Adapter à la mal-voyance

William FAULKNER et Claude SIMON

Carl Van Vechten - William 
Faulkner Claude Simon 1967
Introduction
Textes comparés

Pourquoi comparer William Faulkner et Claude Simon ?

Deux auteurs presque contemporains

William Faulkner avait 16 ans lorsque Claude Simon vit le jour en 1913 ; Claude Simon avait lui aussi 16 ans lorsque parut Le Bruit et la Fureur. Il est peu probable qu'il l'ait lu à ce moment, ou même en ait entendu parler, car la famille maternelle qui l'élevait était peu portée sur la littérature.

Le Bruit et la Fureur est traduit en France en 1938, à un moment où Claude Simon s'est libéré de son éducation, a découvert le Surréalisme. Simon lira avec passion l'auteur américain.

Faulkner écrit ses derniers livres et meurt, en 1962 ; on est alors en pleine période du "Nouveau Roman", et Faulkner est considéré comme un précurseur.

Deux écritures du désastre

Les deux romans que nous nous proposons de comparer, Le Bruit et la Fureur (1929) et La Route des Flandres (1960), sont tous deux fondés sur le sentiment d'une perte, d'un désastre.

Deux modes de narration particuliers.

Faulkner, le premier, bouscule violemment la chronologie en ayant recours à quatre narrateurs successifs, dont un idiot et un névrosé au bord du suicide : il nous livre leur "flux de conscience", qui les fait passer sans transition d'un temps à l'autre, par association d'idées. Le lecteur, du coup, est un peu perdu, et peine à reconstituer l'histoire...

Claude Simon va plus loin encore, dans une démarche très similaire : pour lui, les narrateurs se succèdent, parfois sans transition, au point que le lecteur, parfois, ne sait plus bien qui parle. Le "flux de conscience" n'est plus enfermé dans un seul narrateur, mais passe d'une conscience à une autre, d'un temps à l'autre.

Deux auteurs fascinés par le temps et la mémoire

Deux auteurs reconnus, prix Nobel de littérature

Tous deux ont grandement contribué à transformer le roman, à le faire entrer dans la modernité ; tous deux ont obtenu le prix Nobel de littérature :


TEXTES COMPARÉS

  1. Les deux incipit
  2. Scènes d'ivresse

Les deux incipit

Deux incipit assez perturbants

Les deux textes de Faulkner et Simon ont en commun une volonté de surprendre le lecteur, de le perturber dans ses attentes. Les deux incipit ne correspondent en rien à ce que l'on attend de la lecture d'un roman, du moins d'un roman conventionnel dans la tradition de Stendhal et de Flaubert.

Des personnages peu identifiables

Chez Simon, nous sommes en présence d'une "scène" entre Georges et De Reixach – donc, d'entrée de jeu, devant les protagonistes ; sauf que rien ne nous permet de le comprendre. La description des personnages est sommaire, fragmentaire ; leur dialogue est peu explicite, avec des phrases souvent interrompues, qui semblent mécaniques, sans que l'on comprenne quelles sont au juste leurs relations (sauf que le narrateur est subordonné par rapport à De Reixach, sans doute un officier). Un troisième personnage, la mère de Georges, est à peine esquissé ; quant à Wack, il ne prononce qu'une phrase très énigmatique, qui donne lieu à une rêverie fantastique.

Chez Faulkner, nous entendons le monologue intérieur d'un idiot (mais nous ne comprenons que progressivement qui est le narrateur) ; or, comme il ne verbalise pas ce qu'il éprouve, son discours reste obscur : verbes transitifs sans COD, cris, "saut" d'une sensation à l'autre sans transition, d'une époque à l'autre dans une sorte d'éternel présent...

Un cadre spatio-temporel plutôt vague

Dans les deux cas, nous devinons plutôt que nous n'apprenons quel est le cadre :

Dans les deux cas, l'atmosphère est sombre, oppressante.

Flux de conscience et bifurcations

Aussi bien Faulkner que Simon remettent en question le pseudo-réalisme du roman conventionnel, fondé sur une chronologie linéaire.

Dans les deux cas, nous avons affaire au point de vue strictement interne d'un narrateur, qui nous livre son "flux de conscience" ; or la conscience, comme la mémoire, procède par sauts et bonds, par associations d'idées, par surimpressions – par métaphore : les mots étant des "nœuds de signification" (Lacan), un mot suscite un souvenir, une vision ou une réminiscence...

Un jeu de fausses pistes, et des indices

Le lecteur est emmené sur de fausses pistes.

Dans Le Bruit et la fureur, on peut avoir l'impression, en lisant l'incipit, que Luster et Benjy seront les protagonistes ; or il n'en est rien ; Luster est un personnage secondaire, et le seul rôle de Benjy est celui de victime, totalement passive et désarmée, et de témoin impuissant d'une histoire qui se joue sans lui.

En revanche, dans La Route des Flandres, ce sont bien les protagonistes qui apparaissent : Georges, le narrateur, qui sera un peu l'enquêteur, celui qui tentera de percer le mystère de la liaison entre Corinne et Iglésia, et du suicide de De Reixach ; quant à celui-ci, il est un personnage essentiel, puisque c'est autour de son couple, et de sa mort que s'organise l'intrigue.
Pourtant, le dialogue semble ici bien anodin ; si le malaise de Georges est perceptible (mais c'est sa mère qui l'a mis dans une situation embarrassante), l'indifférence polie de De Reixach ne laisse pas supposer qu'il jouera un rôle décisif dans le roman.

Des thématiques introduites subrepticement

Pourtant, des thèmes apparaissent, des motifs qui seront repris tout au long de nos deux œuvres.

Chez Faulkner, l'image d'une famille en pleine déliquescence, l'absence de dialogue, l'enfermement et la perte ; et chez Simon, la guerre, la boue, l'omniprésence des chevaux, et le thème familial : De Reixach est un cousin de Georges, par l'intermédiaire de la mère de celui-ci, Sabine. Et ce lien est immédiatement dévalué...

Conclusion

Ces deux incipits ne nous donnent donc que des informations minimales ; mais ils mettent en place un certain nombre de thématiques, et une tonalité. Ils ressemblent donc davantage à des ouvertures musicales, tout en nous faisant entrer de plain pied dans le quotidien des protagonistes.

Scènes d'ivresse

Deux moments cruciaux et douloureux

Pour Benjy, c'est le moment où Caddy se marie : pour lui c'est le signe d'une totale dépossession car il perd la seule personne qui lui témoignait de la tendresse et le protégeait. La marque de cette dépossession est le fait qu'il n'assiste pas à ce mariage : il en est réduit à l'observer subrepticement d'une fenêtre, et à boire en cachette, en compagnie d'un serviteur. Il n'est plus un membre à part entière de la famille.

Le Narrateur de Claude Simon, Georges, est en pleine débâcle ; son escadron vient de se faire massacrer dans une embuscade ; son chef, le capitaine De Reixach, est mort ; il a vu aussi mourir son camarade Wack... En habits civils, il est réduit à fuir lamentablement.

Pour les deux "héros", l'ivresse n'est pas le signe de la fête, de la joie ou de l'abondance, mais au contraire du manque, de la privation et de la tragédie.

Deux scènes burlesques

L'ivresse donne naturellement lieu à des images comiques ou burlesques ; elle fait perdre en effet toute maîtrise de ses gestes, et même de ses pensées.

C'est particulièrement net chez Faulkner : les personnages tombent, rient sans raison, crient ; Benjy éprouve littéralement que les objets prennent une vie propre : le clair de lune, l'escalier "fuient", la caisse se dérobe et le frappe, sa gorge "fait un bruit"...

Le narrateur de la Route des Flandres conserve plus de lucidité, mais il est tout aussi incapable de s'exprimer, ou de maîtriser la situation ; il avale sans y penser, ne parvient pas à dire qu'il a faim, ses pensées lui échappent...

L'ivresse pour échapper au malheur ?

Dans les deux cas, l'ivresse n'est pas volontaire, ni même souhaitée : Georges, trop fatigué pour se défendre, se laisse enivrer sans réagir, c'est "l'homme à figure de cadavre" qui ordonne à la femme de servir l'eau-de-vie ; quant à Benjy, on sait qu'il n'est capable d'aucune initiative ; c'est T.P. qui décide de voler le champagne...

De la même façon, l'ivresse ne permet pas d'oublier une situation douloureuse ; elle semble au contraire lâcher la bride à des pensées obsessionnelles :