TEXTE 4 : "Die drei Leute vom Labor", ch. 15, pp. 151-154

© Mme TILLARD

  1. PORTRAIT DU NARRATEUR EN "PROMINENT"

    1. Face aux autre prisonniers, le Narrateur occupe une place à part.
      P. Levi insiste sur le confort physique que lui vaut son statut de "spécialiste" : il est "appelé avant tout le monde", il évite les coups, le travail forcé, le froid ; il peut même disposer d'un minimum d'intimité, luxe incomparable au Lager : il dispose d'un tiroir, peut lire et écrire. Il récupère en partie sa condition d'homme, et d'intellectuel.
      Il acquiert également d'une position privilégiée : il peut voler et revendre savon et essence : c'est une garantie de survie.
      Cela renvoie au statut particulier du témoin, qui presque toujours fut un "Prominent", parce qu'eux seuls pouvaient échapper au sort le plus rude ; mais cela fausse quelque peu le témoignage : ceux qui étaient les plus nombreux, les prisonniers ordinaires, ne tardaient pas à devenir des "Musulmans", privés de raison et de parole, et condamnés à brève échéance.
      P. Levi multiplie ainsi les marques d'opposition, qui soulignent sa mise à l'écart "du troupeau" : "mais dans la journée", "tandis que moi"...

    2. Une situation privilégiée, mais qui comporte sa part de souffrance :
      2ème § : "pourtant..." Le travail forcé, les coups, la souffrance des détenus ordinaires présente au moins un avantage : le détenu perd la notion du temps (cf. exposé sur la temporalité), et la conscience de sa situation. Or cette conscience inflige au Prominent une souffrance intolérable. Mais c'est aussi cela qui le pousse à écrire.
      Le privilège est donc fondamentalement ambigu : d'une part, Levi recouvre une partie de son humanité, mais d'autre part, c'est au prix d'une conscience douloureuse.

  2. MAIS LE NARRATEUR REDEVIENT UN "HÄFTLING" AUX YEUX DES JEUNES ALLEMANDES.

    1. Le premier § est une description physique :
      Le narrateur procède par accumulation paratactique (= sans conjonction de coordination) de notations, qui produisent un effet de zoom arrière, comme si le personnage s'éloignait. Il part du corps (le crâne, le visage, le cou) puis des vêtements, pour parler ensuite des puces, des latrines, et de la démarche gauche et bruyante que donnent les sabots.
      On remarquera la prééminence du "nous" : si le premier § isolait le narrateur du "troupeau", le regard des Allemandes l'y réintègre. Les deux seuls singuliers (le pantalon de Kandel, ma veste) ne sont là qu'à titre d'exemple.

    2. Le § suivant focalise sur l'odeur :
      D'abord, c'est ce qui ramène le plus le détenu vers l'animalité, d'autant plus qu'eux ne la sentent plus. L'Occident connaît une véritable phobie des odeurs corporelles ; sentir mauvais est le signe (encore aujourd'hui) de la pire déchéance.
      Et cela permet d'introduire l'attitude méprisante, presque haineuse, des jeunes Allemandes, jusqu'alors présentées comme neutres. "Elles ne perdent pas une occasion de nous le faire comprendre" : le fossé qui séparent ces jeunes filles frivoles, coquettes, sans doutes pures nazies, des détenus, est à la mesure de celui qui sépare le camp de la société civile.

  3. LES JEUNES ALLEMANDES

    1. Elles nous sont tout d'abord présentées de manière neutre, voire favorable :
      Elles apparaissent comme de "vraies femmes", à la différence des rudes ouvrières "civiles", polonaises ou ukrainiennes ; elles sont coquettes, élégantes, bien élevées, et ressemblent un peu à des poupées. Leur conversation est d'une futilité désarmante...

    2. Mais elles sont surtout perverses :
      Elles se conduisent de façon méprisante à l'égard des détenus, et s'ingénient à les humilier et à les faire souffrir : elles se comportent un peu à la manière des Kapos, et avec moins de franchise encore. Même leur conversation est une torture pour les prisonniers : elles évoquent Noël, la possibilité de voyager... Enfin, leur antisémitisme se manifeste parfois de la manière la plus brutale (p. 153)

  4. La rencontre de deux temporalités :

    1. Le retour de la temporalité :
      On l'a vu, le fait d'être exempté de travaux forcés conduit le narrateur à retrouver "la douleur du souvenir". En outre, la présence des Allemandes fait resurgir le temps "extérieur", dans lequel une année "passe vite", où l'on songe à Noël, où le passé et le futur ont un sens. Levi marque cette rencontre par la reprise d'une expression de l'Allemande : "cette année est vite passée".

    2. Un bilan de l'année écoulée.
      Ces mots n'ont évidemment pas le même sens pour l'Allemande et pour le narrateur. Banalité pour l'une, ils prennent un sens fort, et tragique pour l'autre, et qui va le conduire à dresser le bilan de cette année de camp.
      Un bilan mitigé : si le passé est évidemment magnifié, au moyen d'expression binaires exprimant la plénitude ("un nom et une famille", "un corps agile et sain") et d'accumulation qui tentent de faire l'inventaire des richesses perdues ("aux montagnes, aux chansons, à l'amour, à la musique, à la poésie"), il est dans le même temps dévalorisé, comme illusoire : "j'avais une confiance énorme, inébranlable et stupide...". Le camp représente la perte des illusions.
      La dernière phrase nous renvoie à l'ambiguïté du statut du narrateur : "Prominent", il ressent pourtant la faiblesse, l'atonie d'un "Musulman" : "je ne suis plus assez vivant pour me supprimer".

    3. L'expérience de l'indicible.
      Levi, face à la plus humaine des femmes du Laboratoire, fait l'expérience qui hante les rêves des détenus, et qui sera ensuite leur cauchemar : leur souffrance, leur expérience sont incommunicables.
      Avec ce constat, Levi a donc fait le tour de la douleur humaine ; la dernière phrase, qui sert de refrain ironique, témoigne de son désespoir.

 

 

Dernière modification : 22/01/03