André Gide, « Les Faux-monnayeurs » (1925)

André Gide en 1901 – dessin d’Henry Bataille. Domaine public

Toutes les références renvoient aux éditions Gallimard, collection Folio n° 879.

Étude de texte : L’incipit des Faux-monnayeurs

Un court chapitre de six pages, dans lequel nous repérons successivement tous les renseignements dont nous avons besoin :

Un début « in medias res« 

On commence par entendre la voix du personnage avant de savoir de qui il s’agit. Cela s’oppose aux longs préambules du roman classique : cf. La Chartreuse de Parme, qui commence avant même la naissance de son héros !

Nous apprenons rapidement son nom, la composition de sa famille, son âge (on passait alors le baccalauréat à 17 ans) et l’époque à laquelle se situe cet incipit : trois semaines avant l’examen, donc en juin, et même l’heure : quatre heures de l’après-midi. Le lieu est même indiqué : la rue de T. près du Luxembourg, dans le quartier latin.

L’action est déjà commencée : nous surprenons Bernard dans ses gestes et ses pensées, au moment où il découvre le secret de sa naissance et où il prend la décision de quitter sa famille.

Un peu plus loin, nous découvrons l’autre protagoniste du roman, Olivier, le meilleur ami de Bernard, qui l’accueillera pour la première nuit, et des personnages secondaires : Dhurmer (qui sera le protagoniste d’une bagarre assez ridicule p. 291), et Lucien Bercail, futur écrivain. Et nous apprenons l’existence d’un jeune frère d’Olivier, Georges.

Le milieu essentiel du roman est donc ici dessiné : un milieu de grands adolescents parisiens, la plupart d’origine bourgeoise, passionnés de littérature et de politique : allusion à Maurras, écrivain et homme politique d’extrême droite, ce qui situe le roman avant la 1ère guerre mondiale.

Charles Maurras (1858-1952), monarchiste et antidreyfusard, chef de l’Action Française, mouvement extrême droite ultra-nationaliste (C’est aussi le titre d’un journal publié par le mouvement). Il se rallie au régime de Vichy et fut condamné, en 1945, à la détention perpétuelle et radié de l’Académie française.

Une ouverture au sens musical du terme : les principaux thèmes du roman sont annoncés.

Le thème de l’amitié apparaît dès la p. 14 :

« Olivier, mon ami, le temps est venu pour moi de mettre ta complaisance à l’épreuve et pour toi de me montrer ce que tu vaux. Ce qu’il y avait de beau dans notre amitié, c’est que, jusqu’à présent, nous ne nous étions jamais servis l’un de l’autre. Bah ! un service amusant à rendre ne saurait être ennuyeux à demander »

Une amitié fondée sur la gratuité, mais aussi l’entraide réciproque.

Une amitié fondée aussi sur la pudeur, et qui ne s’étale pas au grand jour :

« Bernard était son ami le plus intime, aussi Olivier prenait-il grand soin de ne paraître point le rechercher ; il feignait même parfois de ne pas le voir »

… et Bernard agit de même.

On trouve déjà dans ce texte une gamme importante d’amitiés :

  • La simple camaraderie (une troupe assez indistincte de jeunes gens discutant de choses et d’autres, de sujets à la mode, mais essentiellement occupés à construire leur personnage :

« chacun de ces jeunes gens, sitôt qu’il était devant les autres, jouait un personnage et perdait presque tout naturel » (p. 15)

Parmi ces jeunes gens, certains semblent s’affirmer comme leaders, d’autres se montrent ridicules, comme Dhurmer [le seul juif du roman, et ici profondément antipathique. Gide donnerait-il quelque peu dans l’antisémitisme ambiant ??] ; d’autres encore s’intègrent mal, par timidité ou réserve : Olivier, Lucien Bercail.
Ce type de camaraderie correspond parfaitement à ce qu’Aristote appelle « l’amitié fondée sur l’agrément » : on se plaît ensemble, on se réunit. Si le plaisir fléchit, ou si l’on a autre chose à faire, on se quitte…

  • L’amitié unilatérale, sans réciprocité : celle du timide Lucien et d’Olivier : Lucien confie à Olivier ce qu’il a de plus cher, mais celui-ci ne l’écoute pas ; il a la tête ailleurs. L’amitié est ici presque aussi exclusive que l’amour ; l’ami n’est plus disponible, pas plus que l’amant, pour d’autres sentiments.

« Olivier l’aimerait beaucoup, s’il ne lui préférait Bernard » (p. 17)

  • Enfin, l’amitié vraie, celle qui unit Olivier et Bernard.

Le thème de la famille

  • Bernard quitte une famille qu’il exècre manifestement : « Monsieur le juge d’instruction et Monsieur l’avocat son fils » ne lui inspirent qu’un mépris grinçant ; il semble éprouver plus de sympathie pour sa mère :

« Sied-il d’interroger ma mère ?… Faisons confiance à son bon goût » (p. 13)

mais il quitte tout le monde sans le moindre regret. De tout le roman, il n’aura d’ailleurs jamais une pensée pour sa mère, et pas la moindre curiosité à l’égard de son vrai père ! Quant à son frère aîné, le seul fait de l’apercevoir le détourne de s’engager! (p. 334)

  • Mais la famille d’Olivier nous apparaît déjà comme marquée par le mensonge et la méfiance réciproque : la mère enferme les garçons à clé chaque soir… et bien évidemment, ils se sont procuré un double avec la complicité du concierge ! Méfiance, précautions inutiles, impuissance des parents : Gide donne de la famille bourgeoise une image bien négative !

Le thème de la politique et de l’engagement

Ici traité de manière très désinvolte ; on devine les oppositions qui traversent le groupe d’adolescents, les uns fascinés par l’Action française, les autres le rejetant violemment. Mais l’ensemble se réduit à une brève joute verbale sur le style : suffit-il d’être ennuyeux pour être profond ? Suffit-il d’être bête pour être drôle ? Gide nous épargne une discussion trop sérieuse qui détournerait l’attention du lecteur ; nous ne percevons d’ailleurs que des propos dont nous ne voyons pas qui les prononce.
Ce thème se retrouvera dans le combat avec l’ange de la 3ème partie (chapitre XIII).

Le thème de la littérature

C’est le sujet de conversation privilégié de ces jeunes gens : Dhurmer se prend pour un critique littéraire, le lecteur d’Action française se préoccupe du style (cf. ci-dessus) et Lucien expose ses projets poétiques à Olivier, préfigurant ainsi les scènes où Édouard tente d’expliquer son roman à Bernard, Laura et Sophroniska. (p. 182 et suivantes). D’ailleurs Lucien n’obtient pas plus de succès qu’Édouard.

L’Énonciation : la question du narrateur, la tentation de la satire.

Un narrateur omniscient, un point de vue interne.

Première partie du texte, focalisée sur Bernard et marquée par un lieu : le salon. Alternance de discours direct, indirect libre (« oui, la date était péremptoire. Pas moyen de douter…« ) et de récit. Le narrateur se fait discret, mais nous connaissons les sentiments du personnage, par son monologue intérieur.

Deuxième partie : scène de groupe au Luxembourg. Alternance des points de vue, toujours internes, sur Bernard et sur Olivier ; le narrateur se fait plus présent, explicatif : « Bernard était son ami le plus intime… »

Point de vue externe : les personnages (Dhurmer, puis Olivier) sont décrits physiquement, puis interne sur chacun des protagonistes.

Une intervention directe du narrateur, marquée par le présent :

« Combien Olivier Molinier, parmi tous ceux-ci, paraît grave ! Il est l’un des plus jeunes pourtant. Son visage presque enfantin encore et son regard révèlent la précocité de sa pensée. Il rougit facilement. Il est tendre. Il a beau se montrer affable envers tous, je ne sais quelle secrète réserve, quelle pudeur, tient ses camarades à distance. Il souffre de cela. Sans Bernard, il en souffrirait davantage. »

Un peu plus loin, à propos de Lucien, nouvelle intervention du narrateur, toujours au présent :

« autant Bernard est entreprenant, autant Lucien est timide. On le sent faible ; il semble n’exister que par le cœur et par l’esprit […] »

Le narrateur se montre donc de plus en plus présent dans le texte. Il connaît intimement les personnages, leurs habitudes « Il ose rarement s’approcher » dit-il de Lucien (p. 17) ; mais il exprime rarement ses jugements, contrairement, par exemple, à Stendhal.

Ironie et satire.

Gide maintient une certaine distance à l’égard de ses personnages, au moyen de l’ironie.

Seul avec lui-même, Bernard joue, ironise sur les clichés littéraires (encore la littérature !) : « ça joue la larme », et se comporte de manière théâtrale : sentences « Ne pas savoir qui est son père, voilà qui guérit de la peur de lui ressembler. Toute recherche oblige », style soutenu : « sied-il… » ; il se montre aussi peu naturel que possible : « c’est dans l’extraordinaire que je me sens le plus naturel ».

Bernard ne manifeste donc aucune émotion – à moins que ce jeu théâtral ne serve précisément à se la dissimuler à lui-même.

L’ironie se manifeste également par le mélange des niveaux de langue : Bernard, notamment, utilise un langage très (trop ?) soutenu, sentencieux, et soudain parle de « perchoir »

Ironie également, lorsque ces jeunes gens férus de littérature, affectent soudain un langage grossier : « ça m’emmerde », dit le maurrassien ; même Bercail donne dans le même tic : « des mioches« …

Ironie enfin de Gide à l’égard du « poème » de Bercail, qui accumule tous les clichés d’une poésie symboliste ou néo-romantique quelque peu surannée : symbolique du lieu, notations pseudo-réalistes, comparaison théâtrale, et même les fantômes ! Et Olivier, non sans hypocrisie, de l’encourager… Cela inaugure le jeu de massacre littéraire auquel se livre Gide tout au long du roman. (et dont Passavant, alias Cocteau, fera notamment les frais).

Conclusion

un incipit novateur, qui nous jette sans préparation au cœur de l’action, qui nous fait faire connaissance avec les principaux personnages, mais aussi les thèmes essentiels du roman : l’amitié, la littérature, la famille.
Un incipit qui nous familiarise également avec le ton du roman, distancié et souvent ironique, marqué par la forte présence d’un narrateur, et par le mélange des niveaux de langue.


Texte 2 : Livre I, chapitre 2, lettre de Bernard à son père (p. 24-26)

Bernard, le  jeune protagoniste de dix-sept ans, découvre par hasard que le juge Profitendieu n’est pas son père. Se croyant mal aimé, il décide sur-le-champ de quitter la maison familiale, et il laisse derrière lui la lettre que voici.

« Monsieur,
« J’ai compris, à la suite de certaine découverte que j’ai faite par hasard cet après-midi, que je dois cesser de vous considérer comme mon père, et c’est pour moi un immense soulagement. En me sentant si peu d’amour pour vous, j’ai longtemps cru que j’étais un fils dénaturé ; je préfère savoir que je ne suis pas votre fils du tout. Peut-être estimez-vous que je vous dois la reconnaissance pour avoir été traité par vous comme un de vos enfants ; mais d’abord j’ai toujours senti entre eux et moi votre différence d’égards, et puis tout ce que vous en avez fait, je vous connais assez pour savoir que c’était par horreur du scandale, pour cacher une situation qui ne vous faisait pas beaucoup honneur – et enfin parce que vous ne pouviez faire autrement. Je préfère partir sans revoir ma mère, parce que je craindrais, en lui faisant mes adieux définitifs, de m’attendrir et aussi parce que devant moi, elle pourrait se sentir dans une fausse situation – ce qui me serait désagréable. Je doute que son affection pour moi soit bien vive ; comme j’étais le plus souvent en pension, elle n’a guère eu le temps de me connaître, et comme ma vue lui rappelait sans cesse quelque chose de sa vie qu’elle aurait voulu effacer, je pense qu’elle me verra partir avec soulagement et plaisir. Dites-lui, si vous en avez le courage, que je ne lui en veux pas de m’avoir fait bâtard ; qu’au contraire, je préfère ça à savoir que je suis né de vous. (Excusez-moi de parler ainsi ; mon intention n’est pas de vous écrire des insultes ; mais ce que j’en dis va vous permettre de me mépriser, et cela vous soulagera.)
« Si vous désirez que je garde le silence sur les secrètes raisons qui m’ont fait quitter votre foyer, je vous prie de ne point chercher à m’y faire revenir. La décision que je prends de vous quitter est irrévocable. Je ne sais ce qu’a pu vous coûter mon entretien jusqu’à ce jour ; je pouvais accepter de vivre à vos dépens tant que j’étais dans l’ignorance, mais il va sans dire que je préfère ne rien recevoir de vous à l’avenir. L’idée de vous devoir quoi que ce soit m’est intolérable et je crois que, si c’était à recommencer, je préférerais mourir de faim plutôt que de m’asseoir à votre table. Heureusement il me semble me souvenir d’avoir entendu dire que ma mère, quand elle vous a épousé, était plus riche que vous. Je suis donc libre de penser que je n’ai vécu qu’à sa charge. Je la remercie, la tiens quitte de tout le reste, et lui demande de m’oublier. Vous trouverez bien un moyen d’expliquer mon départ auprès de ceux qui pourraient s’en étonner. Je vous permets de me charger (mais je sais bien que vous n’attendrez pas ma permission pour le faire).
« Je signe du ridicule nom, qui est le vôtre, que je voudrais pouvoir vous rendre, et qu’il me tarde de déshonorer.

Bernard Profitendieu.

« PS. – Je laisse chez vous toutes mes affaires qui pourront servir à Caloub plus légitimement, je l’espère pour vous. »

Par quels procédés Bernard cherche-t-il à dévaloriser et à humilier le destinataire de cette lettre ?

  • Une manière très distante de s’adresser à son père : « Monsieur », « vous »… Une politesse glaciale qui témoigne en réalité d’un grand mépris.
  • L’expression très directe et brutale de l’indifférence ou de l’antipathie : « immense soulagement », « si peu d’amour pour vous », « je préfère ça à savoir que je suis né de vous…» Le fils affirme avec une arrogance presque outrée l’absence d’amour filial : il y a évidemment un aspect provocateur, d’ailleurs clairement dit dans la parenthèse. Il y a aussi une sorte de prétérition outrageante dans le « mon intention n’est pas de vous écrire des insultes » : c’est pourtant ce qu’il fait !
    Différence de traitement entre son père et sa mère : face à elle « il pourrait s’attendrir » (l. 11), et il veut lui éviter d’être gênée (l. 12) ; en revanche, il cherche à blesser son père !
  • Rappel impitoyable d’une situation humiliante pour le juge : mari moins riche que sa femme (l’a-t-il épousée pour l’argent ?), et mari trompé. L’information sur la bâtardise est déclinée de toutes les manières possibles :
    • « je dois cesser de vous considérer comme mon père »
    • « je ne suis pas votre fils du tout »
    • « une situation qui ne vous faisait pas beaucoup d’honneur »
    • « ma vue lui rappelait sans cesse quelque chose de sa vie qu’elle aurait voulu effacer »
    • « m’avoir fait bâtard »
    • « les secrètes raisons »
    • « je n’ai vécu qu’à sa charge »
    • « plus légitimement »

et cette bâtardise est revendiquée comme un honneur : il n’y aurait pas pire honte que d’être réellement fils Profitendieu.

  • Le thème de l’argent : « coûter », « ne rien recevoir de vous », « je n’ai vécu qu’à sa charge »… et pour finir, c’est elle seule qu’il « remercie ».
  • Enfin, il dresse un portrait peu flatteur du père, peu courageux (l. 16), seulement sensible au « qu’en dira-t-on » (l. 7-9). Il va jusqu’à imaginer les réactions de son destinataire : un « mépris qui soulage… » qui soulage de quoi ? Ici perce la mauvaise foi : Bernard sait qu’il va faire souffrir le juge.
  • Au travers de cette bordée d’injure perce la douleur, la rancune d’un fils qui ne se sentait pas aimé : « j’ai toujours senti entre eux (ses frères) et moi votre différence d’égards » ; noter le « et puis » (l. 7) qui semble ajouter une circonstance annexe, mais qui introduit en fait l’accusation la plus grave.
    ➔ une accusation d’autant plus terrible que Bernard était, en fait, le préféré du Juge… justement parce qu’il était différent du reste de la famille !
  • insulte finale sur le « ridicule nom » … et menace de le déshonorer, alors que le juge redoute le scandale !

Quelle image Bernard donne-t-il des relations familiales ?

  • Au travers de cette lettre, c’est toute l’horreur de la famille bourgeoise qui transparaît :
    le couple, marié peut-être pour des questions d’argent, désuni, mais qui ne subsiste que par « horreur du scandale »
    les relations entre parents et enfants : peu d’amour, pas même de la part de la mère. Bernard ne semble pas croire un instant à l’affection de celle-ci.
  • Les relations entre frères : rancune, jalousie – et s’il cite Caloub (son frère cadet) dans un post-scriptum, il n’a pas un mot pour ses deux aînés, Charles et Cécile.

Quel est le ton de cette lettre ?

  • Une lettre très écrite : longues phrases complexes, connecteurs logiques marquant la volonté d’argumenter : « peut-être… mais », « d’abord, et puis, enfin » (rythme ternaire) ; « parce que… et aussi parce que » ; « comme… et comme)
  • Un ton très ferme. Là encore, l’information du départ est donnée plusieurs fois : « je préfère partir sans revoir ma mère », « elle me verra partir » : c’est elle qu’il quitte, sans considération pour son père. La seule réaction de celui-ci qu’il imagine, c’est soit le mépris, soit un acte de pouvoir, contre lequel il se prémunit : « la décision que je prends de vous quitter est irrévocable », et il se garde de toute résistance par une sorte de chantage – il connaît l’horreur du scandale du juge !
  • Enfin, nouvelle argumentation : le juge pourrait lui demander des comptes pour le coût de son éducation ; à cela trois réponses par avance :
    • Il ne savait pas, mais à présent il ne veut rien devoir ;
    • Si c’était à refaire, il préfèrerait mourir de faim (hyperbole !)
    • « je n’ai vécu qu’à sa charge »
    • enfin, il lui laisse toutes ses affaires !

Une telle argumentation est parfaitement insultante pour le juge.

Sous des apparences policées, cette lettre est donc une véritable exécution, d’une extrême violence.

Quelle est la fonction de cette lettre ?

Il s’agit d’une lettre de rupture, comme celle de Rodolphe à Emma dans Madame Bovary. De la même façon, il s’agit d’annoncer un départ, une rupture. Mais alors que Rodolphe cherchait à donner de lui-même une image avantageuse, tout en manipulant sa destinataire pour prévenir tout retour offensif de celle-ci, Bernard cherche ici manifestement à blesser son père, à rendre la rupture irrévocable, à couper tous les ponts derrière lui.
Mais sous la violence du propos perce l’excès, la révolte d’un tout jeune homme contre l’hypocrisie bourgeoise, et la rancune de ne pas s’être senti assez aimé. A l’issue du roman, quand ce malentendu sera levé, Bernard  « n’écoutera que son cœur » et reviendra auprès du juge Profitendieu.


Texte 3 : Livre 1, chapitre IV, jusqu’à « sur un sofa » (p. 43-49)

Un texte sur l’amitié.

Le terme d’ami revient à plusieurs reprises dans ce texte :

  • « Robert de Passavant, qui se dit maintenant son ami, est l’ami de beaucoup de monde » (citation 1, p. 43)
  • « Ce tripot avait ceci de perfide, que tout s’y passait entre gens du monde, entre amis » (citation 2, p. 45)
  • « Écoutez, cher ami », dit Passavant à Vincent p. 48 (citation 3)
  • « ses amis, non, car il n’en avait pas un seul » (citation 4), affirme le même Passavant à propos de son père p. 48

On peut remarquer que le mot « ami » est toujours employé dans un contexte qui vise à le dévaloriser.

Pourtant, a priori, Passavant semble un ami pour Vincent : il le connaît de longue date, le reçoit chez lui et le traite avec une désinvolture amicale, propre à mettre Vincent à l’aise (p. 46), le présente à ses propres amis, Pedro, Lilian – une promotion pour le fils de juge assez désargenté ! Et lorsque Vincent perd une grosse somme au jeu, il se sent responsable et tente de réparer cette faute. Apparemment Robert de Passavant est irréprochable.

Cependant, certains indices devraient nous alerter :

  • C’est une amitié dissymétrique, dans laquelle Vincent devrait avoir plus à gagner que Robert ; or celui-ci a constamment l’initiative : c’est lui qui a renoué la relation (p. 44), et il en savait déjà beaucoup sur la situation de Vincent sans que celui-ci ne s’en doute ; c’est Robert qui introduit Vincent au tripot, le présente à tout le monde, et dès le premier soir met sa voiture à la disposition du jeune homme ; c’est lui qui l’introduit chez Lilian, qui le pousse à retourner jouer… Robert apparaît donc comme l’initiateur, et même le corrupteur de Vincent !
  • On nous dit qu’il « avait de secrètes raisons de se rapprocher de Vincent », et le narrateur s’amuse à feindre de les ignorer ; il n’est pourtant pas bien difficile de les deviner ! Olivier « accompagnait par extraordinaire » son frère au théâtre lors de leur première rencontre ; et l’on peut apprécier le jeu de la mauvaise foi lorsqu’il s’agit, pour le Vicomte, d’obtenir une rencontre avec Olivier. Feinte désinvolture (« mais j’y songe : ne m’avez-vous pas dit que votre frère écrivait ? Comment donc l’appelez-vous ? ») ; attentions soudaines à l’égard de Vincent pour détourner l’attention (« Vous n’avez pas froid ? ») et enfin, l’invite, sous couvert de rendre service.
    → ce qui intéresse Robert dans Vincent, c’est qu’il peut le mettre en contact avec Olivier !
  • Enfin, le texte s’achève sur une perfidie de Robert : il promet de rester en veston chez Lilian, pour ne pas gêner son ami… et il enfile tout de même un smoking (fin du texte).

Robert n’est donc pas un véritable ami : il agit par intérêt ; c’est un corrupteur sans scrupules, et Vincent un naïf. Cf. citation 1

Mais Vincent n’est pas non plus irréprochable :

  • Lui aussi a de secrètes raisons de fréquenter Passavant, qui ne doivent rien à l’estime ni à l’affection, et le narrateur nous les révèle d’emblée : Vincent a besoin d’argent pour aider Laura, qu’il a mise enceinte et ne se résout pas à abandonner. Robert est d’abord celui qui lui procure quelques ressources par un « petit travail au noir »…
  • On peut ajouter que l’amitié de Passavant ne lui réussit guère : il y perd tout naturel : il feint l’assurance de l’homme du monde, (p. 43), se raconte à lui-même des histoires pour se sentir moins coupable envers Laura (p. 44), et finit par se montrer d’une inqualifiable dureté… en se faisant croire à lui-même qu’il accomplit un devoir !

« Certes il avait dû se raidir, car il était de cœur sensible ; mais plus voluptueux qu’aimant, il s’était fait facilement, de la dureté même, un devoir » (p. 46)

Et il accepte sans rechigner l’offre de Passavant… sans envisager d’aider effectivement Laura.

→ On a ici un exemple type de fausse amitié.

Un texte sur la perfidie

  • Le terme, là encore figure dans le texte : cf. citation 2. Mais si le mot ne figure qu’une fois, la chose, elle, est omniprésente.
  • perfidie de Vincent qui joue l’argent destiné par sa mère à ses études, par lui-même à Laura… et qui, l’ayant perdu, s’empresse d’abandonner Laura ;
  • perfidie de Robert, qui entraîne Vincent au jeu pour établir sa mainmise sur lui… et ainsi mettre la main sur Olivier ;
  • perfidie finale du texte : Robert, en réalité, méprise Vincent et se moque de lui.
  • Fausseté de la vie littéraire : Robert finance la revue de Dhurmer, moyennant quoi il peut y publier son propre éloge… Quant aux poèmes d’Olivier, ils intéressent probablement fort peu Robert…
  • Mais la plus belle preuve de perfidie que donne Robert, c’est l’oraison funèbre de son père : un chef d’œuvre !
    • L’événement est d’abord présenté comme un non-événement, que l’on mentionne à peine : « Ah ! j’oubliais… » ; puis la précision comique : il tire sa montre… comme pour un rapport de médecin légiste. Enfin l’allusion à la « vieille bonne qui s’entendait avec lui » mieux que son propre fils : sous-entendu perfide concernant des amours ancillaires ? ou simple mépris à l’égard du dévouement de la vieille femme, qui semble simplement bête au fils cynique ?
      A peine mort, le père est renié, oublié, annihilé par le fils. Nouvelle condamnation par Gide des liens familiaux…
      Puis Robert se lance dans un discours assez long, très édifiant :

      • le « vieux » (terme méprisant) est responsable du peu d’amour de son fils : méchanceté, sécheresse d’esprit.
      • « c’était un caractère« … c’est à dire qu’il faisait souffrir tout le monde
      • « c’était un homme de grande valeur ‘dans sa partie’, comme on dit : mais je n’ai jamais su découvrir laquelle » (p.48)
      • un homme intelligent, que l’on peut admirer… mais dont la mort fait pousser un « ouf » de soulagement !
      • enfin, un homme sans ami (citation 4), ce qui le condamne aux yeux d’un être éminemment sociable comme le vicomte (citation 1)
  • Robert réussit ainsi à se présenter sous son meilleur jour : un jeune homme affectueux mais lucide, sociable, franc et même un peu anticonformiste ; ce qui ne peut que séduire Vincent.
  • Mais en même temps, le lecteur perçoit la rancœur, la haine qui habitait le fils à l’encontre d’un père qui probablement le méprisait. Le père enfin mort, le fils se venge – assez bassement.

Le rôle du Narrateur

Le narrateur est omniprésent dans ce passage, et se manifeste constamment.

  • Dès le premier mot du texte, « Non« , il feint de répondre à une interrogation ou à une interprétation erronée du lecteur. Puis cette invite ironique : « Encore qu’il marche vite, suivons-le ».
  • Quelques lignes plus bas, le narrateur se fait omniscient : « s’il ne venait pas ici souvent il n’entrerait pas si crânement dans ce fastueux hôtel », et il note la « feinte assurance » de Vincent, qui ne trompe pas même un laquais !
  • Puis, à nouveau, à deux reprises, le narrateur feint d’ignorer certaines circonstances (annexes !) du récit :

« je ne sais trop comment Vincent et lui se sont connus. Au lycée sans doute […] ».

Un peu plus bas (p. 44), les soins donnés au Comte de Passavant sont évacués avec désinvolture d’un « je ne sais trop quoi »

  • Ensuite le narrateur se fait enquêteur, ou plutôt maître du jeu : « la raison secrète de Robert, nous tâcherons de la découvrir par la suite ; quant à celle de Vincent, la voici »… et il commente en moraliste :

« il suffit, bien souvent, de l’addition d’une quantité de petits faits très simples et très naturels chacun pris à part, pour obtenir un total monstrueux ».

  • Enfin, p. 45 : « De quel démon alors avait-il écouté le conseil ? [….] Non, ce n’était pas Robert de Passavant. Robert jamais n’avait rien dit de semblable »… ce qu’il faut probablement comprendre par antiphrase.
  • Et, p. 46 : « Certes, il avait dû se raidir, car il était de cœur sensible ; mais plus voluptueux qu’aimant, il s’était fait facilement, de la dureté même, un devoir ».

On constate que jamais le narrateur ne s’intéresse vraiment au vicomte de Passavant ; les interventions qui le concernent sont rares. En revanche, Vincent a droit presque continûment au regard attentif et ironique d’un narrateur qui perçoit sa mauvaise foi, ses hésitations, ses mensonges…

Qu’il feigne de ne rien savoir, ou qu’il souligne avec malice qu’il reste maître du jeu, et qu’il ne révèle que ce qui lui plaît, le narrateur, par ses interventions, crée en tous cas une distance ironique à l’égard des personnages. Il invite le lecteur à les observer de loin, avec une curiosité d’entomologiste, et sans jamais s’identifier à eux.

Ainsi l’épisode tragique, qui voit s’affronter Laura et Vincent, est-elle traitée sans pathétique excessif.

  • D’abord, le pathétique est désamorcé par une impression de « déjà vu » : la scène a déjà été racontée par Olivier à Bernard (p. 37-38) ; Gide procède ainsi pour rompre le cours linéaire du récit. Ici cette redite (volontaire !) émeut moins.
  • Ensuite, l’emploi du plus que parfait éloigne la scène dans le temps ; en outre, le discours direct rapportant les plaintes de Laura dans le premier récit est remplacé, non par un discours indirect, mais par des mots abstraits, très longs, ne nous livrant que le contenu abstrait des paroles : « objurgations, indignation, désespoir ».
  • Enfin, Laura, personnage vraiment pathétique, n’est perçue que d’un point de vue externe, alors que le narrateur, par un point de vue interne, force le lecteur à se mettre à la place de Vincent.
  • Enfin, le narrateur manifeste sa présence par un brusque passage au présent : « Robert écrit. Il est assis… » On ne sait pas trop, alors, s’il faut prendre cela pour un présent de narration, ou pour une description intemporelle… Toute la fin du récit, excepté la dernière phrase, est ainsi au présent. Le narrateur n’intervient nullement dans le discours de Robert, pas même par des « dit-il », « ajoute-t-il »… Le retour brutal au passé simple à la fin met en relief la distance entre les paroles de Robert et ses actes.

Par ses interventions, par l’emploi des temps, le Narrateur incite le lecteur à garder une certaine distance à l’égard des événements qui lui sont racontés. Il l’invite à observer, avec l’œil à la fois amusé et acéré de l’entomologiste comment une « mauvaise » amitié pervertit, sous ses yeux, un brave garçon sensible, naïf… mais assez égoïste, et surtout prompt à s’aveugler lui-même.


Texte 4 : Scène de banquet, II, 8, p. 283 (“Olivier s’était tenu près de la porte d’entrée”) – p. 294 (fin du chapitre)

Les cinq étapes du texte

  1.  L’arrivée de Bernard, Sarah, Édouard et le duel Passavant / Édouard
  2. L’intervention de Jarry
  3. Dialogue Olivier / Édouard : 2ème manche gagnée par Édouard contre Passavant.
  4. Nouvelle intervention de Jarry : tout le monde sous la table ; Dhurmer insulte Olivier. Agression d’Olivier contre Dhurmer ; Édouard emmène Olivier.
  5. Bernard raccompagne Sarah… Et se fait enfermer avec elle dans sa chambre, par Armand.

Une scène de banquet

C’est une scène quasi obligatoire dans le roman : comparer avec les scènes de fête et de banquet : le bal de la Vaubyessard (Mme Bovary), Nana (Zola) ou Balzac.

Elle permet de faire se réunir des personnages appartenant à des sphères différentes, et de créer une atmosphère particulière : ivresse, fumée…

Ici se trouvent réunis des gens qui normalement se connaissent, mais communiquent assez peu : Bernard, Sarah, Lucien, Dhurmer, Passavant, Édouard et Olivier.

Portrait d’un personnage réel : Alfred Jarry.

Un moment où des amitiés se font et de défont

  • Bernard et Sarah sont sur le point de devenir amants. Le tout début du chapitre est focalisé sur Sarah, sa volonté d’émancipation. “Bernard et Sarah ne se connaissaient pas encore”. Puis Bernard raccompagne Sarah… Après l’avoir trouvée sur les genoux de Passavant. Enfin, Armand les enferme tous deux dans la chambre de Sarah… Et dès le chapitre suivant, il sanglote sur la défloration de sa sœur ! Une évolution extrêmement rapide, dans laquelle ni Sarah ni Bernard (alliance des deux noms !) ne semblent avoir l’initiative, ni une vraie attirance l’un vers l’autre. Bernard ne voit en Sarah que le versant sensuel de Laura.
  • Olivier se détache de Passavant : il a honte de prononcer son nom devant Bernard et Édouard. Ivre, il se rend ridicule dans sa rixe avec Dhurmer… Mais finit par se faire emmener par Édouard. Moment décisif où il bascule de l’un à l’autre. Cf. p. 289 :

“Ce fut, dans son ciel intérieur, comme un éblouissant et douloureux éclair traversant la nuée qui depuis le matin s’épaississait affreusement dans son cœur”.

→ il renie Passavant, se met même à le détester.

  • Bernard et Lucien agissent de manière amicale envers Olivier, lui apportant l’aide dont il a besoin dans son duel absurde avec Dhurmer : “pour absurde que fût cette affaire, il leur important à tous deux d’être corrects.

Texte 5 : le dernier chapitre

Un excipit composé de deux parties distinctes

Le récit des derniers moments de Boris :

  • Récit à la 3e personne, pris en charge par le narrateur qui se permet par moment des interventions (« je l’ai dit« ) et des jugements de valeur : « on préfère tout supposer, plutôt que l’inhumanité d’un être si jeune » ou encore « c’est ce qu’on dit toujours dans ces cas-là« . La présence de ce narrateur permet au lecteur de conserver un certain détachement à l’égard du récit.
  • La focalisation passe d’un personnage à l’autre : Boris d’abord, puis Phiphi, Gontran, La Pérouse ; enfin, l’enquête de police, relatée de manière neutre.
  • La scène est décrite de manière neutre, avec le moins possible de pathétique. Mise à distance du fait divers ; la tension provient notamment de l’insistance sur le temps, très lent au début du récit, et qui s’accélère ensuite (voir les gestes de Georges, Ghéridanisol, pour cacher le pistolet.
  • Description presque clinique des réactions des personnages : gestes et paralysie de La Pérouse, réaction nerveuse de Ghéri

Que conclure de cette scène ?

  • D’abord l’extrême solitude de Boris : « comme un étranger », il est abandonné même des anges auxquels il croyait ; ses « amis » ne font rien pour empêcher une véritable exécution : Georges regarde ailleurs, Phiphi s’en va, et Ghéri martèle les temps comme pour un compte à rebours macabre. Quant à Gontran, il s’absorbe dans son travail. L’amitié des « hommes forts » s’achève dans un meurtre sordide.
  • On remarquera cependant que de la fausse-monnaie au meurtre, les jeunes délinquants bénéficient d’une totale impunité : seuls des lampistes paient dans un cas, et il est probable que leur « culpabilité » se soit soldée dans le second cas par une simple réprimande…
  • Echec de l’amitié entre La Pérouse et son petit-fils : non seulement il n’empêche pas le suicide, mais celui-ci a lieu à cause de sa négligence : il a omis d’ôter la balle engagée dans le canon.
  • Que penser du retour de Georges vers sa mère ? Celle-ci en ignore tout autant les raisons profondes qu’elle a ignoré les trafics auxquels il se livrait. Elle vit cela comme une sorte de « miracle » : on peut imaginer que celui-ci ne sera que passager…

Le journal d’Édouard

Le commentaire d’Édouard renforce encore cette impression de froideur : le suicide de Boris n’est pour l’écrivain qu’un « motif » littéraire, qu’il écarte faute d’en comprendre les motivations ! (critique implicite à l’égard de Stendhal – l’origine du Rouge et le Noir est un fait divers – ou de lui-même : l’origine des Faux-Monnayeurs est précisément le fait divers d’un suicide d’adolescent dans une pension !). Il s’agit pour Gide de brouiller les pistes : Édouard n’est pas Gide, son roman n’est pas celui de Gide.

Réflexion sur le suicide de Boris : « il y a de la lâcheté dans tout suicide« … ´Êdouard n’est pas, contrairement au Narrateur, omniscient. Il ignore tout du complot des « hommes forts ». Ironie de Gide à l’égard d’´Êdouard, qui préfère l’abstraction à une réalité qu’il juge encombrante, et même « indécente » ; cela nous rappelle que

« son cerveau, s’il l’abandonnait à sa pente, chavirait vite dans l’abstrait, où il se vautrait tout à l’aise ». (II, 3 p. 188)

Un désastre : la famille Vedel est ruinée, La Pérouse semble sombrer définitivement dans la sénilité. Quant à Georges, on sait ce qu’il faut penser de ses dispositions à s’amender !

Le dialogue avec La Pérouse : tourne autour du drame sans l’aborder directement ; désespoir métaphysique devant le triomphe du mal.

Le dernier paragraphe : retour de Bernard vers sa famille : une façon de sauver in extremis la Famille ? Mais c’est une famille disloquée qu’il retrouve : Marguerite est partie définitivement, et « le vieux juge ne va pas bien« .

Quant à la dernière phrase, elle rappelle l’insatiable curiosité d’´Êdouard, qui l’a porté à s’intéresser à Georges (scène de la librairie – I, IX p. 89-95)), puis à tenter l’expérience désastreuse d’emmener Boris à Paris (p. 215) ; sa prochaine victime pourrait bien être le petit Caloub… et par ricochet, Olivier, dont on connaît la jalousie et la capacité de souffrir !

Une fin ouverte, donc, qui s’achève sur un désastre, et semble en annoncer d’autres.

  • Bernard se réconcilie avec le juge Profitendieu : il le peut dès lors que celui-ci n’est pas son vrai père ;
  • L’amitié d’Olivier et d’Edouard semble menacée par la « curiosité » d’Edouard ;
  • La Pérouse est désormais hors-jeu, voué au désespoir et à la solitude ; on se souvient que Boris représentait le seul être qu’il puisse aimer.
  • Les Vedel s’enfoncent inexorablement dans la ruine ;
  • On peut supposer que Ghéridanisol reconstituera sa bande et continuera ses exactions, toujours entraîné par Strouvilhou : il ne leur est rien arrivé de fâcheux, quoi qu’ils aient fait ;
  • Enfin, la situation initiale du roman (Bernard découvrant sa bâtardise à 17 ans) peut fort bien se renouveler : le couple Laura-Douviers semble le programmer déjà !

En somme, « tout peut recommencer… »


Synthèse : la famille, lieu de l’anti-amitié dans le roman ?

Un roman familial

Le roman d’André Gide peut être considéré comme un « roman familial ». Plusieurs liens familiaux s’entrecroisent en effet, et l’on peut observer plusieurs familles liées entre elles :

  • La famille Profitendieu : le père, juge d’instruction, la mère Marguerite, les quatre enfants, Charles, avocat, Cécile, Bernard et Caloub. C’est une famille en voie d’éclatement : Marguerite a jadis trompé son mari dans une « escapade » de dix jours ; Bernard est donc un enfant adultérin. Découvrant cette vérité, il quitte la famille – ce qui a pour conséquence l’éclatement du couple parental.
  • La famille Molinier : le père, collègue et ami d’Albéric Profitendieu, est aussi juge d’instruction. Sa femme Pauline est la demi-sœur d’Édouard ; c’est le seul lien familial qui se crée, et c’est un lien tardif. Là encore le couple parental va mal : Pauline sait que son mari la trompe.
    Les enfants : Vincent, a été l’amant de Laura, et l’a abandonnée enceinte. Devenu l’amant de Lady Griffith, il part avec elle en Afrique, la tue et devient fou. Olivier est l’un des protagonistes du roman : il noue avec son oncle Édouard une amitié homosexuelle ; Georges enfin, le plus jeune, fait partie de la bande de Ghéridanisol et de Strouvilhou, l’oncle de celui-ci – les relations oncle/neveu sont décidément un peu particulières chez Gide, et souvent corruptrices… ; il faudra un meurtre, dont il est complice, pour qu’il revienne à la raison.
  • La famille Azaïs-Vedel : tient une pension menacée par la faillite ; une famille écrasée par le double tabou de l’argent et de la sexualité. Le « vieil Azaïs » joue les patriarches, aveugle à ce qui l’entoure ; les parents sont remarquables par leur incapacité à réagir et à aider leurs enfants.
    Deux garçons : Alexandre, parti en Afrique et qui ne gagne un peu d’argent qu’à la fin du roman ; Armand, qui donne dans le cynisme, et dont on apprend à la fin (p. 360) qu’il est malade.
    Trois filles : Rachel, toute entière vouée au sacrifice ; Laura, enceinte de Vincent et qui épouse Douviers sans l’aimer ; Sarah enfin, qui tente de s’émanciper.
  • La famille La Pérouse : il y manque une génération, celle du père. Ne restent face à face que le grand-père, qui vit avec son épouse une relation d’aigreur et de haine, et le petit-fils, Boris. Ils se connaissent à peine, ne parviennent pas à dialoguer, et le suicide de Boris sous les yeux de son grand-père laisse celui-ci anéanti.
  • La famille de Passavant : là encore, une famille sans mère, et dont le père est incapable de nouer quelque dialogue que ce soit avec ses enfants ; lorsqu’il meurt, aucun de ses deux fils ne manifeste la moindre émotion ; et si l’on peut accuser le cynisme de Robert de Passavant, le jeune Gontran ne saurait être soupçonné de la sorte. Il aimerait éprouver de la peine, mais rien à faire ! Son père au fond, n’était rien pour lui, qu’un étranger. (p. 48-49).

« Familles, je vous hais ! »

  • Toutes ces familles ont en commun d’être des lieux où l’on ne s’aime pas :
    • Les couples se déchirent : le couple Profitendieu ne vivait ensemble que par une fausse réconciliation ; le départ de Bernard consomme la rupture : p. 328. le couple Molinier ne va pas mieux : Pauline sait que son mari la trompe, et des lettres compromettantes tombent entre les mains de Georges. Les La Pérouse se haïssent et se torturent mutuellement, un peu à la manière de Lucky et Pozzo dans En attendant Godot – mais qui est Lucky ? qui est Pozzo ? Enfin, les plus jeunes ne parviennent pas à former des couples stables : Vincent abandonne Laura, qui épouse Douviers sans l’aimer, puis il tuera Lady Griffith ; Bernard et Sarah n’ont qu’une liaison passagère…
    • Le lien fraternel ne fonctionne pas davantage : les enfants Profitendieu ne s’estiment guère entre eux (Bernard méprise son frère ; cf. p. 14) ; quant à Cécile, elle est inexistante. Olivier ne se soucie nullement de Vincent, et ne le reconnaît même pas quand on parle de lui (p. 362) et il n’a avec Georges qu’une complicité occasionnelle, au tout début du roman. C’est pire encore dans la famille Vedel : les sœurs se déchirent entre elles ; voir la pénible scène entre Sarah et Rachel p. 340.
  • Entre parents et enfants, on est très loin de la « monarchie » – système idéal dont parle Aristote dans l’Éthique à Nicomaque. Bernard écrit une lettre violemment méprisante au juge Profitendieu.
    • L’absence des pères, leur incompétence, leurs mensonges sont une constante tout au long du roman. Quand ils ne sont pas niés dans leur existence même (le père de Boris), ils pèche par leur aveuglement, leur hypocrisie… Ils sont incapables de donner quelque conseil que ce soit, et ce n’est jamais auprès d’eux que les adolescents trouvent soutien et aide. On comprend mieux alors le rôle des oncles, tels qu’Édouard, dans le « bien », ou Strouvilhou dans le mal.
    • Les mères ne sont guère mieux loties : Mme Vedel se complaît dans le sacrifice et l’autoflagellation, laissant toute la responsabilité de la pension à Rachel, qui y perd toute chance de bonheur ; Marguerite ne sait réagir à la fuite de Bernard que par des plaintes égoïstes (p. 29-30) et son propre départ ; Pauline apparaît certes plus sympathique ; mais elle est totalement impuissante aussi bien à deviner le drame de Vincent qu’à écouter Olivier – elle démissionne au profit d’Édouard, sans pourtant se faire d’illusion sur la nature de leur relation – et à empêcher Georges de s’enfoncer dans le crime.

La famille, un lieu empoisonné par le mensonge et le non-dit

  • Les secrets de famille empoisonnent l’atmosphère : c’est Bernard découvrant dans une commode qu’il n’est pas le fils du juge, et que sa mère a eu une aventure : c’est un ressort traditionnel du roman ; cf. Pierre et Jean de Maupassant, par exemple.
    Mais c’est aussi Georges mettant la main sur des lettres de la maîtresse de son père – et commettant l’imprudence de les montrer à Ghéridanisol, ce qui le livre à Strouvilhou.
    C’est enfin le père Vedel dissimulant on ne sait quel secret honteux sous le verbe « fumer », dans son journal intime, que bien entendu découvrira Sarah. Le propre d’un secret de famille, c’est d’être découvert !
  • Les non-dits empêchent toute communication : on se souvient d’Albéric Profitendieu incapable d’exprimer à Bernard les sentiments qu’il a pour lui → celui-ci en déduit, faussement, que le juge ne l’aime pas. Mais de la même manière, dans la famille Vedel comme dans celle d’Olivier, on ne se parle pas ; Gide ne nous montre aucun dialogue entre parents et enfants ! Et les quelques conversations entre époux sont des dialogues de sourds…

Une rédemption pour la famille ?

Trois événements pourraient laisser croire que Gide, peut-être influencé par la naissance (hors mariage !) de sa fille, veut sauver in extremis la famille, si violemment combattue tout au long du roman :

  1. Bernard part finalement rejoindre son père
  2. Georges rentre au bercail après la mort de Boris, et se jette dans les bras de sa mère.
  3. Enfin, Alexandre, le frère aîné des Vedel, qui contribuait jusque là à ruiner sa famille, commence à gagner de l’argent et pourra peut-être sauver la pension. Le roman semble donc s’achever sur une note optimiste…

Voire ! Car si Bernard rejoint le vieux juge, sa mère, elle, est partie définitivement ; c’est une famille détruite que retrouve le jeune homme.

Si Georges semble sauvé, Pauline ne comprend pas plus son retour qu’elle n’a compris ses égarements ; dans un cas comme dans l’autre, les parents brillent par leur impuissance.

Enfin, la lettre d’Alexandre nous apprend en même temps la fin du couple Vincent / Lady Griffith… quant à la famille Vedel, elle semble plus que jamais éclatée : Laura est mal mariée et semble s’y résigner, Sarah est repartie en Angleterre et Armand est malade…

Conclusion

La famille n’est donc jamais, dans le roman, lieu de confiance, d’estime mutuelle, de dialogue, d’entraide. Elle n’est donc propice à aucune des formes d’amitié envisagées par Aristote, pas même les plus précaires, puisqu’on n’y trouve ni aide, ni agrément !
Elle est donc bien le lieu de l’anti-amitié.