Bertold Brecht, « Vie de Galilée » (1955)

Biographie de Brecht

Les années de formation et de ruptures (1898-1924)

Né le 10 février 1989 à Augsbourg d’un père catholique et d’une mère protestante, l’enfant reçoit une éducation religieuse traditionnelle ; il restera marqué par la lecture de la Bible, même s’il devient lui-même athée. Au départ, il n’a rien d’un fils rebelle ; c’est la boucherie de 1914-1918 qui est la première rupture décisive. Obsédé par la mort, il devient un jouisseur (alcool, tabac, amours masculines et féminines…)

La seconde rupture sera la répression sanglante qui suit la révolution manquée de 1919-1920 en Allemagne (mouvement Spartakiste). Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht sont alors sauvagement assassinés. Brecht penche alors plutôt vers le nihilisme.

du nihilisme au communisme (1924-1933)

Il rencontre d’abord Erwin Piscator – qui avait mis en œuvre une esthétique théâtrale destinée à réveiller la conscience politique des spectateurs – puis Karl Korsch en 1932 ; il met peu à peu au point sa théorie du théâtre épique. A défaut d’agir sur le cours de l’Histoire, le théâtre peut au moins agir sur le public, en lui donnant une conscience révolutionnaire.

L’Opéra de Quat’sous (1928) est le premier manifeste de ce nouveau théâtre.

L’évolution politique se fait parallèlement ; en 1926 il lit le Capital de Marx ; L’Opéra de Quat’sous et surtout Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny dénoncent l’exploitation capitaliste de l’homme.

La crise de 1929 fait sombrer le pays dans le chaos. C’est l’époque des pièces les plus politiques : la Décision et Sainte Jeanne des Abattoirs. Enfin, Brecht adapte la Mère de Gorki.

En 1932, triomphe du nazisme aux élections, et fascisation des gouvernements des Länder : Sainte Jeanne est refusée par de nombreux théâtres ; en 1933 la police interrompt une représentation de la Décision à Erfurt, et l’auteur est poursuivi pour haute trahison.

L’exil et l’œuvre majeure (1933-1947)

Le 28 février 1933, au lendemain de l’incendie du Reichstag, Brecht quitte l’Allemagne avec sa famille. Quinze ans d’exil, et d’errance : Prague, Vienne, la Suisse, le Danemark (1933-1939), la Suède (1939-1940), la Finlande (1940-41), l’URSS, les USA (1941-1947), puis à nouveau la Suisse ; il écrit alors de nombreux poèmes, des textes théoriques et 14 pièces qui constituent l’essentiel de son œuvre dramatique. Mais les deux principales découvertes sont faites : le théâtre épique, et l’analyse marxiste de l’Histoire.

Théâtre dramatique et théâtre épique 

THEATRE DRAMATIQUE

THEATRE EPIQUE (= Narratif)

La scène incarne l’action, mêle le spectateur à cette action : Die Bühne verkörpert einen Vorgang, verwickelt den Zuschauer in eine Aktion

Elle la raconte, le rend spectateur : sie erzählt ihn

Et consume son activité : und verbraucht seine Aktivität

Mais éveille son activité, aber weckt seine Aktivität

Rend possible des sentiments : ermöglicht ihm Gefühle

L’oblige à des décisions : Erzwingt von ihm Entscheidungen

Lui communique des expériences : vermittelt ihm Erlebnisse

Lui communique des connaissances : vermittelt ihm Erkenntnisse

Le spectateur se trouve au milieu de l’action : der Zuschauer wird in eine Handlung hineinversetzt

Il est opposé à elle : er wird ihr gegenübergesetzt

Le théâtre travaille par le moyen de la suggestion : es wird mit Suggestion gearbeitet

Par des arguments : es wird mit Argumenten gearbeitet

Les sentiments sont conservés : die Empfindunger werden Konserviert

Poussés jusqu’à la compréhension : bis zu Erkenntnissen getrieben

L’homme est supposé connu : der Mensch wird als bekannt vorausgesetzt

L’homme est objet d’étude : des Mensch ist Gegenstand der Untersuchung

L’homme est immuable : des unveränderliche Mensch

L’homme est changeant et changeable : der veränderliche und verändernde Mensch

La curiosité porte sur la solution : Spannung auf den Ausgang

Elle porte sur l’évolution : Spannung auf den Gang

Chaque scène est fonction de l’autre : Eine Szene für die andere

Chacune vient pour elle-même : jede Szene für sich

Les événements sont linéaires : die Geschehnisse verlaufen linear

En courbe : in Kurven

Natura non fecit saltus

Fecit saltus

Le monde tel qu’il est : die Welt, wie sie ist

Tel qu’il devient : die Welt, wie sie wird

Ce que l’homme devrait faire : was der Mensch soll

Ce qu’il doit faire : was der Mensch Muss

Ses sentiments : seine Triebe

Ses motifs : seine Beweggrunde

La pensée conditionne l’être : das Denken bestimmt das Sein

L’être social conditionne la pensée : das Gesellschafliche Sein bestimmt das Denken

Tableau paru dans les « Remarques sur Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny».

  • Têtes rondes et têtes pointues (1932-33, remaniée en 1936 à Copenhague)
  • Grand’Peur et Misère du IIIème Reich (1938, jouée à Paris puis en 1942 à New-York)
  • La Résistible ascension d’Arturo Ui (écrite en 1941 mais jamais jouée du vivant de Brecht)
  • Mère courage (écrite en 1939, jouée en 1941)
  • La Bonne âme de Séchouan (1941)
  • Maître Puntila et son valet Matti(achevée en 1941 et jouée en 1948)
  • Le cercle de craie caucasien (écrit en 1944 et joué en 1948)
  • La vie de Galilée (1947, à New-York et Beverly Hill)

L’épisode américain s’achève par l’épisode assez grotesque de la convocation de Brecht par la Commission des activités anti-américaines : il parvint à échapper aux amis de McCarthy, mais partit pour Paris, puis Zurich ; il écrit alors son Petit organon pour le théâtre (texte théorique). Finalement, se voyant refuser un visa pour Berlin, il y parvint clandestinement et s’installa à Berlin Est.

Berlin-Est et le Berliner Ensemble

Il accepta certains honneurs (académicien en 1950, Prix national en 1951, prix Staline de la paix en 1954…) mais garda sa liberté de pensée. Ainsi, après la mort de Staline en 1953, de violents soulèvements ouvriers eurent lieu à Berlin contre l’aggravation des conditions de travail : Brecht les soutint, et dénonça la répression qui eut lieu quelques jours plus tard.

En 1949, désireux d’être libre de monter ses propres pièces, il fonda le Berliner ensemble, dont Helene Waigel, sa femme, épousée en 1930, assurait la direction. Il commença par de nombreuses tournées en Europe, et en 1954 obtint enfin son propre théâtre : le Theater am Schiffbauerdamm.

Il monta les œuvres de nombreux auteurs allemands, et surtout ses propres œuvres de l’exil :

  • Mère courage (1941)
  • Maître Puntila et son valet Matti…(jouée en 1948)
  • Le cercle de craie caucasien (1948)

Il meurt d’un infarctus le 14 août 1956.

La Vie de Galilée : genèse de l’œuvre.

Trois version successives de cette pièce, qui accompagne donc Brecht de 1938 à 1956 – il était peut-être en train de monter la pièce au moment de sa mort ; les versions divergent.

La version danoise (1938) : La terre tourne.

Achevée le 23 novembre 1938, elle montrait le conflit d’un grand savant avec le pouvoir, et la ruse employée pour continuer le combat sous le masque de la soumission apparente. Elle fut représentée le 9 septembre 1943 à Zurich.

Cette pièce est dans la continuité des Cinq difficultés pour écrire la vérité (1935), texte destiné aux intellectuels en lutte contre le nazisme :

  • avoir le courage d’écrire la vérité, chose souvent prosaïque, difficile à discerner ;
  • avoir l’intelligence de mettre en relation les éléments épars de cette vérité ;
  • avoir l’art de susciter la réaction active à propos d’une vérité non pas fatale, mais remédiable ;
  • avoir le discernement de savoir confier cette vérité à « qui saura l’utiliser » ;
  • avoir la ruse de paraître l’allié des oppresseurs pour pouvoir ensuite se retourner contre eux.

La version américaine (1944-1947) : Galileo Galilei : il travaille avec l’acteur Charles Laughton, qui fait une lecture en décembre 1945 (grand succès). Brecht songe un moment à Orson Welles pour la mise en scène. Finalement, il la monte en 1947, à Beverly Hills en juillet, à New York en décembre.

Hiroshima pèse lourdement alors, et suscite d’âpres inquiétudes sur la science, et la responsabilité des savants. Galilée n’est plus seulement « le combattant de la raison », il est aussi « un criminel social » (Bernard Dort). Le personnage est plus négatif : l’épisode de la peste est supprimé, et elle s’achève sur le tableau 13, où Galilée montre à Andrea que son abjuration est un crime injustifiable. Il a commis la faute capitale pour un homme de science : il s’est soustrait, par amour de la vie, à son devoir de vérité. C’est un nouveau Mucius.

La version berlinoise (1955) ; les modifications sont moins évidentes. C’est une traduction de la version américaine, enrichie de la version danoise ; Brecht y travaillera jusqu’à sa mort. La scène de la peste et la scène finale y sont réintégrées, mais la fin est assez noire : dans son auto-accusation finale, Galilée développe la dialectique des Lumières, selon laquelle l’apogée de la science contient en germe une menace fondamentale pour la civilisation