Explication de texte
Et quel bien de la mort ?
Et quel bien de la Mort ? où la vermine ronge
Tous ces nerfs, tous ces os; où l’Ame se depart1
De ceste orde2 charongne, et se tient à l’escart,
Et laisse un souvenir de nous comme d’un songe ?Ce corps, qui dans la vie en ses grandeurs se plonge,
Si soudain dans la mort estouffera sa part,
Et sera ce beau Nom, qui tant partout s’espard3,
Borné de vanité, couronné de mensonge.A quoy ceste Ame, hélas ! et ce corps desunis ?
Du commerce du monde hors du monde bannis ?
A quoy ces nœuds si beaux que le Trespas deslie ?Pour vivre au Ciel il faut mourir plustost icy :
Ce n’en est pas pourtant le sentier raccourcy,
Mais quoy ? nous n’avons plus ny d’Henoc4, ny d’Élie5.
Jean de SPONDE (1557 – 1595), Essay de quelques poemes chrestiens, »Douze Sonnets de la mort »
Notes :
- se départ : se sépare de.
- orde : sale.
- s’espard : se répand.
- Henoch ou Enoch : prophète qui, selon la tradition catholique, quitta la terre sans souffrir, sans passer par la mort, grâce à sa foi.
- Élie : prophète qui s’élève au Ciel sur un char de feu. Cette ascension est à l’origine de toute une mystique : celle des ascensions des âmes vers Dieu.
Introduction
Jean de Sponde est né en 1557 d’une famille protestante. Son père est le conseiller et secrétaire de Jeanne d’Albret, reine de Navarre. Il figure parmi les plus grands poètes protestants français. En 1593, cependant, suivant l’exemple d’Henri IV, il abjure. Il doit alors quitter La Rochelle où il était lieutenant général de la sénéchaussée. Mais abandonné par le roi et brisé par la mort de son père (tué pour sa fidélité à la confession réformée), il vit misérablement à Bordeaux où il meurt en 1595.
Ce poème en alexandrins est apparemment typique des sonnets français : 2 quatrains aux rimes embrassées et un sizain divisé en 2 tercets aux rimes plates puis embrassées. Mais derrière ce cadre rigoureux, Jean de Sponde s’interroge, de façon assez tourmentée, sur la vie et la mort.
Composition et problématique
Le sonnet ne suit pas la composition traditionnelle, opposant les quatrains et le sizain ; mais l’on trouve une continuité liée aux multiples questions que se pose l’auteur : « Quel bien ? » « À quoy ? » (strophes 1 et 3), et aux réponses qu’il semble donner (str. 2 et 4). On peut cependant distinguer deux grands mouvements : « le corps » (les quatrains), « l’Âme » (le sizain): de l’horreur de la mort physique à la douleur d’un trépas plus moral.
La problématique est donc la suivante : une interrogation tragique sur le sens de la vie et de la mort, et une méditation mêlant horreur et fascination devant la Mort.
Etude linéaire
Strophe 1 : misère du corps.
- Le spectacle macabre est lancé par la question paradoxale du v. 1 : Et quel bien de la mort ? antonymie bien / mort.
- Puis intervient une description s’un réalisme sordide = v. 1-3 (la vermine ronge / nerfs + os +orde charongne).
- Désignation péjorative appuyée par la reprise anaphorique de tous ces (v. 2) et l’emploi du démonstratif ceste. Évoque des peintures de « danse macabre »…
- La rupture brutale provoquée par la mort déjà annoncée par « se départ » (souligné par l’enjambement des vers 2-3), « à l’écart ». Philosophie assez traditionnelle : la mort libère l’âme de la prison du corps. Mais ici, vécu dans l’angoisse.
- En même temps, la multiplication des détails concrets semble indiquer une certaine fascination morbide. Rudesse de l’allitération en [r] : mort, vermine, ronge, nerfs, départ, orde, charogne, escart, souvenir… De plus, il les met en scène sous les yeux du lecteur par les démonstratifs et les pluriels : Tous ces nerfs, tous ces os, ceste orde charongne, ce corps → le corps en décomposition est montré avec ostentation.
- Le dernier vers de ce premier quatrain semble déjà s’orienter vers une méditation : souvenir / songe (allitération en [s] : image même de la « vanité ». Le dernier mot, avec son e muet, évoque la dissipation d’une illusion, d’une chimère.
Strophe 2 : vanité de la vie et brutalité de la mort.
- Le vers 5 évoque les « grandeurs« , comme d’ailleurs la strophe toute entière : mises en valeur au v. 5 par la déstructuration de la phrase : se plonge rejeté à la fin du vers allonge l’alexandrin et suggère l’impression que la vie humaine est longue. Idée encore illustrée par tant partout s’espard (v. 7).
- Cette évocation s’effectue sur un registre lyrique : tournure emphatique du v.5
- Évocation, dès le 1er Q, du motif du songe (= un leitmotiv baroque) mis en valeur par l’allitération en [s], motif relayé au 2ème Q par celui du mensonge et par vanité (< latin uanus = vide, creux, mensonger) = termes qui traduisent l’illusion humaine ; Cette vanité, cette auto-suffisance de l’homme est mise en relief par l’allitération en [t] et [p] : « qui tant partout s’espard. »
- Le poète révèle l’illusion de l’homme par un jeu d’oppositions : grandeurs / plonge – dans la vie / dans la mort – estouffera / s’espard – et par l’expression oxymorique « couronné de mensonge«
- Dans le contexte du 2ème Q, le rejet de plonge en fin de vers suggère, finalement, l’ensevelissement, donc la mort.
- Action de la mort mise en relief au v. 6 : si soudain + futur (= inéluctable) estouffera + allitération en [s].
- Cette coupure de la mort = déjà soulignée ds 1er Q par : se depart + enjambement des v. 2-3. Elle est complétée par la violente opposition des v. 5-6 (dans la vie / dans la mort)
- Elle est également relayée par le motif de la finitude (borné de). Dès lors, la mort prend une dimension allégorique encore accentuée par l’emploi de la majuscule : la Mort, le Trespas.
Strophe 3 : L’âme regrette la vie…
Contrairement à Platon, et à la mystique chrétienne qui voyait volontiers dans la mort la libération de l’Âme (soma /sèma), Sponde semble ici douter que la Mort soit un bien (cf. 1er vers) : « A quoy ceste Ame, hélas ! et ce corps désunis ? » Les termes négatifs « désunis » et « bannis » témoignent de cette nostalgie, tout comme les « Nœuds si beaux » : évocation lyrique, à nouveau, des « grandeurs » qui pour être vaines, ne nous sont pas moins chères. Registre élégiaque : « hélas ! », répétition de la question « A quoy ? » et du mot « monde », qui exprime tout ce que le poète regrette : l’ici bas, et assonance plaintive en [i].
Cette triple interrogation traduit la révolte du poète.
Strophe 4 : une réponse énigmatique.
- Le sonnet suit ce trajet : de la mort (1er Q) à la vie au Ciel (= dernier tercet). Le v. 12 pose ce paradoxe : le but de la vie icy = mourir, mais mourir = accéder à la vie éternelle. Telle est la réponse apportée par le poète à la triple interrogation du 1er tercet. Un vers gnomique, marqué par une stricte antithèse (vivre / mourir, au Ciel /icy. C’est la leçon traditionnelle de l’Église.
Le vers suivant voit réapparaître la révolte, ou du moins l’angoisse du poète : le chemin n’est pas le plus aisé ni le plus court ! Méditation sur la cruauté de la condition humaine.
Le paradoxe de cette affirmation transparaît, au v. 13, à travers la tournure négative et l’adv pourtant. ==>
Dimension dialogique du texte : cf. les interrogations + le nous du v. 14 + Ce n’en est pas pourtant + les exemples notoires du v. 14 = dialogue où se confrontent 2 points de vue : l’homme angoissé et l’homme de foi. - Derrière la ferveur mystique, demeure en effet l’angoisse de l’homme anéanti par la mort et privé de guides (v. 14)
- Toutefois, une certitude : la volonté de frapper l’esprit du lecteur : par l’interpellation initiale + le futur prophétique des v. 6-7 + il faut (v. 12). D’où le poète = un nouveau prophète ? mais un prophète + humain qu’Henoc ou Élie car torturé, car en équilibre entre son aspiration à l’immuable et le vertige, l’angoisse du présent.
Conclusion
Dans ce sonnet sombre et tendu, J. de Sponde médite sur le sens de la mort et de la vie, et préfigure la manière baroque : en effet, on y trouve déjà :
- les thèmes dominants de la littérature baroque (la métamorphose, l’inconstance, le spectacle macabre, la vie fugitive…),
- les figures particulières de sa rhétorique souvent surprenante (paradoxes, contrastes, antithèses, ellipses, registre bizarre ou érudit de l’image, redondances, métaphores doublées…)
- ainsi que ses grandes caractéristiques structurelles (instabilité et domination du décor).