Jean de Léry (1536-1613)

Histoire d'un voyage en terre de Brésil (1578-1611)

Pour trouver le texte en ligne : http://www.mafua.ufsc.br/BT1730002.html

Chronologie du XVIème siècle Les grandes découvertes ;

Les chroniques du Nouveau Monde

Léry et les récits de voyage Les dangers de la navigation, un "topos" de la littérature de voyage Léry et Thévet : la polémique
Léry ethnologue : Léry et Lévi-Strauss La nudité des femmes (cours d'Estelle Plaisant-Soler, lycée St Exypéry, Mantes la Jolie) La connaissance de la nature avant les lumières : taxinomie, description et analogie
Montaigne et Léry L'obsession du cannibalisme Les enjeux religieux : Villegagnon, Léry et les Sauvages.
  Rouge Brésil  

BIOGRAPHIE

Jean de Léry, d'origine modeste, naît en 1536 à la Margelle, dans l'actuelle Côte-d'Or ; il apprend le métier de cordonnier, et se convertit au protestantisme ; il se réfugie à Genève, auprès de Calvin.

En 1557, à peine âgé de 21 ans, il est envoyé par Calvin avec treize autre Génevois pour rejoindre Nicolas de Villegagnon, qui a fondé la "France Antarctique", établissement français dans la baie de l'actuelle Rio de Janeiro. Il y arrive le 7 mars 1557, et y reste jusqu'en octobre ; mais Villegagnon se convertit au catholicisme, et chasse les protestants de "Fort-Coligny" ; ils doivent alors partager la vie des "Tupinambaoults", indiens anthropophages, avant d'être définitivement expulsés du Brésil, le 4 janvier 1558. Il parvient en France le 24 mai 1558, après une traversée éprouvante, marquée par une terrible famine.

A son retour, il rédige un récit de son voyage, mais perd deux fois le manuscrit, qui ne sera finalement publié qu'en 1578, à Genève, sous le titre Histoire d'un Voyage faict en la terre du Brésil. Il répondait à André Thévet, qui affirmait que la France Antarctique avait été perdue à cause des protestants.

Pendant les guerres de religion, il se réfugie à Sancerre après le massacre de la Saint-Barthélémy (24 août 1572). Il y connaît la famine, et assiste même l'année suivante, lors du siège de la ville, à une scène d'anthropophagie. En 1574, il publie l'Histoire mémorable du siège de Sancerre.

En 1580 paraît la première édition des Essais de Montaigne; le chapitre 31 du livre I, "Des Cannibales", s'inspire de Thévet et de Léry.

En 1585, Léry publie la 3ème édition de son Voyage ; plusieurs pages polémiques répondent aux Vrais Pourtraits de Thévet.

En 1588, 4ème édition des Essais de Montaigne ; le chapitre 6 du livre III, "Des Coches", contient un réquisitoire contre la Conquista.

1592 : Montaigne meurt le 13 septembre, et André Thévet le 23 novembre.

1599 : 4ème édition du Voyage de Léry

1611 : 5ème et dernière édition du Voyage

1613 : mort de Jean de Léry, en Suisse, à l'âge de 77 ans.


BIBLIOGRAPHIE :

 


LES GRANDES DÉCOUVERTES

Les précurseurs :

Dès l'Antiquité, des marins Égyptiens ou Carthaginois avaient exploré les côtes de l'Afrique, et celles de l'Europe, tandis qu'Alexandre le Grand atteignait l'Indus et l'Asie centrale. Les géographes nous ont laissé des descriptions : Hérodote, Hipparque de Nicée, mais surtout Strabon (1er siècle ap. J-C) et Ptolémée (IIème siècle ap. J-C).

La chute de l'Empire Romain mit un terme à ces expéditions, et aux découvertes scientifiques et géographiques ; mais l'idée que la terre était ronde, et que l'on pouvait atteindre l'Asie en partant des côtes de l'Europe, s'était ancrée dans les esprits.

Au IXème siècle, les Normands reprennent les expéditions, vers le Groenland, l'Islande (reconnue vers 795) et même le continent américain ; mais leurs découvertes n'ont aucune suite.

Au XIIIème siècle, renseignés par les Croisades, les Occidentaux reprennent les expéditions vers l'Asie : en 1252, Ruysbroeck se rend jusque sur la Volga, et rencontre les Mongols. De 1271 à 1291, Marco Polo traverse l'Asie, et vit 17 ans auprès du Khan ; à son retour à Venise en 1295, il publie en français le Livre des Merveilles, où il décrit les prodigieuses richesses de l'Orient.

Mais c'est au XVème siècle que le mouvement va s'accélérer.

Les causes économiques :

Les causes scientifiques et techniques :

Les causes politiques :

Les causes religieuses :

LES CONQUÊTES PORTUGAISES :

LES CONQUÊTES ESPAGNOLES :

La colonisation de ce qui ne s'appelle pas encore l'Amérique commence dès le deuxième voyage de Christophe Colomb, en 1493, par l'île d'Hispañola, l'actuelle Haïti. Les Indiens Caraïbes y sont rapidement décimés par les massacres, les maladies, l'esclavage. Depuis ces premières colonies antillaises, les Espagnols repèrent pendant une vingtaine d'années la côte orientale du nouveau continent, avant d'en entreprendre la conquête, poussés par la soif de l'or.
Hernán Cortés pénètre en territoire sous domination aztèque en 1519. La puissance de Tenochtitlán s'effondre en moins de trois ans. Parti de Panamá, Pizarro soumet l'empire inca entre 1531 et 1535. Depuis le haut plateau andin, les conquistadores poussent au sud, sur la côte pacifique, investissent au nord la côte et l'arrière-pays jusqu'à l'embouchure de l'Amazone. Vers 1545, la découverte des mines d'argent du Potosí et du Zacatecas concrétise leur rêve de fortune rapide. D'autres expéditions partent d'Espagne vers le río de La Plata et le Paraguay. Vers 1550, l'empire espagnol est presque entièrement constitué.        

ANGLAIS ET FRANÇAIS :

Au service de l'Angleterre, le Vénitien Jean Cabot quitte Bristol en 1497 pour débarquer à Terre-Neuve, au Labrador et en Nouvelle-Angleterre. Les Espagnols pénètrent aussi en Amérique du Nord. Ils s'octroient la Floride en 1513. À la recherche d'or, Francisco Vásquez Coronado atteint le Nebraska en 1540 et la pointe de la Californie est colonisée en 1542. « Découvreur du Canada », Jacques Cartier, parti de Saint-Malo en 1534, remonte le Saint-Laurent. Peu ou pas engagés dans l'entreprise coloniale au XVIesiècle, la France, l'Angleterre, et les Pays-Bas multiplieront leurs comptoirs au siècle suivant.            
Après la fondation de Jamestown, l'Amérique du Nord devient le refuge des dissidents anglais persécutés. Des puritains atteignent le cap Cod en 1620 à bord du Mayflower et des quakers fondent la Pennsylvanie. Plus au nord, les Français créent en 1600 le poste de Tadoussac, sur le Saguenay, et Samuel de Champlain fonde Québec en 1608. En 1673, Louis Joliet et Jacques Marquette découvrent le Mississippi. Robert Cavelier de La Salle descend le fleuve en 1678, et fonde la Louisiane. Contrairement aux colonies anglaises solidement implantées sur la côte est, les possessions françaises d'Amérique du Nord couvrent un immense espace avec très peu de colons.


LES CHRONIQUES DU NOUVEAU MONDE.

L'œuvre de Jean de Léry s'inscrit dans une tradition déjà longue : les récits de voyage, concernant l'Amérique récemment découverte. Il est loin d'être le premier à avoir écrit son voyage...

Christophe Colomb fut le premier à porter témoignage, dans son Journal de bord (1492-1493) et ses Lettres aux autorités espagnoles (1493-1506) : il décrit la nature tropicale, les habitants, la géographie des lieux et leurs richesses naturelles, en y mêlant des mythes classiques et médiévaux : sirènes, démon, paradis terrestre...

Peu après, le Français Paulmier de Gonneville, originaire de Honfleur, raconte dans sa Relation authentique (1503-1505) son séjour au Brésil, où il oppose la tribu pacifique des Carijo à celle, féroce et cannibale, des "Tupiniquin" (les Tupinambaou de Léry ?)

Mais les témoignages les plus nombreux sont ceux des Espagnols :

Des témoignages directs, tout d'abord, ceux des conquérants eux-mêmes. Hernan Cortés, le plus sinistrement connu des Conquistadores, donne dans ses Lettres de relation adressées à Charles Quint (1519-1526) sa version de la conquête du Mexique, tandis que Pedro de Valvidia raconte dans ses onze Lettres (1545-1552) celle du Chili.

Mais aussi des récits de chroniqueurs ou d'historiens : Pierre-Martyr d'Anghiera, Milanais au service des Rois d'Espagne, dans son De Orbe Novo (1493-1525) ; Gonzalo Fernandez de Oviedo, sans doute le plus connu d'entre eux, dans sa monumentale Histoire générale et naturelle des Indes (1526) en cinquante livres, offre une véritable encyclopédie américaine.

Bartolomeu de Las Casas se distingue particulièrement, parce qu'il prit la défense des Indiens, et écrivit un véritable réquisitoire contre le travail forcé qui leur était imposé :

Considéré comme un très grand humaniste, il parvint à faire changer les lois de l' "encomienda" (travail forcé), et fut admiré des Lumières (Montesquieu, Voltaire, Marmontel...)

Tandis que Francisco Lopez de Gomara faisait l'apologie de la conquête, le jésuite Joseph d'Acosta écrivit le premier ouvrage scientifique sur le Nouveau Monde, l'Histoire naturelle et morale des Indes occidentales (1589).

L'Amérique du Nord, elle, fut décrite par Verrazzano et surtout Jacques Cartier, dans ses trois Relations (1534-1541).

Quant au Brésil, disputé par les Portugais et les Français, il fut connu par le P. Manuel de Nobrega (Lettres du Brésil, 1549-1560), les lettres de Nicolas Barré (février-mai 1556) et les Singularitez de la France Antarctique d'André Thévet (1558), contre lequel bataillera Jean de Léry. D'autres auteurs portugais, comme Galdavo ou Soares de Souza publieront également leurs descriptions.


ANDRÉ THÉVET ET JEAN DE LÉRY

André Thévet, prédécesseur de Léry dans le Nouveau Monde.

Pour une biographie complète d'André Thévet, voir ici. On peut aussi lire l'ouvrage de Frank Lestringant : André Thévet, cosmographe des derniers Valois, Genève, Droz, 1991.

Né en 1502 ou 1503, ou peut-être, selon Frank Lestringant, en 1516, André Thévet est un moine cordelier ; de 1549 à 1552, il effectue, grâce au soutien du cardinal Jean de Lorraine, un voyage au Levant (Venise, la Grèce, la Palestine et Jérusalem, la Syrie), et publie sa Cosmographie du Levant en 1554. Il est possible que ce premier ouvrage ait été écrit par un "nègre", François de Belleforest, avec qui il se fâchera violemment en 1566.

Mais la grande aventure de sa vie fut un voyage au Nouveau Monde : en 1555, Henri II charge le Vice-amiral de Bretagne, Nicolas Durand de Villegagnon, de fonder une colonie au Brésil ; celui-ci quitte le Havre l'été 1555, avec deux navires et 600 hommes d'armes et de métier. André Thévet l'accompagne comme aumônier. Arrivé dans la baie de Rio de Janeiro en novembre 1555, Villegagnon s'installe sur un îlot de l'embouchure du Ganabara, qui deviendra "L'Île Coligny". Mais Thévet tombe malade, et doit être rapatrié en France au début de l'année 1556.

Il a eu néanmoins le temps d'explorer la terre ferme, de rencontrer des Indiens anthropophages, et même de rapporter une plante que les Tupinambas faisaient brûler dans des cornets de feuille pour en aspirer la fumée... Il la transplantera dans la région d'Angoulême, mais se fera "voler" la notoriété (douteuse...) d'une telle découverte par un certain Nicot, qui en avait offert à la Reine mère Catherine de Médicis en 1560...

En 1557, il publie le récit de son voyage dans les Singularités de la France Antarctique.

En 1558, il obtient d'être sécularisé, et devient cosmographe de Catherine de Médicis, puis du Roi. Il sera successivement le cosmographe des quatre derniers Valois, Henri II, François II, Henri III et enfin Charles IX dont il sera l'un des favoris.

Sa dernière oeuvre paraît en 1574 ; à l'imitation des Vies Parallèles de Plutarque, dont Amyot avait donné une traduction en 1564, il écrit les Vrais Pourtraicts des Hommes Illustres, accompagnés de 224 portraits gravés en taille douce. L'originalité de l'œuvre, est qu'elle couvre l'ensemble des régions parcourues par l'auteur, y compris, donc le Nouveau Monde...

Il meurt en 1590 ou  1592.

Léry et Thévet.

Les deux personnages ont donc connu une expérience similaire, puisque tous deux ont accompagné Villegagnon dans la même région du Brésil, la baie de Rio de Janeiro, à quelques mois d'intervalle : Thévet était parti en 1556, Léry arrive en 1557. Et pourtant, tout les sépare.

Thévet, on l'a vu, est un moine cordelier, de l'ordre franciscain. Certes, c'est un homme ouvert et tolérant, qui entretient de bonnes relations aussi bien avec les protestants de Coligny qu'avec les catholiques des Guise ; mais il n'en appartient pas moins au camp catholique. Dans ses Vrais Pourtraicts..., il reprendra la thèse de Villegagnon et des catholiques, qui rend les protestants responsables de la perte de la "France Antarctique", et c'est pour lui répondre que Léry publiera, en 1578, son Histoire d'un voyage...

Mais les deux hommes s'opposent aussi sur des questions de méthode, et d'interprétation d'une expérience commune. Ainsi, si pour tous deux, le récit de voyage repose sur un "hypotexte", ce n'est pas le même : pour Thévet, il s'agit de retrouver les leçons antiques, et le livre des Inventeurs, de Polydore Vergile : il sera question de sirènes, de cyclopes... Pour Léry, l'hypotexte est la Bible : le Brésil des Tupinambas représente un Eden dégradé ; les peuples du Nouveau Monde, qui ignorent la Grâce, subissent plus violemment les conséquences du Péché Originel...

Tous deux affirment pratiquer "l'autopsie" : ils rapportent ce qu'ils ont vu de leurs yeux ; mais l'exposé de Thévet était très désordonné, mêlant parfois le merveilleux (les Amazones) au réel (les Indiens anthropophages), alors que Léry pratique de manière systématique, et la plus rationnelle possible, écartant le plus qu'il peut le merveilleux : il commence par l'homme, la première des Créatures et la plus proche de Dieu ; puis les animaux de la terre (ch. 10), de l'air (ch. 11) et de l'eau (ch. 12), un ordre procédant de la Bible, les animaux aquatiques n'étant même pas nommés par Adam, et ne recevant donc de nom que par rapport aux animaux terrestres : veaux marins p. ex... Enfin, il termine par les végétaux (ch. 13). A l'intérieur de chaque chapitre, une double échelle détermine la classification : du comestible au vénéneux, et par ordre décroissant de taille.
Assurément, il arrive à Léry de baisser sa garde critique : lorsqu'il décrit sa peur panique devant un iguane ou un caïman de grande taille, ou lorsqu'il décrit des "monstres" comme le paresseux et le coati (une description qui inspirera Flaubert dans la Tentation de Saint Antoine). Il s'attire alors les moqueries de Thévet...

Cela n'empêche nullement Léry de s'inspirer de Thévet, voire de le plagier carrément. Ainsi, dans le chapitre 16, Léry raconte comment il assiste, plus ou moins clandestinement, à une cérémonie religieuse ; or Thévet avait raconté une scène similaire dans les Curiosités. Tous deux comparent les femmes hurlantes et en transes à des sorcières ; tous deux observent ensuite la cérémonie des hommes. Mais alors que Thévet, meilleur ethnographe mais piètre écrivain, racontait par le menu en d'interminables pages le contenu de la "ballade" psalmodiée par les Indiens, Léry préfère la littérature, créant l'émotion, l'illusion de présence et nous faisant partager son "ravissement" paradoxal : aux yeux du calviniste, en effet, la danse est condamnable sans appel... Ce qu'exprime ici Léry, c'est un moment éphémère de communion entre les hommes. Autre exemple de similitude : tous deux assistent, par hasard, à une naissance (ch. 17)...

Enfin, les attaques se font des deux côtés, et Thévet ne se fait pas faute de s'en prendre à Léry, parfois avec la plus grande mauvaise foi :

"En un autre endroit le suppos de Sainct Crespin Lery raconte qu'en l'Isle de Panama où il ne fust oncques, et ne s'en aprocha de mil huict cens lieües, ils se trouvent des crocodilles qui sont de plus de cent pieds de long, et grosses à la même proportion, la croira qui voudra : quant à moy je suis bien asseuré que la chose est tresfaulse, et aussi véritable que les hommes et poissons gigantins de Panurges, ou de ceux de Gargantua récitez par Rabelais..." (I, 19)

Thévet s'en prend aussi au chapitre le plus "rabelaisien" de Léry, sur le "caouin" (Léry, ch. 9 p. 248-249).

Inversement, quand Léry attaque Thévet, c'est aussi sur le mode rabelaisien : ironisant sur le "géant Quoniambec" introduit par ce dernier dans les Portraits des Hommes illustres, il le représente en un triomphe grotesque : voir la note 1 p. 136-137.

Querelle de méthode, conflit religieux, rivalité littéraire : tous les ingrédients étaient là pour que, dans l'Histoire d'un Voyage, Thévet se substitue à Villegagnon comme adversaire principal...


JEAN DE LÉRY ET LES RÉCITS DE VOYAGE.

Pour cet article, nous nous inspirons de l'article de Jean ROUDAUT, "Récits de voyage", dans l'Encyclopedia Universalis (version en ligne).

Le récit de voyage est presque aussi ancien que la littérature ; pour l'Europe, le tout premier est évidemment l'Odyssée, récit en partie mythique, mais fondé sur de véritables connaissances maritimes. Citons également Hérodote et Pausanias. Au Moyen-Age, les récits de pélerinage sont nombreux ; à cette époque, Marco Polo publie son Devisement du Monde, qui raconte son périple de Venise jusqu'en Chine, œuvre fondamentale, tandis qu'en Orient, Ibn Battuta écrit la Rihla, qui couvre et dépasse l'ensemble du monde musulman.

Mais c'est avec les grandes découvertes que le récit de voyage prend, au XVIème siècle, une importance considérable : voir ci-dessus les "chroniques du Nouveau Monde". Le livre de Jean de Léry appartient donc à un genre florissant, dont il importe de déceler des constantes.

Le narrateur et son destinataire : un récit autobiographique ?

Le voyageur, l'auteur et le narrateur étant une seule et même personne, le récit de voyage appartient, selon les critères de Michel Lejeune, au genre autobiographique. C'est bien le cas ici, avec en outre la distance temporelle qui sépare le voyageur du narrateur devenu adulte : plus de vingt ans se sont écoulés entre le voyage (1555-1556) et la première édition (1578), et plus de cinquante si l'on prend en compte la dernière (1611). Dans ce laps de temps, le jeune homme malicieux et curieux est devenu un grave prédicateur protestant.

Pourtant, s'il faut avouer que les aventures du narrateur nous passionnent – navigations périlleuses, mésaventures avec les Indiens, comme avec les autres colons français, conflit avec Villegagnon... – là n'est peut-être pas l'essentiel de ce qui nous retient : la description d'une nature inconnue, et des mœurs des Tupinambas, en somme la valeur documentaire et ethnologique du document l'emporte sur le récit autobiographique.

Enfin, il faut tenir le  plus grand compte du destinataire : Léry s'adresse avant tout aux siens, les protestants de Genève, en butte aux persécutions des catholiques. Son but est double : établir la véracité de son récit, contre Thévet, et contre les affabulations de ceux qui l'ont précédé (et l'on constate une grande méfiance à l'égard des créatures fabuleuses qui peuplent les récits géographiques de son temps, sirènes, cyclopes, directement issus de l'Antiquité), et montrer que les Protestants ne sont pour rien dans la perte de la "France Antarctique". A cela s'ajoute une méditation, également religieuse, sur les Indiens, et leur probable damnation.

On constate donc que si la dimension autobiographique du livre est évidente, elle n'en constitue pas l'essentiel.

Les intertextes : Rabelais, les autres récits de voyage, la Bible.

Le récit de voyage n'est jamais un témoignage "brut" : il est traversé d'autres textes, récits, légendes... Ainsi les premiers voyageurs du Nouveau Monde s'attendaient-ils à retrouver les créatures de l'Odyssée, sirènes et cyclopes ; ainsi les voyages en Orient se faisaient-ils avec Hérodote pour guide – quitte parfois à le citer sans le nommer, comme un témoignage contemporain ! Ainsi visitait-on la France en ayant en main la Guerre des Gaules de César... et ce sera encore vrai au XIXème siècle ! (voir les Mémoires d'un touriste, de Stendhal).

Quels sont les intertextes de Léry ? 

L'enjeu du voyage.

Avant le XIXème siècle (et l'invention du "tourisme"), on ne voyage pas pour le plaisir, mais pour des motifs puissants : pélerinage, quête de richesses, volonté de savoir, connaissance de soi... Quels sont les enjeux pour Léry ?

L'enjeu de son voyage est double, à la fois politique et religieux : il s'agit d'installer au Brésil, dans une partie que les Portugais n'ont pas encore conquise, une solide implantation française, la "France Antarctique" : Villegagnon est parti en éclaireur, les compagnons de Léry suivent, et, si le conflit n'avait pas éclaté entre ceux-ci et Villegagnon, il était prévu d'envoyer dans cette colonie de nombreux navires pour la peupler. Par ailleurs, il s'agissait d'une colonie protestante : il s'agissait donc d'établir un refuge pour les protestants persécutés d'Europe, et en particulier de France. Le prosélytisme n'était certes pas exclu ; et l'on voit à de nombreuses reprises Léry tenter d'expliquer le "vrai Dieu" aux Indiens, et de les persuader, sans grand succès d'ailleurs, de se convertir ; mais ce n'était pas là l'enjeu essentiel.

Mais le voyage, c'est la découverte d'un ailleurs, ici radicalement différent. Pour Léry, la norme, c'est bien entendu la France dont il vient, et Genève ; mais peu à peu, la vision qu'il a de cet ailleurs change ; et c'est le monde Européen qui s'en trouve modifié, ou plutôt la vision qu'il en a : au point d'exprimer une nostalgie de cet ailleurs, tout à fait exceptionnelle dans les récits de son temps (p. 508).

La quête du Paradis ?

Ni Jérusalem, ni Byzance, ni le mythique royaume du "Prêtre Jean" n'ont offert aux voyageurs le Paradis qu'ils attendaient ; les Antipodes le leur offriront-ils davantage ?

Pour Léry, l'illusion n'existe pas, ou est de courte durée. Les Sauvages qu'il découvre ont certes conservé une certaine innocence, et Léry ne tarit pas d'éloge sur leur courage, leur fidélité en amitié, l'harmonie qui règne au sein de leur société, leur hospitalité ; mais il n'est pas dupe. Le cannibalisme lui fait horreur, et il voit en eux des hommes issus tout comme nous du péché originel, mais à qui la grâce est refusée. Et refusée par leur faute : certes, dépourvus d'écriture, ils ne peuvent connaître la Bible ; mais leur aveuglement leur interdit de lire l'autre source de Salut, qui peut mener à Dieu, et qui est accessible même à un enfant : le grand livre de la Nature, sous leurs yeux. Aux yeux de Léry, il n'y a donc pas de "Bon sauvage", comme il en existera pour Bougainville et Diderot à Tahiti.

Se trouver soi-même.

Le voyage n'a donc pas apporté à Léry la découverte d'un Paradis ; mais il l'a conforté dans ses convictions, l'a mûri, et a fait de lui le prédicateur qu'il est devenu. Il en rapportera aussi un regard critique sur notre société, qui préfigure les persans de Montesquieu, le Vieillard tahitien de Diderot, ou le Huron de Voltaire. La Barbarie est aussi, est surtout parmi nous... (voir notamment le chapitre XV bis)


 

LES DANGERS DE LA NAVIGATION, UN TOPIQUE.

Le voyage au Brésil comporte deux grandes navigations : à l'aller, de novembre 1555 à février 1556 (chapitres II à IV), et au retour (chapitres XXI-XXII). Dans chacune, des épreuves sont infligées aux voyageurs : 

L'on constate une certaine originalité de Léry, par rapport à d'autres auteurs contemporains : chez lui, la tempête occupe relativement peu de place, la famine apparaissant comme le plus grand danger en mer...

Néanmoins, l'on peut rapprocher ces textes d'autres antérieurs.

Le "Naufragium" d'Érasme (1522).

Texte latin

Le texte d'Érasme était un manifeste évangéliste, opposant déjà la crainte superstitieuse, qui se traduit par le catalogue des adjurations adressées aux Saints et à la Vierge, à la sagesse évangéliste, qui met son salut en Dieu seul.

Chappuys, La Borderie, Colin

Les trois œuvres suivantes constitueront un "détour profane", selon l'expression de Frank Lestringant (Écrire le monde à la Renaissance, "la famille des 'tempêtes en mer'", p. 139-157)

La tempête du Quart Livre de Rabelais (1548-1552)

L'épisode de la tempête occupe les chapitres 18 à 22 du Quart Livre. Il amplifie considérablement les antithèses précédentes : à Panurge, gémissant, priant tous les Saints et incapable du moindre mouvement, s'opposent d'une part l'énergique et quelque peu blasphémateur Frère Jean, et surtout le sage Pantagruel, qui après avoir remis son sort à Dieu, participe à la manœuvre.

Les jeux verbaux – plaintes de Panurge, jurons de Frère Jean, auxquels s'entremêlent les cris des marins et les termes techniques – produisent un effet de tintamarre, similaire au vacarme de la tempête.

Voir ici une étude littéraire de ce texte.

André Thévet, Cosmographie du Levant (1554-1556)

Le voyage au Levant de Thévet était un pélerinage classique, sauf que les Épîtres de Paul servent de guide, et que Thévet dédaigne superbement les reliques et les indulgences attachées à chaque étape du parcours. Refusant les "biens temporels", Thévet, comme Rabelais, a pour motivation la connaissance : son voyage n'est donc pas incompatible avec la tradition érasmienne, qui blâmait violemment, dans le Naufragium, ceux qui partaient, abandonnant famille et patrie, à seule fin d'acquérir une indulgence plénière.

Pour Thévet, comme pour La Borderie et Rabelais, l'unique recours est en Dieu : même s'il réécrit le Discours de la Borderie (en reprenant par exemple l'escale à Chios), il abandonne toute référence à un amour profane, et retrouve donc, par-delà Chappuys et La Borderie, l'inspiration érasmienne. Sans doute aussi s'est-il inspiré de Rabelais, puisque l'on retrouve certaines expressions de celui-ci, reprises terme à terme dans la Cosmographie du Levant.

Et Léry ?

Trois épisodes sont à observer plus particulièrement :

Le topique de la "tempête en mer", ou du naufrage, traduit donc presque partout l'opposition entre superstition et vraie religion. Mettant les hommes face à leur mort, il les révèle dans leur vérité. Panique, vaines prières aux Saints et à la Vierge, ou au contraire acceptation de la volonté divine, et attitude active et courageuse témoigne de la valeur de leur foi respective. Les Huguenots, comme Léry, sont les héritiers des Évangélistes, d'Érasme à Rabelais.


LÉRY ET Lévi-Strauss, OU LÉRY ETHNOLOGUE.

Claude Lévi-Strauss, père de l'ethnologie moderne, a eu 100 ans le 18 novembre 2008 ; or il reconnaît Jean de Léry comme un de ses prédécesseurs, comme en témoigne l'entretien qu'il accorde à Dominique-Antoine Grisoni, et qui ouvre l'édition moderne de l'Histoire d'un voyage.

Léry et Lévi-Strauss, une histoire commune.

"J'ai l'impression d'une connivence, d'un parallélisme, entre l'existence de Léry et la mienne", dit Lévi-Strauss (p. 7) ; et de fait, Léry est protestant, Lévi-Strauss juif, ce qui les expose tous deux aux persécutions religieuses ; Léry découvre le Brésil à 22 ans, Lévi-Strauss à 26 ; tous deux attendront de nombreuses années pour rédiger leur voyage – ils ont respectivement 40 et 41 ans quand ils publient, l'un L'histoire d'un voyage, l'autre Tristes Tropiques. Et dans l'intervalle, l'un a connu les guerres de religion et le siège de Sancerre, l'autre la Seconde Guerre mondiale... Dans son entretien, Claude Lévi-Strauss souligne d'autres circonstances troublantes : Jean de Léry a fini sa vie là même où s'installera la famille de Saussure, très liée à Lévi-Strauss, et lorsque celui-ci achète une maison de campagne, il s'installe sans le savoir tout près de la Margelle, lieu de naissance de Léry...

Mais l'essentiel réside dans le voyage au Brésil. Tous deux y alternent le particulier et le général, l'aventure (narration, anecdote) et l'inventaire (description, tableau, méditation philosophique). Voir l'incipit de Lévi-Strauss : "Je hais les voyages et les explorateurs..." (édition Pocket, p. 9-10). Tous deux se laissent volontiers fasciner par ce qu'ils découvrent : Léry n'est pas ce "voyageur ancien" dont parle Lévi-Strauss p. 43, "à qui tout inspire raillerie et dégoût"... Dès l'arrivée dans la baie de Rio, le souvenir de Léry s'impose à Lévi-Strauss : "J'ai dans ma poche Jean de Léry, bréviaire de l'ethnologue." (p. 87). D'ailleurs, tout le chapitre, intitulé "Ganabara", raconte le Voyage (p. 87-91). Tristes Tropiques apparaît parfois comme un palimpseste, et l'on peut reprendre ici les parallélismes notés par Lestringant :

  Léry Lévi-Strauss (édition Pocket)
Le "pot au noir" p. 138 p. 77-79
Description de l'étui pénien p. 215-216 p. 336
Peintures faciales p. 230 p. 205-227
Motifs géométriques p. 447 p. 205-227
la fabrication du "caouin" p. 247-248 p. 417
les oiseaux mutums p. 278 p. 383
Les aras déplumés p. 280 p. 253
Les abeilles  p. 290 p. 315
Les grillons rongeurs p. 291 p. 419
Les bambous fichés dans le sol p. 346 p. 412-413
La polygamie p. 427-428 p. 370
L'homosexualité p. 430 p. 427
Le baptème p. 431 p. 326

Même les émotions sont semblables chez les deux auteurs : dégoût du caouin (Léry p. 247-248, Lévi-Strauss p. 417), ravissement musical, idylle de la vie en famille, le chapitre 27 de Tristes Tropiques reprenant le chapitre 17 de Léry. Tous deux font enfin la même expérience de la méfiance indienne, p. 467 chez Léry, chapitre 28 (p. 356-357), la réflexion sur l'anthropophagie, et sur la barbarie similaire de notre propre civilisation (p. 463 chez Lévi-Strauss). Enfin et surtout, les Tupi-Kawahib de la huitième partie de Tristes Tropiques sont les lointains descendants des Tupinambas rencontrés en 1557 par Léry et ses compagnons.

Danse et chant, un ravissement commun.

Le calvinisme proscrit toute forme de danse ; mais Jean de Léry, s'il considère volontiers les danses des femmes comme un incompréhensible et terrifiant sabbat, une "possession" satanique qui fait des Indiennes des sorcières comparables à celles que l'on commençait à persécuter en Europe, en revanche,il est fasciné par la danse masculine : cf. p. 401-406. La cérémonie virile a toute sa sympathie, d'autant que les chants évoquant un déluge lui semblent une réminiscence d'une "vérité" chrétienne... Mauvais ethnologue en cela (il n'analyse pas le mythe indien en tant que tel), il se montre en revanche bon écrivain. Dans l'édition de 1585, il ira jusqu'à donner la partition du chant, rendant vivante cette phrase musicale venue d'un autre monde... (appendice V, p. 610-611)

On retrouve la même fascination et la même sympathie dans un chapitre de Tristes Tropiques intitulé justement "bons Sauvages" (ch. 22) : les Bororos offrent une sorte de "concert" (p. 252-253), et Lévi-Strauss, trop épuisé, ne se montre pas non plus "bon ethnologue"...

Tous deux veulent ici donner "l'illusion de présence", comme le dit F. Lestringant, transmettre une sensation extraordinaire autant qu'éphémère.

Les Sauvages et l'écriture

Aux yeux de Léry, un peuple sans écriture est un peuple déchu, inaccessible à la Parole sacrée. Contrairement à Socrate (cf. p. 382, note 2) il ne considère pas que l'écriture s'oppose à la mémoire, mais qu'au contraire "la mère des temps est l'histoire", et que la transmission du savoir est plus sûre et plus riche par le livre.

Lévi-Strauss, au contraire, partage la méfiance de Platon envers l'écriture ; il raconte, dans le chapitre 28 de Tristes Tropiques, l'anecdote d'un chef Nambikwara qui faisait semblant de tracer des lignes d'écriture pour augmenter son prestige et son pouvoir (édition Pocket, Terre Humaine poche, p. 349 et suivantes).

L'opposition entre nos deux ethnologues est frontale :

L'image :

Léry se plaint de n'avoir pu constituer de dossier iconographique, Lévi-Strauss a presque trop d'images : mais leur déception est identique : l'image est impuissante à faire revivre le passé.

Mais Lévi-Strauss se place sous le patronage de Léry, et évoque son histoire, p. 87-93. Il reconnaît en lui un précurseur, et un écrivain.


LES ENJEUX RELIGIEUX DE L'HISTOIRE D'UN VOYAGE :

Catholiques et protestants :

Ce conflit est, dans le livre de Léry, symbolisé par la trahison de Villegagnon, et son attitude à l'égard des protestants.

L'attitude à l'égard des Sauvages :


DÉCRIRE L'INCONNU : CATÉGORISATION ET TAXINOMIE.

ara.caninde.jpg (146485 octets) ara caninde ara.jpg (24578 octets) ara manioc_1.jpg (76816 octets) le manioc
manioc_2.jpg (33992 octets) racine de manioc mutum_1.jpg (38832 octets) le mutum coati.jpg (91968 octets) le coati
paresseux_hay.jpg (52856 octets) Le paresseux, ou "Hay" toucan_1.jpg (61292 octets) le toucan jaguar_2.jpg (29626 octets) le jaguar

Jean de Léry s'engage sur la vérité de ce qu'il décrit, refusant les créatures fantastiques encore présentes chez Thévet ou d'autres cosmographes. Mais il se heurte au problème du langage : à une époque où l'on n'a pas encore répertorié les espèces végétales et animales, comment décrire l'inconnu ? Le problème se complique d'ailleurs, du fait que Léry n'a pu avoir recours à l'iconographie, incapable lui-même de dessiner, et n'ayant pu convaincre son compagnon Jean Gardien de se livrer à ce travail (p. 275).

Premier problème : les mots n'ont pas encore, en l'absence de dictionnaire, de référent unanimement partagé : un même mot peut désigner des réalités différentes selon l'origine du locuteur.

Second problème : de nombreuses réalités "exotiques" n'entrent pas dans les taxinomies habituelles, telles la baleine (mammifère ? poisson ?), ou l'éponge (végétal ? animal ?)

Il faudra donc des expressions référentielles "obliques", procédant par approximation ou métaphores.

Premier moyen : la désignation par analogie. On rapporte l'inconnu au connu :

Second moyen : l'approximation.

Troisième moyen : le baptème.

Un tapir

Pour les animaux, Léry commence souvent par donner le nom indien : tapiroussou, seouassous, hay... Puis il va le désigner en utilisant l'analogie : ainsi le tapir est-il décrit comme une sorte d'hybride, mi-âne, mi-vache. Par la suite, ce qui était description devient un véritable nom composé : l'âne-vache. Léry est donc par là devenu l'inventeur d'une nouvelle espèce, à qui il a donné un nom, par lequel l'animal sera ensuite constamment désigné. Il avait procédé de même pour le poisson-chat... nom qui, lui, est resté !


L'OBSESSION DU CANNIBALISME.

Ce qui frappe le plus violemment les Européens qui rencontrent les Indiens d'Amérique, c'est le problème du cannibalisme, tabou absolu, signe absolu de barbarie. Ils n'auront de cesse, tantôt de condamner ces peuples au nom de cela, tantôt au contraire de relativiser le phénomène.

Définition du cannibalisme :

Une condamnation sans appel :

Le cannibalisme n'en est pas moins condamné sans appel, et suscite l'horreur : menaces perçues chez les Margajas, alliés des Portugais (ch. VI, p. 150) ; description des rites dans le chapitre XV. Les Français refusent, quels que soient les risques, de partager ce "festin" ; mais Léry relève avec dégoût que quelques "truchements de Normandie" n'ont pas eu autant de scrupule. Enfin, dit Léry, "J'en ay dit assez pour faire avoir horreur, et dresser à chacun les cheveux en la tête." (p; 374).

A l'horreur "naturelle" de manger son semblable, s'ajoute une raison religieuse : détruire un cadavre, c'est empêcher la Résurrection, et donc aller contre l'ordre du monde.

Une condamnation cependant relativisée :

Dans le même chapitre XV, Léry s'en prend, comme à des anthropophages pires encore que les Sauvages, aux "gros usuriers" qui dévorent vivantes leurs proies ; s'ensuit le chapitre X bis, catalogue de sévices et de tortures que les "civilisés" s'infligent mutuellement. L'anthropophagie n'en est pas moins condamnables, mais les Européens n'ont guère le droit de la condamner !

On retrouvera cette condamnation chez Montaigne (chapitre "des Coches", III, 6) : celui-ci lance un virulent réquisitoire contre la barbarie des Conquistadores, citant au passage le cas d'Hispaniola (Haïti et Saint-Domingue), passée en quelques années d'occupation espagnole, d'un million d'habitants à... moins de 200 survivants !

La tentation du cannibalisme :

Pire encore, la tentation existe, en Europe même, d'un cannibalisme de survie ; Léry en connaît deux cas :

Le cannibalisme est donc bien l'un des signes que les Indiens sont damnés, qu'ils n'ont pas eu la chance, ou la volonté, d'avoir la grâce ; mais cela ne suffit pas à en faire des monstres, ni à exonérer les Européens de leurs atrocités. En réalité, le cannibalisme est partout, y compris en Europe, y compris chez les Chrétiens, que leur foi ne suffit pas à protéger.