Diodore de Sicile, Livre XV

Denys de Syracuse

Comment survivre à la cour d’un tyran (§ 6, 2, 2 -7, 3)

Ce texte a été donné au concours de l’ENS de la rue d’Ulm en 2013 (version et commentaire)

Les Latomies, anciennes carrières transformées en prison par Denys de Syracuse

 

Τῶν δὲ συνόντων αὐτῷ ποιητῶν Φιλόξενος ὁ διθυραμβοποιός, μέγιστον ἔχων ἀξίωμα κατὰ τὴν κατασκευὴν τοῦ ἰδίου ποιήματος, κατὰ τὸ συμπόσιον ἀναγνωσθέντων τῶν τοῦ τυράννου ποιημάτων μοχθηρῶν ὄντων ἐπηρωτήθη περὶ τῶν ποιημάτων τίνα κρίσιν ἔχοι. Ἀποκριναμένου δ’ αὐτοῦ παρρησιωδέστερον, ὁ μὲν τύραννος προσκόψας τοῖς ῥηθεῖσι, καὶ καταμεμψάμενος ὅτι διὰ φθόνον ἐβλασφήμησε, προσέταξε τοῖς ὑπηρέταις παραχρῆμα ἀπάγειν εἰς τὰς λατομίας. (3) Τῇ δ’ ὑστεραίᾳ τῶν φίλων παρακαλούντων συγγνώμην δοῦναι τῷ Φιλοξένῳ, διαλλαγεὶς αὐτῷ πάλιν τοὺς αὐτοὺς παρέλαβεν ἐπὶ τὸ συμπόσιον. Προβαίνοντος δὲ τοῦ πότου, καὶ πάλιν τοῦ Διονυσίου καυχωμένου περὶ τῶν ἰδίων ποιημάτων, καί τινας στίχους τῶν δοκούντων ἐπιτετεῦχθαι προενεγκαμένου, καὶ ἐπερωτῶντος « ποῖά τινά σοι φαίνεται τὰ ποιήματα ὑπάρχειν ; » ἄλλο μὲν οὐδὲν εἶπε, τοὺς δ’ ὑπηρέτας τοῦ Διονυσίου προσκαλεσάμενος ἐκέλευσεν αὑτὸν ἀπαγαγεῖν εἰς τὰς λατομίας. (4) Τότε μὲν οὖν διὰ τὴν εὐτραπελίαν τῶν λόγων μειδιάσας ὁ Διονύσιος ἤνεγκε τὴν παρρησίαν, τοῦ γέλωτος τὴν μέμψιν ἀμβλύνοντος· μετ’ ὀλίγον δὲ τῶν γνωρίμων ἅμα καὶ τοῦ Διονυσίου παραιτουμένων τὴν ἄκαιρον παρρησίαν, ὁ Φιλόξενος ἐπηγγείλατο παράδοξόν τινα ἐπαγγελίαν. ἔφη γὰρ διὰ τῆς ἀποκρίσεως τηρήσειν ἅμα καὶ τὴν ἀλήθειαν καὶ τὴν εὐδόκησιν τοῦ Διονυσίου, καὶ οὐ διεψεύσθη. (5) Τοῦ γὰρ τυράννου προενεγκαμένου τινὰς στίχους ἔχοντας ἐλεεινὰ πάθη, καὶ ἐρωτήσαντος « ποῖά τινα φαίνεται τὰ ποιήματα ; » εἶπεν « οἰκτρά », διὰ τῆς ἀμφιβολίας ἀμφότερα τηρήσας. Ὁ μὲν γὰρ Διονύσιος ἐδέξατο τὰ οἰκτρὰ εἶναι ἐλεεινὰ καὶ συμπαθείας πλήρη, τὰ δὲ τοιαῦτα εἶναι ποιητῶν ἀγαθῶν ἐπιτεύγματα, ὅθεν ὡς ἐπῃνεκότα αὐτὸν ἀπεδέχετο· οἱ δ’ ἄλλοι τὴν ἀληθινὴν διάνοιαν ἐκδεξάμενοι πᾶν τὸ οἰκτρὸν ἀποτεύγματος φύσιν εἰρῆσθαι διελάμβανον. Parmi les poètes admis à sa cour se trouvait Philoxenos, l’auteur de dithyrambes, très estimé pour son style dans son propre genre poétique. Or un jour qu’on avait lu au banquet des poèmes exécrables que le tyran avait composés, on demanda à Philoxénos son jugement sur ces poèmes. Sa réponse fut trop franche. Le tyran, heurté par ses mots, lui reprocha de ne le dénigrer que par jalousie, et ordonna à ses serviteurs de le conduire sur-le-champ aux Latomies. Le lendemain, les amis de Philoxénos demandèrent sa grâce ; le tyran se réconcilia avec lui et invita de nouveau les mêmes convives au banquet. Comme se prolongeait cette soirée où l’on buvait, Denys recommença à se vanter de ses poèmes et récita quelques vers qu’il estimait réussis ; mais quand il interrogea encore Philoxénos : « Comment trouves-tu ce poème ? », l’autre ne répondit rien, mais se contenta d’appeler les serviteurs de Denys et leur demanda de le conduire aux Latomies. Cette fois, Denys sourit de cette repartie spirituelle et toléra la franchise du poète : la plaisanterie avait émoussé la pointe de la critique. Mais peu de temps après, comme les amis de Philoxénos et de Denys désapprouvaient la franchise intempestive du poète, Philoxénos fit une promesse singulière : il s’engagea à concilier, dans sa réponse, la vérité et le contentement de Denys, et il tint parole. Car le tyran récita un jour quelques vers qui exprimaient des souffrances dignes de pitié, et lui demanda ensuite : « Comment trouves-tu ce poème ? » Philoxénos répondit : « À pleurer ! » Il concilia, grâce à cette réponse ambiguë, ses deux desseins. Car Denys crut que « à pleurer » signifiait « digne de pitié et plein de compassion », et que telles étaient les œuvres réussies des bons poètes ; aussi accueillit-il cette réponse comme un éloge. Les autres, en revanche saisirent son sens véritable, et comprirent que les mots « à pleurer » s’appliquaient tout entiers à la nature de ce poème manqué.

Texte à traduire :

Παραπλήσιον δὲ συνέβη καὶ περὶ Πλάτωνα τὸν φιλόσοφον γενέσθαι. Μεταπεμψάμενος γὰρ τὸν ἄνδρα τοῦτον τὸ μὲν πρῶτον ἀποδοχῆς ἠξίου τῆς μεγίστης, ὁρῶν αὐτὸν παρρησίαν ἔχοντα ἀξίαν τῆς φιλοσοφίας· ὕστερον δ’ ἔκ τινων λόγων προσκόψας αὐτῷ παντελῶς ἀπηλλοτριώθη, καὶ προαγαγὼν εἰς τὸ πρατήριον ὡς ἀνδράποδον ἀπέδοτο μνῶν εἴκοσι. Ἀλλὰ τοῦτον μὲν οἱ φιλόσοφοι συνελθόντες ἐξηγόρασαν καὶ ἐξαπέστειλαν εἰς τὴν ῾Ελλάδα, φιλικὴν νουθεσίαν ἐπιφθεγξάμενοι, διότι δεῖ τὸν σοφὸν τοῖς τυράννοις ἢ ὡς ἥκιστα ἢ ὡς ἥδιστα ὁμιλεῖν· (2) Ὁ δὲ Διονύσιος τῆς εἰς τὰ ποιήματα σπουδῆς οὐκ ἀφιστάμενος εἰς μὲν τὴν ᾿Ολυμπιακὴν πανήγυριν ἐξαπέστειλε τοὺς εὐφωνοτάτους τῶν ὑποκριτῶν διαθησομένους ἐν τοῖς ὄχλοις μετ’ ᾠδῆς τὰ ποιήματα. Οὗτοι δὲ τὸ μὲν πρῶτον διὰ τὴν εὐφωνίαν ἐξέπληττον τοὺς ἀκούοντας, μετὰ δὲ ταῦτα ἀναθεωρήσεως γενομένης κατεφρονήθησαν καὶ πολὺν ἀπηνέγκαντο γέλωτα. (3) Ὁ δὲ Διονύσιος ἀκούσας τὴν τῶν ποιημάτων καταφρόνησιν ἐνέπεσεν εἰς ὑπερβολὴν λύπης.

Une aventure à peu près semblable arriva à propos du philosophe Platon. Ayant invité cet homme à venir le voir, tout d’abord il le jugea digne de la plus grande estime, voyant qu’il avait une franchise digne de la philosophie. Mais offensé dans la suite par certains propos, il changea radicalement de dispositions à son égard et l’ayant fait conduire au marché, il le vendit comme esclave pour vingt mines. Mais ses amis se réunirent et le rachetèrent et le renvoyèrent en Grèce non sans avoir ajouté un conseil amical, à savoir qu’un philosophe ne devait fréquenter les tyrans que très rarement ou en étant le plus agréables possible. (2) Quant à Denys, qui ne renonçait pas à son zèle pour la poésie, il envoya aux Panégyries olympiques les plus talentueux des déclamateurs pour y réciter ses vers devant la foule. Ceux-ci d’abord frappèrent les auditeurs par la beauté de leur voix ; mais ensuite, après un examen attentif, on les méprisa, et ils n’eurent pour seul prix que de grands éclats de rire. Quand Denys eut appris le mépris qu’avaient recueilli ses poèmes, il tomba dans un chagrin excessif.

Commentaire du texte

Introduction

Les anecdotes racontées par Diodore concernent Denys l’Ancien, né en 431 av. J-C, et mort à Athènes en 367. Cet historien et chroniqueur du 1er siècle avant J-C (qui écrit donc presque 300 ans après les faits) veut ici dessiner une figure traditionnelle du tyran, et l’opposition non moins traditionnelle qui le met aux prises avec des hommes de lettre, poète et philosophe, pour la plus grande gloire de ces derniers.

Nous verrons dans un premier temps que Diodore dresse de Denys un portrait peu élogieux ; puis qu’il glorifie la liberté de parole grâce à la double figure du poète Philoxénos et du philosophe Platon. Enfin, nous observerons en arrière-plan un autre type d’hommes, généré par la tyrannie : les courtisans.

L’image traditionnelle d’un tyran

Denys concentre en lui tous les défauts consubstanciels au tyran :

  • Il est vaniteux, et prétend posséder tous les talents, y compris ceux que l’on n’attend pas d’un homme politique. Véritable préfiguration de Néron, il veut être reconnu comme poète, mais il ne possède aucun talent dans ce domaine : ses vers sont « exécrables » (τῶν τοῦ τυράννου ποιημάτων μοχθηρῶν ὄντων, ligne 5), « à pleurer » (οἰκτρά, ligne 31), ce qui ne l’empêche pas d’être persuadé de leur valeur (« certains vers qu’il estimait réussis », τινας στίχους τῶν δοκούντων ἐπιτετεῦχθαι, ligne 15). Le tyran manque donc à la fois de modestie et de lucidité, du moins en ce qui concerne sa propre personne.
  • Il est inconstant et versatile, imprévisible et dangereux, comme le montrent les anecdotes concernant Philoxénos : furieux de sa franchise, il l’envoie sans autre forme de procès dans l’une des pires prisons de l’Antiquité, et le gracie dès le lendemain ; mais c’est surtout Platon qui fera les frais de cette versatilité : comme Voltaire auprès de Frédéric II de Prusse beaucoup plus tard, il sera d’abord ami du tyran, avant de subir une disgrâce radicale et brutale – alors même que c’était sa « liberté de parole » (παρρησία) qui avait paru séduire Denys…
  • Le tyran est crédule et manipulable : la moindre flatterie est prise par lui pour argent comptant.
  • Enfin et surtout, Diodore semble particulièrement choqué par le fait, non seulement qu’un dirigeant politique s’occupe de faire des vers, mais surtout que la poésie soit devenue pour lui une véritable passion, au point qu’un échec le fasse sombrer dans la dépression. La répétition de la même scène (le tyran récite ses vers devant un auditoire consterné) confine au ridicule ; sa démesure croît avec le temps, puisqu’il va jusqu’à faire jouer ses œuvres aux Panégyries olympiques, qui rassemblaient toute la Grèce ! D’une certaine manière, l’Histoire donnera cependant raison à Denys, puisqu’il mourra d’ivresse et de joie… après avoir fêté son premier succès au concours de tradédie d’Athènes !
Face au tyran, des intellectuels courageux.

Par opposition à l’anonymat de la foule qui entoure Denys, deux figures se détachent :

  • Philoxénos, un poète « auteur de dithyrambes », à ne pas confondre avec le peintre Philoxénos d’Érétrie, et sur lequel nous ne savons rien. Un dithyrambe est à l’origine un hymne religieux consacré à Dionysos, chanté par un chœur d’hommes ; après le 5ème siècle av. J-C, il tend à devenir de plus en plus hermétique et précieux… Philoxénos appartient donc davantage à la catégorie des poètes de cour qu’à celle des héros combattant la tyrannie ! Mais c’est un « spécialiste » de la poésie, et à ce titre, un critique redoutable ; devant lui, Denys se trouve dans la posture ridicule d’Oronte devant Alceste dans le Misanthrope ! Philoxénos domine donc Denys, d’abord par son expertise, ensuite par sa ruse : il se joue de la bêtise et de la vanité du tyran.
  • Platon est notre philosophe bien connu ; Diodore ne dit pas ici qu’il a voulu faire de Denys un philosophe, un « tyran éclairé » ; il a simplement été invité par Denys, sans doute comme une « vedette ». Nous ne saurons pas non plus quels propos ont déplu à Denys ; mais la sanction est terrible : Platon manque être vendu comme esclave ! Certes, la somme de « vingt mines » est considérable (environ 100 000 €) – Platon serait un esclave de luxe ! mais quelle humiliation…

On remarquera que Platon joue ici un rôle bien plus effacé que Philoxénos : aucun usage du discours direct, une seule anecdote d’ailleurs très vague, et dans laquelle le philosophe joue surtout un rôle passif…

En arrière-plan : les courtisans.

Mais le prince n’est pas seul responsable de ses défauts : il est aussi fort mal entouré et conseillé. Dans chaque anecdote surgit une figure caractéristique : celle du courtisan.

  • Lors des deux banquets où Philoxénos critique Denys, il est seul à prendre la parole, du moins aussi crûment. Si la première réponse de Philoxénos fut « trop franche » (ἀποκρινομένου δ’αὐτοῦ παρρησιωδέστερον, ligne 6), c’est sans doute qu’elle tranchait sur les flatteries habituelles…
  • Pire encore : c’est la franchise excessive et « intempestive » de Philoxène que blâment les courtisans ! τῶν γνωρίμων… παραιτουμένων τὴν ἄκαιρον παρρησίαν : la franchise est « ἄ-καιρον », inopportune, hors de saison ! Autrement dit, Philoxènos s’est mis en danger bien inutilement… ce qui, en somme, est une forme de démesure ! Comment, dans ces conditions, le tyran pourrait-il devenir plus lucide ?
  • Enfin, les amis de Platon (qui sont peut-être les mêmes), émettent un véritable « art de se comporter en milieu tyrannique » : il faut, disent-ils, ou fréquenter le moins possible le Prince (δεῖ τὸν σόφον τοῖς τυράννοις ὡς ἥκιστα ὁμιλεῖν, (ligne 44), ou s’arranger pour lui être agréable ! (δεῖ τὸν σόφον τοῖς τυράννοις ὡς ἥδιστα ὁμιλεῖν), avec une belle paronomase ἥκιστα / ἥδιστα difficile à rendre en français…

On remarquera cependant que Diodore ne condamne pas explicitement cette attitude des courtisans ; la démesure et la cruauté du tyran lui apparaissent sans doute comme une sorte de fatalité, face à laquelle le sage tente de se garantir, en faisant en somme « contre mauvaise fortune bon cœur : une opposition frontale apparaît comme une imprudence, une preuve de témérité qui ne peut que conduire au malheur…

Conclusion

Le texte de Diodore est en somme bien léger. Il met en scène des personnages de comédie : un tyran vaniteux et stupide (sorte de Miles gloriosus de la poésie, un philosophe bien naïf, et finalement un « malin » qui tire son épingle du jeu !

La scène finale expose finalement la « punition » du tyran – et le pousse au comble du ridicule.