
A gauche la muraille de Priam ; à droite, muraille romaine.
Acte I, sc. 6, commentaire composé
Le texte
PRIAM.– Chères filles, votre révolte même prouve que nous avons raison. Est-il une plus grande générosité que celle qui vous pousse à vous battre en ce moment pour la paix, la paix qui vous donnera des maris veules, inoccupés, fuyants, quand la guerre vous fera d’eux des hommes !…
DEMOKOS. – des héros.
HÉCUBE. – Nous connaissons le vocabulaire. L’homme en temps de guerre s’appelle le héros. Il peut ne pas en être plus brave, et fuir à toutes jambes. Mais c’est du moins un héros qui détale.
ANDROMAQUE. – Mon père, je vous en supplie. Si vous avez cette amitié pour les femmes, écoutez ce que toutes les femmes du monde vous disent par ma voix. Laissez-nous nos maris comme ils sont. Pour qu’ils gardent leur agilité et leur courage, les dieux ont créé autour d’eux tant d’entraîneurs vivants ou non vivants! Quand ce ne serait que l’orage! Quand ce ne serait que les bêtes! Aussi longtemps qu’il y aura des loups, des éléphants, des onces, l’homme aura mieux que l’homme comme émule et comme adversaire. Tous ces grands oiseaux qui volent autour de nous, ces lièvres dont nous les femmes confondons le poil avec les bruyères, sont de plus sûrs garants de la vue perçante de nos maris que l’autre cible, que le cœur de l’ennemi emprisonné dans sa cuirasse. Chaque fois que j’ai vu tuer un cerf ou un aigle, je l’ai remercié. Je savais qu’il mourait pour Hector. Pourquoi voulez-vous que je doive Hector à la mort d’autres hommes?
PRIAM. – Je ne le veux pas, ma petite chérie. Mais savez-vous pourquoi vous êtes là, toutes si belles et si vaillantes ? C’est parce que vos maris et vos pères et vos aïeux furent des guerriers. S’ils avaient été paresseux aux armes, s’ils n’avaient pas su que cette occupation terne et stupide qu’est la vie se justifie soudain et s’illumine par le mépris que les hommes ont d’elle, c’est vous qui seriez lâches et réclameriez la guerre. Il n’y a pas deux façons de se rendre immortel ici-bas, c’est d’oublier qu’on est mortel.
ANDROMAQUE. – Oh! justement. Père, vous le savez bien ! Ce sont les braves qui meurent à la guerre. Pour ne pas y être tué, il faut un grand hasard ou une grande habileté. Il faut avoir courbé la tête, ou s’être agenouillé au moins une fois devant le danger. Les soldats qui défilent sous les arcs de triomphe sont ceux qui ont déserté la mort. Comment un pays pourrait-il gagner dans son honneur et dans sa force en les perdant tous les deux ?
PRIAM. – Ma fille, la première lâcheté est la première ride d’un peuple.
ANDROMAQUE. – Où est la pire lâcheté ? Paraître lâche vis-à-vis des autres, et assurer la paix ? Ou être lâche vis-à-vis de soi-même et provoquer la guerre ?
DEMOKOS. — La lâcheté est de ne pas préférer à toute mort la mort pour son pays.
HÉCUBE. – J’attendais la poésie à ce tournant. Elle n’en manque pas une.
ANDROMAQUE. – On meurt toujours pour son pays ! Quand on a vécu en lui digne, actif, sage, c’est pour lui aussi qu’on meurt. Les tués ne sont pas tranquilles sous la terre, Priam. Ils ne se fondent pas en elle pour le repos et l’aménagement éternel. Ils ne deviennent pas sa glèbe, sa chair. Quand on retrouve dans le sol une ossature humaine, il y a toujours une épée près d’elle. C’est un os de la terre, un os stérile. C’est un guerrier.
HÉCUBE. – Ou alors que les vieillards soient les seuls guerriers. Tout pays est le pays de la jeunesse. Il meurt quand la jeunesse meurt.
DEMOKOS. – Vous nous ennuyez avec votre jeunesse. Elle sera la vieillesse dans trente ans.Jean Giraudoux , La Guerre de Troie n’aura pas lieu, I, 6, Gallimard, 1935.
Commentaire composé
Introduction : situer le texte et annoncer le plan.
Giraudoux, auteur dramatique français de l’entre-deux-guerres met en scène, dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu, des personnages grecs et troyens discutant de l’opportunité de déclencher une guerre pour venger l’affront fait aux Grecs : Pâris, fils de Priam, a en effet enlevé Hélène, femme du roi grec Ménélas.
Dans l’extrait de la scène 6 de l’acte I qui nous est proposé, Priam, partisan de la guerre, s’affronte à Andromaque, sa belle-fille, qui souhaite le maintien de la paix.
Nous verrons tout d’abord comment chacun des deux personnages tente de persuader l’autre, et ce que leur affrontement nous apprend de leur relation ; ensuite nous montrerons en quoi s’opposent deux conceptions radicalement différentes de la guerre et de l’humanité.
Proposition de plan détaillé : [NB : dans un devoir rédigé, ni titres ni sous-titres !]
Deux personnalités différentes :
- Andromaque : une jeune femme sûre d’elle, porte-parole de toutes les femmes, qui s’exprime au présent de vérité générale ; mais aussi un personnage très impliqué dans ce qu’il dit : répétitions, exclamations… Pour elle il ne s’agit pas d’une discussion abstraite : elle peut y perdre (et y perdra effectivement : voir l’œuvre d’Homère et l’Andromaque de Racine) son mari, et sa liberté. Enfin, elle reste respectueuse et affectueuse à l’égard de Priam, qui est à la fois le Roi, et le père d’Hector : elle l’appelle « Mon père » ou « Père », le vouvoie, et fait appel à ses sentiments :
« Je vous en supplie. Si vous avez cette amitié pour les femmes… »
- Priam s’exprime en Roi, mais surtout en père – avec une nuance de paternalisme : « mes petites chéries » est certes affectueux, mais rabaisse en même temps les femmes au rang d’enfants immatures et capricieuses. Le discours qu’il tient est traditionnel, et épique. À l’émotion d’Andromaque, il répond par des raisonnements (« si…si… »). Bardé de certitudes, il les assènes comme des sentences :
« la première lâcheté est la première ride d’un peuple ».
- Et la position du spectateur ? A ses yeux, le discours d’Andromaque, qui répond point par point à Priam, apparaît à la fois plus novateur et plus convaincant. Les hommes ont besoin de la guerre pour s’entraîner ? La chasse devrait leur suffire. La guerre transforme les hommes en héros ? Elle tue les plus braves d’entre eux ! Elle donne force au pays ? En détruisant ses meilleurs éléments ! Chaque réponse d’Andromaque est imparable et contraint Priam à trouver de nouveaux arguments. Enfin, le discours d’Andromaque, qui met en scène la nature, les animaux, paraît plus concret, plus imagé que celui de Priam.
Deux philosophies différentes :
- Priam a une conception héroïque de la vie humaine : elle n’est que platitude et ennui, si la menace de la mort, l’affrontement du danger ne vient lui donner son sens. Dans cette philosophie, la guerre est l’accomplissement ultime du destin humain, et le guerrier est l’homme par excellence.
- À cette conception « guerrière », Andromaque oppose une conception « civile » : la guerre n’est que le meurtre, et si l’homme doit tuer, autant qu’il aille à la chasse ! Il y trouvera affrontement, danger, grandeur. Andromaque rejette l’héroïsme : « laissez nos maris comme ils sont ! ». Pour elle, la guerre n’est qu’un tissu d’absurdité, qui glorifie la mort mais honore ceux qui « l’ont désertée », qui prétend fortifier un pays en détruisant ses forces vives. Pour elle, il n’y a pas de guerre juste. Mieux vaut vivre pour son pays que mourir pour lui, et le combat le plus glorieux est celui pour la paix.
« Mieux vaut paraître lâche… qu’être lâche vis à vis de soi-même » :
elle oppose « paraître » et « être », dévalorisant ainsi l’héroïsme de Priam.
Conclusion :
Au terme de ce débat, le spectateur est donc tout acquis à la cause d’Andromaque ; cela rend d’autant plus tragiquement ironique le titre de la pièce, La Guerre de Troie n’aura pas lieu, qu’un public tant soit peu cultivé sait bien que la guerre éclatera, et emportera dans sa tourmente aussi bien Andromaque qu’Hector et le vieux Priam, et le pays tout entier.