César, La Guerre des Gaules

Jules César – Musée archéologique d’Arles (France). Photographie Michèle Tillard, 2010

Introduction

En 58 avant J-C, au sortir de son consulat, Jules César est couvert de dettes ; or il doit impérativement refaire sa fortune afin de poursuivre sa carrière politique. Grâce à l’appui des deux autres triumuirs Crassus et Pompée, il obtient le proconsulat de Gaule cisalpine et sa prorogation durant 5 ans. Puis il s’y ajoute le proconsulat de Gaule transalpine, et le commandement de la Xème légion basée à Narbonne (Narbo Martius) : tout est prêt pour l’invasion de la « Gaule chevelue », qui va apporter à César l’appui inconditionnel de ses légions sur-entraînées, un prestige inégalé de conquérant, et une fortune colossale. Cette conquête apportera également à Rome une puissance inédite, qui assure sa domination sans partage sur la Méditerranée occidentale, ses ressources et ses routes commerciales.

César écrit les sept premiers livres de son Commentaire entre le début de la guerre en 58 et la reddition de Vercingétorix à Alésia en 52 ou 51 ; ils seront publiés à Rome, après cet événement. Même si nul n’a jamais douté que César en fût l’auteur, ils sont publiés anonymement, et César parle de lui-même à la 3ème personne, en s’efforçant de présenter les faits d’une manière objective. Le 8ème livre qui relate les événements de l’année 51 sera, lui, écrit par Aulus Hirtius, légat et ami de César.

Livre I

Géographie de la Gaule

La Gaule au 1er siècle av. J-C

Gallis est omnis diuisa in partes tres, quarum unam incolunt Belgae, aliam Aquitani, tertiam qui ipsorum lingua Celtae, nostra Galli appellantur. Hi omnes lingua, institutis, legibus inter se differunt. Gallos ab Aquitanis Garumna flumen, a Belgis Matrona et Sequana diuidit. Horum omnium fortissimi sunt Belgae, propterea quod a cultu atque humanitate Provinciae longissime absunt minimeque ad eos mercatores saepe commeant atque ea quae ad effeminandos animos pertinent important, proximique sunt Germanis, qui trans Rhenum incolunt, quibuscum continenter bellum gerunt. Qua de causa Heluetii quoque reliquos Gallos uirtute praecedunt, quod fere cotidianis proeliis cum Germanis contendunt, cum aut suis finibus eos prohibent, aut ipsi in eorum finibus bellum gerunt. Eorum1 una pars, quam Gallos obtinere dictum est, initium capit a flumine Rhodano, continetur Garumna flumine, Oceano, finibus Belgarum, attingit etiam ab Sequanis et Heluetiis flumen Rhenum, uergit ad septentriones. Belgae ab extremis Galliae finibus oriuntur, pertinent ad inferiorem partem fluminis Rheni, spectant in septentrionem et orientem solem. Aquitania a Garumna flumine ad Pyraneos montes et eam partem Oceani quae est ad Hispaniam pertinet ; spectat inter occasum solis et septentriones.

  1. Eorum = Galliae

Livre VI

Les mœurs des Gaulois (VI, 12-13)

[12] Cum Caesar in Galliam uenit, alterius factionis principes erant Aedui, alterius Sequani. Hi cum per se minus ualerent, quod summa auctoritas antiquitus erat in Aeduis magnaeque eorum erant clientelae, Germanos atque Ariouistum sibi adiunxerant eosque ad se magnis iacturis pollicitationibusque perduxerant. Proeliis uero compluribus factis secundis atque omni nobilitate Aeduorum interfecta tantum potentia antecesserant, ut magnam partem clientium ab Aeduis ad se traducerent obsidesque ab eis principum filios acciperent et publice iurare cogerent nihil se contra Sequanos consili inituros et partem finitimi agri per uim occupatam possiderent Galliaeque totius principatum obtinerent. Qua necessitate adductus Diuiciacus auxili petendi causa Romam ad senatum profectus infecta re redierat. Aduentu Caesaris facta commutatione rerum, obsidibus Aeduis redditis, ueteribus clientelis restitutis, nouis per Caesarem comparatis, quod hi, qui se ad eorum amicitiam adgregauerant, meliore condicione atque aequiore imperio se uti uidebant, reliquis rebus eorum gratia dignitateque amplificata Sequani principatum dimiserant. In eorum locum Remi successerant: quos quod adaequare apud Caesarem gratia intellegebatur, ei, qui propter ueteres inimicitias nullo modo cum Aeduis coniungi poterant, se Remis in clientelam dicabant. Hos illi diligenter tuebantur: ita et nouam et repente collectam auctoritatem tenebant. Eo tum statu res erat, ut longe principes haberentur Aedui, secundum locum dignitatis Remi obtinerent.

  • Magnaeque eorum erant clientelae : magnae… clientelae est un nominatif ; on traduira donc : leurs clientèles (clientelae eorum) étaient grandes (magnae erant)
  • tantum potentia antecesserant : « ils avaient acquis tant de puissance… » => principale, avec le corrélatif « tantum », annonçant une série de subordonnées consécutives introduites par « ut » (qui n’est exprimé qu’une fois) 
    • ut magnam partem clientium… traducerent : « qu’ils avaient amené à eux une grande partie des clients »
    • [ut] obsides ab eis principum filios acciperent : « qu’ils avaient reçu d’eux comme otages les fils des princes »… et cogerent publice iurare « et les avaient contraints à jurer publiquement… »
      • nihil se contra Sequanos consili inituros : qu’ils n’entreprendraient nul projet contre les Séquanes
    • [ut] partem finitimi agri… possiderent : « qu’ils prirent possession… par la force »
    • et Galliae totius principatum obtinerent : et qu’ils obtinrent la suprématie sur la Gaule toute entière.

[6,12] Lorsque César vint en Gaule, les Héduens étaient les chefs d’une faction, les Séquanes, de l’autre. Ceux-ci, comme ils étaient moins puissants par eux-mêmes, parce que la plus grande autorité appartenait depuis longtemps aux Héduens, et que leurs clientèles étaient grandes, s’étaient alliés avec Arioviste et les Germains, et les avaient attirés à eux par de grands présents et de grandes promesses. Après plusieurs combats remportés, et toute la noblesse des Héduens ayant péri, ils avaient dominé avec une telle puissance qu’une grande partie des clients des Héduens quittèrent ceux-ci pour eux, et ils reçurent d’eux en otages les fils de leurs princes, et les contraignirent à jurer publiquement qu’ils n’entreprendraient aucun projet contre les Séquanes, et ils prirent possession de la partie du territoire voisin conquise par la force, et obtinrent la suprématie sur toute la Gaule.

  • Auxili petendi causa n’est pas un ablatif absolu ! « causa + génitif » signifie « en vue de »
  • La phrase suivante (Aduentu Caesaris… dimiserant) est composée d’abord de toute une série d’ablatifs absolus, suivis de la principale, Sequani principatum dimiserant, « les Séquanes avaient perdu leur suprématie ».
    • commutatione rerum facta
    • obsidibus Aeduis redditis
    • ueteribus clientelis restitutis
    • nouis [clientelis] comparatis
  • Attention à la phrase « quod hi… amplificata », qui est une subordonnée de cause :
    • quod hi… uidebant : parce que ceux qui… voyaient
    • qui se… adgregauerant : relative dépendant de « hi »: ceux qui entraient dans leur amitié
      • uti est suivi de plusieurs compléments à l’ablatif :
        • meliore condicione atque aequiore imperio
        • gratia dignitateque amplificata se uti : prop. infinitive dépendant de « uidebant »

Poussé par cette nécessité, Diviciacos étant allé à Rome, devant le Sénat, pour demander de l’aide, était revenu bredouille. Un bouleversement de la situation ayant eu lieu grâce à l’arrivée de César, les otages ayant été rendus aux Eduens, et César leur en ayant procuré de nouveaux, parce que ceux qui s’étaient joints à leur amitié voyaient qu’ils jouissaient d’une meilleure condition et d’une gouvernement plus doux, et dans tous les autres domaines d’un crédit et d’une dignité amplifiés, les Séquanes avaient perdu leur suprématie.

  • In eorum locum Remi successerunt : à la place de ceux-ci (les Séquanes) succédèrent les Rèmes.
  • quod intellegebatur (« parce que l’on remarquait ») quos (relatif de liaison)… adaequare apud Caesarem gratia (infinitive) qu’ils les égalaient par leur faveur auprès de César
  • ei…. se Remis in clientelam dicabant : ils se ralliaient à la clientèle des Rèmes
  • qui… poterant : relative dépendant de ei
    • propter ueteres inimicitias : à cause de vieilles inimitiés
    • nullo modo poterant : ne pouvaient d’aucune manière
    • cum Aeduis coniungi : être liés (= se lier) aux Eduens
  • res erat tum eo statu ut… : la situation était alors dans un état tel que…
    eo… ut indique une conséquence et non un but.

À ceux-ci avaient succédé les Rèmes; parce que l’on remarquait que leur faveur auprès de César égalait celle des Héduens, ceux qui, à cause d’anciennes inimitiés ne pouvaient d’aucune manière s’unir à ces derniers se ralliaient à la clientèle des Rèmes. Ceux-ci les protégeaient avec zèle : ainsi ils conservaient leur autorité nouvelle et soudainement acquise. La situation était alors dans un état tel que les Héduens étaient de loin les premiers, et que les Rèmes occupaient le second rang en dignité.

[13] In omni Gallia eorum hominum, qui aliquo sunt numero atque honore, genera sunt duo. Nam plebes paene seruorum habetur loco, quae nihil audet per se, nullo adhibetur consilio. Plerique, cum aut aere alieno aut magnitudine tributorum aut iniuria potentiorum premuntur, sese in seruitutem dicant nobilibus: in hos eadem omnia sunt iura, quae dominis in seruos. Sed de his duobus generibus alterum est druidum, alterum equitum. Illi rebus diuinis intersunt, sacrificia publica ac priuata procurant, religiones interpretantur: ad hos magnus adulescentium numerus disciplinae causa concurrit, magnoque hi sunt apud eos honore. Nam fere de omnibus controuersiis publicis priuatisque constituunt, et, si quod est admissum facinus, si caedes facta, si de hereditate, de finibus controuersia est, idem decernunt, praemia poenasque constituunt; si qui aut priuatus aut populus eorum decreto non stetit, sacrificiis interdicunt. Haec poena apud eos est grauissima. Quibus ita est interdictum, hi numero impiorum ac sceleratorum habentur, his omnes decedunt, aditum sermonemque defugiunt, ne quid ex contagione incommodi accipiant, neque his petentibus ius redditur neque honos ullus communicatur. His autem omnibus druidibus praeest unus, qui summam inter eos habet auctoritatem. Hoc mortuo aut si qui ex reliquis excellit dignitate succedit, aut, si sunt plures pares, suffragio druidum, nonnumquam etiam armis de principatu contendunt. Hi certo anni tempore in finibus Carnutum, quae regio totius Galliae media habetur, considunt in loco consecrato. Huc omnes undique, qui controuersias habent, conueniunt eorumque decretis iudiciisque parent.

  • Eorum hominum dépend de « genera » : « il y a deux espèces de ces hommes qui… »
  • qui aliquo numero sunt : « qui sont de quelque nombre = qui comptent pour quelque chose »
  • plebes paene seruorum habetur loco : « la plèbe est presque considérée (habetur) au rang (loco) des esclaves »
  • in hos eadem omnia sunt iuria : contre eux leurs (= des nobles) droits sont les mêmes…
  • …quae dominis in seruos : « que pour les maîtres sur leurs esclaves.

Dans toute la Gaule, il n’y a que deux classes d’hommes qui comptent pour quelque chose et qui soient honorées; car la plèbe n’est presque considérée qu’au rang des esclaves, elle qui n’ose rien par elle-même, et n’estt admise à aucun conseil. La plupart, lorsqu’ils sont accablés de dettes, d’impôts énormes, et de vexations de la part des grands, se livrent eux-mêmes en servitude à des nobles ; ceux-ci ont sur eux tous les droits des maîtres sur les esclaves.

  • Interpretari est un verbe déponent, dont le sujet est « druides ».
  • controuersia de hereditate, de finibus : une controverse sur un héritage, sur des limites ; les Druides font office de juges aux affaires familiales, ou de tribunal d’instance !

Des deux classes privilégiées, l’une est celle des druides, l’autre celle des chevaliers. Les premiers, s’occupent des affaires divines, se chargent des sacrifices publics et privés, et interprètent les doctrines religieuses. Un grand nombre de jeunes gens affluent vers eux, pour s’instruire, et les Druides sont chez eux en grand honneur. Ils décident de presque toutes les contestations publiques et privées, et si un forfait a été commis, si un meurtre a eu lieu, s’il y a une controverse sur un héritage ou sur des limites, ils statuent et attribuent les récompenses et les châtiments. Si un particulier ou un peuple ne respecte pas leur décision, ils lui interdisent les sacrifices ; c’est chez eux la punition la plus grave.

  • Quibus ita est interdictum, « Ceux à qui est infligée cette interdiction » : relative, antéposée, dont les antécedants sont hi… his… etc.
    • hi numero impiorum ac sceleratorum habentur : ceux-là sont considérés au nombre des impies et des scélérats
    • his omnes decedunt, aditum sermonemque defugiunt : de ceux-là tous s’éloignent, tous fuient l’approche et la conversation
      • ne quid incommodi accipiant : de peur de recevoir quelque mal – ex contagione, par contagion
    • his petentibus neque ius redditur neque honos ullus communicatur : s’ils font un procès, justice ne leur est pas rendue, et nul honneur ne leur est accordé

Ceux à qui est infligée cette interdiction sont considérés comme des impies et des scélérats, tout le monde s’éloigne d’eux, fuit leur abord et leur entretien, de peur de recevoir quelque mal par contagion ; s’ils font un procès, justice ne leur est pas rendue ; et aucun honneur ne leur est accordé.

Tous ces druides n’ont qu’un seul chef qui possède parmi eux la plus grande autorité. À sa mort, si l’un de ceux qui reste excelle en dignité, il lui succède ; si plusieurs sont à égalité, il est élu par le suffrage des druides, et parfois même ils disputent le pouvoir par les armes.

  • Certo anni tempore : à une certaine époque de l’année
  • disciplina : ici, la « doctrine »

À une certaine époque de l’année, ils s’assemblent dans un lieu consacré sur la frontière des Carnutes, qui est considérée comme la région centrale de toute la Gaule. Là se rendent de toutes parts ceux qui ont des différends, et ils obéissent aux jugements et aux décisions des druides. 

L’enseignement des druides (VI, 13-14)

Disciplina in Britannia reperta atque inde in Galliam translata esse existimatur, et nunc qui diligentius eam rem cognoscere uolunt plerumque illo discendi causa proficiscuntur.
Druides a bello abesse consuerunt neque tributa una cum reliquis pendunt, militiae uacationem omniumque rerum habent immunitatem. Tantis excitati praemiis, et sua sponte multi in disciplinam conueniunt et a parentibus propinquisque mittuntur. Magnum ibi numerum uersuum ediscere dicuntur. Itaque annos nonnulli XX[1] in disciplina permanent. // Neque fas esse existimant ea litteris mandare, cum in reliquis fere rebus, publicis priuatisque rationibus, Graecis litteris utantur. Id mihi duabus de causis instituisse uidentur, quod neque in uulgum disciplinam efferri uelint, neque eos qui discunt, litteris confisos, minus memoriae studere ; quod fere plerisque accidit, ut praesidio litterarum diligentiam in perdiscendo ac memoriam remittant. // Imprimis hoc uolunt persuadere, non interire animas, sed ab aliis post mortem transire ad alios, atque hoc maxime ad uirtutem excitare putant, metu mortis neglecto. Multa praeterea de sideribus atque eorum motu, de mundi ac terrarum magnitudine, de rerum natura, de deorum immortalium ui ac potestate disputant et iuuentuti tradunt.César, La Guerre des Gaules, VI, 13-14
On pense que leur doctrine a été découverte en Bretagne1, et qu’elle fut de là transportée en Gaule ; et aujourd’hui ceux qui veulent la connaître de manière plus approfondie vont la plupart du temps là-bas pour l’apprendre. Les druides ont coutume de ne pas aller à la guerre et ne paient aucun des tributs avec les autres ; ils sont dispensés du service militaire et exemptés de toutes les autres charges. Séduits par de si grands privilèges, beaucoup de Gaulois viennent spontanément suivre leur enseignement, ou y sont envoyés par leurs parents et leurs proches. Là, dit-on, ils apprennent un grand nombre de vers. C’est pourquoi certains passent vingt ans dans cet apprentissage. Et ils considèrent qu’il n’est pas permis de confier ce savoir à l’écriture, alors que, dans presque toutes les autres affaires publiques et privées, ils se servent des lettres grecques. Cela me semble avoir été institué pour deux raisons : l’une est d’empêcher la vulgarisation de leur science ; et l’autre, d’éviter que leurs disciples, confiants en l’écriture, n’entraînent moins leur mémoire ; car il arrive à presque tout le monde que grâce au secours des lettres ils relâchent leur zèle à apprendre par cœur et à exercer leur mémoire. En premier lieu ils veulent persuader que les âmes ne meurent pas, mais qu’après la mort, elles passent des uns aux autres, et ils pensent que cette croyance est la plus propre à exciter le courage, en éloignant la crainte de la mort. Ils discutent beaucoup également des astres et de leur mouvement, de la grandeur de l’univers et de la terre, de la physique, de la force et de la puissance des dieux immortels, et ils les transmettent à la jeunesse.

[1] = uiginti

Livre VII

La reddition de Vercingétorix

1) Le lendemain Vercingétorix convoque l’assemblée, et dit : « Qu’il n’a pas entrepris cette guerre pour ses intérêts personnels, mais pour la défense de la liberté commune ; (2) que, puisqu’il fallait céder à la fortune, il s’offrait à ses compatriotes, leur laissant le choix d’apaiser les Romains par sa mort ou de le livrer vivant. » On envoie à ce sujet des députés à César. (3) Il ordonne qu’on lui apporte les armes, qu’on lui amène les chefs. (4)  Assis sur son tribunal, à la tête de son camp, il fait paraître devant lui les généraux ennemis. Vercingétorix est mis en son pouvoir ; les armes sont jetées à ses pieds. (5) À l’exception des Héduens et des Arvernes, dont il voulait se servir pour tâcher de regagner ces peuples, le reste des prisonniers fut distribué par tête à chaque soldat, à titre de butin.

Commentaire

César arrive au terme de sa longue conquête de la Gaule : Vercingétorix vaincu, plus rien ne s’oppose à ce que les peuples Gaulois tombent au pouvoir de Rome, et que le pays ne devienne une province.

Cependant, cette scène, qui deviendra par la suite une véritable image d’Épinal, est ici décrite avec une étonnante sobriété, surtout si on compare le récit de César (à la fois témoin direct et protagoniste de l’action) à celui que Plutarque, presque deux siècles plus tard, écrira sur le même sujet.

Vercingétorix face aux siens

Dans une première partie, nous voyons et entendons le jeune chef, dans un discours évidemment reconstitué – César n’a pas assisté à la scène ! – dans la grande tradition des historiens antiques. Vercingétorix fait preuve ici d’une grande dignité, se sacrifiant pour « apaiser les Romains », et laissant l’assemblée décider de son sort.

La seconde scène précipite l’action, et César reprend la main : « il ordonne », « il fait paraître »… La cérémonie est ici réduite à sa plus simple expression : « Vercingétorix est mis en son pouvoir ; les armes sont jetées à ses pieds » ; aucune mention d’un cheval, comme chez Plutarque et ses successeurs, et le geste semble désincarné, sans réel sujet. Quant aux combattants, ils subissent le sort habituellement dévolu aux prisonniers de guerre : ils deviennent esclaves de leurs vainqueurs.

L’ensemble est bref, objectif, sans émotion perceptible : on dirait un compte-rendu officiel.

Livre XXIII

Débarquement en Grande-Bretagne

XXIII (1) His constitutis rebus nactus idoneam ad navigandum tempestatem tertia fere vigilia naves solvit equitesque in ulteriorem portum progredi et naves conscendere et se sequi iussit. (2) A quibus cum paulo tardius esset administratum, ipse hora diei circiter quarta cum primis navibus Britanniam attigit atque ibi in omnibus collibus expositas hostium copias armatas conspexit. (3) Cuius loci haec erat natura atque ita montibus angustis mare continebatur, uti ex locis superioribus in litus telum adigi posset. (4) Hunc ad egrediendum nequaquam idoneum locum arbitratus, dum reliquae naves eo convenirent, ad horam nonam in ancoris exspectavit. (5) Interim legatis tribunisque militum convocatis, et quae ex Voluseno cognovisset et quae fieri vellet ostendit monuitque, uti rei militaris ratio maximeque ut maritimae res postularent, ut, quam celerem atque instabilem motum haberent, ad nutum et ad tempus omnes res ab iis administrarentur. (6) His dimissis et ventum et aestum uno tempore nactus secundum dato signo et sublatis ancoris circiter milia passuum septem ab eo loco progressus, aperto ac plano litore naves constituit.
XXIV (1) At barbari consilio Romanorum cognito, praemisso equitatu et essedariis, quo plerumque genere in proeliis uti consuerunt, reliquis copiis subsecuti nostros navibus egredi prohibebant. (2) erat ob has causas summa difficultas, quod naves propter magnitudinem nisi in alto constitui non poterant, militibus autem ignotis locis, impeditis manibus, magno et gravi onere armorum pressis simul et de navibus desiliendum et in fluctibus consistendum et cum hostibus erat pugnandum, (3) cum illi aut ex arido aut paulum in aquam progressi omnibus membris expeditis, notissimis locis audacter tela conicerent et equos insuefactos incitarent. (4) Quibus rebus nostri perterriti atque huius omnino generis pugnae imperiti non eadem alacritate ac studio, quo in pedestribus uti proeliis consuerant, utebantur.
XXV (1) Quod ubi Caesar animadvertit, naves longas, quarum et species erat barbaris inusitatior et motus ad usum expeditior, paulum removeri ab onerariis navibus et remis incitari et ad latus apertum hostium constitui atque inde fundis, sagittis, tormentis hostes propelli ac submoveri iussit. quae res magno usui nostris fuit. (2) nam et navium figura et remorum motu et inusitato genere tormentorum permoti barbari constiterunt ac paulum modo pedem rettulerunt. (3) at nostris militibus cunctantibus maxime propter altitudinem maris, qui decimae legionis aquilam ferebat, obtestatus deos ut ea res legioni feliciter eveniret, ‘desilite’ inquit ‘commilitones, nisi vultis aquilam hostibus prodere; ego certe meum rei publicae atque imperatori officium praestitero.’ (4) hoc cum voce magna dixisset, se ex navi proiecit atque in hostes aquilam ferre coepit. (5) tum nostri cohortati inter se, ne tantum dedecus admitteretur, universi ex navi desiluerunt. (6) hos item ex proximis navibus cum conspexissent, subsecuti hostibus adpropinquaverunt.
XXVI (1) Pugnatum est ab utrisque acriter. nostri tamen, quod neque ordines servare neque firmiter insistere neque signa subsequi poterant atque alius alia ex navi quibuscumque signis occurrerat se adgregabat, magnopere perturbabantur. (2) hostes vero notis omnibus vadis, ubi ex litore aliquos singulares ex navi egredientes conspexerant, (3) incitatis equis impeditos adoriebantur, plures paucos circumsistebant, alii ab latere aperto in universos tela coniciebant. (4) quod cum animadvertisset Caesar, scaphas longarum navium, item speculatoria navigia militibus compleri iussit, et quos laborantes conspexerat, his subsidia submittebat. (5) nostri simul in arido constiterunt, suis omnibus consecutis in hostes impetum fecerunt atque eos in fugam dederunt, neque longius prosequi potuerunt, quod equites cursum tenere atque insulam capere non potuerant. hoc unum ad pristinam fortunam Caesari defuit.César, La Guerre des Gaules, Livre IV.
XXIII – Ces mesures prises, profitant d’un temps favorable à la navigation, il leva l’ancre aux alentours de la 3èmeveille. Il ordonna aux cavaliers de gagner l’autre port, de s’y embarquer, et de le suivre. Comme ceux-ci avaient procédé un peu trop lentement, il toucha la Bretagne avec ses premiers navires à la la 4ème heure du jour environ, et là, il vit, sur toutes les collines, les troupes des ennemis en armes. La nature du lieu était telle, et la mer était si enfermée entre des monts étroits, qu’on pouvait des hauteurs lancer des traits sur le rivage. Ayant jugé le lieu tout à fait impropre à un débarquement, il attendit à l’ancre jusqu’à la neuvième heure l’arrivée des autres navires. Pendant ce temps, ayant convoqué ses légats et les tribuns militaires, il leur montra ce qu’il avait appris de Volusenius, et ce qu’il voulait faire, et les avertit, conformément à l’art militaire, et surtout selon ce qu’exigent les actions maritimes, parce qu’elles ont un mouvement rapide et changeant, au signal et au moment voulu, de prendre toutes les mesures. Les ayant renvoyés, il profita d’une marée et d’un vent d’un même coup favorables, et, le signal donné, ayant levé l’ancre, il échoua ses navires à sept mille pas de là environ sur une plage unie et découverte.
XXIV – Mais les Barbares, ayant eu vent de l’intention des Romains, envoyèrent en avant leur cavalerie et ces chars dont ils ont coutume de se servir dans les combats, et les suivirent avec le reste de leurs troupes pour s’opposer à notre débarquement. Plusieurs circonstances rendaient très difficile la descente : nos bateaux, à cause de leur taille, ne pouvaient s’arrêter qu’en pleine mer ; nos soldats, ignorant la nature des lieux, les mains embarrassées, chargés du poids considérable de leurs armes, devaient à la fois sauter des navires, lutter contre les vagues, et se battre avec l’ennemi ; tandis que celui-ci, luttant à pied sec ou s’avançant très peu dans l’eau, tout à fait libre de ses mouvements, connaissant parfaitement les lieux, lançait ses traits hardiment et poussait contre nous ses chevaux habitués à la mer. Nos soldats, terrifiés par la situation et du reste peu faits à ce genre de combat n’avaient pas la même ardeur et le même allant qu’habituellement dans les combats terrestres.
XXV – Lorsque César s’en aperçut,il fit un peu éloigner ses navires de guerre, dont l’aspect était plus inhabituel pour les Barbares, et qui étaient plus faciles à manœuvrer, des navires de transport, il leur ordonna de faire force de rames et de se placer du côté droit de l’ennemi, et de là, de repousser et refouler les ennemis avec les frondes, les flèches, les balistes ; cette tactique fut d’une grande utilité pour les nôtres. En effet, troublés par la forme des navires, le mouvement des rames et le genre inhabituel des machines, les Barbares s’arrêtèrent et reculèrent un peu. Et tandis que nos soldats hésitaient, surtout à cause de la profondeur de la mer, celui qui portait l’aigle de la 10ème légion, ayant invoqué les dieux pour que son initiative soit favorable à sa légion : « sautez à la mer, dit-il, soldats, si vous ne voulez pas livrer l’aigle aux ennemis : moi assurément j’aurai fait mon devoir envers l’État et le général ! » Ayant dit ces mots d’une voix forte, il se jeta hors du navire et commença à porter l’aigle contre les ennemis. Alors les nötres, s’exhortant entre eux à ne pas admettre un tel déshonneur sautèrent tous du navire. Ceux des navires voisins, les ayant vus, marchèrent à leur suite contre l’ennemi.
XXVI – On combattit violemment des deux côtés. Cependant, les nôtres, ne pouvant ni garder leurs rangs, ni se maintenir ferme sur une position, ni suivre leurs enseignes, et que chacun sortant d’un navire différent se rangeaient sous les enseignes qui se trouvaient là, la confusion régnait ; quant aux ennemis, connaissant tous les bas-fonds, lorsqu’ils avaient vu des soldats isolés sortir d’un navire, poussaient leurs chevaux et les attaquaient, alors qu’ils étaient dans l’embarras ; ils cernaient de petits groupes avec des troupes plus nombreuses, d’autres, prenant l’armée sur son flanc droit, les accablaient tous de leurs traits. Ayant observé cela, César ordonna de remplir de soldats les chaloupes des navires de guerre et les bateaux de reconnaissance, et ceux qu’il voyait en danger, il leur envoyait des renforts. Les nôtres, dès qu’ils furent sur le sec, s’étant tous réunis, fondirent sur les ennemis et les mirent en fuite ; mais ils ne purent les pooursuivre plus loin, parce que la cavalerie n’avait pu tenir le cap et atteindre l’île. Cela seul fit défaut à l’antique fortune de César.

§ 23 :

  • nactus : participe passé de nanciscor, sceris, sci, nactus sum : rencontrer, trouver
  • tempestas : temps météorologique ; ailleurs, « mauvais temps ».
  • tertia fere uigilia : entre minuit et 2 h 30 du matin. César ajoute « fere » : environ. L’appareillage prend sans doute plusieurs heures.
  • soluere naues : lever l’ancre
  • nauem conscendere : embarquer sur un navire
  • cum a quibus [nauibus] paulo tardius administratum esset : comme de leur part (= des navires) l’exécution avait été un peu lente
  • diei hora quarta : la 4ème heure du jour = environ 8 h 30 du matin.
  • conspicio, is, ere, spexi, spectum : apercevoir
  • expono, is, ere, posui, positum : débarquer
  • mare continebatur ita montium angustiis : « la mer était si étroitement resserrée entre des hauteurs » ; il s’agit de la côte de Douvres, et de ses falaises.
  • ex locis superioribus in litus telum adigi potest : lancé d’en haut un javelot peut atteindre le rivage.
  • hunc ad egrediendum nequaquam idoneum locum arbitratus : ayant trouvé que cet endroit n’était nullement approprié à un débarquement…
    • nequaquam : pas du tout, en aucune manière
  • ad horam nonam : vers la 9ème heure = vers 4 h de l’après-midi.
  • instabilis, is, e : inconstant, changeant.
    • construction : monuitut rei militaris ratio,
      maxime ut maritimae res postularent,
                                                                    ut quae… motum haberent,
      administrarentur
      traduction : il les avertit, conformément à l’art militaire, et surtout selon ce qu’exigent les actions maritimes, parce qu’elles ont [rel. de liaison] un mouvement rapide et changeant, au signal et au moment voulu, de prendre toutes les mesures.
  • aestus, us : ici, la marée ; « ayant trouvé le vent et la marée favorables »
  • milia passuum septem : sept milles ; un « pas » = 1,4785 m. Un « mille » = 1478,50 m. Sept milles = 10,350 km.
  • naues constituit : il établit ses navires, il échoua ses navires sur une plage étendue et plate.

§ 24 :

  • essedarius : soldat qui combat sur un char
  • reliquiis copiis : avec le reste de leurs troupes. César emploie souvent l’ablatif sans cum, quand le nombre et la nature des troupes n’est pas déterminé.
  • subsequor : venir ensuite
  • oppressis est au datif, et se rapporte à militibus
  • desilio, is, ere, silui, sultum : descendre en sautant

L’adjectif verbal et le gérondif d’obligation et/ou de but :

  • ad nauigandum idonea tempestas (§ 23)
  • Ad egrediendum idoneum locum (§ 23)
  • Militibus […] desiliendum et consistendum et pugnandum erat. (§ 24).

Revoir la construction du gérondif d’obligation (mihi est legendum) et de l’adjectif verbal (mihi est colenda uirtus).

§ 25 :

  • nauis longa : navires de guerre, deux fois plus longs que les navires de transport ; ils étaient mûs à la rame. Les naues onerariae étaient les navires de transport, plus courts et beaucoup plus larges.


Un navire de commerce

Un navire de guerre

  • remoueo : s’écarter de
  • ad latus apertum : du côté découvert : pour un fantassin, le côté droit (le bouclier étant porté à gauche). Par extension, à droite.
  • funda, ae : fronde, ou balle de plomb lancée avec la fronde
  • tormenta, ae : nom générique de toutes les machines de jet (catapultes, balistes) dont le principe moteur résidait dans la torsion de fibres que l’on détendait brusquement. Elles servaient à lancer des pierres ou des traits ; leur puissance était comparable  à celle de l’artillerie médiévale : certaines pouvaient lancer à 450 mètres des pierres de 7 kgs.
  • hostes propellere : culbuter les ennemis.
  • submoveo : repousser
  • usui esse alicui : être utile à quelqu’un
  • consto, as, are, constiti : se tenir arrêté
  • pedem referre : lâcher pied
  • La 10ème légion : celle que trouva César à son arrivée en Gaule transalpine
  • praestitero : futur antérieur de praestare ; + officium = faire son devoir

§ 26

  • quibuscumque signis occurrerat adgregabat : il se ralliait au premier drapeau qu’il rencontrait
  • uadum, i : passe, bas-fond
  • adorior, riris, iri, adortus sum : assaillir, attaquer
  • circumsistere : entourer pour attaquer ; noter la gradation : singulares… paucos… uniuersos…
  • scaphas longarum nauium : les chaloupes des vaisseaux de guerre
  • simul = simul atque ou ac : dès que
  • suis omnibus consecutis : tous ayant suivi les leurs
  • equites cursum tenere non potuerant : les [bateaux chargés de] cavaliers n’avaient pu tenir leur route

Commentaire : un débarquement qui aurait pu tourner au désastre

  •  un embarquement trop long ;
  • Un débarquement dans une zone inconnue, avec les ennemis déjà avertis ;
  • un désordre qui empêche l’armée romaine de former ses rangs – et donc d’user de sa stratégie habituelle ;
  • Des ennemis aguerris, et qui connaissent parfaitement le terrain.

==> César n’est que le premier à connaître un tel échec : Napoléon, puis Hitler échoueront de même. Seuls les Normands, au IXème siècle, parviendront à s’emparer de l’Angleterre. Mais c’est un peuple de marins…

César finira cependant par débarquer ; mais après une brève soumission, les Bretons reprendront le combat, et les Romains finiront par repartir.