
Guy de Maupassant, par Nadar (1888)
Commentaire composé : « Sur l’eau », 1888
À l’heure où le soleil se couche, le marais m’enivre et m’affole. Après avoir été tout le jour le grand étang silencieux, assoupi sous la chaleur, il devient, au moment du crépuscule, un pays féerique et surnaturel. Dans son miroir calme et démesuré tombent les nuées, les nuées d’or, les nuées de sang, les nuées de feu ; elles y tombent, s’y mouillent, s’y noient, s’y traînent. Elles sont là-haut dans l’air immense, et elles sont en bas, sous nous, si près et insaisissables dans cette mince flaque d’eau que percent, comme des poils, les herbes pointues.
Toute la couleur donnée au monde, charmante, diverse et grisante, nous apparaît délicieusement finie, admirablement éclatante, infiniment nuancée, autour d’une feuille de nénuphar. Tous les rouges, tous les roses, tous les jaunes, tous les bleus, tous les verts, tous les violets sont là, dans un peu d’eau qui nous montre tout le ciel, tout l’espace, tout le rêve, et où passent des vols d’oiseaux. Et puis il y a autre chose encore, je ne sais quoi dans les marais, au soleil couchant. J’y sens comme la révélation confuse d’un mystère inconnaissable, le souffle originel de la vie primitive, qui était peut-être une bulle de gaz sortie d’un marécage à la tombée du jour.
Guy de MAUPASSANT, « Sur l’eau », Journal, 1888.
I- Une description picturale
- A)Un texte descriptif au présent : verbes au présent, lexique de la vue, le « nous » de l’objectivité.
- B)Les différentes phases du couchant : rouges, bleus, violets : on va vers la nuit. Texte enclos entre « l’heure où le soleil se couche » et « la tombée du jour ».
- C)La peinture d’une réalité et la contemplation esthétique : Dans le 1er , on trouve tout d’abord les couleurs du couchant : l’or, le sang, le feu ; mais les métaphores utilisées introduisent en outre une connotation dramatique. Puis, dans le 2ème §, les couleurs se multiplient, la palette se diversifie, avec un effet d’accumulation, tandis que les adverbes (« délicieusement, admirablement »…) témoignent de l’admiration de l’artiste devant un tableau en perpétuelle métamorphose.
Ce sont donc les couleurs qui introduisent la féerie, et font passer l’auteur de la contemplation à la méditation. Maupassant est bien en cela contemporain des impressionnistes, fascinés par la couleur…
II- Les obsessions du narrateur
- A)Présence du « je » : Ce texte est une description : on pourrait s’attendre à ne pas rencontrer de marques personnelles ; or elles sont au nombre de sept, donc relativement nombreuses.
On trouve tout d’abord des marques de 1ère personne du singulier (« m’enivre et m’affole ») : le narrateur fait alors part de ses émotions ; puis survient le « nous », correspondant à un élargissement – l’auteur nous prend à témoin – et à une description quasi picturale (« nous apparaît », « nous montre ») ; enfin, il revient au « je » pour introduire une méditation personnelle (« j’y sens »).
Nous avons donc affaire à une description subjective. - B)L’ambiguïté de la description : l’enthousiasme du narrateur, marqué par de très nombreuses répétitions (« nuées », « tous les », « tout »…) devient parfois inquiétant : les nuées sont ainsi déterminées par des mots de plus en plus inquiétants : « feu », « sang » évoquant la souffrance et la mort ; par ailleurs, comparaison pour le moins étrange des « herbes » qui « percent comme des poils » la surface de l’eau : l’allitération en [p] renforce l’aspect inquiétant. Le marais est comparé à une sorte de monstre, chargé de toutes les peurs mythiques.
III- Du vertige à la rêverie métaphysique.
- A)Une sensation de vertige : Brouillage des repères : haut / bas par les jeux de reflets (« les nuées sont en haut… et elles sont en bas… »), grand / petit (« miroir calme », « mince flaque », « un peu d’eau »… mais qui recèle l’infiniment grand)
- B)Ce vertige, comme l’ambiguïté du marais, conduit à une rêverie métaphysique : le marais paraît toucher au mystère le plus profond, l’origine de la vie. Parce qu’il paraît contenir tout un monde, il devient l’origine du monde… Elargissement par une phrase ample ; transition par « je ne sais quoi ». Le texte se referme sur lui-même (« A l’heure où le soleil se couche… è à la tombée du jour »). Cette méditation est de l’ordre de la rêverie, de l’intuition, non de la pensée discursive (« j’y sens »).
Conclusion :
Le marais est donc à la fois un lieu de contemplation, où les couleurs, les reflets, enchantent les regards comme dans un tableau impressionniste, et un lieu de méditation, quasi