
Rimbaud à 17 ans
« Ma Bohème »
(Fantaisie.)
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse! et j’étais ton féal ;
Oh! là là! que d’amours splendides j’ai rêvées !Mon unique culotte avait un large trou.
— Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse ;
— Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur!Octobre 1870
Introduction
Rappel des règles
- annonce du texte (ne jamais commencer par « ce texte… »)
- annonce du plan.
Exemple
Dans ses premiers poèmes, Rimbaud semble souscrire aux formes et aux genres poétiques en vigueur ; ainsi, dans son sonnet en alexandrins intitulé « Ma Bohème », il dresse son autoportrait en vagabond poète. Mais ce faisant, comme nous allons le montrer, il subvertit à la fois le thème et la forme.
Un autoportrait humoristique du vagabond
Plan
- Description à la 1ère personne
- Une situation peu enviable : insistance sur les détails matériels de la misère. (poches crevées, culotte trouée…)
- Description à l’imparfait ➔ distance par rapport à ce qui est raconté ;
- Une distance également présente par l’humour : jeux de mots (« idéal ») ; périphrase (« mon auberge était à la Grande Ourse »), mélange des tons et des registres.
- Des lieux ouverts : la route, le ciel, tous deux symbolisant l’infini et l’absence de limites ; si la situation peu brillante du vagabond est supportable et même désirable, c’est parce qu’il jouit de la liberté.
➔ conclusion de la première partie : le texte dessine ici un personnage traditionnel, le « clochard magnifique » ; personnage de la littérature picaresque (Gil Blas de Santillane, Don Quichotte…), repris par Rousseau (récits des voyages à pied dans les Confessions), et prolongé de nos jours par la littérature (Sur la Route, de Kérouac) et les « road movies ».
Rédaction
Le sonnet intitulé « Ma Bohème » nous offre une description à la première personne : celle d’un personnage dans une situation financière peu enviable, comme en témoignent les détails portant sur sa tenue : il a « les poings dans [sa] poche crevée », son paletot « devient idéal », son « unique culotte » est trouée ; quant à ses chaussures, elles sont « blessées », discrète personnification qui suggère plutôt la douleur du marcheur…
Cependant, cette description n’a rien de pathétique. Comme dans les romans picaresques (auxquels Rimbaud a peut-être songé), la distance temporelle s’exprime au moyen de l’imparfait : c’est le regard amusé d’un narrateur sinon « rangé »(Rimbaud ne le sera jamais), du moins qui a dépassé cette situation précaire. L’humour est patent : dans les jeux de mots – le paletot devient « idéal », dans tous les sens du terme ! les périphrases ( il loge « à la Grande Ourse »… c’est à dire à la belle étoile, manière de redonner toute sa force à une métaphore éculée), et le décalage constant des registres, du plus savant (« féal ») au plus trivial (« Oh là là ! », sans parler de la « culotte », qui fait son entrée en poésie).
Mais si Rimbaud ne cherche pas à apitoyer le lecteur, c’est qu’à ses yeux, la « Bohème » est à tout prendre plutôt enviable. Les lieux indiqués dans le poème sont les « routes » et le ciel, présent dans les vers 3, 7 et 8 ; lieux ouverts et qui symbolisent l’immensité, l’absence de frontière, c’est à dire la liberté. Le marcheur de « Ma Bohème » ne serait-il pas un lointain ancêtre de Kérouac ?
Une image irrévérencieuse de la poésie et du poète.
- Ce vagabond n’est pas n’importe qui : il tutoie la Muse, c’est à dire la Poésie. (Calliope, muse de la poésie épique, Terpsichore, muse de la danse et de la poésie légère, Erato, muse de la lyrique chorale ?) Le vagabond est aussi poète.
- Alliance du poète et de la nature : étoiles, soirs de septembre…
- Une image irrévérencieuse : les éléments classiques (muse, rime, lyre…) mais dévalués : « rimer » se dit des mauvais poètes ; les « rimes » sont comparées aux cailloux du Petit Poucet ; la lyre… est faite des lacets de soulier !
➔ une image de la poésie qui ne se prend pas au sérieux.
Tension continuelle entre le savant et le trivial, le « poétique » (au sens classique ) et le grotesque
- Sur le plan du vocabulaire et des registres
- Sur le plan des rythmes : une forme ultra-classique (le sonnet en alexandrins) mais détournée : cf. le rythme constamment brisé des vers : coupes inhabituelles (v. 1, 3, 4, 13…), enjambements (vers 6-7, 10-11, 13-14)
➔ Rimbaud feint de respecter le thème classique de l’autoportrait du poète, mais il le détourne ; il feint de respecter le sonnet, mais il le bouleverse. Caractère subversif de cette poésie, qui se développera dans les œuvres ultérieures.
Conclusion
Rappel des règles
- synthèse de ce qui vient d’être dit ;
- éventuellement, élargissement à l’œuvre ultérieure du poète, à un mouvement littéraire ou artistique… [la prudence s’impose : mieux vaut pas d’élargissement qu’un élargissement artificiel et inopportun]
Exemple
Rimbaud reprend donc ici brillamment le thème du « vagabond magnifique », en le traitant avec humour et dérision. Ce thème, pourtant, connaîtra par la suite un vif succès, de la Bohème de Puccini… à celle d’Aznavour, sans oublier les personnages de Kerouac et ceux des « road movies »…
À la musique
Place de la Gare, à Charleville
Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.Un orchestre guerrier, au milieu du jardin, 5
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
On voit, aux premiers rangs, parader le gandin,
Les notaires montrent leurs breloques à chiffres :Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs ;
Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames, 10
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent des traités, 15
Puis prisent en argent, mieux que monsieur Prud’homme !Étalant sur un banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois bienheureux, à bedaine flamande,
Savoure, s’abîmant en des rêves divins,
La musique française et la pipe allemande ! 20Au bord des gazons frais ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, des pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…— Moi, je suis, débraillé comme un étudiant, 25
Sous les marronniers verts, les alertes fillettes :
Elles le savent bien, et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles ; 30
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules…Je cherche la bottine… et je vais jusqu’aux bas ;
Je reconstruis le corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas… 35
— Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres…