MICHEL DE MONTAIGNE (1533-1592)

Montaigne et la mort Des Cannibales, Des Coches : Montaigne et le Nouveau Monde.

L'EPOQUE :

1532 : Pantagruel ; 1534 : Gargantua. Montaigne appartient à la 2ème génération d'écrivains. Epoque troublée (guerres de religion). Après "l'affaire des placards" (1534), la Réforme de Calvin s'oppose au catholicisme, le pouvoir royal poursuit les adversaires de la religion romaine ; d'où plus de 30 ans de guerre.

1560 : conjuration d'Amboise, organisée par les Protestants ;

1562 : massacre de Vassy organisé par le duc de Guise (parti catholique)

1570 : édit de Saint-Germain, pour la tolérance ;

1572 : massacre de la Saint-Barthélémy (lire à ce sujet La Reine Margot, d'Alexandre Dumas, ou voir le film qui en a été tiré) ;

1576 : édit de Beaulieu, nouvel édit de tolérance. Protestants et catholiques s'organisent en partis.

1584 : début de la "guerre des Trois Henri" (Henri III, Henri de Guise, Henri de Navarre) ;

1588 : assassinat du Duc de Guise, commandité par Henri III ;

1589 : assassinat d'Henri III, par un moine ligueur ;

1594 : entrée d'Henri IV à Paris ;

1598 : édit de Nantes.

L'ART ET LA LITTERATURE :

En Italie, période de l'Arioste, Fra Angelico, Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange...

En France, sont connus : Vinci, Primatice, Del Sarto appelés par François Ier ; Delorme, Goujon, Bunel. Littérature dominée par la Pléïade, un art nouveau inspiré de l'Antiquité.

Dès 1560, la littérature s'engage : Ronsard (catholique) ; Agrippa d'Aubigné (protestant) ; Montaigne, lui, reste fidèle à l'idéal humaniste de tolérance : il travaille activement pour la paix.

MONTAIGNE :

Michel Eyquem est né au château de Montaigne, en Dordogne, en 1533, dans une famille de riches commerçants bordelais. Après une enfance choyée, il entre à 6 ans au collège de Guyenne, jusqu'à 13 ans.

A 21 ans, il est conseiller à la cour des aides de Périgueux, puis au parlement de Bordeaux. Pendant les 13 ans que dure sa charge (1557-1570) il fait connaissance avec Etienne de la Boëtie, dont l'amitié l'influence fortement, notamment par la doctrine stoïcienne. En 1569, un an après la mort de son père, Montaigne publie la traduction de la Théologie Naturelle de Ramon de Sebonde. En 1571, il renonce à la magistrature, se retire au château de Montaigne, et commence à rédiger les Essais, qui paraissent en 1580. Dès 1580, il est tourmenté d'une lithiase, qui le fera souffrir toute sa vie, et sera la cause de son voyage en Europe (1580-81), dont il rapportera un Journal. C'est pendant son voyage qu'il apprend sa nomination à la mairie de Bordeaux. Réélu en 1583, il oeuvra pour la paix, et quitta la ville en 1585, lors de la peste. Il fait encore un voyage à Paris, est emprisonné quelques heures par les Ligueurs (catholiques fanatiques), et fait la même année connaissance avec Mlle de Gournay, sa "fille d'alliance".

Il meurt le 13 septembre 1592.

LES ESSAIS :

4 éditions :

  1. 1580 : 2 livres (a)
  2. 1582, 1587 et 1588 : 3ème livre, et 600 ajouts (b)
  3. 1595 : édition posthume ; mais ses annotations ont été corrigées ;
  4. 1906 : édition de "l'exemplaire de Bordeaux" (c).

Au début, l'oeuvre est un recueil d'anecdotes ou de sentences trouvées dans ses livres et reliées entre elles par des commentaires.

La traduction, en 1572, par Amyot de la Vie des Hommes illustres de Plutarque l'influence beaucoup. Il fait appel à sa propre expérience, et abandonne certains sujets (casuistique, politique). L'"essai" est un exercice intellectuel qui consiste à "faire l'épreuve de ses facultés". Montaigne écrit : "Je suis moi-même la matière de mon livre" : transcription de ses expériences, recherche de sa propre sagesse.

L'évolution de Montaigne, du stoïcisme à l’épicurisme.

Le premier livre date pour l’essentiel de la 1ère édition (1580) ; il est marqué par le stoïcisme, sous l'influence de La Boétie :

nécessité de supporter les maux, notamment la Mort, sans se laisser ni surprendre ni désespérer : idéal d’impassibilité, qui est celui des Stoïciens ; Cf. Marc-Aurèle : « Sois semblable à un roc. Contre lui sans cesse les vagues viennent se briser : il demeure immobile et domine les flots. »

style sentencieux

philosophie élitiste (mépris du vulgaire) et très volontariste.

Mais certains éléments permettent de douter que cette philosophie soit profondément enracinée : l’aveu d’une certaine faiblesse humaine, et l’indulgence face à cette faiblesse ; et surtout la confiance en la Nature : on n’arrive à rien si celle-ci n’y prête un peu la main.

Dans la 2ème édition de 1588 (livre III + « allongeails » des livres I et II), l'’épicurisme triomphe : conception matérialiste de la mort, réduite à « 1/4 d'heure de souffrance » ; conception de la Nature, une nature maternelle qui nous donne désirs et plaisirs nécessaires à notre survie, et nous ôte le désir de vivre lorsque nous approchons de la mort. Conception épicurienne du bonheur : un bonheur privé, marqué par le goût de la solitude, du retrait, qui s’oppose au souci de la vie publique et de la gloire qui était celui du stoïcisme. Ce qui importe seul désormais, c’est le « bien vivre ». L’épicurisme est le fond même de la philosophie de Montaigne.


Montaigne et les "Sauvages"

Les deux essais, "Des Cannibales" (I, 31) et "Des Coches" (III, 6) peuvent être lus à part, chez Ellipses, avec une traduction de Michel Tarpinian.

La problématique du Sauvage naît au moment des Grandes découvertes : les "Sauvages" sont-ils bons, ou voués à la perdition (comme le pensait Léry) ; peut-on, doit-on les convertir ? Bientôt se posera, de surcroît le problème de l'esclavage : s'ils sont des hommes, celui-ci est-il légitime ?

Montaigne, après Léry, tend à inverser la proposition : dans le domaine de la barbarie, nous n'avons rien à envier aux Sauvages.

Ne désirant rien, ils vivent en harmonie avec la Nature, et donc sont heureux.

Leurs coutumes sont cruelles, mais pas plus que les nôtres, et souvent inspirées par des motifs plus nobles.

Cette euphorie contraste avec le pessimisme de Léry : ignorant le vrai Dieu, ils sont condamnés à la perte et aux enfers, quelles que soient leurs qualités par ailleurs.

Le chapitre "Des Cannibales" est une declamatio, c'est-à-dire un libre exercice de pensée poursuivi, hors de tout contexte historique ou politique, jusqu'à ses ultimes conséquences : d'où un éloge paradoxal du Sauvage. Après une digression sur les changements géographiques qui ont pu affecter le monde, et expliquent la présence d'un continent inconnu, Montaigne procède à une sorte de résumé de Léry, qu'il ne cite jamais nommément : habitat, régime alimentaire (où l'on reconnaît le "cahouin" et le manioc), coutumes guerrières... Mais Montaigne prétend se fonder sur le témoignage direct d'un compagnon de Villegagnon, un homme simple, qui n'a donc pu déformer la vérité.

Montaigne se heurte au problème du cannibalisme, qui obséde aussi Léry ; il le relativise, montrant qu'il s'agit d'une vengeance... et rapportant ce fait à la torture et aux sévices que les Chrétiens s'infligent entre eux, sous prétexte de religion : "Il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu'à le manger mort, à deschirer par tourmens et geénes un corps encore plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l'avons non seulement leu, mais veu de fresche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rostir et manger après qu'il est trespassé." Léry ne dit pas autre chose, dans son chapitre XV bis, qui recense les horreurs commises par les Turcs, et les Européens.

Enfin, la première et la seule vertu des Indiens, qui méprisent les biens matériels, est le courage : une vertu que Montaigne partage.

Montaigne présente la polygamie de manière également positive, et montre la bonne entente qui règne entre les épouses.

Le chapitre "Des Coches" s'achève par un long réquisitoire contre la barbarie des Conquistadores, et la dénonciation de ce qu'on n'appelait pas encore un génocide (et qui fut pourtant le plus massif de toute l'histoire de l'humanité).