Phèdre (Ier siècle ap. J-C) : Fables

Biographie de Phèdre

Esclave grec né probablement dans le sud de la Thrace, il fut affranchi par l’empereur Auguste. Nous ne savons presque rien de sa vie ; sans doute vécut-il sous Auguste, Tibère, Claude, et peut-être les premières années du règne de Néron.

Fonctionnaire dans l’administration des finances, il fut révoqué par Séjan, favori de Tibère, lors de la publication de son premier livre de Fables, où celui-ci avait vu des attaques personnelles. Sa disgrâce dura de 27 à 31.

Par la suite, il se consacra à son œuvre, et publia en tout cinq livres de Fables.

Les Fables

Son œuvre compte au total 135 fables, dont 47 seulement sont empruntées à Ésope ; les autres sont de son invention, inspirées par la vie contemporaine romaine, et souvent polémiques ou satiriques : surtout après la vengeance de Séjan, il se livre souvent à la satire politique.

Les Fables sont en sénaires iambiques.

Livre I

XXI. Leo Senex, Aper, Taurus et AsinusQuicumque amisit dignitatem pristinam,
ignauis etiam iocus est in casu graui.
Defectus annis et desertus uiribus
leo cum iaceret spiritum extremum trahens,
aper fulmineis spumans uenit dentibus,
et uindicauit ictu ueterem iniuriam.
Infestis taurus mox confodit cornibus
hostile corpus. Asinus, ut uidit ferum
impune laedi, calcibus frontem extudit.
At ille exspirans « Fortis indigne tuli
mihi insultare: Te, Naturae dedecus,
quod ferre certe cogor bis uideor mori ».
Le vieux lion, le sanglier, le taureau et l’âne.Quiconque a perdu son antique prestige sert de jouet aux âmes viles dans le malheur qui l’accable. Alors qu’un lion, affaibli par les années et abandonné par ses forces, gisait, exhalant son dernier souffle, un sanglier survint, et d’un coup de ses dents foudroyantes, il vengea une ancienne injustice. Bientôt le taureau, de la pointe de ses cornes, transperça le corps de son ennemi. L’âne, voyant que l’animal sauvage était impunément blessé, lui broya le front de ses sabots. Alors le lion expirant :  » J’ai supporté avec peine que des vaillants m’insultent : mais parce que je suis contraint de souffrir tes atteintes, toi, la honte de la nature, j’ai l’impression de mourir deux fois. »

Livre II

TIBÈRE ET L’ESCLAVE DE L’ATRIUM. (Fable V)

Dans cette anecdote, présentée comme une histoire vraie (uera fabella), Phèdre se moque de ceux qui veulent obtenir des faveurs par un zèle indiscret.

Est ardalionum1 quaedam Romae natio,

trepide concursans, occupata in otio,

gratis anhelans, multa agendo nil agens,

sibi molesta et aliis odiosissima.

Hanc emendare, si tamen possum, uolo

uera fabella; pretium est operae attendere.

Caesar Tiberius2 cum petens Neapolim

in Misenensem uillam3 uenisset suam,

quae, monte summo posita Luculli manu,

prospectat4 Siculum et respicit4 Tuscum mare,

ex alte cinctis5 unus atriensibus6,

cui tunica ab umeris linteo Pelusio7

erat destricta, cirris dependentibus8,

perambulante laeta domino uiridia,

alueolo coepit ligneo conspargere

humum aestuantem, iactans officium comes9 :

sed deridetur. Inde notis flexibus10

praecurrit alium in xystum, sedans puluerem.

Agnoscit hominem Caesar, remque intellegit :

‘Heus!’ inquit dominus. Ille enimuero adsilit,

donationis alacer certae gaudio.

Tum sic iocata est tanti maiestas ducis11 :

‘Non multum egisti et opera nequiquam perit;

multo maioris alapae12 mecum ueneunt13‘.

Phèdre, Fables, II,5.

Il est à Rome une race d’Ardalions s’agitant et courant de tous côtés, affairés sans affaires, s’essoufflant sans motif, ne faisant rien en faisant beaucoup, aussi ennemis de leur repos qu’insupportables aux autres. C’est elle que, si je pouvais, je voudrais corriger par le récit de cette anecdote vraie : il vaut la peine d’y prêter l’oreille.

L’empereur Tibère en allant à Naples s’était arrêté dans sa villa du cap Misène, qui a été bâtie sur une hauteur par les soins de Lucullus et qui découvre au loin la mer de Sicile et voit à ses pieds celle d’Étrurie. Un des esclaves de l’atrium, au vêtement relevé, dont la tunique était serrée sous les bras par une écharpe de lin de Péluse aux franges pendantes, se mit, pendant la promenade du prince sous les riants berceaux de verdure, à répandre de l’eau avec un arrosoir de bois sur la terre brûlante, en faisant étalage de son aimable empressement. Mais Tibère se contente d’en rire. Alors par des détours connus de lui l’esclave devance le prince dans une autre allée en abattant la poussière. César reconnaît le personnage et comprend son intention. « Holà ! » lui crie le maître. L’esclave arrive d’un bond, transporté de joie à la pensée d’une récompense certaine. Alors ce grand souverain lui dit en plaisantant : « Tu n’as pas fait là grand’-chose et ta peine est perdue. C’est bien plus cher que se vendent chez moi les soufflets d’affranchissement. »

Éclaircissements linguistiques

  1. Ardalio, onis : probablement le nom d’un personnage comique comparable à notre « mouche du coche » : le nom est devenu une antonomase.
  2. Caesar Tiberius : l’empereur Tibère (14-37 ap. J-C)
  3. Tibère aimait particulièrement cette villa, située sur le cap Misène, à l’Ouest du golfe de Naples. Elle avait été construite par Marius, puis le fastueux général Lucullus l’avait rebâtie luxueusement. Tibère y mourut en 37, assassiné par le préfet Macron.
    Le Cap Misène.
  4. Prospectat : « voit au loin » ; despicit : « voit d’en haut, à ses pieds »
  5. alte cinctus, a, um : « dont la ceinture monte haut » ; ces esclaves étaient vêtus d’une tunique serrée par une ceinture, ici une luxueuse écharpe, à laquelle ils attachaient les pans de leur tunique pour être plus libres de leurs mouvements.
  6. Atriensis, is : esclave de l’atrium. D’abord maître d’hôtel, l’atriensis était devenu à cette époque une sorte de concierge chargé d’introduire les visiteurs et d’entretenir l’atrium.
  7. Linteum Pelusium : écharpe en toile de lin de Pélouse, ville égyptienne du delta du Nil.
  8. Cirris dependentibus : cirrus, i = « la frange » ; ablatif absolu, décrivant « linteo ».
  9. comes : compagnon, accompagnateur. Ici l’esclave accompagne l’Empereur, en se tenant à sa hauteur.
  10. notis flexibus : par des détours connus (flexus, us)
  11. tanti maiestas ducis = tantae maiestatis dux ; c’est la figure de l’abstraction.
  12. alapae : soufflets, gifles que donnait un maître à son esclave devant le magistrat, pour signifier qu’il l’affranchissait.
  13. uēneunt : 3ème personne du pluriel du verbe uēneo, is, ire, uenii, uenitum, venir en vente, être vendu. À ne pas confondre avec uĕnio, is, ire, ueni, uentum, venir !

Livre III