Qu'est-ce que la stylistique ?

Le cours

 

La stylistique peut se définir, très simplement, comme l'ensemble des ressources que la linguistique met à la disposition du lecteur pour analyser un texte, et en extraire le sens.

Son but est de produire des commentaires stylistiques, c'est à dire une lecture ordonnée du texte fondée sur des indices textuels repérés au moyen de la linguistique.

Nous verrons ci-après quels sont ces outils et ces moyens :

  • Genres et registres, et ce qu'il faut en déduire ;
  • Énonciation ;
  • dénomination ;
  • stylistique du mot (en lien avec la lexicologie)
  • figures microstructurales :
    1. figures de diction
    2. figures de construction
    3. figures de sens ou tropes

    ·         figures macrostructurales

    o    portant sur la composante formelle du discours

    o    portant sur la composante sémantique du discours

    o    portant sur la composante énonciative du discours

    o    portant sur la composante référentielle du discours

  • ·         stylistique de la phrase (en lien avec la syntaxe)

    ·         métrique, le cas échéant

    Nous verrons ensuite comment s'organise un commentaire stylistique.

     


    LA STYLISTIQUE DU MOT.

     

    Le signe linguistique :

    ·         l'autonymie : le signe ne désigne pas une référence extralinguistique, mais se désigne lui-même.

    Ex : "le mot chèvre compte six lettres" : "chèvre" ne désigne pas ici l'animal, mais le mot lui-même.

    ·         Connotation autonymique : dans la phrase "ce "poème" n'est rien d'autre qu'un tract" le mot "poème" a d'abord, bien sûr une référence extralinguistique : le texte en question. Mais il a également un usage autonymique : il s'agit d'un phénomène de modalisation, souvent marqué par les guillemets ou les italiques, et qui renvoie au mot "poème" lui-même, et à l'écart que son usage crée ici par rapport à l'usage mondain ou ordinaire. Dans l'usage ordinaire, un poème est tout le contraire d'un tract.

    L'analyse du signifié :

    ·         Sème générique : unité sémique commune à toute une catégorie de mots. Pour désigner le sème, nous utilisons les barres obliques.
    ainsi, le sème /pour manger/ est commun à tous les instruments qui ont cet usage : assiette, fourchette...

    ·         Sémantème : c'est l'ensemble des sèmes spécifiques à un mot. Le sémantème de la fourchette, ce serait /à trois dents/ + /en métal/

    ·         Sémème : ensemble formé par les sèmes spécifiques et le sème générique : pour la fourchette, /à trois dents/ + /en métal/ + /pour manger/

    ·         Le registre : ici le terme est employé dans le sens d' "aire des associations socioculturelles dans lesquelles se définit le champ du terme", c'est à dire l'ensemble des mots propres à une activité humaine (médecine, armée, droit...)

    Mais ce terme est éminemment polysémique : il désigne aussi le "niveau de langue" (soutenu, courant, familier...), bien que l'usage scolaire actuel tende à renoncer à cet emploi, et surtout ce que l'on appelait naguère la "tonalité" : comique, sérieuse, tragique... Dans ce sens, il s'applique évidemment à un texte, non à un mot isolé ou à un ensemble de mots.

     

    ·         Dénotation (ou sèmes inhérents) ~ connotation (sèmes afférents) : la dénotation est le sens que prend un mot hors contexte ; la ou les connotation(s) désigne(nt) les sens associés que prend un même mot dans un contexte donné.

    ·         Connotation axiologique : type particulier de connotation introduisant un jugement appréciatif ou dépréciatif. Ex : "jaunâtre" contient une connotation axiologique négative par opposition à "jaune". Ce type de connotation renvoie bien évidemment à l'énonciation.

    A analyser : le mot "yeux" dans les textes d'Aragon et Eluard.

    o    sème générique : /pour voir/ + /appartient à un être animé/

    o    sémantème : /pluriel/ + /organe de la vue formé d'une pupille et d'un iris/ + /situé sur le visage/

    o    sémème : ensemble du sème générique et des sémantèmes

    o    pour la dénotation, consulter le Trésor de la langue française : http://atilf.atilf.fr/tlf.htm

    o    connotations : beauté, lumière, sentiment, pensée... éclat, regard, et métonymie de la personne aimée (parce que c'est par son regard, donc par ses yeux que l'on communique avec elle).

    ·         Polysémie :

    o    Syllepse de sens (ou oratoire) : un signifiant est doté simultanément d'un sens propre et d'un sens figuré. Voici une belle syllepse de sens : 
    Un garçon de café à des joueurs de bridge : 
    - pour qui la bière ? 
    Et un joueur de répondre : 
    - pour le mort...
    Cf textes : Eluard "bateaux chargés du ciel et de la mer..." (chargés : ayant pour cargaison, ou pour mission ? les deux sens en même temps)

    o    Antanaclase : le signifiant est répété, et prend successivement un sens propre et un sens figuré. Ex du poème de Marbeuf :
    "Et la mer est amère et l'amour est amer
    Dans ce cas, cependant, on parle également de diaphore ; le terme antanaclase est alors réservé à la reprise d'un mot prononcé par un interlocuteur ou un adversaire ; l'antanaclase est alors une figure de l'ironie. Ex : 
    "Vous vous dites homme d'affaires : eh bien, vous vous êtes mis dans une sale affaire !" Dans le 1er cas, "affaires" désigne des opérations commerciales, et dans le second, des problèmes judiciaires.

    NB : Beaucoup d'auteurs, comme Fontanier (Les Figures du discours, 1821-1827)  ne distinguent pas entre diaphore, syllepse de sens et antanaclase.

    o    Expolition : ressemble à la paraphrase, et consiste à répéter plusieurs fois la même information dans le même texte.

    ==> Texte d'Aragon, "Les yeux d'Elsa" : montrer combien de fois est répétée l'information : "les yeux sont bleus".

    ·         Hyperonymie ~hyponymie : l'hyperonyme est un terme générique, l'hyponyme un terme concret. Ex : "arbre" est un hyperonyme, "orme" un hyponyme.

    ==> Texte d'Aragon : "oiseaux", "fleurs sauvages", "insectes" sont des hyperonymes ~ "lavande" = hyponyme.

    ·         Méronymie ~ holonymie : le méronyme désigne la partie d'un tout, l'holonyme le tout. Ex :"voile", "œil" sont des méronymes pour "bateau" et "femme".

    Le champ lexical :

    ·         Champ sémantique : c'est l'ensemble des sens que peut prendre un mot ; on en trouve la liste dans les définitions du dictionnaire. Cela désigne aussi l'ensemble des associations socio-culturelles d'une lexie à une époque donnée ; ces associations sont perçues comme antérieures au texte, et renvoient à la lexicologie.
    Ex : nazisme = "doctrine officielle de l'Allemagne entre 1933 et 1945" (dénotation) + notions associées : exaltation de la guerre, expansionnisme, totalitarisme, antisémitisme, camps de concentration et d'extermination.

    ·         Champ lexical : délimite un champ notionnel auquel on fait correspondre un ensemble structuré de mots. Il s'établit à partir d'un texte. Etablir le champ lexical d'un texte, c'est construire une grille lexicale organisant en un ensemble de différents registres tous les mots d'un texte.
    Ex : le vocabulaire de l'enfermement dans  Spleen de Baudelaire ;
    Ex : Marbeuf (texte 2) : champ lexical de la mer ("mer", "s'abîme", "orage", "les eaux", "rivage", "hasard de naufrage", "mer", "l'eau" (répété trois fois) : hyperbole et métaphore "la mer de mes larmes". Champ lexical de l'amour, associé au feu : "amour" (huit occurrences), "les maux qu'on souffre pour aimer" (pour =causal), "la mère de l'amour", "le feu", "ce feu", "brasier amoureux", "ton amour qui me brûle", "son feu" ==> le poème exprime le combat cosmologique de l'eau et du feu.

    ==> Analyser les champs lexicaux présents dans les textes 8 (Flaubert), 11 (Eluard) et 12 (Aragon)

    L'isotopie :

    Notion que l'on doit à Greimas, et qui exprime la récurrence d'un même sème générique ou spécifique. Ex : dans "l'enfant dort" on trouve l'isotopie générique /animé/ ; en effet les deux mots "enfant" et "dormir" ne peuvent s'appliquer qu'à des êtres animés.
    Dans "l'aube allume la source", on trouve l'isotopie spécifique /commencement/ commune aux trois termes "aube", "allumer" et "source".

    ==> Quelle isotopie chez Eluard ? pureté et naissance.


    LES FIGURES MICROSTRUCTURALES

     

    On appelle ainsi les figures isolables sur des segments précis du discours, qui se signalent d'emblée et s'interprètent en fonction du contexte restreint, c'est à dire à l'intérieur du texte même. On distingue trois sortes de figures microstructurales :

    ·         Les figures de diction, qui affectent la sonorité du segment ;

    ·         les figures de construction, qui touchent sa forme grammaticale ou lexicale ;

    ·         Les figures de sens, ou tropes : synecdoque, métonymie, métaphore.

    LES FIGURES DE DICTION :

    Figures modifiant le signifiant :

    ·         l'aphérèse ("les Ricains", le "scope")

    ·         l'apocope ("le ciné", "la télé"...)

    ·         l'épenthèse, qui ajoute un phonème à l'intérieur d'un mot, comme dans le célébrissime "Merdre" qui ouvre Ubu Roi

    ·         les mots-valises, tels que "nullastreux" (nul + désastreux)

    Figures de continuité phonique :

    ·         l'allitération, ou répétition de consonnes ; dans le poème de Marbeuf, le texte entier semble reposer sur la répétition obsessionnelle des consonnes [m] et [r] - celles des mots "amour" et "amer" ; dans le Prologue de la Saison en enfer, Rimbaud utilise une allitération en [s] (périssant, crosse, sable, sang, suis, séché...) et en [f] (fusils, fléaux, étouffer...) pour justement renforcer la sensation d'étouffement qu'il veut communiquer à son lecteur.

    ==> Relever les jeux d'allitérations chez Aragon, Les yeux d'Elsa, notamment strophes 6-8.

    ·         L'assonance, ou répétition de voyelles. Là encore, le poème de Marbeuf est fondé sur plusieurs assonances, en [a], en [ou], en [è] et en [o] : les voyelles qui forment les mots "amour", "amer", "mer" et "eau" ; de même, dans le texte n° 10 de Rimbaud, on relève, dans la première strophe, une assonance en [ou] et [in] qui produit une impression de douceur et d'harmonie,
    " Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin s’ouvraient tous les cœurs, tous les vins coulaient."
    harmonie renforcée par le chiasme, et qui sera brisée dès la strophe suivante.

    ==> Analyser les assonances et leurs effets chez Aragon (texte 12) et Eluard (texte 11)

    ·         Les homéotéleutes sont des mots qui présentent la même terminaison (la rime n'est qu'un cas particulier d'homéotéleutes. Dans le poème de Marbeuf, "mer" et "amer" sont homéotéleutes. Dans celui d'Aragon, "doigts" / "fois" (str. 9)

    ·         L'homéoptote est un cas particulier d'homéotéleute : il s'agit d'une identité phonique fondée sur une même désinence grammaticale ; chez Rimbaud, notons l'abondance des participes passés en -é : peut-être est-ce une manière d'insister sur l'aspect résultatif de ces participes - donc sur le caractère achevé de l'action décrite. Ce texte se présente comme un bilan.
    Importance des participes présents en [ant] dans "Spleen 78" de Baudelaire, et des adverbes en [ment] (texte 6)

    ·         La paronomase unit des termes ne différant que par un phonème. Le poème de Marbeuf est tout entier paronomastique, avec les couples (ou groupes) suivants :

    o    la mer / l'amour / l'amer

    o    amour / amer

    o    les eaux / les maux

    o    la mère / l'amour

    Mais le poème d'Aragon joue lui aussi sur les paronomases, voire les homophonies : "lui / luit /pluie" ; "mois / mai / mots" ; "filet / filantes" ; "meurt / mer"...

    Chez Rimbaud, "sable" et "sang" forment presque une paronomase.

    ·         Enfin, l'épitrochasme est une accumulation de mots brefs et fortement expressifs, tels que, chez Rimbaud :
    "J'ai fait le bond sourd de la bête féroce"
    ou, chez Marbeuf,
    "Mais l'eau contre ce feu ne peut fournir des armes".

    ==> Relevez et commentez les figures de diction dans l'ensemble du poème d'Aragon, "Les yeux d'Elsa. "

    LES FIGURES DE CONSTRUCTION :

    Ces figures concernent l'organisation syntaxique du discours ; elles peuvent impliquer une répétition lexicale, ou affecter la forme de la phrase.

    FIGURES IMPLIQUANT UNE RÉPÉTITION LEXICALE SANS MODIFICATION DU SIGNIFIÉ :

    1. Sur parallélisme :

    ·         L'épizeuxe : itération lexicale contigüe ("allons, allons") : chez Flaubert (texte 8 : "ils allaient, ils allaient...", ou encore le dernier vers des "Yeux d'Elsa" :
               
    "moi je voyais briller au dessus de la mer
                Les yeux d'Elsa, les yeux d'Elsa, les yeux d'Elsa."

    ·         Anaphore rhétorique : répétition d'un mot ou groupe de mots en début de phrase, de paragraphe ou de strophe. Dans le Prologue de la Saison en enfer, on trouve par exemple :
     
      "et je l'ai trouvée amère - et je l'ai injuriée"
        et j'ai joué... et le printemps...

    l'anaphore sert de liaison entre les paragraphes.

    ·         L'épiphore est le pendant de l'anaphore : comme elle, elle répète un mot ou un groupe de mots, mais à la fin de plusieurs phrases consécutives, ou de plusieurs paragraphes.

    ·         L'hypozeuxe : parallélisme appuyé de groupes syntaxiques le plus souvent juxtaposés. On trouve ainsi dans le Prologue de la Saison en enfer :

    o    "Et je l'ai trouvée amère / et je l'ai injuriée

    o    je me suis armé / je me suis enfui (avec antithèse)

    o    j'ai appelé les bourreaux pour... /j'ai appelé les fléaux pour...

    o    Je me suis allongé... / je me suis séché...

    De même chez Aragon, en particulier str. 1 :

            "Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire [...]
            Tes yeux sont si profonds que j'en perds la mémoire."

    ·         l'antépiphore : répétition de la même formule ou du même vers au début et à la fin d'un ensemble syntaxique ou d'une strophe. c'est ce que l'on trouve dans les refrains, en particulier dans le pantoum. Cf. "Harmonie du soir" (Baudelaire, texte 7) ; Voir aussi la première strophe des "Yeux d'Elsa" (v. 1 et 4 : "tes yeux sont si profonds que...)

    ·         La symploque combine l'anaphore et l'épiphore. Ex donné par Suhamy dans le Que sais-je intitulé Les Figures de style, p. 57 :
           
    None has understood you, but I understand you
              None
    has done justice to you...
              (Personne
    ne vous a compris, mais je vous ai compris, vous,
                Personne
    ne vous a rendu justice à vous... )
    (Walt Whitman, Oiseaux de passage)

    2. Sur enchaînement :

    ·         L'anadiplose reprend au début d'un vers, d'un membre de phrase ou d'une phrase un élément qui se trouve à la fin du vers, du membre de phrase ou de la phrase qui précède.

    Ex : "le néant a produit le vide, le vide a produit le creux..." (Claudel, Le Soulier de satin) ; c'est aussi le principe de nombre de chansons populaires ; cf "A la fiera dell'Est d'Angelo Branduardi"...

    ·         L'épanode fait de cette reprise le point de départ d'un développement prédicatif.
    on trouve un bel exemple d'épanode dans l'article "Guerre" du dictionnaire philosophique de Voltaire.

    ·         La concaténation fait se succéder plusieurs anadiploses. On trouve un bel exemple de concaténation dans l'article "guerre" du dictionnaire philosophique de Voltaire (texte 5)

    ·         L'épanadiplose consiste en un système de deux membres syntaxiques dont le premier commence et le second finit par le même élément. Ex chez Tacite : "Principes pro victoria pugnant, comites pro principe". 
    Nous avons là deux propositions ; quand il n'y en a qu'une, on peut parler d'épanalepse : "Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses" (Malherbe, "consolation à Du Perier")

    FIGURES IMPLIQUANT UNE RÉPÉTITION LEXICALE AVEC MODIFICATION DU SIGNIFIÉ :

    ·         L'antanaclase: répétition du même mot, une fois au sens propre, une fois au sens figuré. (cf. Marbeuf)

    ·         La polyptote: utilisation de plusieurs formes grammaticales (ou variantes flexionnelles) d'un même mot. "je meurs, je suis mort..." : quelques beaux exemples dans le discours parodique de Janotus de Bragmardo, dans Gargantua (texte 1)

    ==> Comment analyser le v. 15 d'Aragon : 
                "Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs" ? Il s'agit à la fois d'une polyptote (poignant est originellement le participe présent, inusité, de poindre) et une antanaclase : poignant a une valeur morale ("qui émeut"), point une valeur physique et matérielle ("apparaître")

    ·         La figure dérivative met en relation des mots appartenant à une même famille morphologique : "beauté, beau..." Ex : "Beauté, mon beau souci" (Malherbe)

    AUTRES FIGURES AFFECTANT LA FORME DE LA PHRASE :

    1. Figures déterminant un écart dans l'agencement syntaxique de l'énoncé :

    ·         L'aposiopèse ou abruption : simple interruption dans le déroulement syntaxique, marquée par les points de suspension.
    Ex, dans le Prologue de la Saison en enfer :
    "Tu resteras hyène, etc...."
    ou dans Tartuffe : v. 965 (Tartuffe interrompt Elmire)

    ·         L'anacoluthe : rupture de construction syntaxique. Il en existe de bien connues chez Pascal !

    ·         L'hyperbate : 

    o    anastrophe : inversion de l'ordre attendu des termes

    o    rallonge, poursuite de la phrase alors qu'elle semblait terminée. Voir exemple dans le Prologue de la Saison en enfer. Double hyperbate : 
      
      "J'ai assis la Beauté sur mes genoux. – Et je l'ai trouvée amère. –Et je l'ai injuriée"
        "La charité est cette clé. – cette inspiration prouve que j'ai rêvé."
    Ici l'hyperbate traduit le mouvement de la pensée : élan vers le Bien (beauté, charité) et aussitôt après retour vers le mal, contradiction d'autant plus forte qu'elle surgit sans être annoncée.

    ·         L'asyndète : absence d'un outil coordonnant attendu. Dans le Prologue de la Saison en enfer, elle est associée à l'hyperbate dans "La charité est cette clé. - Cette inspiration..." Ces deux figures combinées soulignent l'extrême rudesse de la contradiction.

    ·         La polysyndète se définit au contraire comme la multiplication des liens coordonnants. Dans le Prologue de la Saison en enfer, c'est elle qui permet de créer la figure de l'hyperbate, dans "et je l'ai trouvée amère. Et je l'ai injuriée... Et le printemps...
    Elle peut aussi souligner une accumulation 
    "et ton égoïsme, et..."

    ==> Le texte combine ayndète et polysyndète : une logique qui dérape.

    ·         L'éparnorthose : toute forme d'autocorrection par adjonction ; "ou plutôt...", "je veux dire..."

    ·         La parenthèse : rompt le déroulement de la chaîne syntagmatique, et produit un décrochage de l'énonciation. Voir le rôle joué par le parenthésage chez Jacques Roubaud (Mathématiques, ou Poésie). Autre ex. chez La Fontaine ("L'homme et la couleuvre") :     
            "A ces mots l'animal pervers
            (C'est le serpent que je veux dire, et non l'homme : 
            On pourrait aisément s'y tromper)."

    2. Figures de construction associant marques formelles et marques sémantiques :

    ·         Le chiasme, ou reprise dans l'ordre inverse ; voir dans le Prologue de la Saison en enfer :
    "où s'ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient" : chiasme syntaxique, où les verbes encadrent les sujets.
    ou encore :
    "faire s'évanouir dans mon esprit toute l'espérance humaine / sur toute joie, pour l'étrangler..." où alternent la destruction (faire s'évanouir, étrangler) et les sentiments positifs (espérance, joie) : on voit ici que le chiasme montre que le Bien est vaincu par le Mal.

    ·         Le zeugma, qui consiste à ne pas répéter un terme déjà présent dans le texte, n'est pas vraiment une figure ;il devient un écart quand se trouvent subordonnés à un même terme recteur deux éléments que la norme interdit de coordonner. C'est souvent une figure de la parodie ! Ex : "Rosette est tombée dans les pommes et dans l'escalier"

    ·         L'hypallage : contradiction entre la structure syntaxique et la structure sémantique de l'énoncé. Ex fameux de Virgile : "Ibant obscuri sola sub nocte per umbras..." Enéide, chant VI

    ·         L'hendiadyn : fait de dissocier en deux éléments coordonnés ce qui est attendu en un seul "syntagme. Aragon : "il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux"

    ·         L'oxymore associe dans un groupe syntaxique des éléments sémantiquement incompatibles. Ex : "un silence éloquent"

    ·         L'énallage est l'échange d'un temps, d'un nombre, ou d'une personne contre un autre temps, un autre nombre, une autre personne.
    Le présent de narration, un passage brusque du "tu" au "vous" ou inversement, ou l'usage incongru de la 3ème personne peuvent être considérés comme des énallages.
    Cf. aussi "tous les soleils" (Aragon)

    Repérer les figures de construction dans les tirades de Tartuffe (texte 3)

    ·         Des énallages : beautés au pluriel (v. 939)

    ·         Des hypozeuxes

    o    "en vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude / de vous dépend ma peine ou ma béatitude"

    o    heureux, si vous voulez, malheureux, s'il vous plaît" (960)

    o    de l'amour sans scandale et du plaisir sans peur (1000)

    ·         Une abruption : v. 965

    LES FIGURES DE SENS, OU TROPES.

    ·         La synecdoque : fondée sur un rapport d'inclusion logique, elle exploite la relation lexicale d'hypéronymie :

    o    hyponyme mis pour l'hyperonyme ("pain" = nourriture dans le Pater Noster)

    o    hypéronyme mis pour l'hyponyme ("animal" = le lion)

        La synecdoque déplace également les limites de l'extension du mot ou de l'expression :

    ·         synecdoque du nombre ("la vague" pour "les vagues")

    ·         synecdoque d'individu ou antonomase : "le philosophe" = Aristote

    ·         La métonymie : substitue au signifié littéral un signifié dérivé, l'un étant traité, dans son entier, comme un élément de l'autre.

    o    La partie pour le tout : "une prunelle moins irritée" (Prologue de la Saison en enfer) ; la prunelle est mise pour l'œil, lui-même mis pour le regard.

    o    Le tout pour la partie (rare). Ex : "laver la cuisine" = laver le sol de la cuisine.

    o    métonymie de la matière : "le fer", "les vitres"

    o    métonymie du contenant : "boire un verre"

    o    métonymie de l'effet pour la cause

    o    métonymie du lieu : un bordeaux, un camembert

    o    métonymie du corps : "les cœurs" (Prologue de la Saison en enfer) = l'amour, la personne amoureuse ?

    On peut observer que la métonymie prend parfois un caractère ethnologique, comparable aux aphérèses des lexiques spécialisés : Henri Suhamy cite dans son ouvrage Les Figures de style (Que Sais-je n°1889, 9ème édition, 2000, p. 47) les exemples suivants : 

    ·         "Il a des villages et des appellations plein sa cave, mais il ne vous servira que du onze degrés. 

    ·         "Cette cuvée vaut bien un Dom Pérignon."

    ·         "Dégustez-moi ce bouquet, c'est du propriétaire, pas du négociant."

    De telles expressions risquent d'échapper totalement à qui n'a pas un minimum de connaissances œnologiques, et notamment aux étrangers !

    Une forme particulière de métonymie : l'abstraction, ou métonymie par la qualité : c'est une variété de métonymie consistant à remplacer un adjectif qualificatif par le nom abstrait qui lui correspond. Forme chère aux Goncourt sur laquelle ironise Maupassant dans Pierre et Jean : "ceux qui font tomber la grêle ou la pluie sur la propreté des vitres".
    Cf. aussi le Songe d'Athalie : "C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit". Cf. Gradus, p. 17.
    Tartuffe use souvent d'abstraction : "les vains efforts de mon infirmité" ; ou "mon néant" (v. 984) ; ou encore "vos bontés"

    ·         La métaphore : phénomène d'intersection sémique entre les unités mises en jeu.

    o    métaphore in praesentia (terme imagé présent) ou in absentia (terme imagé absent, il faut le déduire du contexte).

    o    métaphore modalisée : "comme", "je dirais que"...

    o    Comparaison : A est comme B

    o    Analogie : A est à B ce que C est à D

    o    Métaphore filée : succession de métaphores dont les imageants appartiennent au même réseau isotopique.

    Il est parfois artificiel de séparer métaphores et comparaisons, l'une prenant souvent le relais de l'autre. Un ex. dans l'Espoir, p. 488 (également cité par H. Suhamy) : 

    "L'hôpital... Gratte-ciel morne et meurtrier, ruine de tour babylonienne, il rêve comme un bœuf parmi les obus qui le giflent de décombres."

    Le verbe "giflent" est métaphorique ; il contient le sème /animé/ qui ne correspond ni à son sujet, ni au COD. "comme un bœuf" est une comparaison ; "ruine de tour babylonienne" est une métaphore. Mais il aurait suffi que Malraux écrive "Bœuf qui rêve" ou "comme une ruine" pour que le rapport soit inversé. On peut parler ici de séquence d'images.

    Autre exemple d'imbrication : 

    "Bogaert sentit que la journée s'écoulerait bêtement et lentement, comme une rivière sans poissons devant l'ombre d'un pêcheur à la ligne". Pierre Mac Orlan, La Cavalière Elsa.

    Ici la comparaison s'accompagne d'une syllepse, le verbe "s'écouler" ayant simultanément le sens abstrait et le sens concret.

    Image impressive ou hypothétique, introduite par "comme si" ou "on eût dit" : passe d'un premier terme donné comme réel, à un 2ème présenté comme irréel ou fantastique. On en trouve des exemples dès Shakespeare, mais elle est utilisée surtout à partir de Chateaubriand.

    L'image surréaliste, elle, transgresse la règle des ressemblances :

    "La terre est bleue comme une orange".

    Elle est parfois de forme A = B : "Le sommeil est une fontaine / pétrifiante" (Cocteau, Opéra).

    Comme Mallarmé, qui voulait "supprimer le mot comme du dictionnaire", les Surréalistes tendent, dans la métaphore, à supprimer délibérément le thème, c'est à dire le terme imagé ; d'où l'hermétisme, et la création de véritables métaphores-énigmes.

    ==> Etudier métaphores et comparaisons dans les textes d'Eluard et d'Aragon (11 et 12)


    LES FIGURES MACROSTRUCTURALES

    Exemple d'étude des figures macrostructurales : 

    Texte de Louis-Ferdinand Céline :

    L'écrivain Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) publie Voyage au bout de la nuit à 38 ans. Dans ce roman à tendance autobiographique, il montre l'évolution de son héros, Ferdinand Bardamu, dans un monde ou ne brille aucune lueur d'espoir. Le ton est donné des le début du roman, alors que, parti pour le front en 1914, il découvre les réalités de la guerre.

    Moi d'abord la campagne, faut que je le dise tout de suite, j'ai jamais pu la sentir, je l'ai toujours trouvée triste, avec ses bourbiers qui n'en finissent pas, ses maisons où les gens n’y sont jamais et ses chemins qui ne vont nulle part. Mais quand on y  ajoute la guerre en plus, c'est à pas y tenir. Le vent s'était levé, brutal, de chaque côté des talus, les peupliers mêlaient leurs rafales de feuilles aux petits bruits secs qui venaient de là-bas sur nous. Ces soldats inconnus nous rataient sans cesse, mais tout en nous entourant de mille morts, on s'en trouvait comme habillés. Je n'osais plus remuer.

    Ce colonel, c'était donc un monstre ! A présent, j'en étais assuré, pire qu'un chien, il n'imaginait pas son trépas ! Je conçus en même temps qu'il devait y en avoir beaucoup des comme lui dans notre armée, des braves, et puis tout autant sans doute dans l’armée d'en face. Qui savait combien ? Un, deux, plusieurs millions peut-être en tout? Dès lors ma frousse devint panique. Avec des êtres semblables, cette imbécillité infernale pouvait continuer indéfiniment... Pourquoi s'arrêteraient-ils? Jamais je n'avais senti plus implacable la sentence des hommes et des choses.

    Serais-je donc le seul lâche sur la terre? pensais-je. Et avec quel effroi!... Perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchaînés et armés jusqu aux cheveux ? Avec casques, sans casques, sans chevaux, sur motos, hurlants, en autos, sifflants, tirailleurs, comploteurs, volants, à genoux, creusant, se défilant, caracolant dans les sentiers, pétaradant, enfermés sur la terre comme dans un cabanon, pour y tout détruire, Allemagne, France et Continents, tout ce qui respire, détruire, plus enragés que les chiens, adorant leur rage (ce que les chiens ne font pas), cent, mille fois plus enragés que mille chiens et tellement plus vicieux ! Nous étions jolis ! Décidément, je le concevais, je m'étais embarqué dans une croisade apocalyptique.

    Louis-Ferdinand CÉLINE, Voyage au bout de la nuit, Gallimard, 1932.

     

    FIGURES PORTANT SUR LA COMPOSANTE FORMELLE DU DISCOURS :

    1. Figures d'amplification :

    ·         La paraphrase : reformulation d'un énoncé premier

    ·         L'expolition : répète et amplifie dans un ensemble textuel étendu, la même formulation fondamentale sous des formes différentes : la haine de la campagne dans le premier § du texte de Céline ;

    ·         La conglobation : accumulation de preuves dans un discours argumentatif, ou de détails mettant en relief un contenu révélé in fine : ex du Dormeur du Val.

    ·         La gradation : elles sont nombreuses dans le texte de Céline : "un, deux, plusieurs millions..." ; "tout détruire, Allemagne, France et continents..." ; plus enragés que des chiens, cent, mille fois plus enragés que mille chiens..."

    ·         L'hypotypose : accumulation de données sensibles, le plus souvent fragmentaires, pour donner l'impression d'un tableau : par exemple dans le Dormeur du Val.

    Voici un exemple de texte comportant de nombreuses figures : 

     

    Il est assez inquiétant de constater que chaque fois que la nature donne à un être, qui semble intelligent, l’instinct social, en amplifiant, en organisant la vie en commun, qui a pour point de départ la famille, les relations de mère à enfant, c’est pour le mener, à mesure que l’association se perfectionne, à un régime de plus en plus sévère, à une discipline, à des contraintes, à une tyrannie de plus en plus intolérantes et intolérables, à une existence d’usine, de caserne ou de bagne, sans loisirs, sans relâche, utilisant impitoyablement jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la mort, toutes les forces de ses esclaves, exigeant le sacrifice et le malheur de tous sans profit ni bonheur pour personne, afin de n’aboutir qu’à prolonger, à renouveler, à multiplier à l’horizon des siècles une sorte de désespoir commun.

            Maurice Maeterlinck, « La vie des termites », Les Destinées I.

    (Cité par H. Suhamy, in Les Figures de Style).

     

    • Anaphore : "à un(e)"... "sans"...
    • hypozeuxe : parallélisme appuyé de groupes syntaxiques juxtaposés : les mêmes groupes, marqués par les anaphores
    • polyptotes : "intolérantes /intolérables"
    • Adjonctions : appositions descriptives qui ajoutent une précision un peu superflue. "Les familles, les relations de mère à enfant"...
    • paradiastole : alignement de segments de même longueur, de même syntaxe et de même rythme : "sans loisirs, sans relâche" o
    • gradations : "jusqu'à l'épuisement, jusqu'à la mort" ; "à prolonger, à renouveler, à multiplier..."

    2. FIGURES DE CONDENSATION :

    ·         L'épiphonème : réflexion-commentaire, autonome et amovible. Ex : la moralité, dans les Fables.

    ·         L'épiphrase : réflexion commentaire, mais qui n'est pas autonome. Cf. Céline : "faut que je le dise tout de suite", ou "je le concevais"

    ·         La parembole : ex : "horresco referens" de Virgile (II, 204 : mort de Laocoon) : parenthèse ayant un lien syntaxique avec ce qui précède. Ici, "referens" suppose un complément, qui est justement le récit en question. Voir aussi texte de Céline : "ce que les chiens ne font pas"

    FIGURES PORTANT SUR LA COMPOSANTE SÉMANTIQUE DU DISCOURS :

    ·         L'antithèse : cf. Céline : "avec casque, sans casque"...

    ·         Le paradoxe

    ·         Le "coup de force présuppositionnel" : donner comme allant de soi un présupposé qui justement fait problème.
    Ex : "Les défaites étant à l'ordre du jour, il est naturel que Dieu en bénéficie" (Cioran).

    FIGURES PORTANT SUR LA COMPOSANTE ÉNONCIATIVE DU DISCOURS :

    1. FIGURES PORTANT SUR L'ÉNONCIATION ELLE-MÊME :

    ·         La prétérition. "Je ne dirai pas que..." cf. tirade du Misanthrope, sonnet d'Oreste : "Je ne dis pas cela. Mais..."

    2. FIGURES PORTANT SUR L'IDENTITÉ DU LOCUTEUR OU DE L'ALLOCUTAIRE :

    ·         L'apostrophe rhétorique, adressée à un absent, à une abstraction ou à un inanimé ; "Ô temps..."

    ·         La prosopopée

    ·         L'adresse indirecte : cf. Alceste inventant, dans le Misanthrope, une discussion avec un ami au sujet du sonnet d'Oronte. Ou Sganarelle s'inventant un autre maître pour critiquer Dom Juan sans danger !

    3. FIGURES PORTANT sur l'acte de langage : dérivation illocutoire :

    ·         Interrogation rhétorique, totale ou partielle : "pourquoi s'arrêteraient-ils" (texte de Céline)

    ·         Dérivation illocutoire : "avez-vous du feu" pour "donnez-moi du feu".

    FIGURES PORTANT SUR LA COMPOSANTE RÉFÉRENTIELLE DU DISCOURS :

    Ces figures produisent un décalage entre ce qui est dit et le contexte.

    1. Figures d'exagération et d'atténuation :

    ·         L'hyperbole : dans le texte de Céline, "nous entourant de mille morts", "armés jusqu'aux cheveux", "mille fois plus enragés que mille chiens"...

    ·         La tapinose : exagération procédant par dégradation burlesque ; ex : "il ne casse pas trois pattes à un canard" = constatation neutre exprimant une idée péjorative.

    ·         La litote

    ·         L'euphémisme

    2. Figures d'association :

    ·         l'allégorie

    ·         L'allusion

    ·         La métalepse : "fait entendre une chose par une autre, qui la précède, la suit ou l'accompagne".
    Ex : "il est vert" : il est vexé, ou il a mal au cœur ; "il tremble" = il a peur

    3. L'ironie :

    ·         L'antiphrase : "nous étions jolis !" (Céline)

    ·         Discours volontairement inadéquat, comme si le locuteur "mentionnait" un autre discours que le sien.
    Ex : En attendant Godot, acte I : Estragon : "Étant donné la beauté du lieu..." ou "Endroit riant.."

     

     


    LA STYLISTIQUE DE LA PHRASE

    1. MODES DE CONSTITUTION DE LA PHRASE

    1. Phrase verbale et averbale

    Avec l'emploi de la modalité assertive, apparaissent des phrases nominales qui énoncent un simple constat de réalité.
    L'incipit d'Alchimie du verbe commence par deux phrases nominales, monorhèmes :

    A moi. L'histoire d'une de mes folies.

    "A moi" = à mon tour (après avoir, dans Délires I, laissé la parole à la "Vierge folle", Verlaine)
    "L'histoire..." = ellipse de "je vais raconter".

    2. construction liée et construction détachée

    ·         Construction liée : "Pierre joue du piano"

    ·         Construction détachée : "chez lui, Pierre joue du piano" : "chez lui" n'appartient pas au rhème ; on peut le déplacer.

    3. Thématisation et rhématisation

    ·         Un cas particulier : la segmentation. L'élément détaché n'a plus qu'une valeur thématique.

    o    "Pierre aime la musique" : le COD fait partie du rhème.

    o    "Pierre l'aime, la musique" : "la musique" devient un thème.

    ·         Exemples dans le texte de Céline :

    o    "la campagne, [...] j'ai jamais pu la sentir (la campagne = thème)

    o    "ce colonel, c'était donc un monstre !" (ce colonel = thème)

    2. MODES DE LIAISON DES CONSTITUANTS.

    1. Les systèmes énumératifs

    ·         fermés : a, b et c

    ·         ouverts : a, b, c... ou a et b et c...

    ·         Fausse clôture : a, b, et c, et d...

    Dans l'incipit d'Alchimie du verbe, on trouve des énumérations :
    "dessus de porte, décors..."
    "latin d'église, livres érotiques"...
    "croisades, voyages, républiques..."
    Il s'agit d'énumérations ouvertes, marquant justement l'absence de limite, le vertige.

    Chez Céline, longue énumération ouverte, voulant donner une idée d'infini : "avec casque, sans casque, sans chevaux, sur motos, hurlants, en auto, sifflants, tirailleurs, comploteurs, volants, à genoux, creusant, se défilant, caracolant..." et une énumération avec fausse clôture : "pour y tout détruire, Allemagne, France et Continents, tout ce qui respire, détruire..." mais l'on trouve aussi, au début du texte, une énumération fermée, qui "règle son compte" à la campagne, en prétendant en donner une description exhaustive : avec ses bourbiers qui n'en finissent pas, ses maisons où les gens n'y sont jamais, et ses chemins qui ne vont nulle part.

     

    2. Hypotaxe et parataxe :

    ·         Parataxe : juxtaposition ou coordination de propositions, style coupé. On trouve ce style notamment chez Voltaire : ainsi dans Candide, ch. VI :
    "Le Biscayen et les deux hommes qui n'avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour, la terre trembla avec un fracas épouvantable."
    L'absence de tout connecteur entre les deux phrases rend l'ironie plus sensible.

    ·         Hypotaxe : mode de construction par subordination : style enchaîné (cf. Proust). La période représente le paroxysme du style enchaîné.

    L'incipit d'Alchimie du verbe est un texte entièrement fondé sur la parataxe asyndétique : style coupé. Effet d'accumulation où les éléments logiques sont oblitérés.

    Le texte de Céline utilise constamment la parataxe : à part le 1er §, pas de subordination. Style coupé, traduisant à la fois une volonté de parler populaire et oralisé, et l'affolement du narrateur.

    3. MODES DE SUCCESSION DES CONSTITUANTS :

    ·         Place de l'adjectif :

    Exemple de L'incipit d'Alchimie du verbe : "opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs"
    "Vieux" se trouve mis en parallèle avec "niais" et "naïfs". Cela insiste sur le caractère suranné de ces opéras. Inversement, "vieux opéras" aurait eu une connotation positive.
    En outre, "opéras vieux" est une cadence mineure ; normalement, un adjectif court précède un substantif plus long, ce qui donne ici un effet de boitement.

     

    3. MODE DE STRUCTURATION RYTHMIQUE DES CONSTITUANTS :

    1. Développement par masses croissantes ou décroissantes :

    ·         cadence majeure :développement par masse volumétrique croissante ; dans le texte de Céline, cette cadence domine.

    ·         cadence mineure : développement par masse volumétrique décroissante : elle est toujours marquée.

    2. Phrase équilatérale et phrase scalène :

    La phrase canonique comporte deux versants mélodiques : une protase (ascendante) et une apodose (descendante).

    ·         La phrase équilatérale présente une protase et une apodose équilibrées, une cadence neutre. 

    o    Ex : "jamais je n'avais senti plus implacable / la sentence des hommes et des choses" (Céline)

    ·         La phrase scalène peut avoir une longue protase et une apodose très brève (phrase couperet); ou au contraire une protase très brève et une longue apodose (phrase à traîne)

    o    phrase scalène à traîne : "ce colonel, c'était donc un monstre !" (Céline) ou "décidément, je le concevais, je m'étais embarqué dans une croisade apocalyptique."

    o    phrase scalène couperet : "Serais-je donc le seul lâche sur la terre ? pensais-je"

    3. Développement par parallélisme :

    ·         isocolie : équivalence au moins approximative des volumes des constituants d'une phrase.
    Ex chez Céline :
    "moi d'abord la campagne, faut que je le dise tout de suite, j'ai jamais pu la sentir, je l'ai toujours trouvée triste, avec ses bourbiers qui n'en finissent pas, ses maisons où les gens n'y sont jamais, et ses chemins qui ne vont nulle part." groupes de 5, 7, 7, 7, 10, 10, 9 = on peut diviser la phrase en deux parties, de "moi d'abord" à "triste", puis le groupe ternaire des trois syntagmes nominaux.

    Pour un exemple d'étude, voir : 

    ·         le texte de Brigitte Richter.

    ·         Un extrait de Jérôme Garcin