Nuit fraîche, sombre et solitaire, Sainte dépositaire De tous les grands secrets, ou de guerre ou d'amour; Nuit, mère du repos, et nourrice des veilles Qui produisent tant de merveilles. Donne-moi des conseils qui soient dignes du jour. Mais quel conseil pourrais-je prendre, Hors celui de me rendre Où je vois le fléau sur ma tête pendant? Où s'imposent les lois d'une haute puissance Qui fait voir avec insolence A mes faibles destins son superbe ascendant ? Je vois que Gaston (1) m'abandonne, Cette digne personne Dont j'espérais tirer ma gloire et mon support : Cette Divinité que j'ai toujours suivie, Pour qui j'ai hasardé ma vie ; Et pour qui même encore je voudrais être mort. Irais-je voir en barbe grise Tous ceux qu'il favorise ; Epier leur réveil et troubler leurs repas? Irais-je m'abaisser en mille et mille sortes, Et mettre le siège à vingt portes Pour arracher du pain qu'on ne me tendrait pas? Si le Ciel ne m'a point fait naître Pour le plus digne maître Sur qui jamais mortel puisse porter les yeux : Il faut dans ce malheur que mon espoir s'adresse A la plus charmante maîtresse (2) Oui se puisse vanter à la faveur des Cieux. En ce lieu mon zèle possible (3) Se rendra plus visible ; On y connaîtra mieux ma franchise et ma foi. Ce n'est pas une cour où la foule importune Des prétendants à la fortune Produise une ombre épaisse entre le jour et moi. Possible l'étoile inhumaine Dont j'éprouve la haine S'opposera toujours au bonheur que j'attends. Et quelques dignes soins que mon esprit se donne, Tous les labeurs de mon automne Auront même succès que ceux de mon printemps. O triste et timide pensée Dont j'ai l'âme glacée, Et que je ne conçois qu'avec un tremblement ; Fantôme déplaisant et de mauvais présage, Faut-il que ta funeste image Me rende malheureux avant l'événement ? Donc les cruelles Destinées Veulent que mes années En pénibles travaux se consument sans fruit ! Et c'est, ô mon esprit, en vain que tu murmures Contre ces tristes aventures, Il faut que nous allions où le sort nous conduit. Il s'en va nous mettre à la chaîne; Le voilà qui nous traîne Dans les sentiers confus d'un Dédale nouveau. Mon jugement surpris cède à sa violence, Et je perds enfin l'espérance D'avoir d'autre repos que celui du tombeau. L'image de la servitude, Errant dans mon étude, Y promène l'horreur qui réside aux Enfers : J'ois déjà qu'on m'enrôle au nombre des esclaves, Je ne vois plus que des entraves Des jougs et des colliers, des chaînes et des fers.
(1) Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII. Tristan le sert depuis 1621
(2) La duchesse de Chaulnes ; Tristan entre à son service pour quelques mois en 1645
(3) Possible : peut-être.
Au service de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, depuis 1621, Tristan l'a quitté pour d'obscures raisons en 1634 ; il est revenu à sa cour en 1640, mais n'y est resté que jusqu'en 1642. En mal de protecteur, il entre brièvement au service de la duchesse de Chaulnes en 1645, puis à celui du duc de Guise, qui l'abandonne à son tour... (voir la biographie de Tristan).
Le texte que nous nous proposons d'étudier porte le sous-titre de « stances » ; il s'agit d'un genre très en vogue, rendu célèbre par Ronsard, mais surtout par le Cid de Corneille en 1636. Monologue composé de strophes sur un schéma rythmique unique (ici une suite octosyllabe / hexasyllabe / deux alexandrins / octosyllabe/ alexandrin, et des rimes aaBccB, où la rime féminine l'emporte sur la rime masculine), il décrit un état d'âme, ou un débat intérieur ; chaque strophe (ou "stance") est un "lieu clos", une "chambre" (tel est le sens du mot italien "stanza") ; dès lors, trois axes semblent se dessiner :
Le poème est composé de onze strophes : c'est un nombre impair, qui semble suggérer que la toute dernière, isolée, représente la "chute" et la conclusion du poème.
les six premières strophes semblent dessiner un "récit" prospectif, qui culmine avec l'espoir d'une solution :
Or c'est ce même adverbe, "possible", qui marque le renversement des quatre strophes suivantes : à l'espoir succède le doute, puis le désespoir, tandis que les notations évoquant l'esclavage se font plus nombreuses. Ces quatre strophes fonctionnent elles aussi en diptiques :
Enfin, la dernière strophe constitue l'acmé du poème : si le dernier diptique semblait s'achever sur l'image du tombeau, ultime havre de paix, la dernière strophe semble outre-passer cette limite : même dans la mort, il ne sera pas libre, et sa vie actuelle est une préfiguration des tourments infernaux...
Le poème conjugue ainsi l'autonomie de chaque strophe (constituée d'une phrase) et une composition serrée, où elles se répondent les unes aux autres.
Mais le lien ultime qui unit chaque partie, c'est la servitude ultime : celle de l'homme face au destin, présent dès la seconde strophe comme un maître arbitraire et impitoyable, puis dans la cinquième strophe ("le ciel ne m'a point fait naître"), et de plus en plus présent dans la seconde partie du poème : l'étoile inhumaine de la strophe 7, les "cruelles destinées" de la strophe 9, "le sort" qui clôture cette même strophe, et régit tous les verbes de la strophe 10...
Le caractère élégiaque du texte ne fait aucun doute, l'alternance de vers longs et brefs n'étant pas sans évoquer le distique élégiaque, caractéristique du genre depuis la poésie alexandrine et latine.
Élégiaque tout d'abord l'omniprésence du "je" : le poète, parlant à la première personne, dresse de lui-même une éthopée pathétique : victime d'un sort qui s'acharne, le poète n'a pourtant pas mérité un tel destin ; la strophe 3 le présente en serviteur fidèle, même après la trahison de son maître.
Son existence est dépeinte sous les couleurs les plus noires : victime de l'abandon de Gaston, et de la concurrence déloyale des courtisans (strophe 6), il est menacé d'un "fléau" (strophe 1), soumis à de "pénibles labeurs" inutiles ; le "malheur", "l'ombre épaisse", les "tristes aventures" résument une vie vouée à la souffrance. Ce tableau culmine avec l'hypotypose de la strophe 4, où nous voyons littéralement le poète aller mendier de porte en porte !, et avec "l'horreur" de la dernière strophe, où il semble déjà en Enfer. Une nouvelle hypotypose nous fait percevoir "des entraves / des jougs et des colliers, des chaînes et des fers" : l'accumulation d'objets concrets dessine ici une atroce nature morte, couronnement et symbole de toute une vie de servitude.
Plus pathétique encore, ce malheur s'acharne sur lui au moment de son "automne" : là encore, on ne peut pas ne pas penser à l'Ovide des Tristes et des Pontiques...
Mais la dimension orale, et théâtrale, du texte saute également aux yeux. Au monologue théâtral, Tristan emprunte les apostrophes multiples, à la Nuit (strophe 1), à sa pensée (strophe 8), ou encore à son esprit (strophe 9) ; on peut également noter les très nombreuses questions rhétoriques (strophes 2, 4, 8) et l'exclamation de la strophe 9.
Comme dans les Stances du Cid, nous sommes en présence d'un personnage qui à la fois se lamente sur son sort, et délibère : il commence par demander des conseils à la Nuit (strophe 1) pour conclure que tout conseil est vain (strophe 2) ; et la strophe 4 suggère un dilemme : "irais-je voir...", débat entre l'humiliation et la menace de mourir de faim !
Enfin, la dernière partie du poème suggère que le poète a pris sa décision, qu'il est prêt à affronter un sort inévitable : "il faut que nous allions où le sort nous conduit" (strophe 9).
Le mouvement du texte suit donc celui de l'âme du locuteur, comme dans un monologue théâtral...
Si la dimension autobiographique du texte ne fait aucun doute, comme le montrent les allusions précises à sa situation et à son âge (il est proche de la cinquantaine) et le nom propre de Gaston, ainsi que la mention de ses années de service auprès de lui, peut-être serait-il erroné de voir dans ces Stances une sorte de méditation pré-romantique avant l'heure sur le sort du poète maudit !
Outre le caractère parfaitement anachronique d'une telle interprétation, nous perdrions de vue la nature même du texte littéraire et théâtral au XVIIème siècle.
Tout d'abord, il faut noter qu'au cœur de cette nuit, entre les vers 28 et 36 – c'est-à-dire au centre même du texte – apparaît une éclatante lumière, qui forme un contraste violent avec le reste du tableau : c'est l'image, anonyme mais transparente, de la "plus charmante maîtresse" ; certes, le passage est bref, en comparaison du reste du poème ; mais tous les termes y évoquent l'espoir, la "faveur des dieux", en un mot un lieu idéal, où les vices de la cour n'existent plus.
Cette soudaine éclaircie ne peut avoir qu'un sens : c'est le portrait de la destinataire du poème, et du coup, la composition du texte s'éclaire d'un jour nouveau. Avant son apparition, nous avons l'image du "mauvais maître", Gaston, incapable de reconnaître les mérites de son digne serviteur, et qui le plonge dans la détresse. Après, et introduit par l'adverbe "possible", c'est l'image effroyable de ce qui attendrait le poète, si la "charmante maîtresse" ignorait sa requête...
Tout le pathétique s'adresse donc, essentiellement, à celle-ci, et le texte, loin de n'être qu'un lamento, prend une dimension quasi injonctive !
Mieux encore : nous avons noté que les seules notations factuelles concernaient Gaston d'Orléans : son nom
est cité, et l'on peut remarquer l'ironie grinçante des dénominations, apparemment respectueuses, en réalité
antiphrastiques : "cette digne personne", "cette divinité"... dont on souligne précisément l'ingratitude !
Un peu plus loin, vers 34-36, Tristan n'hésite pas à introduire quelques lignes de satire, qui évoquent
quelque peu l'ironie d'un Du Bellay à l'égard de la Cour de Rome :
Ce n'est pas une cour où la foule importune
Des prétendants à la fortune
Produise une ombre épaisse entre le jour et moi.
Là encore, difficile de ne pas y voir une pique contre Gaston !
Adressée à une potentielle nouvelle protectrice, ce texte a donc une visée bien précise : opposant le "mauvais maître" (Gaston) à la "parfaite maîtresse" (la duchesse), la "mauvaise Cour" à la bonne, qui saura reconnaître les mérites du poète, Tristan suggère à Mme de Chaulnes ce qu'il attend d'elle ; usant (discrètement) de la flatterie, il s'adresse surtout à sa sensibilité, en dressant l'horrible tableau du sort qui l'attend, si elle ne répond pas à sa prière.
Mais si nous venons d'employer le terme de "tableau", c'est que le texte présente également une similitude avec la peinture : "Ut pictura poesis", selon l'expression d'Horace. Comme le théâtre, la peinture est un art visuel ; ici, le vocabulaire de la vue est omni-présent : le verbe "voir", présent dans les strophes 2, 3, 4, 11 ; et ses quasi-synonymes "épier" (str. 4), "porter les yeux" (str. 5) ; l'adverbe "voilà" (str. 10) ; le terme d'"image" (str. 8 et 11) témoignent de l'importance de la vue, tout comme l'opposition entre le "nocturne" de la 1ère strophe, le "jour" de la strophe 6... Enfin, la composition en diptiques enchâssés, déjà signalée, appartient à la technique picturale.
On peut donc penser qu'outre la discrète prière adressée à la dame, le poète lui offre une peinture, au sujet philosophique et moral : l'opposition entre la "bonne cour" et la "mauvaise", le "méchant maître" et la "bonne maîtresse", d'une part, mais aussi une peinture plus vaste du tourment humain, de la servitude humaine, soumise au sort – une méditation plus antique que chrétienne, où aucune grâce ne vient corriger l'arbitraire et la cruauté d'un Destin présenté comme la seule Divinité ; la strophe ultime peut ainsi recevoir une double interprétation : d'une part, la menace immédiate qui pèse sur le poète, et d'autre part, "l'image" d'un enfer plus vaste, promis à tous les hommes.
La Servitude est donc d'abord celle du poète : au XVIIème siècle, il n'existe encore ni droit d'auteur, ne statut de l'écrivain, et force est donc à celui-ci d'obtenir des pensions, en se mettant au service des Grands. Toute sa vie, Tristan souffrira de cette situation ; mais faute d'une fortune personnelle, il n'avait pas les moyens d'y échapper. Ce texte traduit donc cette réalité du métier d'écrivain.
Plus qu'une confidence personnelle, il faut donc y voir une prière, adressée à Mme de Chaulnes, pour obtenir sa protection – ce qui n'exclut d'ailleurs pas une plainte plus personnelle sur le malheur de sa situation.
Mais la Servitude, sous le joug cruel du sort, n'est-elle pas le destin commun de tous les hommes ? L'image finale des enfers semble le suggérer...