L’automne des Canaries

Archiboldo, L’Automne (1563). Domaine public
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Commentaire composé.
Les erreurs à éviter
- Confondre baroque et Renaissance : la seconde s’achève vers 1590, le second dure de 1590 à 1650 environ.
- Baroque et classicisme : ce dernier prend toute sa dimension à partir de 1661, année de la mort de Saint-Amant. Celui-ci n’a donc nullement voulu se démarquer d’un mouvement encore très minoritaire au moment où il écrivait.
- « L’automne, saison triste et annonciatrice de mort… » : ce n’est vrai qu’à partir des Romantiques et post-romantiques (Baudelaire, par exemple). A la période classique, l’automne est plutôt considérée comme la saison des récoltes, des vendanges, des fêtes paysannes (la Saint-Michel, par exemple) et de la joie. Voir les sonnets de cette époque, ou, un peu plus tard, les Quatre Saisons de Vivaldi ! Voir aussi les peintures d’Arcimboldo.
- Un sonnet est nécessairement composé de deux quatrains et d’un sizain. Il est donc absolument inutile de le préciser.
- Un alexandrin comporte nécessairement douze syllabes, et il est en général composé sur un rythme 6 / 6 ou 3 / 3 // 3 / 3 avec une césure à l’hémistiche. Seules les variations par rapport à ce schéma sont intéressantes (un rythme 4 / 4 / 4 par exemple), ou des effets particuliers (comparaison césure /rime).
- Ne pas commencer abruptement par « ce texte… » ; une entrée en matière est indispensable (thème des « Saisons », biographie –brève ! – de l’auteur…)
- Le devoir doit être entièrement rédigé : pas de titres ni de sous-titres (même si ici nous vous proposons un plan détaillé, et non un devoir achevé !)
- Ce poème est UN éloge (masculin !)
Plan détaillé
Sur le thème éminemment baroque des « quatre saisons », Saint-Amant nous propose une vision sensuelle et colorée du monde : la ville (Rome et Paris) et la nature (les Alpes et les Canaries). Dans le sonnet en alexandrins intitulé « l’automne des Canaries », publié en 1649 mais probablement écrit en 1626 ou peu après, lors d’un voyage dans ces îles, le poète cherche à nous faire partager son émerveillement devant un paysage exceptionnel, tout en nous invitant à la célébration païenne de la gourmandise.
- Un témoignage de voyageur et de peintre, qui rapporte ce qu’il voit.
- Vérité et justesse des notations
- Le premier quatrain donne une vue générale du relief, pas trop escarpé (les montagnes passaient pour inquiétantes : il les réduit à des « coteaux ») mais vallonné, et du climat : le rude vent du nord, l’Aquilon, marqué par l’allitération en [r] y est inconnu. La fertilité est déjà marquée par la présence de Bacchus, dieu du vin, et de Pomone, déesse des fruits et jardins.
- Le second quatrain produit un effet de « zoom » : la richesse des îles se traduit par leur production de fruits, d’autant plus magiques qu’ils devaient paraître exceptionnellement rares et savoureux au 17ème siècle. Noter l’énumération ouverte v. 5, et la gradation : les fruits sont de plus en plus gros ! Jeu de mots sur les « nobles palmiers » (les palmes sont signes de victoire) et périphrase pour désigner les dattes, fruits exotiques, donc fascinants.
- Le 1er tercet note une particularité des Canaries : les cannes à sucre sont cultivées à flanc de coteau. C’est donc une notation réaliste, évoquant une grande nouveauté : le sucre, né de la canne, et découvert un siècle à peine plus tôt… Produit de luxe, magique s’il en est ! (l’on n’en est pas encore à déplorer que l’esclavage en soit le prix…)
- Enfin, l’orange couronne cette guirlande de fruits, par sa couleur éclatante, et la rapidité de sa maturation (hyperbolique ici !) La France connaissait les orangers ; les hôtels particuliers et les châteaux royaux avaient leur « orangeraie » (les arbustes étaient cultivés en pots et rentrés l’hiver) ; mais sous nos climats, ils ne donnaient pas grand-chose…
- Un tableau coloré : du vert des coteaux (à peine suggéré) à la riche palette évoquée par les fruits, « l’or » du vers 11 et « l’orange » du vers 12 qui se font écho, créent un tableau lumineux, aux couleurs chaudes. Saint-Amant a donc voulu donner une image pittoresque d’une île magnifique, qui l’avait enchanté (et que ses contemporains connaissaient peu : ce n’était pas encore l’époque du tourisme de masse !)
- Vérité et justesse des notations
- Un Eden païen et épicurien.
- Les Canaries sont connues depuis l’antiquité : les Grecs y voyaient les « Îles Fortunées », et y situaient le jardin des Hespérides, célèbre pour ses « pommes d’or » qui donnaient l’immortalité : les oranges, déjà… C’est donc un pays de Cocagne qui nous est décrit : un lieu unique (1er vers marqué par l’hypozeuxe « voici les seuls… ») que Saint-Amant nous fait visiter (présentatifs « voici », démonstratifs « ce »… ; tous les termes sont mélioratifs, ou accompagnés d’adjectifs appréciatifs : « riche honneur », « beau territoire », « couronnent », « sacrés à la gloire », « bocages » qui produisent l’ambroisie… Un pays marqué par la profusion des fruits, et de la saveur sucrée (la plus gourmande !) ; la douceur du climat fait écho à celle des nourritures. D’ailleurs tous les éléments négatifs sont soit niés (les marécages, l’aquilon), soit purement et simplement omis : l’hiver, ou encore les montagnes.
- Un lieu où le plaisir est roi : deux dieux ont élu domicile dans les îles, et y règnent débonnairement : Pomone, déesse des fruits, et Bacchus, désigné aussi par « le dieu qui se délecte à boire » : le plaisir des sens, et plus particulièrement la gourmandise, est ici à l’honneur ; et non sans ironie il est fait allusion aux « palmes » de victoire… une victoire qui en l’occurrence n’a rien de guerrier. Bacchus n’est pas Mars ! Les palmiers qui se courbent sous les fruits, c’est la vertu guerrière qui s’incline devant le plaisir… Cette harmonie se marque, stylistiquement, par l’harmonie de l’alexandrin au rythme binaire : aucune dissonance ni rupture.
- Enfin, c’est un lieu merveilleux, à l’écart des hommes, qui ignore à la fois les « aquilons » et l’hiver, seule saison absente, mais aussi les injures du temps ; si l’orange, dans un raccourci extraordinaire, mûrit et « boutonne », c’est à dire redonne des fleurs en une seule journée (hyperbole…), les saisons en revanche semblent se confondre en un éternel beau temps, marqué ici par « tous les mois », et le présent de la description. Cet automne magique, qui porte en lui les richesses de l’été et du printemps, ne cesse jamais.
- Un art de vivre ?
- Il y a chez Saint-Amant une joyeuse affirmation de la sensualité, de la gourmandise, en toute quiétude morale, qui n’est pas sans évoquer Rabelais. Tout dans ce poème incite à la gourmandise : multiplication des fruits et des saveurs sucrées, insistance sur la mythologie : s’il s’agit d’un « jardin d’Eden », c’est d’un Eden païen qu’il s’agit ! On peut noter l’omniprésence des dieux gréco-romains : Bacchus, autrement appelé « le dieu qui se délecte à boire », Pomone, la mention de l’ambroisie, nourriture des Dieux qui leur conférait l’immortalité, et identifiée ici au sucre…
- Nous avons vu la « reconversion » des palmiers, qui s’inclinent désormais sous le poids des dattes (et il n’est pas indifférent que ce fruit soit désigné par une longue périphrase, qui occupe tout un vers, alors que la « victoire » ne tenait qu’un hémistiche…)
- C’est donc un éloge sans complexe de la gourmandise, qui est tout de même l’un des sept péchés capitaux… avec la paresse, dont Saint-Amant s’est fait aussi le panégyriste, dans un célèbre sonnet ! S’il est donc excessif de parler de « sonnet bachique », il est donc évident qu’il s’agit d’un texte libertin, qui ignore superbement les interdits de la morale chrétienne.
Plus qu’une peinture colorée d’un pays merveilleux, ce sonnet se présente donc comme une invitation, non au voyage, mais aux plaisirs des sens, étrangère à toute morale. Texte épicurien (dans la version « populaire » et bien peu ascétique de l’épicurisme !) mais surtout texte libertin, qui témoigne de l’audace et de la liberté de pensée qui fut celle des écrivains de la première moitié du 17e siècle !