Anton Tchékhov, 1860-1904

Oncle Vania, (1897)

 

NB : l'édition officielle est celle des éditions Actes Sud, collection Babel, 1994 ; traduction d'André Markowicz et Françoise Morvan. Toutes les références seront données dans cette édition.

A lire : une conférence des traducteurs : "traduire Tchékhov" (site du lycée Chateaubriand de Rennes)

La Russie, 1850-1905 : chronologie, économie et politique, littérature, théâtre, musique Anton Tchekhov : biographiebibliographie et filmographie Résumé et histoire de la pièce
Les personnages et le bonheur : La recherche du bonheur : une quête de l'amour ? Le bonheur : un rêve inaccessible ?
Le "lamento" de Sonia La dramaturgie de Tchékhov  

Anton Tchékhov naît le 17 janvier 1860, à Taganrog en Crimée. Il meurt de tuberculose 44 ans plus tard... Une vie brève, durant laquelle Tchékhov assiste à une extraordinaire floraison dans la littérature russe, puisqu'il est le contemporain de Dostoïevski, Tolstoï, Gorki...

Commençons par dresser un tableau de la Russie durant cette période.

Biographie d'Anton Tchekhov (1860-1904)

Anton Tchekhov naît à Taganrog, en Crimée ; son père, fils de serf (rappelons que le servage a été aboli en 1861 seulement),  tyrannique, mystique et gestionnaire calamiteux (il tient une épicerie-débit de boisson), le détourne définitivement de la religion, en l'obligeant à chanter tous les soirs à l'église.

Sa famille (sa mère, faible et soumise, son père et ses frères) déménage en catastrophe en 1876, pour Moscou : le père échappe in extremis à la prison pour dettes. Le jeune Anton reste à Taganrog pour terminer ses études.

1879-1884 : Tchekhov est étudiant en médecine ; en même temps il écrit de très nombreuses nouvelles, très courtes, souvent comiques, qu'il publie dans les journaux.

1884 : il est médecin et commence à exercer ; mais il subit sa première hémoptysie, qui révèle une tuberculose.

1888 : ses nouvelles connaissent un grand succès ; il reçoit le prix Pouchkine.

1889 : Son frère Nicolas meurt de tuberculose. C'est pour Anton Tchekhov un tournant : il écrit des œuvres plus longues, plus mélancoliques : Une banale histoire (1889) ; Le Duel (1891)

1890 : Il entreprend un voyage à l'île de Sakhaline, où se trouve le bagne. Il se livre à une véritable enquête sociologique et médicale, et rédige un récit qui peut être considéré comme le premier exemple de littérature concentrationnaire : L'Île de Sakhaline, qui sera publié en 1893 : récit terrifiant parce que dénué de pathétique, d'une rigoureuse objectivité.
A la suite de cette publication, les châtiments corporels seront interdits à Sakhaline, des écoles seront créées, et la condition des détenus quelque peu adoucie...
On peut comparer l'œuvre de Tchekhov sur le bagne à celle du journaliste français Albert Londres, dont le reportage fit fermer le bagne de Cayenne.

189é : Lutte contre la famine et le choléra. Il achète la propriété de Melikhovo, aux environs de Moscou, où il sera heureux au contact de la nature (il se fera construire une maisonnette au fond du jardin pour échapper à ses trop nombreux visiteurs et écrire ses œuvres !)

1896 : La Mouette (théâtre). Ce n'est pas sa première expérience d'écriture théâtrale, mais c'est un chef d'œuvre. Sera jouée en France par le théâtre de l'Atelier.

1897 : grave hémoptysie : il doit renoncer à vivre à Mélikhovo, et à exercer la médecine. Le metteur en scène Stanislavsky fait ses débuts à Moscou, et Tchekhov écrit Oncle Vania (qui sera créé en 1899)

1898 : Tchekhov achète une maison à Yalta, en Crimée, dont le climat convient mieux à son état de santé ; mais Moscou lui manque... Il rencontre l'actrice Olga Knipper, qui deviendra sa femme.

1899 : La Dame au petit chien (nouvelle)

1901 : Les Trois Sœurs (théâtre) ; en parallèle, il continue à publier des nouvelles.

1904 : La Cerisaie (théâtre). C'est un triomphe. Tchekhov a le temps d'y assister, et meurt quelques jours plus tard.

Les principales caractéristiques de Tchekhov

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ONCLE VANIA

Résumé et histoire de la pièce

Pièce en 4 actes :

Acte I : en principe, acte d'exposition, où l'on apprend l'histoire et l'identité des personnages. L'on apprend que Sérébriakov et sa jeune épouse Elena sont arrivés depuis un mois dans leur domaine campagnard, où vivent Vania et Sonia, le frère et la fille de la première épouse de Sérébriakov, et que depuis tout s'est déréglé dans la propriété. Nous découvrons également les autres personnages, Astrov, Téléguine, Maria, la grand-mère de Sonia, et la vieille nourrice Marina. Tout cet acte baigne dans une atmosphère d'oisiveté et de mélancolie : rien ne se passe. Vania fait une déclaration d'amour à Elena, qui la repousse.

Acte II : C'est la nuit ; Sérébriakov, insomniaque et hypocondriaque, tyrannise son entourage et se pose en victime. Vania propose à Sonia et Elena de les remplacer auprès de lui, mais le professeur, effrayé par un tête à tête avec celui qui a été son ami, mais qui à présent le hait, préfère aller se coucher. Vania réitère sa déclaration à Elena ; même réponse. Astrov, ivre, et Vania, analyse l'atmosphère de la maison ; Sonia tente de déclarer à Astrov son amour, mais celui-ci ne paraît pas comprendre.
Sonia et Elena se rapprochent ; Sonia comprend qu'Elena n'est pas une rivale dans son amour pour Astrov.

Acte III : Sonia demande à Elena de tester Astrov sur ses sentiments. Elena demande à voir les graphiques d'Astrov, mais ne s'y intéresse guère ; elle l'interroge sur Sonia, et la réponse est négative. Astrov, attiré sexuellement par Elena, l'embrasse au moment où entre Vania. Celui-ci est bouleversé.
Le professeur apprend à sa famille qu'il a décidé de vendre le domaine – qui appartient à Sonia ! – pour placer l'argent de manière plus lucrative, ce qui revient à en chasser Vania et Sonia. Hors de lui, Vania dit ce qu'il a sur le cœur, puis il sort, suivi de Sérébriakov. En coulisse, on entend un coup de feu ; puis Vania tire, en scène, sur le professeur et le manque.

Acte IV : Les Sérébriakov partent pour Kharkov : le professeur a renoncé à son projet. Vania, tenté par le suicide, a dérobé à Astrov un flacon de morphine que Sonia l'oblige à rendre. Elena et Astrov se voient une dernière fois, mais Elena se refuse à lui. Astrov s'en va à son tour ; son amitié pour Vania est morte. Vania et Sonia, restés seuls, se jettent dans le travail, mais Vania sombre dans le désespoir. Sonia le réconforte par son célèbre "oratorio" final.

Histoire de la pièce : 

Tchékhov avait écrit en 1889 une première pièce, le Sauvage ou l'Esprit de la forêt (en russe Liechi) dont le personnage principal, sous le nom de Khroutchev, était une première figure d'Astrov : un médecin passionné d'écologie, homme vertueux et rigoureux. L'histoire, centrée sur l'adultère, montrait Vania séduisant pour de bon l'épouse du professeur, mais se suicidant après la dénonciation de Khroutchev ; celui-ci épousait Sonia... Oncle Vania reprend les personnages, mais simplifie à l'extrême l'intrigue : Elena ne cède ni à Astrov, ni à Vania ; le suicide de celui-ci n'est plus qu'une velléité sans réalisation... en revanche, le personnage d'Astrov s'est enrichi : moins vertueux, plus cynique, il est aussi plus désespéré.

Oncle Vania paraît en 1897, dans un recueil de pièces ; elle sera jouée pour la première fois le é6 octobre 1899 au théâtre artistique de Moscou, avec Olga Knipper, la future femme de Tchékov, dans le rôle d'Elena.

Les Personnages et le bonheur

Ils sont au nombre de cinq : le vieux professeur Sérébriakov, sa jeune épouse Elena, sa fille Sonia (née d'un premier mariage, elle est à peu près du même âge qu'Elena), Ivan Voïnitski, dit Oncle Vania, le médecin Astrov, et enfin Téléguine, propriétaire terrien ruiné, probablement à la suite des réformes de 1861. Chacun de ces personnages a sa propre conception du bonheur, et aspire à être heureux.

Alexandre Vladimirovitch Sérébriakov

Ce professeur à la retraite a cherché le bonheur, ou plutôt la réalisation de soi, dans le travail et la notoriété universitaire – ce qui, compte tenu de la situation des universités dans la Russie des années 1830-1890, suppose une bonne dose de soumission au pouvoir... Portrait violemment satirique du bonhomme, dans la bouche de Vania, p. 17

C'est un vieil enfant gâté, geignard et hypocondriaque (cf. p. é0), qui exige que chacun s'occupe de lui... Vivant dans l'oisiveté, il contamine tout autour de lui par son mal de vivre. Ironie suprême de son adieu : "Il faut agir et faire" (p. 94) ; lui qui n'a jamais rien fait !...

Il concentre sur sa personne plusieurs types théâtraux : le "senex" de la comédie latine qui a épousé une femme beaucoup plus jeune que lui (il a entre 65 et 70 ans, elle en a é7 !) ; le pédant, éloigné de la réalité, qui croit avoir accompli une œuvre importante, alors qu'il n'a écrit que des fadaises, et qu'il reste un parfait inconnu !

En retraite, il se sent exilé à la campagne, et regrette le temps de sa gloire (p. 34) ; incapable d'aimer, il tyrannise son entourage, et ne semble même pas profiter de la beauté d'Elena : il ne l'aime visiblement pas, et la traite comme une simple infirmière...

éléna Andréevna

Jeune épouse du vieux professeur Sérébriakov, elle n'a que é7 ans. Elle affirme avoir épousé son mari par amour, non par intérêt, mais elle ne l'aime plus ; Vania et Astrov sont amoureux d'elle.

Elle s'ennuie : "je meurs d'ennui, je ne sais pas quoi faire" (p. 57) mais elle refuse de s'occuper du domaine comme le lui propose Sonia ; elle n'aime personne, et en particulier son vieux mari, à l'égard de qui elle a une attitude presque maternelle. Elle serait prête à tomber amoureuse d'Astrov – par ennui. (p. 6é) ; mais elle recule, par souci des convenances. Petite bourgeoise soumise aux conventions, elle se définit par le mot "paresse".

Sofia Alexandrovna (Sonia)

Avec Vania, elle gère le domaine campagnard de son père Sérébriakov. Une vie sacrifiée, sans relations, sans amour, toute entière vouée au travail. Elle n'est pas belle, contrairement à Elena, mais elle est sensible, pure, pleine de qualités. Elle doit avoir une vingtaine d'années.

Elle aime sans espoir le docteur Astrov, qui ne la remarque pas.

Elle est l'une des seules à se préoccuper des autres, à consoler, à se montrer généreuse ; elle est aussi la seule à résister à la torpeur qui s'est emparée de la maison à l'arrivée de Sérébriakov et d'Elena, et à laquelle même Vania a succombé.

Contre toute espérance, elle s'efforce de continuer à espérer : c'est le sens de sa dernière tirade. Croit-elle réellement ce qu'elle dit, ou s'efforce-t-elle simplement de consoler Vania et d'oublier elle-même son échec amoureux et sa solitude ? Même empli de mots d'espoirs, ce "lamento" a des accents désespérés. Il n'y aura de "repos" et de bonheur que dans un au-delà auquel Tchékhov ne croit pas !

Ivan Pétrovitch Voïnitski (Oncle Vania)

47 ans ; il gère le domaine foncier de son ex-beau-frère, Sérébriakov, avec l'aide de la fille de celui-ci, Sonia. Une vie gâchée également ; il aime en vain Elena, et hait son vieux mari.

Il a tout sacrifié pour Sérébriakov : il a géré le domaine contre un salaire de misère, a contribué à payer les dettes, et a même aidé son beau-frère dans son œuvre, en traduisant des textes avec Sonia, le tout sans obtenir la moindre reconnaissance. C'est pourquoi, quand Sérébriakov parle de vendre le domaine, il explose et tente de le tuer.

C'est un homme élégant (il porte une "cravate de dandy"), cultivé (il cite du latin, évoque Dostoïevski et Schopenhauer) ; mais il a complètement manqué sa vie : jadis "homme phare", il a perdu toutes ses convictions ; sans doute attiré par Elena dès leur première rencontre – mais non suffisamment amoureux – il ne s'est pas déclaré et l'a laissée épouser Sérébriakov ; et il est incapable de la séduire. Intelligent et sensible, il ne réussit même pas sa sortie : le meurtre raté de Sérébriakov tourne au ridicule le plus total, et la tentation du suicide au puéril caprice.

Il ne lui reste finalement que l'alcool, l'ennui, et le travail sans perspective ni espoir...

Mikhaïl Lvovitch Astrov

Médecin (et donc proche de Tchékhov lui-même) ; désabusé et plus ou moins alcoolique, il se dévoue sans trop y croire pour ses malades. Une vie assez vide : "côté cœur, je ne sais pas, ça s'est mis en veilleuse. Rien ne me dit, je n'ai besoin de rien, je n'aime personne..." (p. 13)

37 ans environ, et la passion des forêts : il travaille pour l'humanité future, comme Tchékhov lui-même. Il est effrayé de la dégénérescence de la nature, que n'accompagne en Russie aucun progrès social : il a les préoccupations de Tchékhov lui-même, dont il est le porte parole. Cf. p. 63-65. Il est l'un des seuls personnages, avec Sonia, qui n'ait pas pour unique préoccupation sa propre personne ! Cette passion "écologiste", qui en fait un visionnaire et un précurseur, est vécue par ses proches comme une lubie sans intérêt. Sonia ne s'y intéresse que par amour, et Elena ne cache pas son ennui...

Peut-être d'ailleurs ne faut-il pas prendre trop au sérieux son idéologie "écologiste" : cela ne peut qu'évoquer la philosophie passéiste d'un Tolstoï, qui a longtemps séduit Tchékhov, mais dont il s'est détaché au moment où il écrit Oncle Vania : ainsi, il fait dire à Astrov :

"J'aime la forêt – c'est étrange ; je ne mange pas de viande – ça aussi, c'est étrange".

Mais en 1894, il avait écrit à son ami Souvorine : "Quant à la philosophie tolstoïenne, elle m'a touché profondément, j'ai été subjugué par elle pendant dix-sept ans environ... Mais maintenant, quelque chose en moi proteste ; le raisonnement et le sens de la justice me disent que dans l'électricité et dans la vapeur il y a plus d'amour du prochain que dans la chasteté et le refus de manger de la viande."

Astrov est donc l'image d'une philosophie, idéaliste et passéiste, que Tchékhov récuse.

En revanche, il ne se préoccupe nullement de Sonia... et il désire Elena Seul ami de Vania, il s'en sépare à cause de sa rivalité avec lui à cause d'Elena... et pourtant, il la quitte sans regret. Contrairement à Vania, il n'éprouvait pour elle qu'un désir physique, sans la moindre sentimentalité.

Alcoolique, mais lucide, il sait que la vodka est le seul moyen de rendre sa vie supportable.

Ilia Ilitch Téléguine, dit "La Gaufre"

Propriétaire foncier ruiné, parrain de Sonia, et qui vit au domaine. C'est le type même de l'imbécile heureux, en constant décalage avec le réel.

Pourtant, son existence à lui aussi fut terrible : affligé d'un physique peu séduisant, le visage criblé de marques de petite vérole (d'où son surnom), abandonné par sa femme le jour même des noces, il a pourvu à l'existence de cette dernière et des enfants qu'elle a eus d'un autre... et il se retrouve parfaitement seul.

Incapable de faire autre chose que manger, boire, chanter et jouer de la guitare, il est l'incarnation même d'une vie parfaitement creuse et inutile.

Marina, la nourrice

Elle représente "l'âme russe" : passive, elle rejette tout changement dans l'ordre des choses (les bouleversements apportés par les citadins l'ont exaspérée et scandalisée), et elle ne prend rien au sérieux : "ils vont crier, les jars, et puis se taire". (p. 80). Toute sa sagesse, et tout son bonheur tiennent dans l'acceptation fataliste, résignée, de ce qui est.

Conclusion :

Aucun des personnages n'a donc réussi à atteindre le bonheur ; tous sont marqués par l'échec et la désespérance. Sérébriakov et la gloire universitaire, Astrov et l'action "écologique", Sonia, Elena, Astrov, Vania et l'amour... tous échouent à trouver le bonheur. Celui-ci ne serait-il qu'une pure illusion ? La seule échappatoire est-elle le travail ?


La recherche du bonheur = quête de l'amour ?

La pièce semble bâtie comme une tragédie classique :

Tous les personnages sont donc enfermés dans une impasse. Deux possibilités s'ouvrent alors : la tragédie (mais qui avortera avec le meurtre manqué), et la comédie bourgeoise (mari/femme/amant) qui sera évitée. Il ne reste qu'un drame feutré, qui correspond bien à l'enlisement des personnages dans une vie "crasseuse" et sans intérêt...

L'amour : une cristallisation brutale.

Les personnages se connaissent tous depuis longtemps, dix ans au moins. Et pourtant, l'amour semble leur tomber dessus à l'improviste, du seul fait qu'ils se retrouvent en vase clos à un moment particulier :

Dans tous les cas, l'amour qu'éprouvent les personnages a une origine "impure", qui ne doit rien aux qualités de la personne aimée, ni à l'élan de celui qui prétend aimer : jalousie, haine, rivalité sont les "moteurs" de l'amour, quand ce n'est pas un simple désir sexuel dépourvu de sentiment, comme pour Astrov.

Un amour sans illusions

Aucun des personnages ne s'illusionne sur ses sentiments, ni sur la personne aimée, fort peu idéalisée :

Un amour sans espoir :

Aucun des personnages ne semblent réellement savoir ce qu'est l'amour : Elena ne peut en parler que sur le mode négatif (elle a cru aimer Sérébriakov, mais ce n'était qu'illusion) ; Astrov le réduit à une pure attirance sexuelle, Vania à une idéalisation sans contenu, et pour Sonia, c'est un mélange indistinct d'admiration, de compassion, de tendresse quasi maternelle... Chacun y trouve l'espoir d'un dérivatif, ou d'une échappatoire à la vie qu'il mène, une issue à l'ennui et à la désespérance.

Curieusement, c'est Téléguine, le personnage le plus nul, le plus sot qui en donne la meilleure définition :  "Moi, ma femme, elle s'est sauvée de chez moi avec l'homme qu'elle aimait, par suite de mon physique peu attractif. Après ça, moi, je n'ai jamais failli à mon devoir. Jusqu'à maintenant, je l'ai toujours aimée et je lui suis resté fidèle. Je l'aide autant que je peux, j'ai donné tout mon bien pour l'éducation des petits qu'elle s'est fait faire par celui qui l'aimait. Le bonheur, je l'ai perdu, mais ma fierté, je l'ai gardée. Et elle ? Sa jeunesse a déjà passé, sa beauté, soumise aux lois de la nature, elle est fanée, l'homme qu'elle aimait est décédé... Qu'est-ce qui lui reste, à elle ?" (p. 19)

Téléguine donne l'image pathétique, ridicule, mais finalement belle et héroïque d'un amour absolu, qui se voue tout entier à la personne aimée sans trace d'égoïsme ; d'un amour qui survit à tout... Mais en même temps, il donne le fin mot de l'histoire :  BONHEUR ET AMOUR SONT INCOMPATIBLES.

L'amour n'est pas le chemin du bonheur.


Le bonheur, un rêve inaccessible ?

Bonheur individuel ou bonheur collectif

Là encore, les personnages se divisent en deux groupes très inégaux :

Le bonheur, un projet pour les générations futures ?

Le bonheur semble donc bien inaccessible au présent. Tous les personnages s'engluent dans une vie "ennuyeuse, creuse, crasseuse" (p. 1é) et désespérante, sans perspective : "Une vie nouvelle, tu parles ! dit Astrov à Vania, p. 87. Notre situation, à toi et à moi, est désespérée". Et plus loin, il ajoute : "D'ici une dizaine d'années, la vie petite-bourgeoise, cette vie méprisable, nous aura engloutis ; de ses exhalaisons putrides, elle a empoisonné notre sang, et nous sommes devenus aussi vulgaires que les autres." (p. 88)

Pourtant, Tchékhov n'est pas si désespéré : il croit profondément au progrès, et à un possible bonheur pour une humanité régénérée... mais dans plusieurs générations. Astrov exprime cette foi en l'avenir, seule perspective possible : d'un côté, il songe que "ceux qui viendront dans cent ans, deux cents ans, et à qui nous frayons la voie, s'ils viennent à penser à nous, est-ce qu'ils penseront du bien de nous ? Eh non, nourrice, ils ne penseront pas de bien." (p. 13) ; mais d'un autre côté : "si, dans mille ans, les hommes sont heureux, eh bien, ça sera aussi, un tant soit peu, à cause de moi". (p. é7)

Les substituts au bonheur :

Quoi qu'il en soit, le bonheur est inaccessible au présent, dans cette vie "petite-bourgeoise" que Tchékhov exècre, comme tous ses personnages, mais dont ils sont incapables de sortir. Il ne reste donc que des substituts, des ersatz plus ou moins efficaces :


La dramaturgie de Tchékhov

Le théâtre de Tchékhov est donc à l'opposé du théâtre classique, tel qu'il a été codifié par le dix-septième siècle français : unité d'action, structure stricte comprenant une exposition, une intrigue, une crise, un dénouement ; à l'opposé aussi du théâtre baroque shakespearien, ou du drame romantique, mettant en scène des personnages d'exception dans des situations elles aussi exceptionnelles. Tchékhov préfère le simple écoulement de la vie, du temps.

A cet égard, le théâtre de Tchékhov apparaît comme radicalement nouveau, et de fait, il a eu peine à s'imposer : la Mouette connut d'abord un échec retentissant, et il fallut tout le talent de Stanislavsky, metteur en scène du Théâtre d'Art de Moscou, et d'acteur comme Olga Knipper, pour que cette dramaturgie étonnante finisse par triompher...


Le Lamento de Sonia

Une image désespérante de la vie ici-bas :

- Une vie "longue", sans repos, et sans aucune perspective de changements : "épreuves", "souffrances", "pleurs", "nos malheurs", absence de joie... et aucune autre perspective que l'écoulement du temps, la vieillesse et la mort. L'image que donne Sonia de cette existence rejoint les réflexions les plus pessimistes des philosophes chrétiens, qui ne voient en cette vie qu'une "vallée de larmes".

- Une absence totale de révolte : Sonia est l'icône de la résignation : futurs "nous allons... nous serons vieux..." ; "nous mourrons docilement"... Acceptation totale d'une existence uniquement occupée à servir les autres : "nous allons travailler pour les autres". Sonia semble ignorer toute notion de droit au bonheur, et toute possibilité d'épanouissement individuel.

Une image à peine plus enthousiasmante de l'au-delà :

"Dieu aura pitié de nous" : les peines d'ici-bas trouveront leur récompense dans l'au-delà, mais sous forme de "compassion", de "pitié". L'image qu'elle se fait du paradis semble particulièrement pauvre, comme si elle était incapable d'imaginer même le bonheur : "une vie lumineuse, splendide, pleine de grâces" (beau rythme ternaire ; mais cette vie, uniquement qualifiée, n'est nullement évoquée et n'a aucun contenu) : lumière, charité... et surtout repos. Dans son épuisement, Sonia n'envisage le bonheur que comme un "repos", une "ataraxie" épicurienne, c'est à dire l'absence de souffrance. Un bonheur négatif, comme si être heureux consistait uniquement à n'être pas malheureux... Répétition obsessionnelle de ce "nous nous reposerons", qui évoque surtout la mort.

Lyrisme, tendresse... et désespoir.

Sonia lutte de toutes ses forces contre le désespoir de son oncle Vania. D'où une évidente volonté à la fois de convaincre et de consoler. Valeur péremptoire des futurs ; utilisation du "nous" qui établit une solidarité indestructible entre elle et Vania, une communauté de destin ; polysyndète (répétition du "et") qui donne à la phrase un rythme insistant, obsessionnel, les arguments venant s'enchaîner les uns au autres ; rythmes ternaires (lumineuse, splendide, pleine de grâce ; douce, tendre, légère comme une caresse...) Répétition du "nous nous reposerons"...

Elle multiplie aussi les gestes de tendresse  presque maternelle (voir les didascalies) ; elle s'adresse à lui comme à un enfant : "toi et moi", "attends un petit peu"

Mais cela ressemble à ces consolations que l'on donne à un malade, sans y croire soi-même : répétition de "je crois" ; contraste entre les paroles et le ton "je crois avec ardeur" - "d'une voix épuisée".

Le contrepoint des  autres personnages souligne encore l'éternelle répétition, l'absence d'avenir : Téléguine joue de la guitare, Marina tricote son bas (ce qui suppose que c'est un geste habituel, sempiternel), Maria s'est replongée dans sa marotte et annote ses brochures... et le gardien frappe sur sa planchette, un bruit répétitif déjà entendu. Vania lui-même ne répond pas ; si même il entend Sonia, il ne croit pas un mot de ces consolations. La scène est figée, comme si le temps ne s'écoulait pas.

La pièce s'achève donc sur un  constat désespéré : rien ne change jamais en ce monde, du  moins pas dans le présent. Il ne reste, pour rendre ce présent tolérable, que les illusions sur un "au-delà", auquel l'incroyant Tchékhov n'ajoute nullement foi...

Texte écho : le lamento du jardinier, dans Electre de Giraudoux (1937)

Et pourtant, certains, comme Giono, prennent au pied de la lettre le discours de Sonia, et y voient la célébration du bonheur "provincial", contre la folie des citadins...

Texte écho : "La chasse au bonheur", de Jean Giono (chroniques de 1966-1970)

 

Bon. Ecoutons maintenant par exemple la dernière scène d'Oncle Vania ; cette pièce de Tchékov est bien le prototype de « ce mot hideux : la province ». La nièce et l'oncle sont penchés maintenant sur leurs registres et leur boulier. Les hurluberlus de la capitale sont partis; ils ont emporté avec eux leurs agitations stériles, leur incohérence et le silence provincial retombe.

«–  Allons, oncle Vania, mettons-nous à un travail quelconque.
–  Au travail, au travail !
–  Veux-tu qu'on commence par les factures?
Tous les deux écrivent, silencieux.
Quelqu'un dit (Astrov) :
–  Quel calme !
Les plumes grincent, le grillon chante. Il fait chaud, bon. On n'a pas envie de partir d'ici. Le domestique (Téléguine) entre sur la pointe des pieds, s'assied près de la porte et accorde doucement sa guitare. La nièce (Sonia) dit :
–  Nous allons vivre, oncle Vania. Nous allons vivre une longue, longue file de jours, de soirées, nous allons patiemment supporter les épreuves que nous inflige notre sort... Nous allons avoir, tous les deux, mon cher oncle, une vie lumineuse, belle, harmonieuse, qui nous donnera de la joie, et nous penserons à nos malheurs d'aujourd'hui (la turbulence des hurluberlus qui sont partis) avec un sourire ému, et nous nous reposerons. (Téléguine joue doucement de la guitare. Le veilleur de nuit tambourine. Marie prend des notes en marge de son livre. Marina tricote son bas.) Et le rideau tombe lentement. »

Cette chute de rideau, c'est notre vie, cher Monsieur. Dramatique, certes, mais pas dans votre sens. Nous ne plaignons ni la nièce, ni l'oncle, ni Marie, ni Marina la domestique, ni Astrov le médecin, mais les malheureux pantins qui sont partis à leur destin de tumulte et de vacarme. Ici, dans le domaine (dans notre province), s'étend le silence. Le silence bénéfique ; le silence : le plus grand luxe  du monde, que les milliardaires eux-mêmes ne peuvent pas acheter; la paix, le temps. Nous avons le temps (formule très rare). Dans un moment nous  allons entendre la nuit, les rumeurs confuses, l'aboi d'un chien, le hennissement d'un cheval (il y en a encore en province) ; admettons même un moteur d'automobile, sur la route  départementale (un seul). Et peut-être même un moteur d'avion, très haut dans les airs (un seul aussi, un courrier; il va ailleurs). Et il y a les beaux bruits : la cloche d'un hospice, le vent dans les arbres et le brasillement des étoiles. Il vient de très loin ce brasillement des étoiles et il va  très loin, peut-être même beaucoup plus loin que ce que vous imaginez, plus loin que les polytechniques.
Prenez garde ! 

Jean Giono, La Chasse au bonheur, Gallimard, Paris, 1988 (posthume : chroniques de 1966-1970), coll. Folio, p. 164-166.