LA FONTAINE, 1621-1695

·        Biographie

·        L’esthétique de La Fontaine

·        L’époque de Louis XIV

·        chronologie

Fables, VII-XI

Amours de Psyché

Quelques fables expliquées

 

 

Biographie de La Fontaine (1621-1695)

Il n'est pas nécessaire ici de la rappeler  ; vous pouvez consulter les sites suivants :

·         Ysopet

·         Jean de la Fontaine, site réalisé par la famille Vidaud

Vous pouvez également lire avec grand profit le livre de Marc Fumaroli, académicien et professeur au collège de France, grand spécialiste du 17ème siècle : "Le poète et le Roi, Jean de La Fontaine et son siècle",  éditions de Fallois, Paris, 1997, 505  p.

L'époque de La Fontaine :

Voir ci-dessous.

Vous pouvez consulter les pages sur Dom Juan (1665) : l'époque est à peu de choses près la même. Vous pouvez également trouver un QCM de culture générale sur l'époque de Molière.


LA FONTAINE, UN HOMME LIBRE

Bref tableau du XVIIème siècle :

Le dix-septième siècle commence avec la mort d'Henri IV en 1610, et la première Régence. C'est une période de liberté, mais aussi de troubles, caractérisée sur le plan littéraire et artistique par l'exubérance baroque. C'est la grande époque de Théophile de Viau, Saint-Amant, Honoré d'Urfé, Voiture... La Fontaine ne connaîtra pas cette période (il est né en 1621), mais il gardera la nostalgie de la période des Valois, et de la Régence, dont il entendra parler par ses amis lettrés : une période de liberté de penser.

En 1624, commence une période beaucoup plus sombre : le jeune Roi Louis XIII, qui règne depuis 1617, fait entrer Richelieu, déjà puissant, au conseil. Ce sera alors un moment de reprise en main quasi dictatorial. Les arts et les lettres sont domestiqués, soumis à une obligation de propagande... Un signe de cet asservissement : la création de l'Académie française, inventée par Vincent Conrart (qui sera un ami de La Fontaine), mais reprise par Richelieu.

Richelieu meurt en 1642, suivi d'un an par Louis XIII. Ce sera alors la seconde Régence, celle d'Anne d'Autriche, mère de Louis XIV, secondée par Mazarin - un autre cardinal, moins redouté mais plus haï encore que Richelieu. L'exaspération des Nobles donnera lieu à la Fronde (1648-1652).

Cette révolte échoue, et aboutit à une reprise en mains du pouvoir. Le jeune Louis XIV en gardera une méfiance durable à l'égard de Paris, la capitale, qui s'est montrée hostile et dangereuse.

En 1661, Mazarin meurt, et Louis XIV annonce que désormais il règnera seul, sans premier ministre. Dans son entourage, deux tendances s'affrontent : celle de Foucquet, Surintendant des Finances, qui a naguère sauvé Mazarin de la ruine, l'a aidé à retrouver sa fortune, et s'est acquis une dette de reconnaissance de la part du Roi, ce qui ne lui sera pas pardonné. C'est un lettré, qui ambitionne de devenir un Mécène auprès du nouvel Auguste, et à réuni autour de lui tout ce que la France compte d'artistes et de beaux esprits : Le Nôtre, les frères Perrault, Mme de Sévigné... et La Fontaine, son poète favori ! Politiquement, ce sont des libéraux, qui souhaitent une France diverse, paisible, favorable à la Paix en Europe.
L'autre tendance est celle de Colbert, qui voue une haine totale à Foucquet, et travaille pour établir en France un pouvoir absolu, dans la lignée de Richelieu et de Mazarin... et fondée sur la guerre.

Le 5 septembre 1661, la foudre s'abat sur Foucquet... et sur La Fontaine. Le 17 août, Foucquet avait organisé une fête somptueuse dans son château de Vaux, à laquelle il avait convié Louis XIV ; il espérait alors, en lui offrant Vaux (un concentré des arts et lettres français), sceller une amitié avec le Roi et devenir son premier ministre. Mais le Roi s'est senti humilié, et surtout a refusé le "modèle politique" que représentait Foucquet. Entre Colbert et Foucquet, entre absolutisme et libéralisme, il a tranché. Le 5 septembre 1661, Foucquet est arrêté par D'Artagnan. Il est accusé de concussion et de haute trahison.

L'Affaire Foucquet durera jusqu'en 1664. D'un côté le Roi et Colbert multiplient les pressions sur les juges, font perquisitionner au domicile de Foucquet à Saint-Mandé pour subtiliser 16 000 lettres de Mazarin qui auraient pu innocenter Foucquet ; de l'autre, les amis de Foucquet se mobilisent pour éviter sa condamnation à mort, et faire reconnaître son innocence.

La Fontaine n'est pas en reste. Si son œuvre, Le Songe de Vaux, destinée à Foucquet, reste inachevée, il écrit l'Elégie aux Nymphes de Vaux, et une Ode au Roi dans laquelle il s'adresse directement à Louis XIV pour demander sa clémence. Ce courage ne lui sera jamais pardonné par le Roi, qui l'exile dans un premier temps en Limousin, puis l'ignorera systématiquement – ce qui aurait été l'équivalent d'une mort sociale et littéraire... si La Fontaine n'avait gardé de solides amis dans les salons parisiens : Mme de la Sablière, Pellisson, Mme de Sévigné... L'opinion publique parisienne était de son côté.

En 1664, Foucquet est condamné au bannissement – sentence que Louis XIV, la jugeant trop douce, commue immédiatement en réclusion perpétuelle au château de Pignerol. Foucquet y mourra 18 ans plus tard. Ses juges, coupables d'indulgence, encourront les foudres du Roi, et devront quitter leur charge.

On assiste alors à une terrible reprise en main des intellectuels et des artistes. Les plus importants d'entre eux, Le Nôtre, les frères Perrault, se rallient au Roi et participent à la construction de Versailles ; les écrivains doivent faire allégeance ; la "liste de pensionnés" inventée par Mazarin est reproduite. Tout doit désormais se centrer sur la louange du Roi. Un style unique : le sublime. 

Tout ce que le dix-septième siècle compte de chefs d'œuvre sera en fait dû à des écarts, qui ne devront rien à Colbert ni aux pensions du Roi

L'esthétique de La Fontaine : un acte de résistance.

Ignoré du Roi, tenu à l'écart de la Cour, La Fontaine trouve dans cette situation une grande liberté. Dans ses Lettres à Marie Héricart, qui racontent son voyage (forcé) en Limousin, il oppose l'esthétique du château de Blois à celle du château de Richelieu, pure création du Cardinal. D'un côté une diversité plaisante, de l'autre, une symétrie, une rigidité froide et sans vie. C'est critiquer, déjà, l'idéal du "Grand Siècle" (et l'esthétique de Boileau, qui s'en est fait le propagandiste).

L'œuvre de La Fontaine est multiple, et ne se limite pas aux Fables :

·         Poésie lyrique : Elégie aux Nymphes de Vaux, Quatre élégies. C'est un genre en déclin, mais qui reste dans la grande tradition du début du dix-septième siècle (Théophile, Saint-Amant), goûtée des amis de Foucquet.

·         Roman : après Adonis, dédié à Foucquet, Amour et Psyché, roman entremêlé de vers, rappelant l'Astrée et la Clélie.

·         Contes plaisants et licencieux, joués sur un "théâtre de poche" ouvert par La Fontaine à Paris, et fermé par la police en 1675, dans la tradition de Boccace, l'Arioste ou l'Heptaméron de Marguerite de Navarre ; ces contes ont eu une vertu "thérapeutique", pour guérir la tristesse de La Fontaine après la chute de Foucquet.

·         Enfin, les Fables, dont le succès fut immédiat et phénoménal.

L'esthétique qui se déploie dans cette œuvre est à l'opposé des exigences du "Grand Siècle" :

·         Au sublime, monotone et froid, La Fontaine oppose la diversité, la brièveté, l'humour ;

·         A la "Raison d'Etat", il oppose les droits de la vie privée, la liberté de "l'arrière-boutique" chère à Montaigne (mais éminemment subversive en ces temps de "culte de la personnalité" avant l'heure, et d'embrigadement général des lettrés)... et la fidélité à l'esprit qui avait prévalu dans l'entourage de Foucquet. Sa "paresse" à louer le Roi lui sera sèchement reprochée lors de son élection à l'Académie française !

·         Enfin, nous verrons que les Fables ne sont pas tendres pour le Roi et ses courtisans !

 

 

Fables, livres VII-XI (1677-1678)

Voir aussi quelques explications de texte ici

 

LES ANIMAUX SEULS : UNE SOCIÉTÉ ANIMALE ?

Animal

Symbolise...

Fables

Prédateurs et puissants:

Lion

 

 

Lionne

Roi

 

 

Reine

Les Animaux malades de la peste (VII,1), La cour du Lion (VII, 6), Les obsèques de la Lionne (VIII, 14), Le Lion (XI, 1), Le Lion, le singe et les deux ânes (XI, 5)

La Lionne et l'ourse (X, 12)

Renard

Courtisan, beau parleur

Courtisan rusé

hypocrite mais naïf

Prédateur

prédateur rusé

Les Animaux malades de la peste (VII,1)

La Cour du Lion (VII, 6), Le Lion, le loup et le renard (VIII, 3)

Le Chat et le renard (IX, 14)

Les deux rats, le renard et l'œuf (IX, discours à Mme de la Sablière), Le Fermier, le chien et le renard (XI,3)

Le Loup et le renard (XI, 6)

Tigre

Puissant, courtisan

Les Animaux malades de la peste (VII,1)

Ours

Puissant, courtisan

courtisan trop franc

rustre, ami sincère mais maladroit

Sincérité

Les Animaux malades de la peste (VII,1)

La Cour du Lion (VII, 6)

L'Ours et l'amateur de jardin (VIII, 10)

La Lionne et l'ourse (X, 12)

Loup

Courtisan, beau parleur

Courtisan malhonnête et maladroit

Avare

prédateur naïf et sot

prédateur, mais humain

Les Animaux malades de la peste (VII,1)

Le Lion, le loup et le renard (VIII, 3)

Le Loup et le chasseur (VIII, 27)

Le Loup et le chien maigre (IX, 10), Le Loup et le renard (XI, 6)

Le Loup et les bergers (X, 5)

Chat

Ennemi du peuple rat

Tartuffe et juge malhonnête et cruel

prédateur rusé et hypocrite, mais parfois trompé par plus malin

hypocrisie et ruse - échappe au prédateur

Le Rat qui s'est retiré du monde (VII, 3)

Le Chat, la Belette et le petit lapin (VII, 15)

Le Chat et le rat (VIII, 22) ; Le Singe et le chat (IX, 17)

Le Chat et le renard (IX, 14)

Héron

Sot orgueil

Le Héron, La Fille (VII, 4)

Singe

Courtisan flatteur

L'esprit

Animal malfaisant et rusé

La Cour du Lion (VII, 6) ; Le Lion, le singe et les deux ânes (XI, 5)

Le Singe et le Léopard (IX, 3)

Le Singe et le chat (IX, 17)

Coq

Personne belliqueuse, guerrier

Les deux coqs (VII, 12), La perdrix et les coqs (X, 7)

Belette

accapareur sans scrupule mais naïf

Le Chat, la Belette et le petit lapin (VII, 15)

éléphant

force

Le Rat et l'éléphant (VIII, 15)

Milan

prédateur brutal et rustre

Le Milan et le rossignol (IX, 18)

Cormoran

prédateur rusé

Les Poissons et le Cormoran (X, 3)

Hirondelle

prédateur : les forts

L'Araignée et l'hirondelle (X, 6)

Chat-huant

intelligence 

Les Souris et le chat-huant (XI, 9)

Proies et victimes

Âne

homme du peuple, naïf et victime

Refus de l'entraide entre faibles

Sot orgueil

Les Animaux malades de la peste (VII,1)

L'Âne et le chien (VIII, 17)

Le Lion, le singe et les deux ânes (XI, 5)

Rat

moine égoïste

ignorant et présomptueux

Sot orgueil

proie mais lucide et rusé

Adresse et intelligence

Le Rat qui s'est retiré du monde (VII, 3)

Le Rat et l'huître (VIII, 9)

Le Rat et l'éléphant (VIII, 15)

Le Chat et le rat (VIII, 22)

Les deux rats, le renard et l'œuf (IX, discours à Mme de la Sablière)

Lapin

homme du peuple, naïf et victime

Le Chat, la Belette et le petit lapin (VII, 15)

Chien

Serviteur habile mais peu honnête

Serviteur, "petit", qui se venge de n'avoir pas été aidé

Sot et gourmand

proie habile à tromper son prédateur

Animal belliqueux

Chien victime de son maître

Le Chien qui porte à son cou le dîné de son maître (VIII, 7)

L'Âne et le chien (VIII, 17)

Les deux chiens et l'âne mort (VIII, 25)

Le Loup et le chien maigre (IX, 10)

Le chien a qui on a coupé les oreilles (X,8)

Le Fermier, le chien et le renard (XI,3)

chèvre

victime résignée

Le Cochon, la chèvre et le mouton (VIII, 12)

mouton

victime résignée

manque de courage

Le Cochon, la chèvre et le mouton (VIII, 12)

Le Berger et son troupeau (IX, 19)

cochon

victime qui se plaint

Le Cochon, la chèvre et le mouton (VIII, 12)

cerf

homme du peuple ou petit courtisan, adroit

Les Obsèques de la Lionne (VIII, 14)

Chapon

victime, mais lucide et rusée

Le Faucon et le chapon (VIII, 21)

Léopard

Belle apparence mais peu d'esprit

Le Singe et le Léopard (IX, 3)

Souris

jeune fille inconséquente

bétail pour le chat-huant

La Souris métamorphosée en fille (IX, 7)

Les Souris et le chat-huant (XI, 9)

Rossignol

chanteur, mais victime impuissante

Le Milan et le rossignol (IX, 18)

Couleuvre

animal pervers

L'homme et la couleuvre (X, 1)

Bœuf

exploitation par l'homme

L'homme et la couleuvre (X, 1)

Poissons

victimes naïves

Les Poissons et le Cormoran (X, 3)

Araignée

prédateur et proie, car "petite"

L'Araignée et l'hirondelle (X, 6)

Perdrix

pacifique

La perdrix et les coqs (X, 7)

Perroquet

animal familier, famille, lucidité

Les deux perroquets, le Roi et son fils (X, 11)

Défauts humains

Mouche

importun

La Mouche du coche (VII, 8)

Serpent

stupidité

La tête et la queue du serpent (VII, 16)

faucon

Serviteur zélé et sot

Le Faucon et le chapon (VIII, 21)

pigeon

Amant sage ou aventureux

Les deux pigeons (IX, 2)

Tortue

sot orgueil

La Tortue et les deux canards (X, 2)

Que retenir de ce tableau ? 

Mais au travers de l'animal, c'est l'homme qui transparaît ; soit de manière explicite, comme dans "l'homme et la couleuvre", soit implicitement, dans les rapports des animaux entre eux.

La Fontaine présente donc une image plutôt négative de la société humaine : exploitation des faibles par des forts arrogants, qui d'ailleurs se dévorent entre eux  ("le Loup et le renard") ; stupidité généralisée... 
Ne lui prêtons pourtant pas d'idées révolutionnaires qu'il ne pouvait avoir. Quelle attitude représente la sagesse à ses yeux ? Se méfier, préférer la ruse à l'affrontement (cf. "le Faucon et le chapon"), parler mais de loin, dans un milieu où la franchise peut être mortelle : "parler de loin, ou bien se taire" ("L'homme et la couleuvre"), et accepter stoïquement ce qu'on ne peut éviter ("Le cochon, la chèvre et le mouton").

 

La Fontaine n'est guère un adepte du "happy end" : ses fables s'achèvent bien souvent par la mort des protagonistes, et la mort la plus cruelle qui soit : ils sont déchiquetés, mangés tout crus, dévorés vivants. La cour du Lion est un véritable charnier, dont l'odeur incommode l'Ours, qui n'est pourtant pas un enfant de choeur. Et pourtant, l'on n'éprouve pas vraiment d'horreur face à ce tableau qui ne nous épargne pas l'accumulation des victimes et les cris de douleur...


 

LES HOMMES ET LES ANIMAUX

On constate que seules 14 fables mettent en scène les relations entre l'homme et l'animal, ce qui est relativement peu. Encore inclut-il dans ce total "le coche et la mouche", dans lequel les hommes n'ont guère un rôle actif, et "l'homme et la puce", où l'animal n'est guère que le prétexte, "l'homme et les poissons", où ceux-ci n'apparaissent... que sous la forme d'un plat, "l'horoscope", où le lion est seulement peint...
Les fables où sont  mises en questions les rapports entre l'homme et l'animal ne sont donc pas forcément celles où le premier est présent.

Observons les fables restantes :

"l'ours et l'amateur de jardins" (VIII, 10)

Une amitié qui tourne mal, du fait de la maladresse d'un Ours plein de bonne volonté.

"Le loup et le chasseur" (VIII, 27)

  • L'homme comme chasseur frénétique, qui finit tué par sa propre proie
  • Le loup comme symbole de l'avarice

"La souris métamorphosée en fille (IX, 7)

  • respect des "brahmines" pour les animaux, théorie de la métempsychose
  • La souris devenue jeune fille reste souris, et préfère un rat à tout autre époux

"Le Berger et son troupeau (IX,19)

Les moutons sont de mauvais soldats, que leur berger harangue en vain contre le Loup

"L'Homme et la couleuvre" (X, 1)

"procès" des animaux contre l'ingratitude de l'homme

"Le Loup et les bergers" (X, 5)

Un loup humain qui songe à devenir végétarien... mais que le spectacle de l'homme détourne de ce dessein. L'homme est pire que le loup.

"Le chien à qui on a coupé les oreilles" (X, 8)

Une certaine cruauté du maître qui mutile son chien... pour son bien

"Les poissons et le berger qui joue de la flûte" (X, 10)

  • La force est plus efficace que la raison
  • rapport prédateur / proie

"Les deux perroquets, le roi et son fils" (X, 11)

Une amitié qui tourne mal entre deux perroquets et les hommes ; méfiance justifiée du perroquet survivant.

"Le fermier, le chien et le renard" (XI, 3)

Le renard s'empare des poules du fermier ; celui-ci, responsable par son étourderie, s'emporte contre son chien.

 

Que pouvons-nous conclure de ces fables, et de celles où les rapports de l'homme et de l'animal apparaissent indirectement ?

  1. L'homme est un maître, et un mauvais maître : c'est surtout visible dans les fables mettant en scène un chien, ou tout autre animal domestique. Il mutile son chien, lui impose des tâches, n'hésite pas à le sacrifier quand à tort où à raison il le soupçonne d'un manquement.

    A l'égard du bétail, ce n'est guère mieux : s'il protège ses bêtes contre loups et renards, c'est par intérêt ; mais il lui arrive aussi de manger ses moutons...

    Enfin, il exploite sans vergogne ceux qui le servent, n'hésitant pas à leur infliger des fardeaux ou des missions dangereuses ("Le chien qui portait au cou le dîner de son maître")
  2. L'homme représente également un prince, ou du moins un puissant : à ce titre, il montre des caractères proches de ceux du Lion ; il est dangereux de vouloir lui faire connaître la vérité et la justice : cf. "l'homme et la couleuvre", ou encore "le fermier, le chien et le renard".
  3. L'homme est un prédateur, au même titre que le loup et le renard, et sa cruauté est souvent gratuite. Cf. "le loup et le chasseur" (un chasseur qui évoque le tueur de "la légende de St Julien l'Hospitalier", ivre de sang et de carnage), ou encore les mésaventure du pigeon voyageur dans "les deux pigeons".

L'homme apparaît donc comme un personnage à la fois peu sympathique et peu recommandable. Quant aux rapports entre l'homme et l'animal, ils se résument à des rapports de force : exploitation, ou tuerie.

D'autres rapports possibles sont cependant suggérés :

  1. Le brahmine de  "la souris métamorphosée en fille" suggère des rapports de respect, de douceur, bien peu compatibles avec notre société occidentale, mais dont on trouve des exemples aussi bien dans l'antiquité (Pythagore, Théophraste) que dans les sociétés orientales, qui respectent en l'animal un vivant peu différent de nous. Mais La Fontaine ne fait qu'évoquer en passant cette philosophie "exotique" ;
  2. Plusieurs fables témoignent de relations d'amitié entre l'homme et l'animal : 
    1. "L'ours et l'amateur de jardins" : rencontre de deux solitaires, qui commencent pas se méfier l'un de l'autre, puis se lient d'amitié. Mais celle-ci échoue, du fait de la maladresse et de la sottise de l'ours. Les animaux sont-ils, rédhibitoirement, inférieurs à l'homme ?
    2. "Les deux perroquets, le Roi et son fils" : où comment une amitié tourne au drame, le jeune prince ayant tué le petit perroquet, et le père de celui-ci ayant aveuglé le prince ; seuls restent alors les deux pères meurtris... mais aucune amitié n'est plus possible. Mais il n'est guère question, ici, de l'animalité...
  1. L'anthropomorphisme : Nombreuses sont les fables où La Fontaine joue de l'ambiguïté entre le caractère animal et les traits humains : pour ne citer qu'un exemple, cf. "Le rat qui s'est retiré du monde", où de toute évidence notre Rat est un moine très humain dans son inhumanité. Mais dans l'ensemble de la fable, les animaux vivent dans une société structurée comme la société occidentale du XVIIème siècle, avec son Roi, sa cour, ses manants ; ils parlent, prononcent même des discours très structurés, organisent des procès en bonne et due forme... 
    La fable sert donc à dénoncer les défauts humains, et La Fontaine joue plaisamment du symbolisme traditionnel des animaux. Voir le cours sur la typologie des fables.
  2. Le redoublement : parfois, pour mieux faire comprendre la leçon, La Fontaine la redouble ; à une fable "animalière" fait suite une fable purement humaine : cf. VII, 4 : "le héron, la fille"

La Fontaine met donc en question la supériorité humaine : les défauts des animaux sont des défauts humains ; notre société est imparfaite et cruelle, dure aux faibles, injuste ; nos rapports avec les bêtes sont des rapports de domination, qui rendent toute amitié illusoire ou précaire...

Or La Fontaine est un contemporain de Descartes et de Pascal ; et ceux-ci déniaient volontiers toute pensée aux animaux, voire toute sensibilité.  Comment La Fontaine se situe-t-il dans ce débat ?


 

PROBLÈMES PHILOSOPHIQUES : 
La Fontaine et Descartes : les animaux ont-ils une âme ?

Ce long discours de 237 vers, adressé à sa protectrice, se compose de deux parties distinctes : le discours proprement dit, suivi d'une fable illustratrice.

V; 1- 24 : introduction : Mme de la Sablière goûte peu la flatterie, mais apprécie les discussions sérieuses.

v.25 - 68 : exposé de la philosophie mécaniste de Descartes, lequel n'est pas d'abord directement nommé. Le "mécanisme" est dévalué : "ces gens" ; "selon eux" sont des expressions dévalorisantes. Mais quand Descartes est enfin désigné (v. 53-54, et plus loin "le rival d'Epicure" v. 138) c'est de manière méliorative. La philosophie cartésienne, qui établit une frontière nette entre l'homme et l'animal, réservant à l'homme la pensée, l'âme et l'immortalité de celle-ci, est en faveur. L'animal, selon Descartes, n'a ni pensée ni conscience.

v. 68 - 138 : La Fontaine va alors opposer à Descartes non une réponse théorique, mais l'expérience, des exemples concrets de ruse animale, d'intelligence, qui ne peuvent être pensés au moyen de la théorie mécaniste : le cerf, la perdrix, les castors, et enfin le témoignage du Roi de Pologne - il faut noter la prudence et l'ironie de La Fontaine à l'égard de ce dernier témoin : "Jamais un Roi ne ment". 

v. 139 - 177 : La Fontaine semble reprendre la théorie de Descartes, et admettre que ce qui nous semble l'effet de l'intelligence animale puisse être un effet d'une "mémoire corporelle" sans avoir besoin d'âme. Il termine sur les apories du dualisme : s'il y a effectivement une âme distincte du corps, comment se fait la liaison entre eux ? La Fontaine se garde de répondre.

Il semble donc un moment accepter la théorie cartésienne de l'animal-machine... mais c'est pour mieux la contrer dans la fin du texte, qui est une fable.

V. 179 - 196 : une belle preuve d'ingéniosité animale, qui ruine la thèse de l'animal-machine.

La Fontaine propose enfin sa propre théorie : l'animal est doué d'une forme d'âme, qui certes ne lui permet pas le raisonnement abstrait, l'argumentation, réservée à l'homme doté du langage ; mais il pourrait sentir, juger, dans une certaine mesure inventer. Cette âme "animale" serait commune à tous les vivants, hommes et animaux.
L'autre âme, immortelle celle-là et réservée aux hommes, n'apparaîtrait que par l'éducation.

On n'est pas très loin de Condillac... et du docteur Itard, éducateur de l'enfant sauvage ! On voit donc que La Fontaine parvient ainsi, simultanément, à rétablir la continuité entre les vivants, et à maintenir la rupture ontologique entre l'homme et l'animal.

Cette fable clôt le recueil, et témoigne combien la question de l'intelligence animale préoccupait La Fontaine. Elle raconte l'invention d'un hibou, qui se livrait littéralement à l'élevage de souris, auxquelles il avait brisé les pattes pour les empêcher de s'enfuir.

La Fontaine insiste sur la véracité du fait, dans une note, fait tout à fait exceptionnel. C'est que le débat, identique à celui du "discours à Mme de la Sablière", est d'importance : il s'agit de savoir si l'on peut ou non accorder une âme aux bêtes, une pensée - et donc d'évaluer la place de l'homme dans la création. Est-il véritablement cet être unique, seul dans la Création à disposer d'un langage, d'une pensée, d'une âme immortelle, créature privilégiée de Dieu qui l'a faite à son image ? Ou n'est-il qu'un animal parmi les autres, seulement un peu plus développé ?

La théorie de Copernic, et de Galilée, l'a obligé à renoncer à la place privilégiée de la Terre, qui n'est plus au centre de l'univers - et la condamnation de l'Eglise n'y a rien changé. "Le silence de ces espaces infinis m'effraie", disait Pascal. Ne serait-il pas aussi en passe de perdre sa prééminence parmi les êtres vivants ?