Nathalie Sarraute, « Pour un oui ou pour un non » (1982)

La pièce jouée par la Comédie française

Pour un oui ou pour un non est une courte pièce de théâtre (50 pages, 1 heure) de Nathalie Sarraute, mettant en scène 4 personnages sans nom ni état-civil, trois hommes (H.1 et H.2, les protagonistes, plus H.3, qui intervient brièvement) et une femme, simplement désignée par F. Aucune didascalie ne donne la moindre indication sur le lieu, le décor, ou les circonstances d’une conversation dont nous surprenons une partie.

Pièce radiophonique à l’origine, enregistrée pour Radio France le 13 décembre 1981, elle fut créée au théâtre du Rond-Point, à Paris, le 17 février 1986.

La pièce sera mise en scène, entre autres, par Jacques Lassalle en 1998.

Textes expliqués

  • Texte 1 : incipit, jusqu’à « Rien qu’on puisse dire… »
  • Texte 2 : de « Hé bien je te demande… » à « très sérieusement »
  • Texte 3 : de « Voilà… je vous présente… » à « quelle souricière, dis-nous… »
  • Texte 4 : excipit, de « Oui. Il me semble que là où tu es tout est… » à « Non ! »

Texte 1 : incipit, jusqu’à « Rien qu’on puisse dire… »

Le texte que nous nous proposons d’étudier est l’incipit de la pièce ; nous assistons à la conversation de deux personnages dépourvus de nom, et sur lesquels nous ne savons que ce qu’ils disent eux-mêmes. Aucun décor n’est indiqué : le metteur en scène est donc parfaitement libre d’imaginer le lieu où se déroule ce dialogue, d’apparence très banale, quotidien, en prose. Voici comment l’imaginait Jacques Lassalle :

« Une chambrette aux murs blancs. Une fenêtre d’angle donne sur une cour intérieure. Je songeais à ces hôtels de la rive gauche d’après-guerre pour intellectuels « précaires » : Arthur Adamov, Emil Cioran, etc. En ce lieu-tanière chichement meublé, H. 2 remâche sa rancœur. H.1 a accueilli son projet d’une tournée de conférences à l’étranger d’un distrait : « C’est bien… ça ! » Il y a vu l’expression d’une insupportable condescendance. Depuis, il se terre. Cela se révèle lorsque H.1, inquiet de son silence, vient aux nouvelles. »

Le Théâtre français du XXe siècle, Anthologie de L’avant-scène théâtre, 2011, p. 277.

Mais en réalité, le plateau pourrait fort bien être totalement vide.

Cette courte scène comporte cependant plusieurs moments, dont chacun révèle un peu des personnages et du conflit qui va les opposer.

Premier moment, du début à « Mais que veux-tu qu’il y ait ? »

C’est H.1 qui parle le premier, lui aussi qui a pris l’initiative d’interpeller H.2 : un rapport de force s’établit dès le départ, entre celui qui interroge et celui qui répond, ou esquive. H.1, malgré d’apparentes hésitations (les points de suspension montrent un certain embarras), semble un homme décidé, souhaitant clarifier une situation qu’il ne comprend pas, en deux questions nettes : « Que s’est-il passé ? Qu’est-ce que tu as contre moi ? » L’auditeur comprend alors qu’il existe un conflit, dont H.1 ignore la cause, mais dont H.2 a probablement la clé.

H.2, quant à lui, est dans l’esquive : il répond par une autre question (« mais rien… Pourquoi ? » ; « Mais que veux-tu qu’il y ait ? » ou cherche un prétexte : « j’ai peur de déranger« . Il se présente lui-même comme un homme dépourvu de spontanéité, peu sûr de lui, effacé. La relation entre les deux hommes semble donc, dès le départ, asymétrique.

Deuxième moment, de « C’est justement ce que je me demande » à « c’est ce que j’ai fait, d’ailleurs »

Cette deuxième partie donne de la profondeur temporelle à l’amitié des deux hommes : elle dure depuis de nombreuses années (les deux protagonistes ont donc un certain âge, la quarantaine ou la cinquantaine) ; tous deux ont eu l’occasion de soutenir l’autre en des circonstances que l’on devine tragiques, mais dont on ne saura rien : Nathalie Sarraute refuse l’anecdote et le récit.

H.1 évoque la mère de H.2, probablement morte (« pauvre maman » ; et elle est évoquée au passé). Leur amitié a donc connu un long moment de plénitude, qui provoque une forme de nostalgie – et qui appartient donc au passé, comme le montre la dernière phrase de H.2 : « c’est ce que j’ai fait, d’ailleurs« .

Cette phrase mérite qu’on s’y arrête :

  • Elle est au passé composé, temps résultatif indiquant qu’une action ou une situation est achevée au moment où l’on parle : on peut en déduire que H.2 ne peut plus compter sur H.1.
  • Le discours de la mère est au style direct ; on peut sentir une forme d’ironie dans le constat final de H.2 : regrette-t-il d’avoir trop écouté sa mère, d’avoir trop fait confiance à son ami ?

Troisième moment, de « Alors ? » à la fin

H.1 tente alors de pousser H.2 dans ses retranchements, suscitant une nouvelle esquive : « que veux-tu que je te dise ?« , alors que précisément, depuis le début, H.1 réclame une explication sur son attitude… On constate une certaine mauvaise foi de H.2.

H.1 s’explique alors plus clairement : il précise ce qu’il a déjà dit plus haut (« il me semble que tu t’éloignes… tu ne fais plus jamais signe... ») : H.2 se montre étonnamment distant avec son ami, le mettant désormais au même rang que n’importe qui. Et il trouve enfin la bonne méthode pour faire « craquer » H.2 : « ça me fait de la peine, tu sais… » Celui-ci se montre pour une fois spontané : il répond « dans un élan« . On remarquera à ce propos que les seules didascalies concernent H.2, comme si l’attitude de celui-ci devait être explicitée, n’était donc pas naturelle.

Les dernières phrases de H.2 constituent un début d’aveu : « c’est plus fort que moi… » ; « vraiment rien… Rien qu’on puisse dire… » – la fin est contradictoire : H.2 réaffirme qu’il n’y a rien, mais corrige aussitôt : il y a bien eu quelque chose, mais de si infime, qu’il est presque impossible de l’énoncer. On est donc dans le « tropisme », selon la définition qu’en donne Nathalie Sarraute :

« Nathalie Sarraute fait d’entrée de jeu le choix d’un théâtre qui s’adresse prioritairement à l’oreille du spectateur. […] Sous le « tout-venant » du langage, elle choisit de traquer et de faire ressortir ces déflagrations infinitésimales – elle les appelle « tropismes » – qui ébranlent les êtres jusqu’au plus profond d’eux-mêmes. Pour trouver dans la forme dramatique un équivalent de la sous-conversation de ses romans, Sarraute insère très subtilement dans la conversation la plus banale ces fameux tropismes à la limite du silence. Dans Pour un oui ou pour un non (1982), sa dernière pièce, le tropisme qui a provoqué l’ « éloignement » sans doute définitif de deux amis tient à ce que l’un des deux – H.2 – n’a pas supporté une inflexion, un « accent », dans la voix de son ex-ami H.1. »

Le Théâtre français du XXe siècle, Anthologie de L’avant-scène théâtre, 2011, p. 298.


Texte 2 : de « Hé bien je te demande… » à « très sérieusement »

Introduction

L’extrait que nous nous proposons d’étudier ici se trouve peu après lincipit. Nous savons que H1 s’efforce de contraindre H2 d’avouer pourquoi il est fâché contre lui.

On peut distinguer trois grands mouvements :

  1. Lignes 1-6 : H1 veut convaincre H2 de donner la raison de sa fâcherie ;
  2. Ligne 7-23 : H2 « tourne autour » du sujet, évoque « des mots », hésite…
  3. Ligne 24-32 : H2 donne enfin le vrai sujet de la dispute.

Premier mouvement : lignes 1-6

H1 établit dès l’abord un rapport de force :

  • avec des injonctions (« je te demande », « je t’abjure », « dis-le »
  • en invoquant un « devoir moral » de H2 : « au nom de tout… », « au nom de ta mère, de nos parents »…, « tu me dois ça », le tout sur un ton solennel semblant accorder une gravité exceptionnelle à la situation ;
  • en accusant indirectement H2 de mauvaise foi ; « tout ce que tu prétends que j’ai été pour toi »

Face à cela, une des seules didascalies (à noter que les seules présentes ici concernent H2) montre un H2 mal à l’aise et déjà vaincu.
Or H2 reprend le fait, déjà énoncé dans l’incipit, qu’il s’agit de quelque chose de littéralement indicible : « rien » et une progression, de « pouvoir dire » à « avoir le droit de dire » – comme s’il s’agissait d’un tabou. → l’insistance de H1 apparaît donc comme une forme de violence : on est bien dans un dialogue agonistique (comme dans le Malade imaginaire) : c’est une des formes majeures du dialogue théâtral.

Second mouvement : lignes 7-23

Mouvement beaucoup plus long, le plus long du texte, et qui prend la forme d’un interrogatoire, lequel commence par un aveu de H2 : « c’est juste des mots » (on notera la forme très familière, quotidienne : les personnages sont M. et Mme Tout-le-monde).

Commence par un quiproquo, fondé sur le double sens de « mots » : avoir des mots avec quelqu’un, c’est se disputer. Ce terme est répété en 7 occurrences entre la ligne 7 et la ligne 13 – preuve que l’origine de la dispute est vraiment verbale.

  • les deux premières occurrences sont de H1, et signifie « la dispute » – explication rationnelle et banale du conflit.
  • Chez H2, « des mots » n’a pas la même signification, même dès le départ l. 7 ; « pas des mots comme ça », « d’autres mots », « des mots qu’on n’a pas eus » : on sort de la dispute pour du non-dit, de l’incommunicabilité – ce qui suscite la question de H1 : « quels mots ? »

Dès lors, H1 multiplie les questions, face à une réalité qui lui échappe, et qui est de fait impossible à cerner : des mots qui n’ont pas été dits, un « rien » qui justifie une rupture : on est ici à la limite de l’irrationnel.

Second aveu de H2, encore accompagné d’une didascalie ; et il constate à nouveau l’impossibilité de se faire comprendre. On passe de « Tu » à « personne » et à « tous » – on peut avoir l’impression que H2 se pose en victime, ou souffre d’une forme de paranoïa.

Le mouvement s’achève sur un défi de H1 : dire enfin, réellement, de quoi il s’agit.

Troisième mouvement : lignes 24-32

C’est le moment crucial du texte : l’aveu du « tropisme » qui a blessé H2 sans que H1 en ait la moindre conscience.
L’aveu est pénible : nombreuses hésitations marquées par les points de suspension. Encore une fois, H2 insiste sur la petitesse du fait, par toute une série d’atténuation : « quelques temps », « je ne sais plus quoi », « je ne sais plus quel succès », « dérisoire »… Apparemment ce ne devait pas être un succès considérable ; pourtant H2 avait de la réaction de H1 une attente démesurée (à la mesure, sans doute, de son sentiment persistant d’infériorité par rapport à H1).
Et apparaît ce qui est au cœur de la pièce, le fameux « C’est bien… ça… » (qui doit être un véritable défi pour l’acteur !).

La scène s’anime enfin : H2 « prend courage » et donc s’exprime plus nettement ; de son côté H1 multiplie les marques d’incrédulité (« j’ai dû mal entendre ») et d’incompréhension (« ce n’est pas vrai »).

La dernière réplique pose définitivement la réalité de la situation : le « tropisme » à l’origine du conflit, l’importance que ce menu fait a prise pour H2, le fossé qui se creuse avec H1.

→ Voir la définition du tropisme (Tropismes, 1932) : réactions physiques infimes, réponses  à des stimulations :

« mouvements indéfinissables qui glissent très rapidement aux limites de la conscience ; ils sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu’il est possible de définir »

Conclusion

On arrive ici à la fin de l’exposition : nous connaissons les protagonistes, les liens qui les unissent, la raison du conflit qui les oppose. Le pessimisme de H2 quant à une résolution possible, et l’incompréhension de H1, semblent condamner d’avance toute réconciliation : la rupture entre les deux personnages est probablement inéluctable.


Texte 3 : de « Voilà… je vous présente… » à « quelle souricière, dis-nous… »

Ce texte se trouve à peu près à la moitié de la pièce. Entre-temps, le lecteur a appris un certain nombre de détails :

  • la raison de la rupture initiée par H.2 : le fameux « C’est bien… ça » prononcé avec une intonation condescendante, à propos d’un succès de H. 2 dont on ne sait pas grand-chose ;
  • le monde quasi dystopique dans lequel vivent tous les personnages : ils sont apparemment sous surveillance, doivent demander la « permission » de rompre avec amis ou parents, à une instance composée de « jurés » anonymes… Si la permission est refusée, le demandeur peut même être poursuivi, comme c’est le cas de H.2 : on est ici dans un univers digne de Kafka… Tout citoyen peut s’improviser juge, et condamner son semblable !
  • Enfin, H.2 veut réitérer sa demande de rupture, et choisit pour témoins un couple de voisins, des gens ordinaires, « des gens très serviables… des gens très bien… tout à fait de ceux qu’on choisit pour les jurys… Intègres. Solides. Pleins de bon sens. »

Ce sera l’unique fois de toute la pièce où les deux protagonistes ne seront pas seuls en scène.

Premier mouvement, du début à « je n’irais pas jusqu’à dire ça »

Le couple de voisins semble d’abord réticent à participer à la querelle ; mais il se laisse convaincre, parce que, s’il ne connaît pas H.1, il en a entendu parler comme d’un ami très proche de H.2 : une amitié ancrée dans le temps, et réciproque (à l’inquiétude de H.2 pour son ami quand celui-ci est malade répond l’attitude « parfaite » de H.1 à l’égard de H.2 : ce sont des faits, solides, qui semblent indiquer une amitié indéfectible.)

H.1 résume clairement la situation – ce qui suscite immédiatement la réaction de H.2, qui se sent agressé. (« Pourquoi le dis-tu comme ça ? Avec cette ironie ?« ) Aux yeux du spectateur, H. 2 apparaît comme tourmenté, à la limite de la paranoïa – ce qui est accentué par la didascalie indiquant la perplexité des témoins.

À leur tour, H.3 et F. semblent ne pas tout à fait sur la même longueur d’onde : F. ne prend pas au sérieux le grief de H.2, alors que H.3 serait prêt à le comprendre. Il semble plus hésitant, admettant que la condescendance puisse être insupportable, sans pour autant s’engager à fond du côté de H.2.

Second mouvement, de « si, si, vous irez » jusqu’à « un marginal ? »

Dans ce passage, H.2 s’explique un peu plus précisément, et l’on peut voir que ses griefs à l’encontre de H.1 vont bien au-delà de la condescendance.

Il commence par une longue phrase assertive, très insistante : « il faut vous dire d’abord que jamais, mais vraiment jamais je n’ai accepté d’aller chez lui… », ce qui provoque la surprise de F. et l’indignation de H.1 : on comprend vite qu’il s’agit d’un malentendu, que « aller chez lui » ne signifie pas, pour H.2, simplement « rendre visite », mais « s’installer sur ses domaines, dans ces régions qu’il habite… » : il ne s’agit pas d’un lieu, mais plutôt d’un mode ou d’une philosophie de vie, que rejette H.2. – un mode de vie bien intégré, marqué par la réussite et la sociabilité. Or, refuser cela, c’est se définir soi-même comme « en marge ».

On notera le saut qualitatif : H.1 dit « en marge », ce qui signifie un choix volontaire, une attitude délibérée. H.3 va plus loin : « un marginal » est essentialisé ; sa marginalité ne relève plus d’un choix, mais de son être même ; elle n’est plus choisie, mais subie…

Troisième mouvement : de « oui, si on veut » à la fin

H.1 souligne le caractère social de cette marginalité : H.2 semble pauvre, ou du moins de milieu modeste : il « gagne sa vie »… On sent une certaine aigreur dans le « Merci, tu es gentil« .

Insistance de H2 sur sa volonté de « rester à l’écart », en phrases brèves, minimales, et péremptoires :

« je me tiens à l’écart. Il est chez lui. Moi, je suis chez moi. »

On pourrait avoir l’impression d’un problème de voisinage – ou de territoire.

Peu à peu, l’accusation prend forme : une volonté de « rester à l’écart » de la part de H.2, que H.1 n’a pas su respecter. Celui-ci se montre intrusif, autoritaire : « il veut à toute force m’attirer« … « il faut que j’y sois« … jusqu’à suggérer une forme d’emprisonnement, de manipulation, de piège : la fameuse « souricière« . La réaction est unanime : tous se récrient. H.2 semble définitivement atteint de paranoïa.

Encore une fois, F. se distingue par son humour, son refus de prendre la situation au sérieux : elle rit, fait un jeu de mots… H.1, lui, prend l’accusation plus au sérieux, non sur le fond, mais parce que H.2 y croit véritablement.

Conclusion

L’ensemble des personnages semblent pris dans le piège de l’incommunicabilité : d’un côté ceux qui sont bien intégrés, qui évoluent à l’aise dans une société qui semble pourtant bien normative et même intrusive (il faut une permission pour se fâcher !) : H.1, H.3 et F. – les deux derniers ne tarderont pas à renoncer à comprendre, et à quitter la scène ; de l’autre, H.2, qui échoue à demeurer dans une « marge », un « écart » qu’il revendique, mais ne parvient pas à conserver…

On voit également à quel point le langage ordinaire est impuissant à rendre compte des mouvements infinitésimaux de la conscience, ce « presque rien » autour duquel tournent tous les personnages, qui conditionne leur vie, mais qu’ils sont impuissants à définir : le « tropisme ».


Excipit, de « Oui. Il me semble que là où tu es tout est… » à « Non ! »

Introduction

Il s’agit de la toute dernière page du texte, la toute fin de l’histoire.
H1 et H2 ont enfin fini par s’expliquer sur leur différend, et l’éloignement de H2 par rapport à H1. Ils semblent décidés à acter leur séparation, et la fin de leur amitié.
On peut distinguer quatre mouvements :

  1. une première partie (jusqu’au premier silence) dans laquelle chacun des deux cherche à décrire l’effet que l’univers de l’autre produit sur lui. C’est un bilan ;
  2. de « oui, je vois » à « on aurait peut-être plus de chances » : tous deux s’accordent sur la nécessité de rompre ; H1 propose une solution : déposer une demande conjointe.  On peut donner pour titre « Une séparation inévitable », ou « un timide accord » ;
  3. De « non… à quoi bon ? » à « ils peuvent rompre pour un oui ou pour un non. » : rejet de la demande de séparation  ; titre : « le poids de la société »
  4. De « Pour un oui… ou pour un non ? » à la fin : un dénouement en forme de pirouette.

Première partie (jusqu’au premier silence)

Dans ce passage, chacun des personnages tente d’expliquer à l’autre ce qu’il ressent quand il est chez lui ; ils font un bilan de leurs émotions.

H1 décrit H2

H2 décrit H1

Univers décrit : antithèses

Inconsistant, fluctuant
Sables mouvants où l’on s’enfonce
Je perds pied
tout autour de moi se met à vaciller, tout va se défaire

Claustrophobie
édifice fermé de tous côtés
Compartiments, cloisons, étages

Volonté d’en sortir : parallélisme

Il faut que je sorte de là au plus vite

J’ai envie de m’échapper

Retour à soi : antithèses

… que je me retrouve chez moi où tout est stable. Solide

… pour que je sente ça de nouveau, cette pulsation, un pouls qui se remet à battre

  • Deux univers incompatibles : H1 veut un cadre fermé, stable, minéral ; H2 veut du mouvement, de la vie ;
  • Seul accord : l’impatience de sortir de l’univers de l’autre

Chacun essaie de définir clairement sa position, sans accuser en rien l’autre. Ils s’expriment en longues phrases, avec des hésitations : ils prennent le temps de chercher les mots justes, les images permettant d’exprimer leur ressenti. Ils s’encouragent (« oui ? Du mal à faire quoi ? »). Un ton apaisé, sans ironie ni agressivité.

Deuxième partie (jusqu’à « on aurait plus de chance »)

  • Nous avons titré cette partie  « Une séparation inévitable ». Les deux ex-amis prennent conscience de l’incompatibilité de leurs univers ; aucun des deux ne se sent bien dans celui de l’autre. On peut aussi le titrer « un timide accord » : chacun s’efforce de faire comprendre à l’autre son malaise – on découvre à cette occasion que H1 n’est pas plus à l’aise chez H2 que H2 chez H1.
  • Les deux personnages suggèrent une séparation, sans jamais prononcer le mot. En revanche, ils conviennent que la séparation est indispensable : « plus sain »… « plus salutaire »… « la meilleure solution »…
  • H2 fait allusion au fait qu’il est impossible de mettre fin à une relation sans y être autorisé par une sorte de tribunal constitué de citoyens.
  • H1  se montre hésitant lorsqu’il propose à H2 une demande conjointe :

« Qu’est-ce que tu crois… si on introduisait une demande… à nous deux, cette fois… on pourrait peut-être mieux expliquer… on aurait peut-être plus de chances… » ?

H1 semble venir sur le terrain de H2 ; mais il ne croit pas réellement à la possibilité d’être compris. Autre indice : l’emploi d’un simple potentiel (« Si on introduisait… on aurait plus de chances« ) [à comparer avec : « si on introduit une demande, on aura plus de chances »]
On est ici en pleine dystopie. Rappel : une dystopie est une utopie qui tourne au cauchemar ; fiction dépeignant une société imaginaire, répressive et dictatoriale, à laquelle on ne peut échapper.

Troisième partie, de « non… à quoi bon ? » à « ils peuvent rompre pour un oui ou pour un non. »

H2 domine largement le discours : H1 est réduit à quelques répliques, très brèves, et qui sont des marques d’approbation (« c’est vrai », « oui »). C’est donc lui qui se montre le plus lucide, d’autant qu’il parle par expérience : il a déjà eu affaire à ce genre de tribunal populaire. H2 se livre à un long discours rapporté au style direct. Il donne ici la parole à un éventuel jury chargé d’évaluer la légitimité de cette rupture. Ce « jury » n’est nommé nulle part, et seulement désigné par une vague pluriel générique : « leur air »

Le discours rapporté par H2 est extrêmement véhément.

  • Première réplique : d’abord une série de questions rhétoriques, reprenant des images déjà employées plus haut : la peinture des deux univers est incompréhensible pour le public. Le ton est celui de l’indignation (« quelle honte »).
  • La seconde réplique (« Et même… ») devient maintenant menaçante : injonctions (« qu’ils y prennent garde… qu’ils fassent très attention ») ; accusations (« outrecuidance de se permettre…. », « coupables ») menaces de châtiment (peines) avec un langage juridique (« encourent ») ; verbes au futur…

La société décrite est oppressive, l’opinion publique y est toute-puissante : les individus sont contrôlés ; quiconque se permet la moindre déviation se retrouve mis au ban de la société. Il n’y a plus ni vie privée, ni liberté.

Quatrième partie : de « Pour un oui… ou pour un non ? » à la fin

Le texte ne s’achève sur aucune vraie décision ! On ne sait pas si H1 et H2 vont ou non solliciter cette autorisation de se séparer… Le dialogue prend fin sur une pirouette (jeu de mots sur « pour un oui ou pour un non », expression signifiant « sans réelle raison »).

Il s’agit donc d’une fin ouverte, puisque le sort des personnages n’est pas réglé, et qu’à la rigueur tout pourrait recommencer depuis le début. On est ici très proche d’un théâtre de l’absurde (voir par exemple Beckett, En attendant Godot).

Le dernier mot de H1 est « oui », celui de H2 est « non ».  H1 semble du côté du positif (« oui »), H2 du côté négatif (« non ! »).

Conclusion et élargissement

Après un moment violemment conflictuel, H1 et H2 finissent par tomber d’accord : le ton est plus apaisé, et tous deux veulent se séparer à l’amiable. Mais ils constatent tous deux qu’un tel dénouement est impossible : l’incompatibilité de leurs deux univers ne suffit pas, et ne serait pas compris ; pire encore, s’ils persistent, ils risquent de s’exclure de la société…

La pièce est à la fois réaliste – les personnages sont « Monsieur Tout-le-Monde », s’expriment dans un langage quotidien, appartiennent à des classes sociales repérables… le spectateur n’est pas dépaysé – mais c’est aussi une dystopie : une société oppressive qui intervient dans l’intimité de ses membres.

Pour élargir :
Quels sont les principaux thèmes abordés dans la pièce ?

  • Les fondements de l’amitié, la nécessité d’une compatibilité des caractères et des modes de vie ;
  • La notion de tropisme : un fait minuscule, presque imperceptible, révèle un profond désaccord et a des conséquences très graves.
  • La liberté de chacun de vivre ses relations, sans rendre de compte.