Honoré de Balzac, « La Peau de chagrin » (1831)

Balzac par Louis-Auguste Bisson. Domaine public

Résumé de l’intrigue

1ère partie : « Le Talisman »

À Paris, Raphaël de Valentin, un jeune noble, se ruine au jeu et veut se suicider. Sur le point de se jeter dans la Seine, il entre dans une boutique d’antiquaire. Là, un vieil  homme assez mystérieux lui montre une « peau de chagrin » magique, qui lui permettra d’exaucer tous ses souhaits – mais pour chaque vœu, sa surface diminuera, et la vie de son possesseur sera réduite d’autant. Raphaël se laisse séduire.

Son premier vœu est un « dîner royal », d’un luxe inouï : il rencontre alors des amis, qui l’entraînent à la soirée d’un certain Taillefer. C’est une réunion hétéroclite de toutes sortes d’hommes plus ou moins talentueux, invités par un capitaliste vaniteux : on peut supposer que Balzac s’inspire du festin de Trimalcion, dans le Satiricon de Pétrone.

2ème partie : « La Femme sans cœur »

Au cours de ce dîner, Raphaël raconte sa vie à son ami Émile – une vie qui ressemble à celle de l’auteur.  Cette seconde partie est donc entièrement constituée d’un « flash back »Son père, enrichi par Napoléon, fut ruiné par le retour de la monarchie ; il en mourut en 1826, sous Charles X ; Raphaël avait alors 22 ans. Entré dans le monde après une jeunesse très austère, il est mal intégré, trop timide, sans aucun succès auprès des femmes. À 26 ans il décide alors de se retirer pour 3 ans, afin de réaliser son œuvre.

Durant ces presque 3 ans, il est heureux, logé dans une misérable mansarde et vivant de peu, entouré cependant de l’affection de sa logeuse, et de la fille de celle-ci, Pauline, fille d’un baron d’Empire disparu durant la campagne de Russie, et filleule de la Princesse Borghese [il s’agit probablement de Pauline Bonaparte (1780-1825), sœur de Napoléon qui a épousé le Prince Borghese en 1803]. Comme elle est très pauvre, Raphaël entreprend son éducation, mais la considère comme indigne d’être épousée ! De cette période de création sortent deux œuvres : une comédie qui fut un échec, et un ouvrage philosophique ambitieux, La Théorie de la volonté, qui ne fut apprécié que du seul Émile (voir texte 3)

En décembre 1829, il rencontre Rastignac – jeune provincial devenu riche, personnage récurrent que l’on retrouvera notamment dans le Père Goriot – qui le lance dans le monde. En particulier, il lui présente Fœdora, une comtesse franco-russe et une femme libre. Naturellement, il en tombe amoureux. Cependant, Fœdora l’avertit qu’elle refuse qu’on lui parle d’amour.

Malgré cet avertissement, il tombe éperdument amoureux de Fœdora ; pour pouvoir la fréquenter, il accepte des travaux littéraires purement alimentaires, et s’endette ; Fœdora ne tarde pas à lui préférer un riche cousin, le duc de Navarreins. Raphaël, après l’avoir surprise dans son intimité, finit par comprendre que cette femme est parfaitement dénuée de tout sentiment, et rompt avec elle. Comme il songe au suicide, Rastignac lui conseille de se « tuer dans le plaisir ».  Grâce à de l’argent gagné au jeu, il quitte alors sa mansarde, se livre à la débauche, s’endette à nouveau, au point de devoir vendre l’île où est enterrée sa mère…

Il montre alors à Émile sa peau de chagrin, et émet son deuxième vœu : devenir riche.

Dès le lendemain matin, le notaire Cardot surgit chez son hôte, et annonce à Raphaël qu’il hérite d’un oncle maternel mort en Inde. Le voilà immensément riche… mais il constate que la peau de chagrin a rétréci !

3ème partie : l’Agonie

Nous retrouvons Raphaël dans un hôtel particulier somptueusement meublé ; mais il vit seul, entouré du seul Jonathas, vieux serviteur de sa jeunesse, qu’il a nommé intendant. Pour échapper à la malédiction du talisman, il a organisé sa vie de manière quasi monacale, de manière à ne jamais faire le moindre souhait : « il abdiquait la vie pour vivre ».

Un jour il reçoit la visite de Porriquet, son ancien professeur : un vœu de simple politesse (il lui souhaite de devenir proviseur) suffit à faire rétrécir la peau !

Aux Italiens, il croise d’anciennes connaissances : l’Antiquaire aux côtés de la courtisane Euphrasie, Fœdora accompagnée d’un jeune homme. Mais surtout il retrouve Pauline, devenue riche depuis le retour de son père : tous deux s’avouent leur amour, et Raphaël jette sa peau de chagrin dans un puits, résolu à vivre ; il envisage d’épouser Pauline en mars. Mais fin février, un jardinier repêche la peau, considérablement rétrécie…

La rencontre de l’Antiquaire (commentaire)

Figurez-vous un petit vieillard sec et maigre, vêtu d’une robe en velours noir, serrée autour de ses reins par un gros cordon de soie. Sur sa tête, une calotte en velours également noir laissait passer, de chaque côté de la figure, les longues mèches de ses cheveux blancs et s’appliquait sur le crâne de manière à rigidement encadrer le front. La robe ensevelissait le corps comme dans un vaste linceul, et ne permettait de voir d’autre forme humaine qu’un visage étroit et pâle. Sans le bras décharné, qui ressemblait à un bâton sur lequel on aurait posé une étoffe et que le vieillard tenait en l’air pour faire porter sur le jeune homme toute la clarté de la lampe, ce visage aurait paru suspendu dans les airs. Une barbe grise et taillée en pointe cachait le menton de cet être bizarre, et lui donnait l’apparence de ces têtes judaïques qui servent de types aux artistes quand ils veulent représenter Moïse. Les lèvres de cet homme étaient si décolorées, si minces, qu’il fallait une attention particulière pour deviner la ligne tracée par la bouche dans son blanc visage. Son large front ridé, ses joues blêmes et creuses, la rigueur implacable de ses petits veux verts, dénués de cils et de sourcils, pouvaient faire croire à l’inconnu que le Peseur d’or de Gérard Dow était sorti de son cadre. Une finesse d’inquisiteur, trahie par les sinuosités de ses rides et par les plis circulaires dessinés sur ses tempes, accusait une science profonde des choses de la vie. Il était impossible de tromper cet homme qui semblait avoir le don de surprendre les pensées au fond des cœurs les plus discrets. Les mœurs de toutes les nations du globe et leurs sagesses se résumaient sur sa face froide, comme les productions du monde entier se trouvaient accumulées dans ses magasins poudreux ; vous y auriez lu la tranquillité lucide d’un Dieu qui voit tout, ou la force orgueilleuse d’un homme qui a tout vu.

Un peintre aurait, avec deux expressions différentes et en deux coups de pinceau, fait de cette figure une belle image du Père Éternel ou le masque ricaneur du Méphistophélès, car il se trouvait tout ensemble une suprême puissance dans le front et de sinistres railleries sur la bouche. En broyant toutes les peines humaines sous un pouvoir immense, cet homme devait avoir tué les joies terrestres. Le moribond frémit en pressentant que ce vieux génie habitait une sphère étrangère au monde où il vivait seul, sans jouissances, parce qu’il n’avait plus d’illusion, sans douleur, parce qu’il ne connaissait plus de plaisirs. Le vieillard se tenait debout, immobile, inébranlable comme une étoile au milieu d’un nuage de lumière, ses yeux verts, pleins de je ne sais quelle malice calme, semblaient éclairer le monde moral comme sa lampe illuminait ce cabinet mystérieux. Tel fut le spectacle étrange qui surprit le jeune homme au moment où il ouvrit les yeux, après avoir été bercé par des pensées de mort et de fantasques images.

Honoré de Balzac, La Peau de chagrin, 1831

Introduction

  • Livre écrit en 1831 : nous sommes en pleine période romantique ; Victor Hugo vient de donner Hernani au théâtre ; le Romantisme est un mouvement européen, qui se caractérise par la prédominance de l’individu et des passions violentes, un certain goût de l’excès.
  • Il s’agit d’une description, ou plus précisément d’un portrait :
    • qu’apprenons-nous de ce personnage, que pouvons-nous imaginer de son rôle dans l’intrigue ? (il ne s’agit pas d’anticiper, comme tu l’as fait, mais simplement de montrer que Balzac met en valeur ce vieillard, et suggère qu’il dispose de pouvoirs extraordinaires.
    • Qui dit portrait dit aussi une forme d’œuvre d’art : Balzac fait explicitement référence à la peinture, et en particulier la peinture flamande du XVIIe s. Il faudra noter cet aspect artistique (jeux sur les couleurs, clair-obscur…)
  • Un portrait intégré dans une intrigue : qu’apprenons-nous du personnage ? Sera-t-il un adjuvant ou un opposant pour le héros ? Est-il bienveillant, ou malfaisant ? C’est la complexité dont tu as parlé avec raison, mais il faut développer…

Première partie : un vieillard remarquable

Un personnage décrit avec un luxe de détails

  • D’emblée on sait tout de ce personnage : son âge et son physique (« petit vieillard sec et maigre », longs cheveux blancs, « visage étroit et pâle », « bras décharné », « barbe grise et taillée en pointe », « lèvres décolorées », « large front ridé, joues blêmes et creuses », « petits yeux verts dénués de cils et de sourcils » : Balzac focalise surtout sur le visage et le buste, qui traduit un âge avancé et une santé apparemment fragile : si le protagoniste est désigné comme « le moribond » parce qu’il se croit au bord du suicide, le vieillard qu’il découvre semble bien plus près que lui de la mort.
  • On peut noter aussi le contraste entre ses vêtements noirs (« robe en velours noir », « gros cordon de soie », « calotte en velours noir », robe évoquant un linceul : ses vêtements dénotent le deuil ou la vieillesse, mais pas la pauvreté. L’Antiquaire apparaît comme un bon bourgeois, un marchand aisé.

De la description physique à la description morale

  • Premier passage du physique au moral : l’allusion à la « tête judaïque », évoquant un personnage forcément fourbe et inquiétant (avec un anti-sémitisme totalement décomplexé à l’époque de Balzac !) ; puis les yeux expriment « une rigueur implacable ».
  • La deuxième partie du texte, à partir de « une finesse d’Inquisiteur », dessine cette fois un portrait moral (avec un point de vue omniscient du narrateur) :
    • impossible à tromper, et d’une redoutable lucidité ;
    • une science quasi universelle des choses humaines
    • quasiment un dieu (« la tranquillité lucide d’un Dieu… »)
  • Une troisième partie (à partir de « un peintre aurait… ») élargit encore le propos : ce peintre pourrait voir dans ce vieillard tantôt Dieu, tantôt le Diable (en la personne de Méphisto) : c’est à ce moment que le protagoniste apparaît dans le passage (« le Moribond », c’est-à-dire le jeune héros Raphaël), et dans une sorte de délire, il voit le vieillard comme une créature fantastique, dotée d’un « pouvoir immense », venue d’une « sphère étrangère », et une lumière semble irradier de lui…

Malgré une faiblesse évidente, le vieillard domine et écrase littéralement la scène.

Deuxième partie : une description picturale

Voir ici le tableau de Gérard Dow (ou Dou)

  • Importance des couleurs et des matières : « robe en velours noir », « gros cordon de soie », « longues mèches de cheveux blancs », « visage… pâle », « barbe grise », « lèvres… décolorées », « blanc visage ».
    • Toutes ces couleurs sont concentrées dans la 1ère partie (portrait physique)
    • Essentiellement du blanc et du noir, évoquant la technique caravagesque du clair-obscur ;
    • Une seule touche de couleur : le vert des yeux
  • Importance de la lumière :
    • scène d’intérieur : on est dans un cabinet d’antiquaire (à rapprocher de la peinture flamande) ;
    • une seule source de lumière : la lampe que le vieillard dirige vers le jeune homme – ce qui signifie que lui-même reste dans l’ombre ;
    • pourtant le vieillard semble irradier : sa pâleur ressort sur l’obscurité générale, et on le compare à « une étoile au milieu d’un nuage de lumière », et ses yeux semblent « éclairer le monde moral »
  • Des références explicites à la peinture :
    • « têtes judaïques qui servent de types aux artistes », allusion aux outils du peintre ;
    • vocabulaire des arts plastiques : « ligne tracée par la bouche » ; « sinuosités de ses rides », « plis circulaires dessinés »
    • Mention express d’un tableau particulier, appartenant à l’école flamande du XVIIe s., et que Balzac a probablement vu au Louvre : voir ci-dessus.
    • « Un peintre aurait, avec deux expressions différentes et en deux coups de pinceau, fait de cette figure… »

Troisième partie : une rencontre décisive

Ce portrait très détaillé, tant physique que moral, indique que le personnage ainsi décrit va jouer un rôle décisif dans la suite de l’intrigue.

  • Un personnage ambigu
    • Un physique faible et une puissance morale : contraste entre un corps de moribond et une incontestable force morale : « large front », « rigueur implacable », capacité à percer à jour n’importe qui, connaissances sans limites qui en fait presque un Dieu…
    • Est-il bon, est-il méchant ?
      • Du côté du Bien : « science profonde des choses de la vie » ; « tranquillité lucide d’un Dieu » ; « une belle image du Père éternel » ; et il est dispensateur de lumière (comparaison avec une étoile).
      • Du côté du Mal : figure du Juif, inquiétante et malveillante (au XIXe s., l’antisémitisme s’exprimait sans fard : cf. Gobseck, de Balzac (1830)… ; « être bizarre » ; « finesse d’Inquisiteur » ; il peut se métamorphoser soudain en « masque ricaneur du Méphistophélès », c’est-à-dire une figure diabolique (le Faust de Goethe date de 1808, mais le personnage appartenait au folklore germanique) ; il semble utiliser sa puissance pour faire le Mal : « railleries sinistres », « broyant toutes les peines humaines », « tuer les joies terrestres »…
      • Le mal domine largement…
    • Une créature d’un autre monde ?
      • Décrit comme un mort-vivant ;
      • Comparé à un Dieu ou un diable ;
      • « ce vieux génie habitait une sphère étrangère au monde » : Balzac semble en faire une créature fantastique, appartenant à un folklore (génie, fée, démon…)
  • Une relation de domination qui s’amorce :
    • Dès le début du texte, le jeune homme n’est que spectateur ; le vieillard, lui, éclaire délibérément celui-ci (« pour faire porter sur le jeune homme toute la clarté de la lampe »), instaurant ainsi un rapport de domination.
    • Son portrait moral insiste sur la toute-puissance de son esprit ;
    • Au moment même où le narrateur insiste sur cette toute-puissance, il désigne le jeune homme comme « le moribond » ; et il manifeste de la peur : « il frémit »…

Conclusion

  • La rencontre a lieu dans un lieu obscur et mystérieux, à un moment de grande fragilité du protagoniste (Raphaël) : il a perdu beaucoup d’argent, et est en proie à des pensées morbides.
  • Le portrait, écrit par un narrateur omniscient, insiste sur le caractère inquiétant et presque surnaturel du vieillard ; on sait déjà qu’il va dominer le jeune homme et on peut supposer (ce qui se vérifiera par la suite) qu’il va causer sa perte.
  • La personnalité hors norme de ce vieillard prépare le lecteur au fantastique, qui est l’un des traits principaux de la Peau de chagrin.