
George Sand par Nadar (1864)
Commentaire composé
La liaison entre George Sand et Musset fut passionnée et orageuse, secouée par une grave crise en 1834. Délaissée par son amant, George Sand confie sa plainte amoureuse à son journal intime, comme de nombreuses femmes au XIXe siècle.« Et moi, où suis-je, pauvre George !»
Samedi minuit [15 novembre (?) 1834]
J’arrive des Italiens. Je me suis profondément ennuyée. J’avais eu une journée assez doucement triste. Boucoiran m’avait lu quelque chose de M. de Maistre. Je n’ai retenu que trois lignes : « Dans quelques provinces de l’Inde on fait souvent le vœu de se tuer volontairement, si l’on obtient telle ou telle grâce des idoles du lieu, ceux qui ont fait ce vœu se précipitent du haut d’un rocher appelé… » Ô mon Dieu, mon Dieu si vous vouliez m’accorder un seul jour de ce bonheur que vous m’avez ôté, je ferais bien ce vœu-là. Mais je mourrai sans l’avoir retrouvé.
Décidément la musique fait du mal, et c’est si bête un théâtre. Que toutes ces figures-là sont stupides ! tout le monde a l’air tranquille, indifférent ; il y en a qui ont l’air content, et moi j’ai une vipère qui me mange le cœur. Me voilà en bousingot, seul, désolé [sic] d’entrer au milieu de ces hommes noirs, et moi aussi je suis en deuil. J’ai les cheveux coupés, les yeux cernés, les joues creuses, l’air bête et vieux, et là-haut, il y a toutes ces femmes blondes, blanches, parées, couleur de rose, des plumes, des grosses boucles de cheveux, des bouquets, des épaules nues ; et moi, où suis-je, pauvre George ! Voilà au-dessus de moi le champ où Fantasio ira cueillir ses bleuets. Ah, pauvre jeune homme, pourquoi ne peux-tu pas m’aimer ? je sais bien que cela est juste suivant la raison, suivant la justice humaine. Mais vous mon Dieu, mon Dieu ! vous savez, vous, si quelqu’une d’Elles, l’aimera jamais comme je l’aime aujourd’hui !
Insensé, tu me quittes dans le plus beau moment de ma vie, dans le jour le plus vrai, le plus passionné, le plus saignant, de mon amour ! n’est-ce rien que d’avoir maté l’orgueil d’une femme, et de l’avoir jeté à tes pieds ? n’est-ce rien que de savoir qu’elle en meurt ?GEORGE SAND, Journal intime.
| Méthode : nous ne donnons ici qu’un plan détaillé ; dans un devoir, ni titre, ni sous-titre ; tout doit être intégralement rédigé, avec une attention particulière pour les transitions, l’introduction et la conclusion. |
- Un extrait de journal intime.
- Une écriture personnelle : omniprésence du « moi » ; le moi comme unique objet d’intérêt.
- Les aspects allusifs de l’écriture non destinée à publication : la date (ce qui est entre crochets n’est pas de G. Sand), les allusions à des personnages qu’elle seule connaît (Boucoiran) ; une situation simplement évoquée sans détails : sa séparation d’avec Musset.
- Le présent de l’énonciation : un journal s’écrit au jour le jour, et fait référence au présent du scripteur. Usage des déictiques, des démonstratifs…
- Un monologue tragique.
- On devine une situation sans espoir : nombreuses allusions à la mort (coutume indienne, « je mourrai », « en deuil », « elle en meurt »)
- Comme dans un monologue théâtral, apostrophe à des destinataires multiples : Dieu, puis « pauvre jeune homme » : Musset. Vocabulaire tragique : « insensé », questions rhétoriques (l. 15, et dernier §)
- Allusion au destin : « je sais bien que cela est juste… » « je mourrai sans l’avoir retrouvé ».
- Un autoportrait romantique.
- La peinture de la passion appartient au romantisme. Vocabulaire du sentiment (« triste », « ennuyée », « bonheur… ôté »), et de la passion amoureuse : répétition du verbe aimer.
- G. Sand en exclue, en maudite : peinture physique (yeux cernés, joues creuses) évoquant la souffrance, et opposition entre l’aspect physique de G.Sand et celui des femmes : cheveux coupés / grosses boucles ; en deuil / couleur de rose, parées… ; insistance sur son isolement, opposé au groupe des « bleuets ». Elle se sent exclue : répétition du « et moi », dans lequel la conjonction « et » est fortement adversative.
- Peinture finale en suppliante, et en mourante : elle se peint en héroïne tragique. Amour total, jusqu’à la mort.