voyage.

Mais ce qui domine, c’est un refus de l’exotisme : voir poème II p. 24, qui montre la vanité du voyage, ou XXVII p. 49 : « Pour toi le bonheur n’est pas Outre-mer ». 

Tout au plus peut-on trouver, rarement, une rêverie, p. 64 ou p. 87.

Mais Machado n’est pas un poète de l’ailleurs, de l’exotisme ; il est d’abord un poète de l’Espagne, comme l’avait bien compris Aragon :

« Machado dort à Collioure.
Trois pas suffirent hors d’Espagne,
Et le ciel pour lui se fit lourd,
Il s’assit dans cette campagne, 
Et ferma les yeux pour toujours… »

La mort dans la poésie de Machado

Une mort acceptée

Dans les premiers recueils essentiellement, la mort apparaît comme la fin normale, attendue de la vie, accueillie sans révolte particulière : ainsi, p. 25, évoquant d’humbles gens, Machado écrit :

« Ce sont de braves gens qui vivent,
qui travaillent, passent et rêvent,
et qui un jour comme tant d’autres
reposent sous la terre. »

La mort est perçue comme un « sommeil paisible et véritable » (p. 27) ; voir aussi le poème XXI p. 46 :

« Tu dormiras encore beaucoup d’heures
sur l’ancienne rive,
et tu trouveras, un matin pur,
ta barque amarrée à un autre rivage. »

Dans « Glose » (p. 80), la mort est l’issue attendue de la vie ; Machado parle même du « plaisir d’arriver ». C’est avec la même sérénité qu’il évoque la mort de Rubén Darío (p. 231), et la sienne propre (p. 210) :

« Mourir… tomber comme une goutte
de la mer dans la mer immense ?
Ou être ce que jamais je n’ai été :
seul, sans ombre et sans songe,
un solitaire qui s’avance
sans chemin et sans miroir ? »

De la même façon, dans les Champs de Castille, il évoque à nouveau sa propre mort :

« Et quand viendra le jour du dernier voyage,
quand partira la nef qui jamais ne revient,
vous me verrez à bord, et mon maigre bagage,
quasiment nu, comme les enfants de la mer » (p. 112)

Parfois, cependant, Machado évoque la mort dans sa réalité concrète et crue :l’horreur du gibet, p. 68, une « danse macabre » (p. 93) ; dans le poème « À l’enterrement d’un ami », p. 26, le poète multiplie les détails concrets, les « pétales pourris » et l’âcre parfum du géranium, la descente du cercueil dans la fosse, le bruit de la terre qu’on jette… De même, dans le poème sarcastique dédié à « Don Guido », l’on voit le masque funèbre du mort sur son lit (p. 194)…

Machado accepte la mort sans illusions, mais aussi sans crainte particulière ; il la voit comme le terme d’un voyage, vers la mer. Mais il la montre aussi, parfois, par des figures allégoriques.

Une figure allégorique

Ces allégories appartiennent plus ou moins au folklore :

« Et c’était la Mort, sa lame sur l’épaule,
marchant à grands pas, farouche et squelettique
– comme je la rêvais lorsque j’étais enfant… » (« Cante Hondo » p. 39)

Peut-être est-ce elle qu’il faut reconnaître dans la « vierge farouche » (XXIX p. 50), ou encore le « Elle » du poème XXXV p. 54 ; le même « Elle » du poème dédié à l’assassinat de Federico Garcia Lorca (p. 249-250) ; la mort est aussi associée à la mer : p. 210, et p. 214.

On trouve peu d’images doloristes chez Machado. Ainsi il refuse la fascination pour le Christ agonisant :

« Je ne peux ni ne veux
chanter ce Christ en croix
mais celui qui marchait sur la mer »(p. 187)

La mort de l’Aimée : douleur et espérance

Dès les Solitudes, cette douleur semble préfigurée :

« Les coups du marteau
disent le noir cercueil,
et les coups de la bêche
l’endroit de la fosse…
Mes yeux ne te verront pas,
mon cœur t’attend. »(p. 36)

Et dans les Galeries, ce vers, p. 95 : « Devra-t-il mourir avec toi ce monde ? »

La mort de Leonor est évoquée directement, dans un seul passage, bref et très sobre, pp. 172-175 : à l’expression de la douleur et de la révolte répond une forme d’espérance, ce qui est nouveau par rapport aux autres recueils : voir les poèmes CXX p. 173, CXXII p. 174, CXXIV p. 175, dans une alternance avec le pur désespoir.

Une mort violente

Mais si la mort semble appartenir à l’ordre naturel, il y a une forme de mort directement liée à une violence humaine et/ou sociale, et beaucoup moins acceptable :

  • Dans le poème CVIII, « un criminel » p. 130, on voit un jeune homme condamné à mort après avoir assassiné ses parents par cupidité ;
  • Le long Romance « La Terre d’Alvargonzalez » est aussi un récit de violence, où des fils tuent leur père, et meurent à leur tour ;
  • Mais c’est bien sûr la guerre, celle de 14-18 (p. 228-229), mais surtout la guerre civile qui introduira cette mort violente : mort de Garcia Lorca tué à Grenade, « mort de l’enfant blessé » (p. 243). Ici, Machado dénonce une mort atroce, injuste, symbolisée par les avions – les bombardements, notamment à Barcelone, furent particulièrement meurtriers.

La mort n’est vraiment révoltante que si elle est provoquée par la folie des hommes.


Bibliographie

Œuvres de Machado

  • Juan de Mairena, traduit de l’espagnol par Marguerite Léon et préfacé par Jean Cassou, Paris, Gallimard « NRF », 1955, 315 pages.
  • Champs de Castille, Solitudes, Galeries et autres poèmes etPoésies de la guerre, traduits par Sylvie Léger et Bernard Sesé, préface de Claude Esteban, Paris, Gallimard, 1973; Paris, Gallimard, coll. Poésie, 1981.
  • De l’essentielle hétérogénéité de l’être, traduit et présenté par Victor Martinez, Paris, Payot & Rivages, coll. Petite Bibliothèque Rivages Poche, no 391, 2003.
  • Juan de Mairena. Maximes, mots d’esprit, notes et souvenirs d’un professeur apocryphe, traduit de l’espagnol par Catherine Martin-Gevers, Paris, Anatolia/Éditions du Rocher, 2009, 442 pages.

Bibliographie critique

  • Manuel Tuñon de Lara, Antonio Machado, collection « Poètes d’aujourd’hui », Seghers, 1960.
  • Antonio Machado, Rafael Alberti, numéro spécial, revue Europe, n°685, 1986.