Résumé : le bonheur obligatoire (Pascal Bruckner)

Rappel : cours sur le résumé

Pascal Bruckner en 2017

Texte à résumer

Ce qui commence avec Alain et s’accentue pour culminer à la fin du siècle, c’est l’idée que nous passons du bonheur comme droit au bonheur comme impératif. Nous sommes les héritiers de ces conceptions même si nous n’en avons retenu aucune à la lettre puisqu’elles ont cristallisé en une mentalité commune dans laquelle nous baignons tous aujourd’hui. Non seulement plaisir, santé, salut sont devenus synonymes puisque le corps est désormais l’horizon indépassable mais surtout il devient suspect de ne pas être rayonnant. C’est là transgresser un tabou qui commande à chacun de désirer son accomplissement maximal.

On objectera qu’il y eut au XXème siècle d’autres conceptions plus sombres de la vie, l’existentialisme, les philosophies de l’angoisse, sans compter la littérature, qui maintinrent vivante une vision tragique. Mais ces doctrines ont toutes été peu ou prou des doctrines de l’affranchissement, de la solitude de l’homme se donnant à lui-même sa loi, sans dieux. Or notre fin de siècle, suivant une pente déjà observée au XIXème, a mis la liberté au service du bonheur et non l’inverse et a vu en ce dernier l’apothéose de toute une trajectoire émancipatrice. Benjamin Constant l’avait déjà noté qui définissait la liberté des Modernes comme «la sécurité dans les jouissances privées » et le souci farouche de l’indépendance individuelle. Longtemps on a opposé l’idéal du bonheur à la norme bourgeoise de la réussite ; voilà ce même bonheur devenu un des ingrédients de la réussite. Albert Camus pouvait encore défendre dans les années 50 le goût éperdu du plaisir et des noces avec le monde contre la vulgate stalinienne et la pruderie officielle française. Vingt ans plus tard ce même goût était devenu un slogan publicitaire. Désormais, redoutable privilège, je me dois le bonheur autant qu’on me le doit. Ce droit dont je suis le principal garant me crédite d’un pouvoir sur moi-même qui peut m’exalter mais aussi peser comme un fardeau : si l’enchantement dépend de ma seule décision, je suis seul coupable de mes revers. Il me suffirait donc, pour être bien, de le vouloir, de décréter ou de programmer mon bien-être à ma guise ?

C’est une étrange aventure que celle de la libération des mœurs et on a beau la connaître par cœur, on ne se lasse pas de la répéter, d’en savourer l’amer retournement. Pendant des siècles le corps a été réprimé, écrasé au nom de la foi ou des convenances au point de devenir en Occident le symbole de la subversion. Or maintenant qu’il est libéré se passe un étrange phénomène : au lieu de jouir en toute innocence, les hommes ont transféré l’interdit à l’intérieur de la jouissance. Celle-ci, devenue anxieuse d’elle-même, a érigé son propre tribunal et se condamne, non plus au nom de Dieu ou de la pudeur, mais de son insuffisance : elle n’est jamais assez forte, assez conforme. Jadis ennemies irréductibles, morale et bonheur ont fusionné ; c’est de ne pas être heureux qui est immoral aujourd’hui, le Surmoi s’est installé dans la citadelle de la Félicité et la dirige d’une main de fer. Fin de la culpabilité au profit d’un tourment sans fin. La volupté est passée de l’état de promesse à l’état de problème. L’idéal de la plénitude succède à celui de la contrainte pour devenir à son tour contrainte de plénitude. Chacun de nous, responsable de son tonus, de sa bonne humeur, n’a plus à renoncer mais à s’adapter selon les voies d’un perfectionnement qui rejette toute inertie. L’ordre a cessé de nous condamner ou de nous priver, il nous indique les chemins de la réalisation avec une sollicitude toute maternelle.

On aurait tort de prendre cette générosité pour un affranchissement. Il s’agit là d’un type de coercition charitable qui engendre le malaise dont elle s’efforce ensuite de délivrer les êtres. Les statistiques qu’elle diffuse, les modèles qu’elle affiche suscitent une nouvelle race de fautifs, non plus les sybarites ou les libertins mais les tristes, les rabat-joie, les dépressifs. Le bonheur n’est plus une chance qui nous arrive, un moment faste gagné sur la monotonie des jours, il est notre condition, notre destin. Quand le souhaitable devient possible, il est aussitôt intégré à la catégorie du nécessaire. Incroyable rapidité avec laquelle l’édénique d’hier devient l’ordinaire d’aujourd’hui. C’est une morale de battants qui investit la vie quotidienne et laisse derrière elle de nombreux battus et de nombreux abattus. Car il existe une redéfinition du statut social qui n’est plus seulement du côté de la fortune ou du pouvoir mais aussi de l’apparence : il ne suffit pas d’être riche, encore faut-il avoir l’air en forme, nouvelle espèce de discrimination et de faire-valoir qui n’est pas moins sévère que celle de l’argent. C’est toute une éthique du paraître bien dans sa peau qui nous dirige et que soutiennent dans leur ébriété souriante la publicité et les marchandises.

«Devenez votre meilleur ami, gagnez l’estime de vous-même, pensez positif, osez vivre en harmonie, etc. » : la multitude des livres sur le sujet laisse à penser que ça n’est pas si facile. Le bonheur ne constitue pas seulement, avec le marché de la spiritualité, la plus grande industrie de l’époque, il est aussi et très exactement le nouvel ordre moral : de là que la dépression prolifère, que toute rébellion contre cet hédonisme gluant invoque constamment le malheur et la détresse. Nous voilà coupables de ne pas être bien, mal dont nous devons répondre devant tous les autres et devant notre juridiction intime. Ainsi de ces fabuleux sondages dignes des anciens pays du bloc communiste où les personnes interrogées par un magazine se disent heureuses à 90 % ! Nul n’oserait avouer qu’il est parfois démuni de peur de se dévaluer socialement[1]. Etrange contradiction de la doctrine des plaisirs quand elle se fait militante, reprend aux interdits leur force de pression et se contente d’en inverser le cours. Il faut transformer l’incertaine attente du ravissement en un serment et une semonce que l’on s’adresse à soi-même, convertir la difficulté d’être en douceur permanente. Au lieu d’admettre que le bonheur est un art de l’indirect qui arrive ou n’arrive pas à travers des buts secondaires, on nous le propose comme un objectif immédiatement accessible, recettes à l’appui. Quelle que soit la méthode choisie, psychique, somatique, chimique, spirituelle ou informatique (il est des gens pour voir dans Internet autre chose qu’un outil génial, le nouveau Graal, la démocratie planétaire réalisée), le présupposé est le même partout : le contentement est à votre portée, il suffit de s’en donner les moyens par un «conditionnement positif», une «discipline éthique» qui vous amènera jusqu’à lui[2]. Formidable inversion de la volonté qui tente d’instaurer son protectorat sur des états psychiques, des sentiments traditionnellement étrangers à sa juridiction. Elle s’exténue à vouloir changer ce qui ne dépend pas d’elle (au risque de ne pas toucher à ce qui peut être changé). Non content d’être entré dans le programme général de l’Etat-Providence et du consumérisme, le bonheur est aussi devenu un système d’intimidation de tous par chacun dont nous sommes à la fois victimes et complices. Terrorisme consubstantiel à ceux qui le subissent puisqu’ils n’ont qu’une issue pour parer aux attaques : faire honte à leur tour aux autres de leurs lacunes, de leur fragilité.

Pascal Bruckner, L’Euphorie perpétuelle, essai sur le devoir de bonheur, Grasset, 2000, pp. 64-70.

Notes :

  • [1] Enquête du Figaro-Magazine, 10 novembre 1998.
  • [2] Le dalaï-lama, L’Art du bonheur, op. cit., p. 53. « II faut construire un monde où les enfants seront constamment immergés dans une atmosphère positive», dit-il d’autre part dans ses entretiens avec Fabien Ouaki, La vie est à nous, Presses-Pocket, 1998, p. 145.

QUESTIONS :

N.B. : Les questions accompagnant le résumé portent souvent sur la culture générale, qui est un des points faibles des candidats. Quelques ouvrages peuvent vous aider à compenser les lacunes les plus criantes, par exemple : La Culture générale de A à Z, chez Hatier.

Mais il est surtout indispensable de vous cultiver systématiquement :

  • par la lecture régulière d’un hebdomadaire généraliste, ou mieux encore, par celle d’un quotidien ;
  • En allant, aussi souvent que possible, et notamment pendant les vacances scolaires, au cinéma ou au théâtre ;
  • En vous tenant au courant de l’actualité politique, économique et culturelle.

Cela vous sera également indispensable pour les colles et les épreuves orales.

1. Qui est Alain ? qui sont Benjamin Constant, Albert Camus ?

Alain : 1868-1951. Professeur de philosophie et écrivain, il est surtout connu pour ses oeuvres, et notamment ses Propos : courts textes alliant actualité et démarche philosophique rigoureuse.
Benjamin Constant : 1767-1830. Ecrivain et homme politique français, il eut durant 14 ans une liaison avec Madame de Staël, qui le fit entrer en politique. Hostile à Napoléon, il dut quitter la France, et écrivit son roman Adolphe en exil. (1806). Libéral et progressiste, il fut un opposant célèbre durant la Restauration. Il est l’un des représentants du mouvement romantique.
Albert Camus : écrivain et philosophe français, 1913-1960. Auteur de romans (La Peste, L’Etranger, La Chute), de théâtre (Caligula, Les justes), il fut surtout un philosophe, et le représentant le plus connu de la philosophie de l’absurde, qui s’oppose à l’existentialisme de Sartre (dont il fut le contemporain). Voir Le Mythe de Sisyphe.

2. Qu’est-ce que la « vulgate stalinienne » ?

  • La vulgate est la version de la Bible en langue vulgaire, donc accessible à tous. Par extension, le mot désigne une idéologie ou une théorie, dans la forme schématique transmise au peuple.
  • La vulgate stalinienne désigne donc une version peu nuancée mais largement répandue de l’idéologie marxiste-léniniste revue et corrigée par Staline. Dans cette « vulgate », le bonheur individuel n’a aucune place : le seul objectif doit être la construction d’une société prospère et apte à se défendre, quitte à infliger à ses membres une existence des plus austères…

Méthode : il faut d’abord donner le sens « dénotatif » de chaque mot (celui que l’on trouve dans le dictionnaire), avant de définir l’expression dans son contexte.

3. Trouvez un titre à ce texte, et justifiez-le en cinq à dix lignes.
Rappel : un titre doit être une « mini-synthèse » du texte, et rendre compte de la thèse qu’il contient.
Tous les titres mettant en évidence le fait que le bonheur n’est plus affaire de circonstances, mais de volonté, et que quiconque échoue à être heureux se trouve dévalorisé, peuvent être acceptés.
Quelques exemples :

  • « Du droit au bonheur au bonheur obligatoire »
  • « Le bonheur comme exigence et comme obligation »
  • « Nous avons tous l’obligation d’être heureux »

À éviter : les titres trop vagues comme « le bonheur » !

RÉSUMÉ

Ce texte contient 1220 mots environ. Résumez-le en 122 mots, +/- 10 %.

Proposition de résumé en 132 mots :

Au cours du vingtième siècle, le bonheur devient un devoir : dans l’idéologie qui nous imprègne tous, le corps est /20 survalorisé, et le malheur est un tabou.
Toutes les philosophies de ce siècle, même les plus pessimistes, ont cherché à /40 libérer l’homme ; or on a mis cette liberté au service du bonheur, considéré comme but ultime, affaire de volonté /60 et de réussite personnelle.
Autrefois réprimé et honni, le corps à son tour nous asservit : la jouissance étant désormais obligatoire /80 , la souffrance ou le mal-être sont frappés d’immoralité.
L’épanouissement s’impose comme une contrainte ; et nous sommes /100 coupables de ne pas y parvenir. Pourtant, malgré le conditionnement ambiant qui veut nous faire croire que le bonheur est /120 accessible à tous, beaucoup échouent. Ils sont alors mis à l’index.