Anna de Noailles et Antonio Machado

Antonio Machado

Anna de Noailles, par Philip de László

Étude sur Machado Étude sur Anna de Noailles
Textes comparés Synthèses

Textes comparés

« Offrande à la nature » / « Le voyageur »

Deux incipit

Les deux textes, si différents qu’ils paraissent, sont similaires par au moins un point : tous deux ouvrent le premier recueil de leur auteur, et apparaissent donc comme des textes programmatiques, instaurant, sinon un pacte de lecture, du moins des attentes de la part du lecteur.

Tous deux sont l’œuvre d’auteurs très jeunes, 25 et 27 ans, mais qui ont déjà commencé à écrire, sinon à publier ; publiés presque en même temps (1901 pour Anna de Noailles, 1902 pour Machado), tous deux sont des « cartes de visite »…

Un grand classicisme

Rimbaud transforme radicalement le vers avant 1870 ; Mallarmé a écrit sa « crise de vers », dans laquelle il définit une nouvelle métrique (voir La Vieillesse d’Alexandre, de Jacques Roubaud) entre 1886 et 1896 ; c’est dire que lorsque paraissent les premiers recueils d’ Anna de Noailles et de Machado, la cause de l’alexandrin « hugolien » devrait être entendue… Or il n’en est rien : Anna de Noailles et, pour autant qu’on puisse en juger, Machado, écrivent des quatrains d’alexandrins à rimes croisées, à la césure sur le 6ème temps, on ne peut plus traditionnels, comme s’il ne s’était rien passé dans la poésie européenne depuis vingt ans et plus…

Classique sur la forme, ces deux poèmes le sont tout autant sur le fond : la syntaxe demeure limpide, les thèmes (la vie comme voyage, la nature, la mort) sont ceux de la poésie élégiaque traditionnelle.

Le monde contemporain en est curieusement absent : les deux poèmes sont intemporels…

Deux portraits ambigus

  • Anna de Noailles : un autoportrait sans véritable identité, un « je » aux contours flous, celui d’une sorte de prêtresse au service de la Nature…
  • Machado : non un autoportrait, mais un portrait très ambigu : présent ou absent ? Réel ou simplement représenté ? Réel ou symbolique, figure paternelle enfuie, ou image de l’Espagne dont les « rêves enfantins » se sont effondrés en 1898 ? et quelle est la part d’autobiographie ?

Paysages états d’âme

Les deux poèmes témoignent d’un puissant attachement à la nature ; même s’il s’exprime différemment :

  • Chez Anna de Noailles, la Nature (par ailleurs peu décrite) est personnifiée, quasiment divinisée (on lui apporte des « offrandes ») ; de nombreux éléments naturels sont cités (sans pour autant être décrits) : eau, terre, forêt, étang, saisons, fleurs, abeilles, lierre, arbres, bêtes… Du désir à l’amour, tous les sentiments du poète semblent trouver naissance dans cette communion avec la nature – d’où les hommes sont presque absents (« regards humains », v. 6, « cœur des hommes », v. 23… et c’est tout). Mais c’est une nature intemporelle et a-géographique.
  • Chez Machado, le poème, tout entier centré sur l’énigmatique figure du « voyageur », contient malgré tout des éléments naturels : feuilles qui tombent dans un parc (str. 3), louve, soleil d’or, mer sonore (str. 6), à nouveau les feuilles d’automne, et cette fois une énumération plus précise : eucalyptus, rosiers… Mais l’on ne sait trop si le paysage ainsi évoqué est simplement métaphorique, ou vaut par lui-même.

Fuite du temps et mélancolie

Les deux poètes, malgré leur jeunesse, écrivent la mélancolie du temps qui passe : chez Anna de Noailles, domine le temps du bilan, le passé composé, comme si cette communion avec la nature appartenait déjà au passé ; l’obsession de la mort, qui sera un thème essentiel de son œuvre, transparaît déjà dans la dernière strophe.

En ce qui concerne Machado, l’on devine que le personnage évoqué, le voyageur, est parti plein d’illusions mais a connu l’échec et le désenchantement ; d’ailleurs, c’est un personnage absent, qui a laissé la maison vide, et dont seul demeure un portrait au mur. Le dernier mot du texte est le silence, dans lequel s’enfoncent ceux qui constituent le « nous », ceux qu’il a abandonnés…

Chez les deux poètes, la fuite du temps est synonyme de perte, de deuil.

Deux textes à tonalité autobiographique

Chez Machado, le portrait de l’absent, la maison vide, les regrets d’une vie gâchée évoquent l’abandon du père, quand le poète était encore enfant. Si le « je » proprement dit est absent, il transparaît sous la forme d’un narrateur, qui dit « nous ». Un « il » absent et énigmatique s’oppose ainsi à un « nous » présent et désolé.

Chez Anna de Noailles le « je » est omniprésent, et étonnamment seul. On a l’impression d’un dialogue en tête-à-tête entre le poète et la nature, les autres hommes étant quasiment absents, nommés de manière purement générique, ou en opposition à cette nature… Là encore se révèle un des thèmes privilégiés d’Anna de Noailles : la solitude, malgré une vie mondaine trépidante… Et c’est un point commun avec Machado, dont le recueil s’intitule Solitudes…

NB : si le titre de Machado fait probablement écho aux Soledades de Góngora (poème lyrique de 1613, chantant la nature vierge et pure en opposition à la vie mondaine, et qui inspirera notamment les symbolistes et les Parnassiens), c’est le texte d’Anna de Noailles  qui semble la plus proche de cette source d’inspiration.

« Le Vallon de Lamartine » / « Rives du Douro »

L’amour de la nature

Description d’un lieu

  • Chez Anna de Noailles, une nature vivante, colorée, sensuelle, avec un luxe de détails ; mais c’est une nature conventionnelle, un « locus amoenus » vide d’hommes ; même les cloches semblent flotter dans l’air, immatérielles.
  • Chez Machado, un lieu paradoxal, aimé bien que (ou parce que) rude et pauvre ; un lieu ancré dans l’histoire (Romancero, guerre…) et un lieu habité : monde rural, villes décrépites, noms propres… c’est un lieu collectif, auquel le poète montre son appartenance.

Célébration de ce lieu

  • Chez Anna de Noailles, célébration lyrique (joie, bonheur, puis expression de la mélancolie…)
  • Chez Machado, déclaration d’amour à un pays : « terre mienne »

Des lieux symboliques

  • Chez les deux auteurs, la nature dépeinte, et en particulier l’eau, symbolisent la fuite du temps ; mais chez Anna de Noailles, fuite vers la mort, obsession du néant ; chez Machado, sentiment de l’histoire, mais aussi de l’immortalité de la nature, du caractère cyclique du temps : d’un côté le cycle des saisons (strophe 10), de l’autre, une course immortelle (vers 26) et cette image d’une Castille dans une course perpétuelle vers la mer…

Des lieux de mémoire

  • Mémoire personnelle : paysage proche d’Amphion, souvenir d’enfance pour Anna de Noailles ; pour Machado, moment essentiel de sa vie, lieu du bonheur et de la tragédie ; mais tous deux restent très discrets sur le caractère autobiographique du texte.
  • Mémoire littéraire : évocation du Romancero chez Machado, et surtout, chez Anna de Noailles, un véritable dialogue avec le « Vallon » de Lamartine. Elle refuse ce qui faisait le cœur du poème de Lamartine : l’espérance religieuse.