Flaubert, « Bouvard et Pécuchet » (1881)

Gustave Flaubert, vers 1860 ; portrait by Étienne Carjat. Domaine public

Études de textes


Incipit du roman : commentaire composé

Gustave Flaubert est mort le 8 mai 1880 sans avoir achevé Bouvard et Pécuchet. Très tôt, le romancier avait manifesté le désir d’exhaler sa colère contre ses contemporains. Son dernier roman lui en donnera l’occasion. Bouvard et Pécuchet sont deux anti-héros ridicules mûs par l’ambition d’accéder à une connaissance encyclopédique. Leurs échecs successifs ne leur sont d’aucune utilité. Ils poursuivent inlassablement leurs vaines entreprises. Cette dénonciation ironique du scientisme témoigne de la parfaite maîtrise de Flaubert dans l’art du roman. Nous avons ici la première page du roman.

Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert.
Plus bas le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses étalait en ligne droite son eau couleur d’encre. Il y avait au milieu un bateau plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques.
Au-delà du canal, entre les maisons que séparent des chantiers le grand ciel pur se découpait en plaques d’outremer, et sous la réverbération du soleil, les façades blanches, les toits d’ardoise, les quais de granit éblouissaient. Une rumeur confuse montait du loin dans l’atmosphère tiède ; et tout semblait engourdi par le désœuvrement du dimanche et la tristesse des jours d’été.
Deux hommes parurent.
L’un venait de la Bastille, l’autre du Jardin des Plantes. Le plus grand, vêtu de toile, marchait le chapeau en arrière, le gilet déboutonné et sa cravate à la main. Le plus petit, dont le corps disparaissait dans une redingote marron, baissait la tête sous une casquette à visière pointue.
Quand ils furent arrivés au milieu du boulevard, ils s’assirent à la même minute, sur le même banc.
Pour s’essuyer le front, ils retirèrent leurs coiffures, que chacun posa près de soi ; et le petit homme aperçut écrit dans le chapeau de son voisin : Bouvard ; pendant que celui-ci distinguait aisément dans la casquette du particulier en redingote le mot : Pécuchet.
– « Tiens ! » dit-il « nous avons eu la même idée, celle d’inscrire notre nom dans nos couvre chefs. »
-« Mon Dieu, oui ! on pourrait prendre le mien à mon bureau ! »
-« C’est comme moi, je suis employé. »
Alors ils se considérèrent.

Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet,1881.

Questions d’observation (sur 4 points) :

  1. Que suggère la description du décor ? Relevez des éléments de ce décor qui suggèrent un lieu dépourvu de tout prestige.
    Le décor suggère d’abord la torpeur et l’ennui d’un dimanche d’été à Paris : « chaleur de 33° », « grand ciel pur [qui] se découpait en plaques d’outremer », « réverbération du soleil », « atmosphère tiède », « tout semblait engourdi… des jours d’été » (l. 9-10).
    En outre, les éléments choisis évoquent un quartier industriel – à l’opposé des « quartiers chics » – , rempli des traces du travail : barriques, chantiers, bateau plein de bois… Le caractère prosaïque de ces détails souligne la banalité du décor : quais de granit, toits d’ardoise (matériaux peu prestigieux).
  2. Faites apparaître les différents procédés par lesquels Flaubert insiste sur la symétrie des deux personnages.
    Flaubert souligne la parfaite symétrie des deux hommes, d’abord en les associant (« deux hommes parurent »), puis par une série de phrases construites sur des balancements (« l’un… l’autre » ; « le plus grand… le plus petit »). Le cinquième § est construit sur deux phrases rigoureusement parallèles sur le plan syntaxique. Enfin, il les associe à nouveau dans un « ils » globalisant, en soulignant la similitude de leurs gestes :« ils s’assirent à la même minute, sur le même banc ». Le septième § s’achève à nouveau sur deux phrases dont le parallélisme est marqué par les deux points.
    Cette symétrie a quelque chose de théâtral : deux personnages qui entrent en scène côté cour et côté jardin et se retrouvent exactement au milieu. On n’est pas dans le réel, mais dans sa parodie.

Commentaire

Introduction :

Le romancier Gustave Flaubert a toujours haï la bêtise ; dans son dernier roman, resté inachevé, Bouvard et Pécuchet, il s’employait à la dénoncer sous toutes ses formes, et à la ridiculiser.
La première page de ce roman, que nous nous proposons d’étudier ici, nous montre l’entrée en scène des deux personnages principaux, deux employés de bureau.
Nous verrons tout d’abord comment Flaubert crée ici l’atmosphère qui marquera son récit, et comment, dans une parodie de « scène de première rencontre », il nous présente ses deux anti-héros.

Développement (sous forme de plan) :

  1. Une première page de roman :
    1. Flaubert nous montre d’abord un lieu qui situe le roman : à Paris, dans des quartiers peu prestigieux – voir réponse à la 1ère question.
    2. Il introduit ensuite ses personnages : la rencontre paraît d’abord fortuite, mais la manière dont il la met en scène souligne le caractère artificiel de la chose : le romancier souligne malicieusement son rôle (symétrie parfaite des gestes, voir réponse à la 2ème question).
    3. Enfin, dans une dernière phrase très dramatique, il introduit l’action. Noter le caractère grandiloquent du « alors » consécutif (d’une cause dérisoire – le nom dans le chapeau – naît une suite considérable, une amitié aussi indéfectible que calamiteuse !)
    4. Tous les ingrédients d’une « première page de roman » sont donc réunis, mais faut-il les prendre au sérieux ?
  2. Une parodie de « scène de rencontre » :
    1. Les lieux manquent à ce point de prestige, sont à ce point envahis de détails prosaïques que l’on n’attend guère une rencontre romantique ! (d’ailleurs Flaubert détestait le romantisme, ou plutôt le post-romantisme).
    2. Les personnages sont ridicules : à leur symétrie parfaite s’ajoute une opposition tout aussi ridicule : l’un est grand, l’autre petit ; l’un est débraillé, l’autre engoncé ; l’un porte un chapeau – veut-il faire croire qu’il appartient à la bourgeoisie ? – l’autre une casquette, signe des classes populaires ; l’un est extraverti (« il marchait le chapeau en arrière », ce qui suppose qu’il tient fièrement la tête droite), l’autre plutôt introverti et timide (« baissait la tête sous une casquette à visière ») ; Jusqu’à leur nom qui les oppose : Bouvard est formé de voyelles ouvertes éclatantes, Pécuchet, tout en voyelles fermées, évoque par sa finale un petit être, une perruche…Tout ceci en fait un « couple » à la Laurel et Hardy.
    3. Une satire sociale : nos deux héros appartiennent à une classe intermédiaire, celle des employés. Leurs préoccupations sont dérisoires (« on pourrait prendre mon chapeau à mon bureau »), mais ils manifestent une solidarité de « classe » qui confine au « coup de foudre » !

Conclusion :

  • Un lieu de rencontre, mais résolument médiocre et sans attrait ;
  • Deux personnages qui découvrent entre eux des similitudes, et sentent naître un sentiment, ici d’amitié – mais ils sont eux aussi délibérément ridicules et médiocres : On est bien dans une parodie. 

Les sciences : de la chimie à la physiologie, début du chapitre III. De « pour savoir la chimie » à « dans l’estomac »

➔ éditions Garnier-Flammarion : pages 107-112 (ligne 204)
➔ éditions de Poche : pages 96-104.

Un enchaînement de connaissances…

  • Chimie : Cours de Regnault
  • Girardin, moins difficile : chimie des métaux
  • Chimie organique
    ➔ consultation du Dr Vaucorbeil : « il ne faut pas apprendre la chimie »
  • Anatomie : recueil de planches
  • Manuel de Lauth : squelette, muscles
    ➔ besoin d’un mannequin anatomique
    Dictionnaire des Sciences médicales (60 volumes !)
    Physiologie : traités de Richerand et d’Adelon.

On a un aperçu du formidable travail de documentation effectué par Flaubert : un véritable bilan de l’état des sciences à son époque, c’est à dire entre 1840 et 1850.

…. et pourtant une impression de survol

  • Aucune indication chronologique ne donne une idée de la durée de chaque étude : impression qu’elle est très brève ➔ passage très rapide d’un sujet à un autre !
  • Grande naïveté des protagonistes : « ce qui les ébahit », « quelle merveille », « les étonna », « pleins d’émotion » + la dernière phrase : « tous les lieux communs… leur semblèrent de la plus haute importance ». Cf. aussi brouillons : Poche p. 97.
  • cherchent avant tout l’aspect anecdotique, l’extraordinaire : cf. en anatomie ;
  • cherchent un savoir clair, mais sans méthode : ils s’aperçoivent toujours après-coup qu’il leur manque des bases, qu’il aurait fallu commencer par autre chose.. Ex : se lancent à corps perdu dans un manuel de chimie, auquel bien sûr ils ne comprennent rien ! (Flaubert non plus, d’ailleurs). Au lieu d’aller du simple au complexe, de reprendre l’éducation scolaire, ils vont directement au plus difficile… et se cassent le nez.

Que représente pour eux le savoir ?

  • « Savoir la chimie » = bien posséder un cours, celui de Régnault ou celui de Girardin. Avoir lu LE spécialiste, quitte à reproduire des expériences pratiques pour mieux comprendre.
  • « ils acquirent la certitude… » = des fragments de savoir, souvent parfaitement inutiles, et dont ils ne font jamais la synthèse. C’est un savoir accumulatif, fait de la juxtaposition de faits et de données.
  • Pour eux, le savoir doit se présenter d’un bloc, sans incohérence ni failles : il ne se construit pas. Toute contradiction, toute hésitation leur apparaît comme un scandale, qui dévalorise totalement non pas seulement le savant qui les déçoit, mais la science toute entière. Abandon de la chimie sur la simple intervention du médecin (une « autorité ») ; cf. page 117 (GF) : « D’où ils conclurent que la physiologie est (…) le roman de la médecine. N’ayant pu la comprendre, ils n’y croyaient pas ».

Deux bonhommes ridicules, mais sympathiques

Le comique du passage :

  • Il y a chez B&P des étonnements dignes du Bourgeois gentilhomme (pièce à lire absolument !) : ils s’ébahissent de lieux communs, d’anecdotes sans intérêt, voire de sottises. Aucun esprit critique envers ce qu’ils lisent, qui représente à chaque fois l’autorité du vrai – d’où leur désarroi quand les « autorités » se contredisent !
  • Comique du discours : contraste entre les mots savants qu’ils découvrent et emploient et leur ignorance. Cf. « nous désirons connaître premièrement l’atomicité supérieure » : comique du « premièrement » qui laisse supposer une longue liste, et qui place en 1er une étude particulièrement complexe ; comique de la demande – comme un article d’épicerie ou un remède contre le rhume !
  • Comique du comportement devant le mannequin : costume (très grande importance : pour eux, « l’habit fait le savant » !) ; apprentis mécanos qui ne savent plus remonter la machine mise en pièces détachées !
  • Comique du quiproquo, qui met en émoi tout le village…

Des bonshommes ridicules mais sympathiques

[du moins si l’on fait abstraction de leur comportement envers le chien, un peu plus loin…]

  • Sympathiques en eux-mêmes :
    • par leur enthousiasme
    • par leur honnêteté intellectuelle : « je ne comprends pas » ; ils s’avouent à eux-mêmes que l’anatomie les assomme…
    • par leur confiance et leur bonne volonté : des élèves modèles, qui écoutent ce qu’on leur dit, abandonnent la chimie quand on le leur conseille, dévorent les livres qu’on leur suggère… Un rêve de pédagogue ! (Mais justement, ils n’ont pas eu de pédagogue).
    • Par leurs petits défauts : Bouvard se passionnant surtout pour « l’intérieur des hommes et des femmes » !
  • Par comparaison avec les autres :
    • Le docteur Vaucorbeil : la seule autorité « scientifique » du pays, qui ne compte pas de pharmacie. Reflet des lieux communs de son époque : les médecins hostiles à la chimie, p. ex. En détournant B&P, il abuse de son autorité de savant ; Il est ridicule : le « charme des dissections » rappelle le Docteur Diafoirus de Molière (pièce à lire !) ; il cède au caprice des autodidactes, mais avec un profond mépris, qui finit par les blesser : il donne des leçons, les appelle par dérision « confrères », dénigre le mannequin et se moque d’eux. Un peu plus tard, quand il se sentira concurrencé sur son propre terrain, il ira jusqu’à la menace.
    • Le reste du village : représenté par la foule des badauds : importance considérable de la « rumeur », elle-même fondée sur l’ignorance. Une ignorance crasse ! Représenté aussi par Foureau, le maire, qui méprise ce qu’il ne connaît pas, et prétend même le faire interdire. Règne de la médiocrité, de la bêtise militante et intolérante, qui faisait hurler Flaubert – de rire ou de rage ! et que B&P, un jour, ne supporteront plus non plus.
    • Les livres qu’ils lisent, les « autorités scientifiques » : bourrés de contradictions mais néanmoins péremptoires ; pleins d’anecdotes plus ou moins sottes, un fatras de faits mal digérés et assez peu intéressants ; et même des lieux communs débités d’un air grave…

Conclusion

Scepticisme de Flaubert quant à ces sciences, et surtout quant à ceux qui les professent ; effort pathétique de deux ignorants qui tentent de s’approprier un savoir, sans guide, sans méthode, et aussi sans but : il s’agit de « savoir pour savoir », et par une accumulation vertigineuse de faits, qui ne s’achève jamais, et ne débouche jamais sur une maîtrise.
B&P se fondent sur un axiome : il y a UNE vérité, qu’il suffit de dénicher, d’apprendre dans les livres. Le monde est connaissable, et s’il y a des incertitudes, des contradictions dans une sciences, c’est que cette science n’est pas la bonne ➔ et on passe à une autre, avec le même appétit !


Chapitre VI (intégral) : la politique

Voir la chronologie de la Deuxième République.

Les événements tels qu’ils sont relatés :

  • P. 212, proclamation de la République, gouvernement provisoire. On retrouve spontanément la rhétorique de la Révolution (référence permanente, en bien ou en mal) : arbre de la liberté…
  • P. 217 sqq. : fièvre des élections du 23 avril 48 ;
  • P. 219 : échec de la manifestation du 15 mai ; émergence de la question du « droit au travail », du problème ouvrier, question à la mode (rapports de Villermé sur la misère ouvrière), y compris dans un monde aussi rural que Chavignolles ;
  • P. 226 : les suites des « journées de juin » et l’élection de Bonaparte le 10 décembre : déception des ouvriers et de la gauche qui ne se reconnaît plus dans une république bourgeoise et réactionnaire, et qui la laissera mourir (attitude de Petit) ;
  • P. 227 et 228 : événements simultanés : intervention en Italie de juin 1849 contre les Républicains, arrestation de Proudhon et loi sur le colportage de juillet 49 : la République s’enfonce dans une réaction cléricale qui la rend impopulaire.
  • P. 229 : mise au pas de l’enseignement (scène entre le curé et l’instituteur, très violente) : janvier 1850. Il s’agit explicitement de fabriquer des générations dociles, qui votent « bien » et pensent de même, c’est-à-dire pas du tout.
  • P. 232-235 : banquet chez le comte de Faverges : 1850 ;
  • P. 242 : coup d’état de 1851 ; ceux qui s’y opposent sont massacrés ; indifférence de la grande majorité du peuple. Ignominie de Chavignolles.

Chavignolles est un microcosme qui représente la France toute entière, ou en tous cas la France provinciale, avec ses contradictions, ses incohérences, sa bêtise.
Flaubert s’en donne à cœur joie : cf. le discours du curé p. 213, ses propos face à l’instituteur p. 229, chez Faverges p. 232-235.
Idem pour Faverges : Républicain et favorable au suffrage universel p. 212 sqq. il est pour le « droit divin » p. 232-235 ; idem pour Petit : farouche opposant, quasi socialiste p. 228-29, il est content du coup d’état p. 242-243…

La politique est-elle un savoir ?

On peut se demander ce que fait la politique dans un roman qui fait le tour des savoirs, d’autant qu’elle n’est pas là uniquement comme marque temporelle, support chronologique : un chapitre entier lui est consacré, comme aux sciences exactes, à l’histoire ou à l’éducation. Aux yeux de Flaubert, elle fait partie de l’initiation de B&P.
Un certain nombre de différences pourtant : B&P ne commencent pas par aller chercher un savoir théorique, pour l’appliquer ensuite à la réalité. Les faits se présentent d’abord, ou plutôt le reflet – souvent grotesque – en province des événements parisiens (le « désert français ») ; et ces faits parlent d’eux-mêmes.
Rien n’est sauvé :

  • Aucun régime politique : la Monarchie s’est dévaluée, la République sombre dans la dictature et la réaction cléricale, l’Empire commence dans un bain de sang ➔ il n’y a pas, aux yeux de Flaubert, de régime idéal, parce que les hommes sont lâches, bêtes, etc. Réponse aux idées des lumières, aux recherches en matière de politique, de Platon à Montesquieu et Rousseau.
  • Aucune institution : l’Église en prend pour son grade, comme les notables (le maire, le garde-champêtre, la garde nationale…) ; ambitions personnelles où personne ne pense à l’intérêt général, (fièvre des élections !) ; régime policier où la simple expression d’une opinion personnelle peut mener en prison.
  • Le suffrage universel est une hérésie, mais les autres modes de scrutin ne valent pas mieux, et le droit divin est une ânerie.

➔ scepticisme et écœurement généraux : Flaubert renvoie tout le monde dos à dos. La politique ne peut être l’objet d’un savoir, d’une vérité, parce qu’elle est affaire humaine et qu’il n’y a rien à espérer des hommes.

Attitude des « deux bonshommes »

  1. Ils ont choisi leur camp ; ils sont « plutôt progressistes » :
    • ils offrent un « arbre de la liberté » (mais s’offusquent qu’on ne les remercie pas !) ; en Histoire, on savait que Bouvard penchait pour le Robespierrisme, et Pécuchet pour les Girondins.
    • Ils soutiennent la République polonaise, et sont seuls à le faire (cf. Chesson au 20ème siècle : « bien entendu, nous ne ferons rien… »).
    • Ils font partie (sans talent !) de la garde nationale.
    • Ils soutiennent dès le début le gouvernement provisoire, et se font même traiter de communistes (gare au contresens !) ;
    • Ils veulent se présenter comme députés « de gauche », comme Vaucorbeil p. 217 ;
    • Ils sont perplexes devant la viabilité économique des « ateliers nationaux », mais Pécuchet veut imiter Lamartine (p. 222) ;
    • Ils s’interposent pour aider Gorgu menacé d’arrestation p. 225…

➔ ce sont des humanistes, imprégnés des idéaux de la Révolution française, révoltés par le caractère policier du régime. Déçus par le peuple, ils sont indignés des abus de pouvoir du clergé (p. 232), mais fréquentent tout de même le cercle du comte de Faverges.

➔ ils finissent même par être suspects : finalement, ils abandonnent tout intérêt pour la politique.

B.… Mais surtout, ils veulent le vrai.

Chaque événement est pour eux l’occasion de chercher la Vérité :

  • il ils « étudient la question du suffrage universel » (auquel Flaubert ne croit pas) [et règle p. 227 un compte familial avec Dupuytren !] : il ne s’agit pas pour eux de faire un choix raisonné entre deux options possibles, mais de trouver une Vérité extérieure, qu’il suffirait de dénicher après avoir lu tout ce qui s’est écrit sur la question !
  • le droit d’intervention ;
  • « que signifie le droit divin ? »
  • étude des doctrines socialistes ;
  • économie politique
  • « question du progrès ».
    ➔ dans chaque cas, ne concluent rien.

B&P procèdent en politique comme en sciences naturelles ; il suffirait d’étudier suffisamment la société, l’Histoire etc. pour qu’une vérité, unique et incontestable, surgisse. Évidemment, ne la trouvent jamais (c’est déjà illusoire dans les « sciences exactes »), et en concluent que « la politique, c’est de la blague ».

Conclusion en forme d’interrogation

Y a-t-il un savoir en politique, c’est-à-dire une vérité qui serait un donné, quelque chose d’incontestable sur lequel s’appuyer ?

  • Dire qu’il y a une vérité en politique, c’est tomber dans le dogmatisme et la tyrannie ; s’il y a une vérité, les autres se trompent ou sont criminels : leur parole est illégitime et doit être interdite. C’est le principe même de la Religion qui combat toute hérésie, de toutes les formes d’Inquisition, de tous ceux qui instaurent un « délit d’opinion ».
  • Inversement, dire qu’il n’y a aucune vérité en matière de politique, c’est tomber dans un cynisme qui renvoie dos à dos exploiteurs et exploités, bourreaux et victimes, dictateurs et démocrates. C’est le règne absolu de l’opinion, qui ne peut rien décider, et se laisse mener au gré des événements : c’est le dernier qui parle, ou le plus fort, qui a raison – et rien n’est jamais légitime.
  • L’erreur de B&P (et dans une certaine mesure de Flaubert lui-même), c’est la confusion des genres : s’il y a un savoir, une vérité en matière de politique, ce ne peut être le même que dans les sciences ou l’Histoire, donc de faits. On est ici dans le domaine moral, celui des principes. C’est seulement grâce à ce critère que l’on peut juger de la valeur de tel régime politique, de telle mesure, de tels choix.
  • Or ces principes ne sont pas une donnée universelle, ils se construisent. La notion de « droits de l’homme » n’avait guère de sens sous l’ancien régime ; elle était loin d’être universellement admise au 19e siècle ! L’est-elle réellement aujourd’hui ? (cf. déclaration « universelle » mais pas signée par tous, difficultés de mise en place d’un TPI etc. Le « droit d’intervention » laissait perplexe B&P ; c’est un acquis très récent, qui a permis l’intervention au Kosovo, mais était encore inopérant au Rwanda etc.)
  • Enfin, des principes sont des critères permettant de juger, mais ne donnant pas une seule voie. La politique est aussi le reflet d’un rapport de forces entre des intérêts divergents, qui se règlent par de perpétuels compromis, des négociations – ou des conflits violents. Dans tous les cas de figure, un pluralisme, c’est à dire une amplitude de choix, reste possible.

La politique n’est pas essentiellement affaire de connaissance, mais de conscience. 


Deux textes du chapitre X sur l’éducation

1er texte : du début à « les souscriptions et la bâtisse », l. 219.

Le début du texte.

Procédé de B&P : suivre à la lettre des théories, et les appliquer à la pratique. Si les faits démentent la théorie, on l’abandonnera en bloc – à moins que ce ne soit la science toute entière que l’on déclare « une blague ».
La grande théorie éducative = celle de Rousseau, dans Émile. Ironie de Flaubert : « système », discours indirect libre (« il fallait… Rien ne pressait…»). D’abord « faire table rase » : cf. Gargantua.
Expérience traumatisante des deux enfants, marqués par la violence : besoin d’un soutien psychologique !… Grande passivité des enfants : « sans se demander pourquoi… » Peu de dialogue !

L’apprentissage des lettres et les premières leçons.

  • Aspect probablement autobiographique : Flaubert a eu les mêmes difficultés que Victor  ; Victorine est plus vive, et souligne les incohérences de l’orthographe et de la phonétique. On dirait aujourd’hui qu’elle a compris le système ! Volonté de cohérence et de justesse/ justice.
  • Réflexes de copistes (« la position était mauvaise ») et pédagogues empêtrés dans les contradictions : du par cœur ou pas ? Ironie des Fables – semble donner raison à Rousseau : les enfants n’ont pas le sens moral, et vont spontanément du côté du plus fort. Flaubert nous laisse trancher : mauvaise nature, héréditaire chez des enfants de criminels ? Nature humaine foncièrement mauvaise chez tout être humain ?
  • Aucune théorie éducative ne marche, soit parce que les pédagogues sont maladroits (Bouvard ne put réussir…), soit parce que les élèves sont rétifs.
    ➔ explication possible : les « disciples » imaginaires de Fénelon, Rousseau, et même auparavant Montaigne ou Rabelais étaient des princes, ou des enfants de milieu très aisé, sans traumatisme, très entourés et aimés. Même étonnement aujourd’hui de constater que les méthodes qui réussissent à Neuilly échouent à Saint-Denis…
  • Ironie : c’est par les mauvais penchants qu’on obtient des progrès des élèves !

La phrénologie.

Méthode « régressive » déjà rencontrée : quand une difficulté se présente, on va chercher une science qui devrait servir de base au savoir, et qu’il aurait fallu connaître avant.

La phrénologie est une « science » à la mode, dont Balzac s’est beaucoup servi. On croyait à l’époque que l’homme était connaissable, notamment par sa physionomie, la forme de son crâne etc. En somme, que l’apparence était le reflet exact de la réalité – ce qui donnait légitimité au « délit de sale gueule ».
Tout d’abord, B&P trouvent ce qu’ils connaissent déjà : leur propre caractère, la voracité de Marcel. Quand ils n’ont pas d’idée préconçue, ils ne trouvent rien sur leurs élèves. Essai sur les gens du marché. Remportent le défi du Docteur : hasard ou vérité, impossible de rien trancher. Attention à ne pas transposer à 1850 l’état de notre propre science : Flaubert pouvait croire à la phrénologie.
Deux sortes d’oppositions également dogmatiques :

  • le curé : matérialisme et fatalisme, « nie l’omnipotence divine » : on rejette une science au nom d’un dogme, en refusant toute espèce d’argumentation : « langue de bois » et intolérance ;
  • le médecin : rationalisme et matérialisme, qui apparaissent aussi bornés que le dogmatisme du curé ; Flaubert renvoie dos à dos ses deux bêtes noires. Encore le médecin s’appuie-t-il sur des faits, et veut-il l’expérience ! Mais il claque la porte quand les faits contredisent sa croyance.

➔ une fois encore, les « deux bonshommes » dans leur naïveté sont plus sympathique dans leur ignorance et leur appétit de savoir que leurs adversaires, bardés de dogmes, de certitudes…. Et tout aussi ignorants.

2ème texte : « par une nuit de janvier… à qui se fier ? » (l. 325-475)

Les deux pédagogues au travail : Bouvard s’occupe de Victorine ( !), Pécuchet de Victor.

  • L’astronomie : Pécuchet part du principe que les enfants ne comprennent pas l’abstraction : il donne une image concrète ; (comme lorsqu’on fait de la géométrie dans l’espace avec des spaghetti) ; mais l’élève prend la représentation pour la réalité.
  • L’Europe : « parce que Chavignolles n’avait point d’annales… » mais Pécuchet s’embrouille lui-même dans les contradictions de l’atlas !
  • L’histoire universelle : mais s’en tient aux anecdotes et aux « exempla » : conception moralisante et archaïque de l’histoire (courante à l’époque de Flaubert). « conclusion : l’histoire ne peut s’apprendre que par beaucoup de lectures… » Pécuchet n’a pas assez assimilé l’histoire pour en faire un exposé clair et accessible à son élève ; et la pédagogie s’apprend ; il ne suffit pas de connaître une matière pour l’enseigner !
  • Le dessin, et d’après nature : part immédiatement au plus difficile, sans posséder lui-même ce qu’il enseigne, et sans s’assurer que l’élève les possède.
  • Apprentissage des sciences d’après les objets quotidiens : souvenir de Gargantua. Mais les deux maîtres ne sont pas suffisamment éclairés eux-mêmes. On n’enseigne pas ce que l’on ne connaît pas ! Exemple de la botanique : non seulement on trouve des exceptions, mais même des exceptions dans l’exception ! ➔ la nomenclature est-elle une science exacte ? Le réel peut-il se plier à des catégories ? [cf. Umberto Eco : Kant et l’ornithorynque]

Conclusion :
Nos deux pédagogues échouent :

  • parce qu’ils n’ont pas assimilé toutes les sciences qu’ils ont abordées, et se trouvent donc presque aussi démunis que leurs élèves, désarçonnés par les questions les plus simples (Victorine est redoutable par son bon sens !)
  • parce qu’ils sont prisonniers de relations d’autorité qui leur interdisent d’avouer leur ignorance, et de proposer aux élèves de chercher ensemble ; Bouvard ne sait que répondre à Victorine sur la combustion, Pécuchet invente des noms quand il ne les connaît pas !
  • parce qu’ils ne savent pas où ils vont : ni progressivité dans les apprentissages, ni cohérence (apprentissage par cœur, par expérimentation, par observation, nomenclature…), ni « projet pédagogique » : on fait un peu de tout, au hasard. Ils reproduisent sur les enfants leur propre apprentissage, hasardeux.
  • Parce qu’ils appliquent en même temps les théories opposées de plusieurs pédagogues, sans voir les contradictions ;
  • Parce qu’ils n’ont pas su éveiller la curiosité de leurs élèves, et que ceux-ci n’ont guère de bonne volonté. Ils sont traumatisés, et on les traite comme une cire vierge !

Conclusion :

Le dernier échec de B&P est le plus grave : ils ne mettent pas en jeu seulement eux-mêmes, mais l’avenir, déjà bien compromis, de deux enfants.

  • Échec de la pédagogie comme science
  • Échec des sciences que l’on enseigne, et que l’on ignore soi-même.

Si les sciences ne permettent pas de connaître le monde, si, comme B&P on a fait l’expérience de la résistance du réel à sa « mise en catégories », comment peut-on vouloir l’enseigner ?
La pédagogie est aussi vaine que tout le reste, et cette vanité se renforce de la vanité de tout ce qu’elle prétend enseigner ➔ pessimisme intégral de Flaubert (qui se venge peut-être ici de ce que lui a fait subir son père, pédagogue impatient et blessant ?)


Synthèses

« une brochette d’imbéciles, les personnages secondaires. »

Le curé, le médecin, le maire, le noble, l’ignoble Gorgu… aussi variables dans leurs affirmations que dogmatiques ! ➔ d’où vient la bêtise ?
Les personnages secondaires dessinent la société d’une petite ville normande, Chavignolles, entre 1841 et 1855 environ.

Les autorités « morales » :

  1. Le curé.
    • Figure un peu plus travaillée mais guère plus sympathique que Bournisien dans Madame Bovary. Personnage d’une morale étriquée, scandalisé « par les thermomètres dans le derrière » (p. 120) et les expositions de pierres phalliques (p. 166), hostile aux sciences « qui lui inspirent des sarcasmes » (p. 324) et à l’esprit des Lumières, il estime pourtant la « géologie qui confirme les Écritures » (p. 132) ; assez peu apte à discuter sur les Écritures, il croit aux miracles, au surnaturel, ne condamne pas les tables tournantes. Politiquement, c’est un réactionnaire, prêt à justifier les crimes de l’Eglise au nom de l’Ordre (p. 328), et quelque peu à géométrie variable : il bénit l’Arbre de la Liberté en février 1848, le brûle dans sa cheminée en 1850 !
    • Il s’oppose perpétuellement à B&P, incapable de répondre à leurs interrogations, mais toujours prêt à les contrecarrer : épisode de la « cuve druidique » par exemple, ou conjuration avec Mme Bordin et Foureau quand il les juge dangereux pour la société (p. 276).
    • Il représente la bêtise dans son aspect religieux. (Flaubert est volontiers anticlérical).
  2. Le médecin : Docteur Vaucorbeil.
    • Personnage assez travaillé, et assez ambigu ; il a quelques aspects du Docteur Larivière (Madame Bovary), et donc du père de Flaubert. Républicain modéré, peu porté sur la religion, volontiers rationaliste. Pourtant, lui non plus n’est pas épargné par les sarcasmes de Flaubert (qui règle peut-être un compte avec Achille-Cléophas, le père, ou Achille, le grand frère).
    • C’est « un homme sérieux, à front convexe » ; « il jugeait les choses avec scepticisme, comme un homme qui a vu le fond de la science, et cependant ne tolérait pas la moindre contradiction » (p. 95). C’était aussi « le fruit sec des concours », qui ne digérait pas son exil en province, comme le père Flaubert « exilé » à Rouen à cause de Dupuytren !
    • Cet homme ne croit ni à la chimie (il en détourne B&P), ni au Darwinisme (p. 147) ; il est imbu des préjugés de son temps. Ce positiviste ne croit pas non plus à la phrénologie, au magnétisme, au spiritisme etc. Il a sans doute raison, mais aux yeux de Flaubert, il témoigne d’une sécheresse raisonneuse, et il se plaît à le ridiculiser (épisode de la phrénologie, de la transmission de pensée…) ; au reste, son art est limité : il ne sait soigner ni l’herpès de Madame Bordin, ni la typhoïde de Maître Gouy.
    • Il est en outre attaché aux privilèges que confèrent les diplômes : il donne volontiers des leçons assez méprisantes à B&P, mais dès qu’ils le concurrencent auprès des malades, il n’hésite pas à les menacer d’un procès. (p. 122)
    • Politiquement, c’est un modéré. Bourgeois instruit, il est écarté de la politique par le système censitaire ; c’est pourquoi il réclame des réformes (p. 99). Républicain en 1848, le coup d’Etat de 1851 le laisse indifférent.
    • Enfin, il partage les préjugés bourgeois contre l’Art, la Littérature et en particulier le théâtre (p. 199) ; il pense que « l’Art doit servir à l’amélioration des masses » (p. 210) et admire Casimir Delavigne, ce qui n’est pas le cas de Flaubert !
      Bref, pas tout à fait un imbécile, mais ne vaut guère mieux.
  3. Le Noble, Comte de Faverges.
    • Un hobereau « dont on citait les vacheries » (gare au contresens !). Cf. portrait p. 72. Bon agronome, ouvert à certaines nouveautés techniques, c’est un redoutable réactionnaire sur le plan politique. Fidèle aux « ultras » il exècre Louis-Philippe et les Orléans en général, au point de se rallier à la république en 1848. Il soutient la réforme électorale, au point de réclamer le suffrage universel ! Pourtant il se méfie du peuple, et notamment de Gorgu (p. 160), ne cesse de vilipender « l’immoralité de nos campagnes » (p. 72), défend la religion comme rempart de l’ordre (ce qui ne l’empêche pas de se livrer au spiritisme), exècre la Révolution, regrette l’Ancien Régime et même le Moyen-Âge (p. 160, visite du « musée »), et même le « droit divin » ! (p. 235). Il veut interdire les romans aux jeunes filles… et au peuple – caricature de ceux qui ont voulu faire condamner Flaubert – et censurer le théâtre… et notamment Molière !
    • Peu cohérent, il est indifférent au sort de la Pologne, mais soutient l’intervention en Italie (p. 215-227)
    • « Économie sociale, beaux-arts, littérature, histoire, doctrines scientifiques, il décidait de tout, en sa qualité de chrétien et de père de famille ; – et plût à Dieu que le gouvernement à cet égard eût la même rigueur qu’il déployait dans sa maison ! […] » (p. 336)

En somme, un solennel imbécile, dangereux car il appartient à la classe qui détient encore le pouvoir politique (et religieux).

Les autorités politiques

  1. Le maire, Foureau.
    • Appartient à la petite bourgeoisie d’affaire (la classe montante) : « il vendait du bois, du plâtre… » (p. 68).
    • C’est un brutal, paysan mal dégrossi : « grosses lèvres, mâchoires de bouledogue » et sans aucune éducation : s’empare d’une pipe de la collection, entre sans frapper… (p. 98)
    • Réactionnaire, pire encore que le comte, il manifeste constamment son autorité par ses menaces : épisode du mannequin, menaces de prison (p. 298) ; il soutient le gouvernement au noms des « affaires » (p. 99), se réjouit de la chute de la République (il a pourtant rêvé d’être député conservateur, p. 217), soutient le Coup d’État (p. 241).
    • Il appartient à une classe montante, encore peu raffinée, « jaloux d’un divertissement au-dessus de ses compétences »(p. 109), mais fâché avec le Comte qui le méprise (p. 345).
  2. Le garde-champêtre
    • C’est surtout un exécutant, aux ordres du maire.

L’opinion publique

  1. Le notaire, Marescot.
    • C’est un notable, qui fréquente donc le curé, le Comte, le médecin. Favorable à Louis-Philippe – ce qui ne l’empêchera ni de se rallier à la République, ni d’approuver le Coup d’État – il se moque de l’injustice, pourvu que cela ne gêne pas les Affaires (p. 226).
    • Il partage les modes (les tables tournantes), les préjugés de son temps (il veut censurer le théâtre, trouve que le Moyen-Âge « a du bon » (p. 233)…)
    • Il s’intéresse aux porcelaines, mais compense « cette réputation d’artiste, préjudiciable à son métier » par des « côtés sérieux ».
    • Tout au long du roman, il est surtout le complice de Madame Bordin pour arracher la ferme à B&P : cela seul compte vraiment.
  2. Madame Bordin.
    • Excellente ménagère, Normande qui a la tête sur les épaules, elle est mue par un seul objectif : obtenir la ferme, et notamment la parcelle des Ecalles. Séduction, mariage, propositions financières, elle est prête à tout… et y parvient enfin, p. 316.
    • Par ailleurs, c’est un concentré des préjugés du temps : elle « déteste la République » (p. 99), fait étalage d’un manque de goût total, aggravé par un manque de cœur (visite du musée p. 157), apprécie le théâtre sans y comprendre grand-chose. Seul l’argent, et la terre, comptent à ses yeux.
  3. Maître Gouy.
    • Paysan « qui tient à sa routine », brutal envers les animaux, c’est un imbécile : il « déteste l’Ancien Régime » sans rien y connaître, saccage le jardin de Mme Bordin quand on lui parle de « droit au travail »…
    • Pourtant il semble doué d’une intelligence diabolique dès qu’il s’agit de « rouler » B&P : il déprécie sa ferme, la ruine quand on veut le chasser, la reprend pour 1/3 de moins, obtient du matériel pour presque rien, (p. 104), profite de la vente des Ecalles pour demander encore une diminution (p. 292), enfin fait prospérer la ferme dès qu’elle appartient à Mme Bordin…
  4. Germain
    • Brave servante totalement ignorante, qui prend le mannequin pour un mort, et prend la fuite pour de bon quand ses maîtres font de la magie !
  5. Chavignolles 
    • Le village réagit souvent comme une sorte d’organisme collectif – et toujours pour condamner B&P, ou pour exprimer préjugés, opinions réactionnaires, règne de la rumeur. Un être collectif est encore plus bête qu’un individu !
      • curiosité et mépris de l’intimité (p. 69)
      • badauderie méchante devant l’incendie des meules (p. 85)
      • dénigrement du jardin (p. 94-100)
      • intrusion pour voir le mannequin (p. 110)
      • mépris à l’égard du théâtre, et de l’Art en général (p. 199)
    • Chavignolles prise de fièvre en 1848 ; vertige général de la députation ; règne de la rumeur (p. 219) ; puis tous les Chavignollais votent pour Bonaparte ; après le coup d’Etat « les Chavignollais s’écartaient d’eux » (p. 244)
    • Après l’épisode de la magie, « leur manière de vivre – qui n’était pas celle des autres – déplaisait. Ils devinrent suspects, et même inspiraient une vague terreur. Ce qui les ruina surtout dans l’opinion, ce fut le choix de leur domestique… » (p. 276)
    • « Comme ils soutenaient des thèses immorales, ils devaient être immoraux. Des calomnies furent inventées » (p. 298)
    • apothéose au chapitre X : tout le monde contre eux.

Le camp « révolutionnaire »

Assez peu représenté, sinon par Petit et Gorgu.

  1. L’instituteur, Petit.
    • Il apparaît surtout comme un aigri. On est bien avant Jules Ferry, et pourtant on voit apparaître les premiers conflits entre l’Église et l’École.
    • Petit est donc pieds et poings liés face au Curé – mais aussi par sa lâcheté (p. 230-231). Républicain (p. 229), il veut la fraternité, mais est brutal avec sa femme (p. 229) ; par haine des députés bourgeois, il approuve le Coup d’Etat et la répression (p. 243), et finit par communier (p. 318) !
  2. Gorgu.
    • Ebéniste de métier, mais ancien militaire (conquête de l’Algérie, 1830), c’est un personnage pour le moins douteux.
      • p. 98-99 : un vagabond, à qui Bouvard donne un verre de vin par charité ;
      • p. 148-149 : devenu fermier aisé, il est servi par Mélie (sa maîtresse ?) : il propose à B&P la réparation du Bahut, et finit par demeurer constamment chez eux.
      • P. 199 : il apprécie le théâtre, rêve de devenir acteur… applaudit les tirades philosophiques, et tout ce qui est pour le peuple dans les mélodrames ;
      • De février à juin 1848, il est instructeur de la garde Nationale, tout en faisant le joli cœur auprès de Mme Castillon et de Mélie ; meneur de l’émeute de juin 48, puis quitte le pays (p. 223)
      • P. 225, il est arrêté, transféré à Falaise ;
      • P. 241, on le retrouve habillé en bourgeois ;
      • P. 318, il communie avec tout le village ;
      • P. 322, on apprend qu’il est protégé de Mme Noaris, dame de compagnie du Comte.

➔ le discours révolutionnaire n’est-il chez lui qu’une rhétorique, lui permettant de mener une vie d’aventurier fort peu scrupuleux ? Son ralliement sans remords tend à le prouver. En tout cas, aucune sympathie de la part de Flaubert.

➔ à la « langue de bois » réactionnaire et bourgeoise répond une « langue de bois » révolutionnaire, tout aussi fausse et insincère ; préjugés de part et d’autres.

Face à cela, B&P sont des modèles de sincérité, d’honnêteté intellectuelle. Eux, au moins, ils cherchent. Et leur recherche ne correspond pas à un intérêt politique et/ou financier, même s’ils sont tentés, un moment, par la députation. Ils sont sans préjugés, à la recherche sincère de la vérité – même dans des domaines où elle n’existe pas. Si ridicules soient-ils, on éprouve pour eux, et pour leur démarche, de la sympathie.


Un « dîner de cons » encyclopédique !

Alors que le Dîner de cons dure une soirée, celui de Flaubert dure au moins dix ans, et fait le tour de toutes les connaissances possibles !
Un comique de la répétition.

Chapitre Connaissance Découverte Méthode Résultats Conclusion
II Jardinage Leur jardin Expérience, conseils Erreurs → désastre Veulent l’agronomie
Agriculture Exposé du Comte, lectures Expérimentale Mort des animaux, incendie des meules Se lancent dans l’arboriculture
Arboriculture Lectures Expériences grêle Renoncement
Conserves et alambics Lectures Expériences Échec ; explosion « On ne sait pas la chimie »
III Chimie Livres, conseils du médecin Ne comprennent rien Abandonnent
Anatomie Chez le médecin Écorché, planches, livres, leçons du médecin Se noient dans les détails → lassitude « Ce qui leur manquait, c’était la physiologie »
Physiologie Livres, expériences Échec, constat d’ignorance « N’ayant pu la comprendre, ils n’y croyaient pas »
« médecine » Livre de Raspail Lecture, visites chez des malades, quelques expériences Rien de sûr + menaces du médecin

Aucune certitude… et se rendent malades !

Hygiène Livres contradictions

L’hygiène n’est pas une science : renoncent

IV Archéologie, archictecture, antiquités

Découverte d’un bahut Renaissance

Visites recherches, achat

Un capharnaüm chez eux ; se font moquer

Pas de certitude

« c’est qu’ils ignoraient l’Histoire »

 Histoire de France  Se procurent des livres  Lectures

Contradictions ; s’embrouillent dans les dates

« faute de savoir les dates »

 Mnémotechnie Livre de Dumouchel Expériences : leur maison Contradictions dans les dates

Insouciance des dates philosophie de l’histoire

 Philosophie de l’Histoire Livres divers

Tout le monde se trompe, ou ment

Abandonnent

Écriture d’une biographie recherches

Contradictions dans les documents

« sans l’imagination, l’histoire est défectueuse »

V

Romans historiques Scott, Dumas, pièces historiques

Erreurs et modifications, répétitions

S’ennuient
Littérature

Sand, Balzac, Paul de Kock

Désaccord des amis

Tragédie

Lecture, déclamation, travail de la voix

Bouvard s’ennuie

Ébahissement de Mélie et Gorgu, mépris des bourgeois

Comédie Mêmes techniques

Pécuchet échoue et s’ennuie

Écriture d’une pièce

Trucs pour trouver un sujet, apprentissage des règles

Lecture des critiques

Échec sur tous les plan

« En quoi consiste le style ? »

Grammaire Lectures

Discordances entre grammairiens

« la syntaxe est une fantaisie, et la grammaire une illusion »

Esthétique

Pour se mettre d’accord

Lectures

Impossible de trouver une définition du Beau

Scepticisme de Bouvard… et jaunisse de Pécuchet

VI

Politique

1848

Participent, veulent même être députés

Revirement général

Écœurement

Socialisme utopique Lectures

Absurdités et contradictions

Se brouillent ; « une base manquait à leurs études… »

Économie politique

N’ont pas le temps de s’y mettre : coup d’état de 1851

« ce n’est pas une science »

« tout me dégoûte »

VII Les femmes

Mélie , Gorgu/Mme Castillon

Mme Bordin

Bouvard fait sa cour à Mme Bordin, Pécuchet à Mélie

Déconvenue de Bouvard, maladie de Pécuchet

« plus de femmes ! »

VIII Gymnastique

Après l’hydrothérapie

Manuel d’Amoros ; exercices physiques

chutes

« Ne convient pas à des hommes de leur âge »

Spiritisme Rencontre par hasard Une séance

Pécuchet conquis, Bouvard sceptique

Échec des deux bonshommes

Magnétisme Lectures et essais Réussites

« danger pour la société »

Magie Tentatives  Échec
 Philosophie

Réflexion âme / corps

Spinoza, Locke, Condillac, Descartes…

Manquent se brouiller

« tant de système vous embrouillent… » suicide

 IX  Reigion  Messe de Minuit

Lecture des textes sacrés ; pratique

Discussions avec le curé

Se mettent à dos le pays

X  Éducation

Victor et Victorine

Lectures, système éducatif

 Phrénologie

« connaître les aptitudes d’un enfant »

Font des consultations

« ces bêtises-là » (Vaucorbeil)

 Pédagogie

Différentes méthodes

Échec de toutes les méthodes : les pédagogues s’embrouillent

Les deux enfants font les pires bêtises

 Abandonnent

Ce qui est frappant, c’est à la fois :

  • la boulimie encyclopédique (le chapitre X réitère, notamment, le parcours des savoirs effectué dans les neuf premiers chapitres) ; Flaubert pour se documenter, a « absorbé » entre 1500 et 2000 ouvrages – en prenant des notes, qui composaient à elles seules une bibliothèque !
  • et aussi le défaut de méthode de ces apprentissages : on pourrait représenter cela par un schéma :
    • Découverte, souvent due au hasard ➔ se donnent tout entiers à cette nouvelle passion, qui doit leur apporter la VERITE qu’ils n’ont pu trouver dans leur toquade précédente.
    • ➔ frénésie de lectures ➔ lassitude devant la masse d’informations
    • ➔ découragement devant les contradictions entre les théories (qui ne sont pas vues chronologiquement !) et l’incomplétude des réponses
    • ➔ expériences, souvent mal contrôlées ➔ échec souvent cuisant des expériences.
    • ➔ ABANDON TOTAL ET DEFINITIF : « c’est une blague » !

Pourquoi B&P échouent-ils ?

 Les raisons d’un échec :

  • Par défaut de méthode : pas de progressivité, se lancent d’emblée dans les sciences les plus compliquées (comme si, en maths, on commençait par les équations du second degré, avant de savoir ce qu’est une équation !) ; du coup ils n’y comprennent rien, et abandonnent.
  • Par manque d’esprit critique : chaque livre abordé est censé apporter LA vérité ; dès lors, les contradictions sont insupportables. Le savoir est toujours considéré comme quelque chose d’extérieur, une chose qui doit leur être donnée d’un bloc, sans qu’ils aient eux-mêmes de raisonnement à élaborer. C’est tout le contraire de la maïeutique : pour B&P, le savoir n’est jamais à construire. Dès lors, ils prennent tout et rejettent tout, sans jamais s’approprier le savoir. Ils ne se forgent jamais une conviction, parce qu’ils attendent qu’elle vienne du dehors. On le voit chapitre X : ils sont aussi empêtrés que s’ils n’avaient rien appris.
  • Par manque de persévérance : ils ne s’acharnent jamais longtemps, parce que toute contradiction leur paraît insurmontable ; ils sautent d’une science à l’autre par le fait du hasard (une rencontre…), sans cohérence.
  • Par une confusion des genres : ils mettent sur le même plan les sciences exactes, dans lesquelles on atteint au moins un  « état des connaissances », une vérité provisoire, la politique, dont on a vu qu’elle était du domaine des convictions, des principes, mais non d’un savoir objectif, les sciences humaines (histoire, éducation…) pour lesquelles l’interprétation des faits est aussi importante que les faits eux-mêmes – l’histoire est elle-même historiquement située… – et la religion, qui est affaire de foi et n’a pas grand chose à voir avec la Raison. Ils appliquent à tout, mécaniquement, le même regard, et échouent partout pour les mêmes raisons !
  • B&P ne progressent pas : leur ignorance est toujours totale ; ils n’ont aucun acquis, et ne réinvestissent rien.

Une conception pessimiste du savoir.

  • Dans quelle mesure Flaubert partage-t-il le pessimisme de ses héros ? Voir le Dictionnaire des idées reçues : le cliché, la bêtise sont universellement répandues, y compris en lui-même (Sartre montre qu’il ajoute souvent, dans sa correspondance des « comme dirait Joseph Prudhomme ») ; les hommes pensent par idées toutes faites, qui s’imposent du dehors et qu’ils prennent pour les leurs.
  • Au dogmatisme des tenants de la Raison (Vaucorbeil, Homais…) répond la bêtise épaisse des prêtres : Jeufroy ou l’abbé Bournisien. Langue de bois de part et d’autre.
  • Nos deux compères ont du moins le mérite de chercher, même s’ils le font mal et échouent. Ils acquièrent d’ailleurs une douloureuse lucidité : comme Flaubert, ils ont « la pitoyable faculté de voir partout la bêtise et de ne pouvoir la supporter » (Ch. VIII, p. 298 GF) ; tous les autres vivent dans un monde de certitudes aussi inébranlables qu’infondées – c’est évidemment pour cela que B&P dérangent : ils bousculent des certitudes, posent des questions embarrassantes. Ils pourraient être des éveilleurs de conscience, si les consciences voulaient bien se laisser éveiller !

Les uns comme les autres oublient que la première qualité du savant n’est pas « de la mémoire et du travail » (Dictionnaire des idées reçues) mais… la pensée, c’est à dire la faculté de se construire un savoir. Le savoir n’est jamais quelque chose que l’on reçoit passivement, il ne peut être qu’en acte, c’est-à-dire l’acte d’appropriation du savoir. Platon (et Socrate avant lui) le savaient déjà, mais les bourgeois du 19e siècle avaient tendance à l’oublier.

Le scepticisme de Flaubert

  • Il ne croit pas aux systèmes donnant une explication exhaustive du monde. Chimie et spiritisme sur le même plan parce qu’ils ambitionnent tous deux de constituer un système explicatif, une théorie qui rende compte, dans une visée relevant de considérations idéologiques, d’un ensemble de phénomène. [cf. l’ironie voltairienne contre la métaphysique]. « Est savoir [au sens restrictif du terme : savoir figé, qui s’oppose à la connaissance, ouverte], tout système présentant une vision organisée et globale du monde ».
    ➔ le voisinage de la gymnastique et de la philosophie est iconoclaste pour les deux !
  • Un discours autoritaire, dogmatique :
    • Tout savoir s’exprime par un discours, et autoritaire, refusant tout compromis. Vraies et fausses sciences sont également terroristes ; B & P en attendent d’ailleurs des ordres, des recettes ). Ex. quand ils abordent la logique !
    • Le savoir a un caractère coercitif : p. 256-257 (gymnastique), 271 et 275 (spiritisme), 287 (philosophie), 310 (religion)… Multiplication des injonctions, recommandations etc.
    • Le savoir se présente donc comme un discours d’autorité énonçant des lois qui échappent à toute remise en question. Il s’érige en norme et se dit apte à rendre compte de la totalité des choses. Et plus le savoir est abstrait, plus le discours est autoritaire, précis et circonstancié. Cf. facultés de l’âme (p. 285), religion (p. 320), morale (p. 363). Cf. aussi le discours autoritaire des personnages secondaires, Vaucorbeil, Faverge, Jeufroy, détenteurs d’un savoir figé et dogmatique.
  • Une critique épistémologique du savoir : 
    • Chaque savoir abordé se révèle insuffisant : il faut « des bases » que l’on va chercher dans un autre savoir, également défectueux :
      • distillation ➔ chimie
      • anatomie ➔ physiologie
      • archéologie (p. 169) ➔ histoire…
    • Le savoir est insaisissable.
      • parce qu’il est infini (p. 174, histoire) et décourageant par son infinitude ;
      • parce que bien des domaines supposent des savoirs relatifs : cf. la chimie (p. 106)
      • parce que les savoirs sont conflictuels, et se présentent pourtant comme exclusifs les uns des autres. Cf. le goût p. 206 : on finit par une tautologie !
      • Pour remédier à cet éparpillement des savoirs, B & P ont la manie des classifications ; mais là encore, échec.

➔ polysémie du sous-titre : « Du défaut de méthode dans les sciences » ne concerne pas seulement B & P, mais les sciences elles-mêmes.