Alexandre Dumas, « Antony » (1832)

Portrait d’Alexandre Dumas père par Joseph Guichard, 1828, Paris, musée du Louvre.

Acte I, scène 2 (commentaire composé)

Il s’agit du début de la pièce.La scène se déroule à Paris, entre deux sœurs, dans un salon du faubourg Saint-Honoré. La baronne Adèle d’Hervey est mariée à un colonel, parti à Strasbourg avec sa garnison. Un domestique vient de lui apporter une lettre, timbrée de Paris. Lorsqu’elle l’a entre les mains, elle frémit en reconnaissant l’écriture et le cachet puis s’assoit brusquement.

CLARA.

Adèle… calme-toi… Tu es toute tremblante !… Et de qui est donc cette lettre ?

ADÈLE.

Oh ! c’est de lui… c’est de lui…

CLARA, cherchant.

De lui…

ADÈLE.

Voilà bien sa devise, que j’avais prise aussi pour la mienne… Adesso e sempre. « Maintenant et toujours. »

CLARA.

Antony !

ADÈLE.

Oui, Antony de retour… et qui m’écrit… qui ose m’écrire…

CLARA.

Mais c’est à titre d’ancien ami, peut-être ?

ADÈLE.

Je ne crois pas à l’amitié qui suit l’amour.

CLARA.

Mais rappelle-toi, Adèle, la manière dont il est parti tout à coup, aussitôt que le colonel d’Hervey te demanda en mariage, lorsqu’il pouvait s’offrir à notre père qui lui rendait justice… jeune, paraissant riche… aimé de toi… car tu l’aimais… il pouvait espérer d’obtenir la préférence… mais point du tout, il part, te demandant quinze jours seulement… le délai expire… on n’entend plus parler de lui, et trois ans se passent sans qu’on sache en quel lieu de la terre l’a conduit son caractère inquiet et aventureux… Si ce n’est une preuve d’indifférence, c’en est au moins une de légèreté.

ADÈLE.

Antony n’était ni léger ni indifférent… il m’aimait autant qu’un cœur profond et fier peut aimer ; et, s’il est parti, c’est qu’il y avait sans doute, pour qu’il restât, des obstacles qu’une volonté humaine ne pouvait surmonter… Oh ! si tu l’avais suivi comme moi au milieu du monde, où il semblait étranger, parce qu’il lui était supérieur, si tu l’avais vu triste et sévère au milieu de ces jeunes fous, élégants et nuls… si, au milieu de ces regards qui le soir nous entourent, joyeux et pétillants… tu avais vu ses yeux constamment arrêtés sur toi, fixes et sombres, tu aurais deviné que l’amour qu’ils exprimaient ne se laissait pas abattre par quelques difficultés… et, lorsqu’il serait parti… tu te serais dit la première : C’est qu’il était impossible qu’il restât.

CLARA.

Mais peut-être que cet amour, après trois ans d’absence…

ADÈLE.

Regarde comme sa main tremblait en écrivant cette adresse…

CLARA.

Oh ! moi, je suis sûre que nous n’allons retrouver qu’un ami bien dévoué… bien sincère…

ADÈLE.

Eh bien ! ouvre donc cette lettre, alors… car moi, je ne l’ose pas…

CLARA, lisant.

« Madame… » tu vois, madame…

ADÈLE, vivement.

Il n’a jamais eu le droit de me donner un autre nom.

CLARA, lisant.

« Madame, sera-t-il permis à un ancien ami, dont vous avez peut-être oublié jusqu’au nom, de déposer à vos pieds ses hommages respectueux ; de retour à Paris, et devant repartir bientôt, souffrez qu’usant des droits d’une ancienne connaissance, il se présente chez vous ce matin.
Daignez, etc.
ANTONY. »

ADÈLE.

Ce matin… Il est onze heures… il va venir…

Alexandre DUMAS, Antony, Acte I, scène 2 (1831)

Préparation du commentaire

  •  Lire attentivement le texte, en repérant l’auteur, éventuellement l’œuvre dont est extrait le texte à commenter, la date de publication (essentielle pour définir éventuellement le contexte).
    Il s’agit d’un drame romantique en 5 acte, d’Alexandre Dumas. Il est daté de 1831, un an après Hernani de V. Hugo (donc en pleine période romantique). Le titre de l’œuvre définit le personnage principal, dont le nom est cité dans le texte ; son arrivée est annoncée dans la dernière réplique.
  • Repérer le genre du texte : roman ou nouvelle, poésie, théâtre (comédie, tragédie, drame romantique), texte argumentatif…
    Il s’agit d’une pièce de théâtrecela induit un certain nombre d’indices à chercher.
    Comédie, tragédie, drame ?

    • Situation du texte dans la pièce : nous sommes à la scène 2 du 1er acte, c’est-à-dire encore dans l’exposition : il faudra penser à la double énonciation. Qu’apprend ici le spectateur ?
      • Adèle reçoit une lettre d’un certain Antony, qui est précisément le rôle-titre. Elle en est très émue.
      • Antony était « un jeune homme, paraissant riche », amoureux d’Adèle et aimé d’elle.
        ◦ Cependant, lorsque le colonel d’Hervey a demandé Adèle en mariage, Antony est parti brusquement, et n’a plus donné de nouvelles depuis 3 ans.
      • La lettre, timbrée de Paris, annonce son retour imminent.
      • Le mari d’Adèle, lui, se trouve retenu dans sa garnison à Strasbourg.
    • éléments du décor, accessoires : le décor est une scène d’intérieur, probablement un salon assez luxueux. L’accessoire sur lequel porte la focalisation est la lettre, que le domestique a apportée, que tient Adèle, et qu’elle finit par donner à sa sœur, qui la lit tout haut.
    • personnages présents : Adèle, épouse du colonel d’Hervey, et ancienne amante d’Antony, et sa sœur Clara.
    • personnages absents mais évoqués dans la scène : Le colonel, dont on ne sait pas grand-chose, et Antony, ancien amant d’Adèle.
    • Relations entre les personnages :
      • Adèle / Clara : deux sœurs assez complices entre elles ; Adèle est émotive, bouleversée par la lettre ; Clara est plus raisonnable, moins concernée – elle a un rôle de confidente.
      • Adèle / son mari : on ne sait rien de leurs sentiments.
      • Adèle / Antony : un amour passionné et réciproque, interrompu pour des raisons mystérieuses, mais qui semble encore vivant dans le cœur d’Adèle et celui d’Antony.
    • Registre du texte (comique, sérieux, tragique…) : il s’agit d’un texte en prose (contrairement à la tragédie classique, en vers), dans lequel les personnages s’expriment de manière naturelle ; Adèle exprime une vive émotion, qu’il conviendra d’analyser.
      Une femme s’apprête à revoir un homme qu’elle a beaucoup aimé, et qui est parti sans lui en donner la raison. Que peut-elle éprouver ?

      • De la surprise : ce retour est inattendu.
      • De l’émotion, peut-être même de la joie : elle ne l’a jamais oublié (voir la devise!), et l’aime encore.
      • Un peu de colère : « qui ose m’écrire » ; Antony l’a abandonnée !
      • De l’appréhension : comment est-il après 3 ans ? L’aime-t-il encore ?
      • De l’inquiétude : elle est mariée, et honnête : cet amour est donc impossible. Et si son mari apprenait cette visite ? Et elle-même saura-t-elle résister à la tentation ?

Repérer la composition du texte

  1. Lignes 1 à 9 : bref échange de répliques : Adèle reconnaît l’auteur de la lettre ; Clara suppose qu’il s’agit d’une démarche simplement amicale.
  2. Lignes 10 à 25 : deux répliques beaucoup plus longues, qui comportent un flash-back : Adèle et sa sœur font l’historique de la relation amoureuse d’Adèle avec Antony.
  3. Lignes 26 à la fin : à nouveau de brèves répliques : Clara croit toujours à une simple amitié, Adèle la contredit, et finalement la lecture de la lettre annonce l’arrivée imminente d’Antony. C’est l’amorce du drame à venir.

Trouver des axes d’étude, en se fondant sur les remarques précédentes

  1. Une scène d’exposition
    1. Découverte de deux personnages, l’un essentiel, Adèle, l’autre secondaire, sa sœur Clara. Nous apprenons aussi la situation d’Adèle : mariée à un homme absent, elle reçoit une lettre d’un homme qu’elle a beaucoup aimé il y a trois ans, avant son mariage, et dont elle était sans nouvelle.
    2. Découverte de la situation dramatique : la lettre annonce le retour imminent d’Antony. La situation pourrait être compromettante pour Adèle, et induit la tentation de l’adultère.
    3. Découverte enfin du personnage d’Antony, à travers le discours de Clara, et surtout celui d’Adèle.
  2. Un double portrait de femme
    1. Portrait d’Adèle :
      ▪ elle trahit son émotion en reconnaissant l’auteur de la lettre, à son écriture et à sa devise.
      ▪ « qui ose m’écrire » : elle exprime son indignation. En effet, elle a pu se sentir trahie par Antony. Mais elle sent qu’il l’aime encore.
      ▪ Elle le défend contre les accusations de Clara, prête à excuser son départ. La description qu’elle en fait est élogieuse, et prouve qu’elle l’aime encore.
      ▪ Adèle est une jeune femme fidèle, passionnée, aimante – ce qui la prédispose à un sort tragique.
    2. Portrait de Clara :
      ▪ Elle se montre protectrice et amicale envers sa sœur : « calme-toi »
      ▪ Elle veut être raisonnable et sans illusion : elle suggère qu’Antony n’agit que par amitié (« à titre d’ancien ami ») et tente à plusieurs reprise de préparer sa sœur à l’idée que son amour a pu s’atténuer avec le temps. Elle rappelle à Adèle les circonstances du départ d’Antony.
      ▪ Elle juge sévèrement Antony : son départ est inexplicable, lui même est indifférent ou léger.
  3. Le commencement de l’intrigue
    1. Une lettre mystérieuse… mais transparente
      • Une lettre apparemment anodine : une simple visite de courtoisie, avant un nouveau départ.
      • Mais de nombreux indices montrent qu’Antony aime encore Adèle : la devise, l’écriture tremblante…
    2. Le trouble d’Adèle face à cette visite si proche
      • Émotion quand elle reçoit la lettre et reconnaît Antony ;
      • Elle exprime son amour dans le portrait qu’elle dresse de lui ;
      • sa vivacité quand elle répond à Clara
      • son trouble quand elle comprend que la visite est imminente.
    3. Un suspense maintenu
      • On ne sait pas si réellement Antony aime encore Adèle ;
      • la situation est dangereuse, compromettante pour Adèle. On peut imaginer une fin tragique, mais rien n’est encore sûr.

Conclusion

La scène que nous venons d’étudier commence avec la remise de la lettre, et s’achève au moment où Antony s’apprête à entrer en scène. Nous assistons aux vives émotions éprouvées par Adèle : elle est bouleversée par le retour de l’homme qu’elle a aimé et qui l’a abandonnée sans explication. La situation est porteuse de danger : Adèle aime encore Antony, et son mari se trouve absente… Le spectateur découvre ici une héroïne touchante ; Alexandre Dumas crée une attente : le personnage principal est sur le point d’apparaître, et la tranquillité dans laquelle vivait Adèle pourrait bien être irrémédiablement détruite…