Apulée, « Les Métamorphoses ou l’Âne d’or »

Un âne du Corentin

Résumé du roman

Le roman d’Apulée date du 2ème siècle ap. J-C. ; c’est un roman à la première personne, et le premier roman latin qui nous ait été conservé.

Livre I. Au cours d’un voyage en Thessalie (pays par excellence de la sorcellerie), le narrateur, Lucius, très curieux de magie, fait la connaissance d’un autre voyageur, Aristomène, qui lui raconte une épouvantable histoire de magie noire, dont il a été le témoin et a failli être la victime. Après leur séparation. Lucius gagne la ville d’Hypata, où il descend chez son hôte Milon.

Livre II. En se promenant dans la ville, Lucius fait la rencontre de Byrrhène. une grande dame, amie de sa famille, qui le met en garde contre les redoutables pratiques magiques de Pamphilé, la femme de son hôte. De retour chez celui-ci, il s’offre une nuit d’amour avec la jeune esclave Photis. experte en la matière. Le lendemain, au cours d’un dîner chez Byrrhène, il entend raconter une autre terrifique histoire de sorcières. En rentrant chez Milon. il est assailli par trois brigands, mais parvient à les tuer a coups d’épée.

Livre III. Au matin, Lucius est mis en état d’arrestation et traduit en justice pour répondre du meurtre des trois hommes ; en fait. il s’agit d’une mystification : ce ne sont pas des hommes, mais des outres gonflées de vin qu’il a percées de son épée, et le procès n’était qu’une mascarade entrant dans le cadre de la « fête du Rire ». Par la suite, Photis le fait assister à la métamorphose de Pamphilé en oiseau, et lui indique le moyen d’en faire autant ; mais elle se trompe d’onguent magique, et Lucius se trouve métamorphosé en âne. Durant la nuit. la maison de Milon est assaillie par une troupe de brigands, qui la mettent au pillage et  emmènent l’âne Lucius pour le transport du butin.

Livre IV. Voyage dans la montagne en compagnie des brigands. Histoires diverses de banditisme. Les brigands kidnappent une jeune fille de bonne famille afin d’en tirer rançon. Dans leur caverne, afin de consoler la jeune captive, une vieille femme qui sert de cuisinière aux malfaiteurs, lui raconte l’histoire d’Amour et de Psyché – conte de fées susceptible d’une lecture philosophico-religieuse.

Livre V– Suite du conte d’Amour et de Psyché, qui raconte comment une jeune fille d’une beauté merveilleuse. Psyché ou «  l’Ame ». devenue l’épouse de l’Amour lui-même. perd celui-ci pour avoir voulu le contempler alors qu’elle n’en avait pas le droit, puis finit par le retrouver après avoir accompli une série d’exploits qui sont autant d’épreuves de caractère initiatique.

Livre VI. Fin du conte d’Amour et de Psyché. L’âne Lucius et la jeune captive tentent une évasion commune, mais ils sont repris par les brigands, qui les condamnent à un supplice particulièrement sadique.

Livre VII. Un brigand supplémentaire, nommé Hémus. vient s’adjoindre a la bande. En fait, c’est un faux brigand, qui n’est autre que le fiancé de la jeune captive : venu pour tenter de délivrer celle-ci, il y parvient. Après le mariage, l’âne est confié a des esclaves-bergers appartenant aux jeunes mariés, et il connaît chez eux d’assez pénibles tribulations.

Livre VIII. Les esclaves aux mains de qui se trouve Lucius apprennent la mort de leurs maîtres, survenue dans des conditions particulièrement dramatiques (double meurtre suivi d’un suicide). A cette nouvelle, ils décident de prendre le maquis, et Lucius accomplit avec eux un voyage riche en dangers et en péripéties diverses. Apres quoi il est vendu à une troupe de « moines-mendiants ». prêtres de la « déesse syrienne ».

Livre IX. Tribulations de Lucius chez les prêtres, qui finissent par se faire arrêter à la suite de leurs pratiques malhonnêtes. L’âne est alors placé chez un meunier. Double histoire d’adultère. Le meunier ayant trouvé la mort, l’âne se retrouve chez un maraîcher, où il est témoin d’un épisode à la fois fantastique et tragique. Après quoi, à la suite d’une altercation avec un légionnaire romain, le maraîcher se retrouve en prison, et Lucius passe aux mains du militaire.

Livre X. Récit d’un crime particulièrement odieux dont Lucius est le témoin. Puis il est vendu à de nouveaux maîtres, qui font de lui un âne savant, et une grande dame dépravée fait de lui – toujours sous forme animale – son amant. Le maître de l’âne décide alors de faire de ce nouveau « tour » un spectacle public, en produisant l’âne dans un cirque avec une criminelle condamnée aux bêtes. Récit des crimes de cette femme. Redoutant les fauves qui font aussi partie du spectacle. Lucius décide de s’évader, et y parvient.

Livre XI. Après son évasion, l’âne Lucius se retrouve au bord de la mer. Il adresse une prière fervente à la lune qui se lève au dessus des flots, puis il s’endort et pendant son sommeil la déesse Isis lui apparaît, et lui indique comment il pourra recouvrer la forme humaine, au cours des grandes fêtes religieuses du lendemain. Description de la fête d’isis. Lucius redevient un homme, et il décide de se faire initier aux mystères d’isis et d’Osiris et de devenir prêtre de la religion égyptienne. Puis il va s’établir à ; Rome, où il reçoit l’initiation ultime.

A noter : le récit principal est constamment interrompu (beaucoup plus que chez Pétrone) par des anecdotes adventices, sortes de « nouvelles » insérées dans la trame du roman, selon une technique maintes fois utilisée par les poêles épiques (notamment Stace dans la Thébaïde). Tant dans ces récits annexes que dans l’intrigue de base, érotisme, violence et thèmes macabres tiennent une très large place : l’image qui s’en dégage est celle d’un monde âpre et cruel, avec lequel l’univers lumineux et apaisé du livre XI fan un saisissant contraste. Quant au « Conte d’Amour et de Psyché ». son étendue fait de lui un véritable roman dans le roman : mais son sujet (curiosité fatale entraînant déchéance puis « résurrection » après une série d’épreuves) est fondamentalement le même que celui du roman tout entier.

Interprétations des Métamorphoses :

Apulée était un philosophe très célèbre, et très sérieux : d’où la surprise de ses contemporains devant ce roman.

Renaissance : Béroalde, Italien du XVème siècle en donne le premier une lecture symbolique : les gens qui s’adonnent à la passion (magie, curiosité) deviennent des bêtes brutes (métamorphose en âne) ; seule la vertu (les roses) permet d’en sortir.

Au XVIIIème siècle : Warbuton y voit une œuvre de propagande religieuse :

  • I-X : sans Isis, misère de l’homme
  • XI : le salut par Isis.

Il a le mérite de resituer le livre dans son contexte, et sera très souvent repris.

Aujourd’hui :

  • Certains, comme Jean-Claude Fredouille, y voient un divertissement plus ou moins vulgaire ; le livre XI ne serait qu’une parodie des mystères d’Isis ;
  • D’autres, comme Merkelbach ou René Martin, se livrent à un décryptage du texte ; les 10 premiers livres sont truffés d’éléments du rituel isiaque, mais celui-ci reste mystérieux, car secret. Ex :
    • La scène du marché : le piétinement des poissons appartient au rituel isiaque, souvenir de la passion d’Osiris ;
    • Le titre, l’Âne d’or : le dieu Seth qui a tué Osiris était sous la forme d’un âne roux.
  • Un philologue américain, Steven Heller, fait remarquer que la composition en 11 livres est unique, et voulue ; au 2ème siècle, existaient des liens entre isiaques, platoniciens et pythagoriciens (or Apulée avait traduit Pythagore) ;
    • 11 = 10 + 1 ; 10 = le cosmos représenté par les tribulations de Lucius ; le nombre 10 contient tous les éléments des nombres. 1 = l’unique, le dieu = Isis.
    • Le nombre 11 évoque les 11 noms d’Isis ; or le seul vrai est le 11ème.
    • Lorsque Lucius redevient un homme, un des prêtres lui tend des roses : or c’est le onzième…

Apulée n’est pas sans évoquer aujourd’hui le romancier et linguiste Umberto Eco :

  • Tous deux sont des érudits ;
  • Tous deux sont bilingues, et même polyglottes ;
  • Tous deux s’intéressent à la mode ; pour Apulée, la magie.
  • Comme U. Eco, Apulée apparaît comme une star de l’information ;
  • Enfin, tous deux sont des romanciers inattendus, qui se lancent dans le roman après une œuvre sérieuse, vers 50 ans…

Des regroupements ternaires aux dénouements contrastés :

  • 3 magiciennes : Méroé, l’épisode de Thélyphron, celui du meunier ;
  • 3 brigands : Thrasyléon, Alcimus, Lamachus
  • 3 faux honnêtes hommes (ou groupes…) : Thrasylle, les Galles, le soldat
  • 3 faux brigands : Hémus, Lucius-âne, un passant
  • 3 oracles : Pamphile, Diophane, les Galles

Parfois, un élargissement à 4 :

  • les adultères : le foulon, le meunier, le forgeron +1 : Barbarus (mais dans ce cas, on approuve la femme !)
  • les empoisonnements : II, 29,5 ; X, 2 ; X, 28 plus une allusion au « vrai » Socrate (X, 33)
  • Les métamorphoses : Pamphile devient hibou, Lucius devient âne, le vieillard protéiforme devient dragon (VIII, 19-21) +1 : Lucius redevient homme. Il n’est plus le Lucius initial : il est « renatus ».

Livre I

Incipit

[1] At ego tibi sermone isto Milesio uarias fabulas conseram auresque tuas beniuolas lepido susurro permulceam – modo si papyrum Aegyptiam argutia Nilotici calami inscriptam non spreueris inspicere – , figuras fortunasque hominum in alias imagines conuersas et in se rursus mutuo nexu refectas ut mireris. Exordior. « Quis ille? » Paucis accipe. Hymettos Attica et Isthmos Ephyrea et Taenaros Spartiatica, glebae felices aeternum libris felicioribus conditae, mea uetus prosapia est ; ibi linguam Atthidem primis pueritiae stipendiis merui. Mox in urbe Latia aduena studiorum Quiritium indigenam sermonem aerumnabili labore nullo magistro praeeunte aggressus excolui. En ecce praefamur ueniam, siquid exotici ac forensis sermonis rudis locutor offendero. Iam haec equidem ipsa uocis immutatio desultoriae scientiae stilo quem accessimus respondet. Fabulam Graecanicam incipimus. Lector intende: laetaberis.

Traduction

Eh bien moi, dans ce style milésien, je vais te broder une chaîne de contes variés, et si seulement tu ne renâcles pas à déchiffrer les gribouillis d’un calame du Nil sur un papyrus égyptien, te faire admirer en caressant d’un agréable murmure ton oreille amicale comment des humains changent de forme et de condition, puis derechef et à rebours se retransforment en eux-mêmes. Je commence. « Qui parle ? » En bref, écoute : Ma race tient par d’antiques racines au mont Hymette d’Attique, à l’isthme éphyréen de Corinthe et au cap de Ténare en pays Spartiate, terres fécondes vouées à l’éternité par une littérature plus féconde encore, et mes premières armes d’enfant m’y ont valu pour prime de noviciat la maîtrise de la langue attique. Plus tard, dans la Ville des Latins, dépaysé, étudiant improvisé, à grand ahan, sans maître aucun qui me guidât, consciencieusement, à la source, j’ai appris à fond l’idiome indigène des vieux Quirites, et donc, pardon d’avance s’il arrivait d’aventure, étranger pratiquant en néophyte les figures du Forum, que j’y trébuchasse, quoique finalement le fait même de passer d’un langage à un autre comme un cavalier change de cheval à la voltige réponde au genre que nous abordons. C’est un conte à la mode grecque que nous commençons, lecteur, lis bien, tu vas te réjouir !

I, 24-25 : la scène du marché

His actis et rebus meis in illo cubiculo conditis pergens ipse ad balneas, ut prius aliquid nobis cibatui prospicerem, forum cupidinis peto, inque eo piscatum opiparem expositum uideo et percontato pretio, quod centum nummis indicaret, aspernatus uiginti denariis praestinaui. Inde me commodum egredientem continatur Pythias condiscipulus apud Athenas Atticas meus, qui me post aliquantum multum temporis amanter agnitum inuadit, amplexusque ac comiter deosculatus: « Mi Luci, » ait « sat pol diu est quod interuisimus te, at hercules exinde cum a Clytio magistro digressi sumus. Quae autem tibi causa peregrinationis huius? » « Crastino die scies, » inquam. « Sed quid istud? Voti gaudeo. Nam et lixas et uirgas et habitum prorsus magistratui congruentem in te uideo. » « Annonam curamus » ait « et aedilem gerimus et siquid obsonare cupis utique commodabimus. » Abnuebam, quippe qui iam cenae affatim piscatum prospexeramus. Sed enim Pythias uisa sportula succussisque in aspectum planiorem piscibus: « At has quisquilias quanti parasti? » « Vix » inquam « piscatori extorsimus accipere uiginti denarium. »

[25] Quo audito statim adrepta dextera postliminio me in forum cupidinis reducens: « Et a quo » inquit « istorum nugamenta haec comparasti? » Demonstro seniculum: in angulo sedebat. Quem confestim pro aedilitatis imperio uoce asperrima increpans: « Iam iam » inquit « nec amicis quidem nostris uel omnino ullis hospitibus parcitis, quod tam magnis pretiis pisces friuolos indicatis et florem Thessalicae regionis ad instar solitudinis et scopuli edulium caritate deducitis? Sed non impune. Iam enim faxo scias quem ad modum sub meo magisterio mali debeant coerceri », et profusa in medium sportula iubet officialem suum insuper pisces inscendere ac pedibus suis totos obterere. Qua contentus morum seueritudine meus Pythias ac mihi ut abirem suadens: « Sufficit mihi, o Luci, » inquit « seniculi tanta haec contumelia. » His actis consternatus ac prorsus obstupidus ad balneas me refero, prudentis condiscipuli ualido consilio et nummis simul priuatus et cena, lautusque ad hospitium Milonis ac dehinc cubiculum me reporto.

Traduction

L’affaire réglée, mon sac déposé dans la chambre, je pris la direction des bains, non sans, voulant d’abord nous acheter quelque chose à manger, faire un crochet par le marché aux provisions, où je trouvai sur un étal une pêche miraculeuse, demandai le prix, et l’enlevai pour vingt deniers après en avoir refusé vingt-cinq. Juste à la sortie je débuche sur Pythias, qui avait fait ses études avec moi à Athènes au bon vieux temps. Il me reconnaît, m’aborde chaleureusement, me donne l’accolade, me couvre fort civilement de baisers : Mon vieux Lucius ! Une éternité qu’on ne s’est pas vus, nom d’Hercule ! Depuis qu’on a quitté la classe de Clytius ! Mais pourquoi ce voyage ? Moi : Je te dirai ça plus tard, mais qu’est-ce que c’est que cette escorte ? Bravo ! Avec ton uniforme, tes valets et tes fouets, tu m’as tout l’air d’un magistrat ! Lui : Je suis commissaire au ravitaillement et inspecteur municipal des marchés, si tu veux faire tes courses, à ton entière disposition. Je remerciai de la tête, ajoutant que j’avais déjà trouvé des poissons à s’en crever la panse. Cependant Pythias, inspectant mon panier, étalait les poissons pour mieux les expertiser, puis : Combien tu as payé cette camelote ? -Vingt deniers. J’ai dû marchander sec avec le poissonnier. Sitôt dit il me prend par la main, et derechef me ramène au marché : À qui tu as acheté ce poiscaille ? Je lui montrai un petit vieux assis dans un coin. Aussitôt, de sa plus rude voix de commandement municipal, il aboya vers lui : Alors maintenant plus personne n’est épargné, ni les amis ni les étrangers de passage ?  C’est à ce prix là qu’on vend le poisson pourri ? On veut ravaler la fleur de la Thessalie au rang d’un désert, d’un caillou, à force de renchérir les denrées ? Ah, mais ! Ça ne se passera pas comme ça ! Je m’en vais voir à t’apprendre comment on punit les margoulins quand c’est moi l’inspecteur ! et, renversant mon panier par terre, il ordonna à son valet de piétiner et d’écraser les poissons jusqu’au dernier, sur quoi, satisfait de sa juste sévérité, se tournant vers moi, mon ami Pythias m’invita à me retirer en ces termes : Ça me suffit, Lucius, le vieux a été  bien humilié ! Complètement ahuri, hébété, privé à la fois du dîner et de l’argent du dîner grâce à l’énergique jurisprudence de mon savant condisciple, je repris le chemin des bains, puis, une fois lavé, m’en revins chez Milon et regagnai ma chambre.

Commentaire :

  • Une parodie de justice : Pythias inspecte les marchés avec « appariteurs, faisceaux, tout l’appareil qui convient à un magistrat », mais il est maladroit et stupide : il fait piétiner les poissons de son ami et non ceux de l’étal !… Cet épisode fait partie d’une série parodique :
    • Le procès de Lucius « tueur d’outres »
    • Le procès du fils injustement accusé par sa marâtre
  • Une parodie de rite isiaque : le piétinement des poissons appartenait au culte d’Osiris ; les poissons représentent le Mal, et leur destruction la révolte de l’homme contre le Mal. Ce geste, accompli devant un homme qui ignore tout de ce rituel, revient à une parodie.
  • Un mime : Aspect théâtral du personnage de Pythias, dont la faconde contraste avec le silence de Lucius, d’abord flatté, puis déconfit.

Livre III

La fête du rire (III, 9-12)

His dictis adplauditur et ilico me magistratus ipsum iubet corpora, quae lectulo fuerant posita, mea manu detegere. Reluctantem me ac diu rennuentem praecedens facinus instaurare noua ostensione lictores iussu magistratuum quam instantissime compellunt, manum denique ipsam e regione lateris trudentes in exitium suum super ipsa cadauera porrigunt. Euictus tandem necessitate succumbo, et ingratis licet abrepto pallio retexi corpora. Dii boni, quae facies rei? Quod monstrum? Quae fortunarum mearum repentina mutatio? Quamquam enim iam in peculio Proserpinae et Orci familia numeratus, subito in contrariam faciem obstupefactus haesi, nec possum nouae illius imaginis rationem idoneis uerbis expedire. Nam cadauera illa iugulatorum hominum erant tres utres inflati uariisque secti foraminibus et, ut uespertinum proelium meum recordabar, his locis hiantes quibus latrones illos uulneraueram.

[10] Tunc ille quorundam astu paulisper cohibitus risus libere iam exarsit in plebem. Hi gaudii nimietate graculari, illi dolorem uentris manuum compressione sedare. Et certe laetitia delibuti meque respectantes cuncti theatro facessunt. At ego, ut primum illam laciniam prenderam, fixus in lapidem steti gelidus nihil secus quam una de ceteris theatri statuis uel columnis. Nec prius ab inferis emersi quam Milon hospes accessit et iniecta manu me renitentem lacrimisque rursum promicantibus crebra singultientem clementi uiolentia secum adtraxit, et obseruatis uiae solitudinibus per quosdam amfractus domum suam perduxit, maestumque me atque etiam tunc trepidum uariis solatur affatibus. Nec tamen indignationem iniuriae, quae inhaeserat altius meo pectori, ullo modo permulcere quiuit.

[11] Ecce ilico etiam ipsi magistratus cum suis insignibus domum nostram ingressi talibus me monitis delenire gestiunt: « Neque tuae dignitatis uel etiam prosapiae tuorum ignari sumus, Luci domine ; nam et prouinciam totam inclitae uestrae familiae nobilitas conplectitur. Ac ne istud quod uehementer ingemescis contumeliae causa perpessus es. Omnem itaque de tuo pectore praesentem tristitudinem mitte et angorem animi depelle. Nam lusus iste, quem publice gratissimo deo Risui per annua reuerticula sollemniter celebramus, semper commenti nouitate florescit. Iste deus auctorem et actorem suum propitius ubique comitabitur amanter nec umquam patietur ut ex animo doleas sed frontem tuam serena uenustate laetabit adsidue. At tibi ciuitas omnis pro ista gratia honores egregios obtulit ; nam et patronum scripsit et ut in aere staret imago tua decreuit.» Ad haec dicta sermonis refero: «Tibi quidem, inquam splendidissima et unica Thessaliae ciuitas, honorum talium parem gratiam memini, uerum statuas et imagines dignioribus meique maioribus reseruare suadeo.»

[12] Sic pudenter allocutus et paulisper hilaro uultu renidens quantumque poteram laetiorem me refingens comiter abeuntes magistratus appello.

Traduction

Aussitôt dit on applaudit, et de suite le magistrat m’ordonne de découvrir moi-même de ma propre main les corps déposés sur le lit. Je me rebiffe, je me refuse avec acharnement à aggraver d’une nouvelle exhibition la tragédie de la veille, d’ordre du magistrat les licteurs me poussent irrésistiblement, écartent vivement ma main de mon flanc, et retendent, pour son malheur, juste au-dessus des cadavres, enfin, vaincu par l’inéluctable, je cède, et, certes pas de bon cœur, ôte le manteau qui couvrait les corps. Bons dieux ! Que vois-je ? Prodige ! Brusque retour de fortune ! J’étais déjà porté au pécule de Proserpine, numéroté au matricule des esclaves d’Orcus ! Coup de théâtre ! Stupeur ! Que dire ? Que faire ? Inimaginable image ! Où trouver la raison suffisante ? Les mots idoines ? Ces fameux cadavres d’hommes égorgés, c’étaient trois outres gonflées, tailladées et percées de plaies béantes aux endroits précis, autant qu’il me souvenait de mon combat de la veille, où j’avais blessé les brigands.

Alors le rire, le grand rire que quelques loustics avaient réussi à réprimer un moment, explosa enfin librement dans le public. On gloussait d’un trop-plein de gaieté, on tenait son ventre à deux mains, pété de rigolade, pour avoir moins mal, et c’est débordant d’hilarité que tous, évacuant le théâtre, se retournaient pour me regarder. Mais moi, depuis que j’avais attrapé le linceul, j’étais resté figé, pétrifié, gelé, tout pareil à une des statues ou des colonnes du théâtre. Je n’émergeai des enfers que quand mon hôte Milon s’approcha, posa sa main sur moi, puis, avec une force tranquille, m’entraîna, résistant, repleurant convulsivement, secoué de sanglots de plus en plus violents, et me ramena chez lui, empruntant à dessein des ruelles solitaires et écartées, tout en tâchant à apaiser mon chagrin et mes tremblements par diverses considérations consolatives. Mais mon indignation contre un outrage gravé au plus profond de mon cœur, rien ne put l’adoucir.

Arrivèrent alors les magistrats, porteurs de leurs insignes, qui, après avoir fait leur entrée dans la maison, s’essayèrent eux aussi à me rasséréner en m’instruisant : Seigneur Lucius, nous n’ignorons ni le rang ni l’ancienneté de ta race, et la haute notoriété de votre illustre lignage embrasse toute la province. Ce dont tu gémis si fort, ce n’est pas pour t’humilier qu’on te l’a fait endurer. Chasse donc de ton cœur ce méchef qui l’accable, et bannis de ton âme un tourment d’un moment. Les jeux publics qu’à chaque nouvel an nous célébrons solennellement en hommage au très gracieux dieu Rire sont toujours couronnés d’une farce inédite. Tu fus l’inspirateur et l’instrument du dieu. Partout où tu iras il t’accompagnera, propice et amical, jamais ne souffrira de te voir l’âme en peine, sans cesse épanouira ton front de joie sereine, et en reconnaissance la cité t’a voté à l’unanimité les honneurs extraordinaires : tu auras le titre de patron et on t’élèvera une statue en bronze.

Je rendis compliment pour compliment : Je te conserverai, cité illustrissime, fleur de la Thessalie, une reconnaissance à la hauteur de tels honneurs. Mais crois-moi, garde les statues et les images pour plus digne et méritant. Et sur cette réponse modeste, éclairant un instant ma face d’un large sourire et tâchant à afficher vaille que vaille un semblant de gaieté, je saluai poliment le départ des magistrats.

Traduction Olivier Sers, Les Belles-Lettres, 2007.

La métamorphose (III, 24-26)

Lucius a assisté clandestinement à la métamorphose de Pamphile, la maîtresse de Photis, en hibou ; désireux de se transformer lui aussi en oiseau, il persuade Photis de prendre la pommade magique de Pamphile et de le lui apporter…

[24] Haec identidem adseuerans summa cum trepidatione inrepit cubiculum et pyxidem depromit arcula. Quam ego amplexus ac deosculatus prius utque mihi prosperis faueret uolatibus deprecatus abiectis propere laciniis totis auide manus immersi et haurito plusculo uncto corporis mei membra perfricui. Iamque alternis conatibus libratis brachiis in auem similis gestiebam ; nec ullae plumulae nec usquam pinnulae, sed plane pili mei crassantur in setas et cutis tenella duratur in corium et in extimis palmulis perdito numero toti digiti coguntur in singulas ungulas et de spinae meae termino grandis cauda procedit. Iam facies enormis et os prolixum et nares hiantes et labiae pendulae ; sic et aures inmodicis horripilant auctibus.  Nec ullum miserae reformationis uideo solacium, nisi quod mihi iam nequeunti tenere Photidem natura crescebat.

[25] Ac dum salutis inopia cuncta corporis mei considerans non auem me sed asinum uideo, querens de facto Photidis sed iam humano gestu simul et uoce priuatus, quod solum poteram, postrema deiecta labia umidis tamen oculis oblicum respiciens ad illam tacitus expostulabam. Quae ubi primum me talem aspexit, percussit faciem suam manibus infestis et : « Occisa sum misera : » clamauit « me trepidatio simul et festinatio fefellit et pyxidum similitudo decepit. Sed bene, quod facilior reformationis huius medela suppeditat. Nam rosis tantum demorsicatis exibis asinum statimque in meum Lucium postliminio redibis. Atque utinam uesperi de more nobis parassem corollas aliquas, ne moram talem patereris uel noctis unius. Sed primo diluculo remedium festinabitur tibi.»

[26] Sic illa maerebat, ego uero quamquam perfectus asinus et pro Lucio iumentum sensum tamen retinebam humanum. Diu denique ac multum mecum ipse deliberaui, an nequissimam facinerosissimamque illam feminam spissis calcibus feriens et mordicus adpetens necare deberem. Sed ab incepto temerario melior me sententia reuocauit, ne morte multata Photide salutares mihi suppetias rursus extinguerem. Deiecto itaque et quassanti capite ac demussata temporali contumelia durissimo casui meo seruiens ad equum illum uectorem meum probissimum in stabulum concedo […]

Traduction 

Tremblant de tous ses membres tandis qu’elle me prodiguait ces assurances, elle se glissa dans l’atelier et tira du coffret une petite boîte. Je la pris en mains et la baisai, la conjurant de me favoriser d’un envol conforme à mes espérances, puis, après avoir de suite ôté tous mes vêtements, y plongeai une main avide, empaumai une bonne dose de pommade, et m’en frictionnai toutes les parties du corps. Mais bien que je m’exerçasse consciencieusement à balancer alternativement mes bras pour imiter le vol de l’oiseau, ni duvet ni soupçon de plume ne me poussait le moindrement, au lieu de quoi de gros poils épaissis en crins, cependant que ma peau tendrelette se durcissait en cuir épais, qu’au bout de chacune de mes paumes les cinq doigts se rassemblaient de force en un sabot unique, qu’une longue queue me poussait au bas de l’échine, après quoi ma face se déforme, ma bouche s’élargit, mes narines béent, mes lèvres pendouillent, mes oreilles se hérissent de poils et s’allongent démesurément, enfin, seule consolation apparente à cette mutation lamentable, mon membre, quoique devenu inapte à posséder Photis, a fortement grossi.

Inventoriant un par un les irréparables outrages infligés à mon corps, me découvrant âne et non oiseau, pestant in petto contre Photis, mais n’ayant déjà plus les mots ni les gestes d’un homme, je n’eus d’autre ressource que de couler vers elle un œil humide et oblique et de l’implorer muettement, la lippe pendante. À peine m’eut-elle vu tel, elle se frappa violemment le visage de ses mains en criant  : Malheur, je suis morte ! Je tremblais, j’étais pressée, j’ai fait un faux geste, les boîtes étaient pareilles, je me suis trompée ! Mais bon, pour cette transformation là, le remède, il n’y a qu’à se baisser pour le ramasser ! Tu broutes simplement des rosés et tu sors de suite de ta peau d’âne pour rentrer dans celle de mon Lucius comme avant ! Si seulement hier au soir j’avais préparé des guirlandes comme d’habitude tu n’aurais même pas eu la nuit à attendre ! Demain à la première heure tu auras ton remède sans faute !

Telles furent ses déplorations, mais moi, qui, quoique de Lucius devenu bête de somme et parfait baudet, avais quand même conservé mon intelligence humaine, après avoir mûrement et longuement délibéré en mon for intérieur si je ne devais pas, d’un harcèlement de morsures et d’une dégelée de coups de sabots, exterminer cette exécrable et criminelle femelle,  l’abandonnai, réflexion faite, ce projet inconsidéré, attendu qu’exécuter Photis me coûterait d’anéantir tous mes moyens de salut. Tête baissée, branlant du chef, étouffant mon humiliation passagère, m’adaptant à ma rude déchéance, je rejoignis à l’écurie le cheval qui m’avait si loyalement transporté. […]

Traduction Olivier Sers, Les Belles-Lettres, 2007.

Livre IX

Lucius chez les Galles (IX, 8_10)

[8] Pauculis ibi diebus commorati et munificentia publica saginati uaticinationisque crebris mercedibus suffarcinati purissimi illi sacerdotes nouum quaestus genus sic sibi comminiscuntur. Sorte unica pro casibus pluribus enotata consulentes de rebus uariis plurimos ad hunc modum cauillatum. Sors haec erat :

« ideo coniuncti terram proscindunt boues,
ut in futurum laeta germinent sata. »

Tum si qui matrimonium forte coaptantes interrogarent, rem ipsa responderi aiebant : iungendos conubio et satis liberum procreandis, si possessionem praestinaturus quaereret, merito boues [ut] et iugum et arua sementis florentia pronuntiari ; si qui de profectione sollicitus diuinum caperet auspicium, iunctos iam paratosque quadripedum cunctorum mansuetissimos et lucrum promitti de glebae germine ; si proelium capessiturus uel latronum factionem persecuturus utiles necne processus sciscitaretur, addictam uictoriam forti praesagio contendebat, quippe ceruices hostium iugo subactum iri et praedam de rapinis uberrimam fructuosamque captum iri. Ad istum modum diuinationis astu captioso conraserant non paruas pecunias.

[9] Sed adsiduis interrogationibus argumenti satietate iam defecti rursum ad uiam prodeunt uia tota, quam nocte confeceramus, longe peiorem, quidni ? lacunosis incilibus uoraginosam, partim stagnanti palude fluidam et alibi subluuie caenosa lubricam. //Crebris denique offensaculis et assiduis lapsibus iam contusis cruribus meis uix tandem ad campestres semitas fessus euadere potui. Et ecce nobis repente de tergo manipulus armati supercurrit equitis aegreque cohibita equorum curruli rabie Philebum ceterosque comites eius inuolant auidi colloque constricto et sacrilegos impurosque compellantes interdum pugnis obuerberant nec non manicis etiam cunctos coartant et identidem urgenti sermone comprimunt, promerent potius aureum cantharum, promerent auctoramentum illud sui sceleris, quod simulatione sollemnium, quae in operto factitauerant, ab ipsis puluinaribus matris deum clanculo furati, prosus quasi possent tanti facinoris euadere supplicium tacita profectione, adhuc luce dubia pomerium peruaserint.

[10] Nec defuit qui manu super dorsum meum iniecta in ipso deae, quam gerebam, gremio scrutatus reperiret atque incoram omnium aureum depromeret cantharum. nec isto saltem tam nefario scelere impuratissima illa capita confutari terreriue potuere, sed mendoso risu cauillantes : « En » inquiunt « indignae rei scaeuitatem! Quam plerumque insontes periclitantur homines! Propter unicum caliculum, quem deum mater sorori suae deae Syriae hospitale munus optulit, ut noxius religionis antistites ad discrimen uocari capitis. »

               Haec et alias similis afannas frustra blaterantis eos retrorsus abducunt pagani statimque uinctos in Tullianum conpingunt cantharoque et ipso simulacro quod gerebam apud fani donarium redditis ac consecratis altera die productum me rursum uoce praeconis uenui subiciunt, septemque nummis carius quam prius me comparauerat Philebus quidam pistor de proximo castello praestinauit, protinusque frumento etiam coempto adfatim onustum per iter arduum scrupis et cuiusce modi stirpibus infestum ad pistrinum quod exercebat perducit.

Éclaircissements linguistiques

  • Sorte unica pro casibus pluribus enotata consulentes de rebus uariis plurimos ad hunc modum cauillatum :
    • sorte unica pro casibus pluribus enotata : « une prédiction unique ayant été inventée pour de nombreux cas »
    • ad hunc modum cauillatum (est) : on trompait selon ce mode (= de cette manière)
    • consulentes de rebus uariis plurimos : ceux qui consultaient en nombre pour des motifs variés.
  • si qui matrimonium forte coaptantes interrogarent : si par hasard des gens souhaitant se marier <les> interrogeaient…
  • rem ipsa responderi aiebant : ils disaient que la prédiction elle-même donnait la réponse.
  • iungendos conubio et satis liberum procreandis : dépend de « aiebant » ; les bœufs attelés pour le mariage, et les moissons (satis) pour procréer des enfants.
  • si possessionem praestinaturus quaereret, merito boues [ut] et iugum et arua sementis florentia pronuntiari : si quelqu’un sur le point d’acheter un domaine, les bœufs, et le joug annoncent aussi (et = etiam) les champs florissants.
  • si qui de profectione sollicitus diuinum caperet auspicium, iunctos iam paratosque quadripedum cunctorum mansuetissimos et lucrum promitti de glebae germine :
    • si qui de profectione sollicitus : si quelqu’un, inquiet d’un départ,
    • diuinum caperet auspicium : prenait un auspice divin,
    • iunctos iam paratosque quadripedum cunctorum mansuetissimos : les bœufs déjà attelés et tout prêts étaient les plus doux de tous les quadrupèdes
    • et lucrum promitti de glebae germine : et un profit était promis par les fruits de la terre. [de glebae germine : mot à mot « venant du fruit de la terre ». En latin classique, on attendrait plutôt « ab »]
  • si proelium capessiturus uel latronum factionem persecuturus utiles necne processus sciscitaretur, addictam uictoriam forti praesagio contendebat,
    • si un homme sur le point de mener un combat, ou de poursuivre une troupe de brigands s’informait si sa démarche serait utile ou non, <le sort> affirmait une victoire favorable par un présage puissant…
    • quippe ceruices hostium iugo subactum iri et praedam de rapinis uberrimam fructuosaque captum iri : car les nuques des ennemis seraient menées sous le joug, et l’on prendrait un butin très abondant et fructueux de leurs rapines. [les formes subactum iri et captum iri, supin + iri (infinitif de l’impersonnel itur) sont des infinitifs futurs passifs ; ils sont invariables.]

==> On a donc une série de 4 « solliciteurs » : les futurs mariés, les acheteurs, les voyageurs, et enfin les soldats ou gendarmes ; à chaque fois la construction varie un peu, mais la démarche reste la même.

§ 9

  • adsiduis interrogationibus argumenti satietate iam defecti : désormais épuisés par de continuelles interrogations <et> par la satiété de réponses (« saturés de réponses »)
  • rursum ad uiam prodeunt : ils reprennent une route…
  • uia tota, quam nocte confeceramus, longe peiorem, quidni ?
    • Longe peiorem : s’accorde à « uiam » : une route pire de loin
    • uia tota : complément du comparatif « peiorem » : que toute la route
    • quam nocte confeceramus : que nous avions faite de nuit
    • quidni ? N’est-ce pas ?
  • lacunosis incilibus uoraginosam, partim stagnanti palude fluidam et alibi subluuie caenosa lubricam. Tous les accusatifs s’accordent à « uiam » : pleine de fondrières aux rigoles inégales ; en partie détrempée par un marais stagnant, et ailleurs glissante de boue fangeuse.
  • Crebris denique offensaculis et assiduis lapsibus iam contusis cruribus meis : ablatif absolu, dont le sujet est cruribus meis, le participe contusis, et crebris denique offensaculis et assiduis lapsibus est un ablatif de cause : mes jambes, enfin, ayant été blessées par de multiples obstacles et de continuelles glissades
  • uix tandem ad campestrem semitas fessus euadere potui :
    • uix : à grand peine
    • tandem : enfin
    • fessus euadere potui : épuisé j’ai pu m’échapper
    • ad campestres semitas : vers des chemins de plaine
  • aegreque cohibita equorum curruli rabie Philebum ceterosque comites eius inuolant auidi colloque constricto et sacrilegos impurosque compellantes interdum pugnis obuerberant nec non manicis etiam cunctos coartant et identidem urgenti sermone comprimunt, promerent potius aureum cantharum, promerent auctoramentum illud sui sceleris, quod simulatione sollemnium, quae in operto factitauerant, ab ipsis puluinaribus matris deum clanculo furati, prosus quasi possent tanti facinoris euadere supplicium tacita profectione, adhuc luce dubia pomerium peruaserint.
    • aegreque cohibita equorum curruli rabie : ablatif absolu ; « l’élan furieux des chevaux (rabie currili rabie) à peine retenu » (aegre cohibita)
    • Philebum ceterosque comites eius inuolant auidi : plein d’ardeur (auidi) ils se jettent sur Philèbe et ses compagnons
    • colloque constricto : autre ablatif absolu : « le cou serré » = « lui serrant le cou »
    • sacrilegos impurosque compellantes : et les traitant de sacrilèges et d’impurs
    • interdum pugnis obuerberant : pendant ce temps ils les frappent à coup de poing [noter le présent de narration]
    • nec non manicis etiam cunctos coartant : [les deux négations s’annulent : affirmation renforcée] et bien sûr leur mettent à tous les menottes
    • et identidem urgenti sermone comprimunt : et les pressent à maintes reprises par un discours insistant
    • promerent potius aureum cantharum, promerent auctoramentum illud sui sceleris : deux subjonctifs indiquant un discours indirect, dépendant de « urgenti sermone » : qu’ils livrent plutôt le canthare d’or, qu’ils livrent ce salaire de leur crime
    • quod simulatione sollemnium, quae in operto factitauerant, ab ipsis puluinaribus matris deum clanculo furati, prosus quasi possent tanti facinoris euadere supplicium tacita profectione, adhuc luce dubia pomerium peruaserint.
      • <canthare> que, par la simulation des solennités qu’ils utilisaient comme couverture
      • ab ipsis puluinaribus matris deum clanculo furati : l’ayant volé en secret sous les coussins même de la mère des dieux
      • prosus (= prorsus) quasi possent tanti facinoris euadere supplicium : tout à fait comme s’ils pouvaient échapper au châtiment d’un si grand crime
      • tacita profectione : en filant à l’anglaise (mot à mot : par un départ en douce)
      • adhuc luce dubia pomerium peruaserint : ils avaient franchi le pomérium au petit jour (mot à mot : la lumière étant encore douteuse).

§ 10

  • Nec defuit qui [manu super dorsum meum iniecta] in ipso deae, quam gerebam, gremio scrutatus reperiret atque incoram omnium aureum depromeret cantharum.
    • nec defuit qui : ne manqua pas celui qui… (suivi de deux relatives au subjonctif : « reperiret » et « depromeret »
    • manu… iniecta : ablatif absolu : ayant jeté la main par-dessus mon dos
    • scrutatus in ipso gremio deae quam gerebam : ayant fouillé dans le sein même de la déesse que je portais (la statue d’une déesse syrienne)
    • reperiret et incoram omnium aureum depromeret cantharum : trouva et brandit aux yeux de tous le canthare d’or.
  • Nec isto saltem tam nefario scelere impuratissima illa capita confutari terreriue potuere : et ces monstres d’impureté ne purent au moins être décontenancés ni terrifiés par ce crime si impie
  • sed mendoso risu cauillantes… inquiunt : mais usant de sophismes en riant jaune… ils disent
  • « En… indignae rei scaeuitatem! Quam plerumque insontes periclitantur homines! Propter unicum caliculum, quem deum mater sorori suae deae Syriae hospitale munus optulit, ut noxius religionis antistites ad discrimen uocari capitis. »
    • Ô maladresse d’un acte indigne !
    • Que d’épreuves bien souvent pour des hommes innocents !
    • Propter unicum caliculum, quem deum mater sorori suae deae Syriae hospitale munus optulit : à cause d’une seule petite coupe, que la mère des dieux a offert en présent d’hospitalité à sa sœur la déesse de Syrie
    • ut noxios religionis antistites ad discrimen uocari capitis : que des prêtres de la religion soient convoqués comme des coupables (noxios : c’est la version d’itinera electronica, qui me semble meilleure…) à un procès capital !
  • Haec et alias similis afannas frustra blaterantis eos retrorsus abducunt pagani statimque uinctos in Tullianum conpingunt cantharoque et ipso simulacro quod gerebam apud fani donarium redditis ac consecratis altera die productum me rursum uoce praeconis uenui subiciunt, septemque nummis carius quam prius me comparauerat Philebus quidam pistor de proximo castello praestinauit, protinusque frumento etiam coempto adfatim onustum per inter arduum scrupis et cuiusce modi stirpibus infestum ad pistrinum quod exercebat perducit.
    • Haec et alias similis afannas frustra blaterantis eos retrorsus abducunt pagani : les paysans les ramènent (« retrorsus abducunt), débitant en vain ces sornettes et d’autres semblables, et aussitôt ils les enferment, enchaînés, dans un cachot ;
    • cantharoque et ipso simulacro quod gerebam apud fani donarium redditis ac consecratis : ablatif absolu : « et le canthare, et la statue elle-même que je portais ayant été rendus et consacrés dans le trésor du sanctuaire »
    • altera die productum me rursum uoce praeconis uenui subiciunt : le lendemain ils me produisirent de nouveau et me mirent en vente par la voix du crieur public
    • septemque nummis carius quam prius me comparauerat Philebus quidam pistor de proximo castello praestinauit : et un certain boulanger venu d’un village voisin m’acheta sept sesterces plus cher que Philèbe, auparavant, m’avait payé
    • protinusque frumento etiam coempto : et ensuite, ayant acheté aussi du blé
    • adfatim onustum per iter arduum scrupis et cuiusce modi stirpibus infestum ad pistrinum quod exercebat perducit. Il me conduisit, abondamment chargé, par un chemin hérissé de cailloux et infesté de racines de toute sorte vers le moulin qu’il exploitait.

Traduction

Arrêtés ici durant quelques jours, engraissés par la générosité publique et repus des multiples prix de leur divination, ces prêtres très purs inventèrent un nouveau moyen de se faire de l’argent. Ayant imaginé une prophétie unique pour de nombreux cas, on trompait de cette manière ceux qui venaient consulter pour des motifs variés. La prophétie était celle-ci :

« Comme des bœufs attelés labourent la terre,

alors les champs semés produiront en abondance. »

Alors, si par hasard de futurs mariés les interrogeaient, ils disaient que la prédiction elle-même donnait la réponse ; les bœufs attelés pour le mariage, et les moissons (satis) pour procréer des enfants ; si c’était quelqu’un sur le point d’acheter un domaine, les bœufs, et le joug annoncent aussi les champs florissants. si quelqu’un, inquiet d’un départ, prenait un auspice divin, les bœufs déjà attelés et tout prêts étaient les plus doux de tous les quadrupèdes et un profit était promis, issu des fruits de la terre. Si un homme sur le point de mener un combat, ou de poursuivre une troupe de brigands s’informait si sa démarche serait utile ou non, <le sort> affirmait une victoire favorable par un présage puissant, car les nuques des ennemis seraient menées sous le joug, et l’on prendrait un butin très abondant et fructueux de leurs rapines.

Mais, désormais épuisés par de continuelles interrogations et saturés de réponses, ils reprennent une route pire, et de loin, n’est-ce pas, que toute la route que nous avions faite de nuit, pleine de fondrières aux rigoles inégales ; en partie détrempée par un marais stagnant, et ailleurs glissante de boue fangeuse. Finalement, les pattes blessées par de multiples obstacles et de continuelles glissades, à grand peine, enfin, épuisé j’ai pu m’échapper vers des chemins de plaine. Et voilà que soudain, dans notre dos, une troupe de cavaliers armés nous assaille, retenant à peine l’élan furieux des chevaux ; pleins d’ardeur, ils se jettent sur Philèbe et ses compagnons, leur serrant le cou et les traitant de sacrilèges et d’impurs tout en les frappant à coups de poing ; et bien sûr ils leur mettent à tous les menottes, et les pressent à maintes reprises par un discours insistant : « qu’ils livrent plutôt le canthare d’or, qu’ils livrent ce salaire de leur crime, qu’en simulant des rites solennels qu’ils utilisaient comme couverture, ils avaient volé subrepticement, sous les coussins même de la mère des dieux ; puis, comme s’ils pouvaient échapper au châtiment d’un si grand crime en filant à l’anglaise ils avaient franchi le pomérium au petit jour. »

Il y en eut même un qui, ayant jeté la main par-dessus mon dos, et fouillé dans le sein même de la déesse que je portais, trouva et brandit aux yeux de tous le canthare d’or. Et ces monstres d’impureté ne purent même être décontenancés ni terrifiés par ce crime si impie ; mais, usant de sophismes en riant jaune : « Ô maladresse d’un acte indigne ! Que d’épreuves bien souvent pour des hommes innocents ! À cause d’une seule petite coupe, que la mère des dieux a offert en présent d’hospitalité à sa sœur la déesse de Syrie, que des prêtres de la religion soient convoqués comme des coupables à un procès capital ! »

Tandis qu’ils débitaient ces sornettes et d’autres semblables, les paysans les ramènent, et aussitôt ils les enferment, enchaînés, dans un cachot ; et après avoir rendu et consacré le canthare, et la statue elle-même que je portais dans le trésor du sanctuaire, le lendemain ils me produisirent de nouveau et me mirent en vente par la voix du crieur public, et un boulanger venu d’un village voisin m’acheta sept sesterces plus cher que Philèbe, auparavant, m’avait payé, et ensuite, ayant acheté aussi du blé, il me conduisit, abondamment chargé, par un chemin hérissé de cailloux et infesté de racines de toute sorte vers le moulin qu’il exploitait.