TITE-LIVE (59 av. J-C - 14 ap. J-C), Ab Urbe Condita

Livre I

Livre II

Livre III

Livre IV

Livre V

Livre VI

Livre IX

Livre XXII

Livre XXIII

Livre XXIV

Livre I

La femme de tête, l'aigle, et le couvre-chef de Tarquin. (I, 34, 6-9)

Le Sarcophage des époux, musée du Louvre

A Tarquinies, en Étrurie, Lucumon, fils d'un émigré grec, a épousé la très noble et très ambitieuse Tanaquil. Celle-ci incite son mari à tenter sa chance à Rome, ville nouvelle et ouverte aux hommes de mérite. Un signe des dieux vient confirmer ses espoirs.

In nouo populo, ubi omnis repentina atque ex uirtute nobilitas sit, futurum locum forti ac strenuo uiro ; regnasse Tatium Sabinum, arcessitum in regnum Numam a Curibus, et Ancum Sabina matre ortum nobilemque una imagine Numae esse. (1,34,7) Facile persuadet ut cupido honorum et cui Tarquinii materna tantum patria esset. Sublatis itaque rebus amigrant Romam. Ad Ianiculum forte uentum erat. (1,34,8) Ibi ei carpento sedenti cum uxore aquila suspensis demissa leniter alis pilleum aufert superque carpentum cum magno clamore uolitans rursus uelut ministerio diuinitus missa capiti apte reponit; inde sublimis abit. (1,34,9) Accepisse id augurium laeta dicitur Tanaquil, perita, ut uulgo Etrusci, caelestium prodigiorum mulier. Excelsa et alta sperare conplexa uirum iubet: eam alitem, ea regione caeli et eius dei nuntiam uenisse, circa summum culmen hominis auspicium fecisse, leuasse humano superpositum capiti decus, ut diuinitus eidem redderet.

Chez un peuple neuf, où toute noblesse est soudaine et provient du mérite, il y aurait une place pour un homme énergique et courageux ; le Sabin Tatius avait régné, Numa, venu de Cures, avait accédé au pouvoir royal, et Ancus, était né d'une mère Sabine, et n'était noble par la seule image1 de Numa. Elle le persuade facilement, comme un homme avide d'honneur, et pour qui Tarquinies n'était sa patrie que par sa mère. C'est pourquoi ayant emporté leurs affaires, ils émigrent à Rome. On était arrivé par hasard près du Janicule. Là, alors qu'il se trouvait assis sur son char avec son épouse, un aigle s'étant abattu doucement, en vol plané, lui enlève son bonnet, et, voletant à grands cris au-dessus du char, à nouveau, comme envoyé pour une mission divine, il le replace exactement sur sa tête ; puis il part dans les hauteurs. On dit que Tanaquil accepta joyeuse cet augure, en femme ayant l'expérience des prodiges, comme c'est l'usage commun chez les Étrusques. Elle embrassa son mari et lui ordonna d'espérer un sort élevé et brillant : "cet oiseau était venu, messager de ce dieu, de cette région du ciel ; il avait accompli son prodige sur la partie la plus élevée de l'homme, il avait élevé en l'air l'ornement placé sur la tête humaine, pour le lui rendre sur l'ordre d'un dieu".

Livre II

Le début du livre II raconte l’organisation de la République romaine (509-468) : les Etrusques, avec à leur tête PORSENNA, tentent de reprendre le pouvoir à Rome, ce qui sera l’occasion d’actes d’héroïsme :

En réalité, les Etrusques ont probablement gardé Rome bien au-delà de 509, date de la fondation du grand temple de la « triade capitoline ».

Tite-Live, II, 10-13 : le Borgne, le Manchot et l’héroïne trivalente.

INTERPRETATION MYTHOLOGIQUE (Selon G. Dumézil)

La trifonctionnalité chez les Indo-Européens :

RELIGION CASTE ROIS DE ROME VEDA SCANDINAVIE
1ère FONCTION : religieuse ZEUS /Jupiter Prêtres Romulus (le « juvenis », né de Mars mais lié à Jupiter)
Numa, le roi pieux
Varuna (le magicien)
Mithra (la douceur)
Odhinn
2ème FONCTION : guerrière MARS Soldats = noblesse Tullius Hostilius Indra Thor
3ème FONCTION : nourricière / économique QUIRINUS Equites, femmes Ancus Martius
Tarquin l’Ancien
Les jumeaux Nasatya Freyr et Freya

Alors que les Hindous et les Scandinaves ont une mythologie très vaste et très complexe, les Romains semblent en avoir assez peu : ils ont transposé les légendes des Dieux en récits historiques.

Il y a trois groupes de légendes épiques :

  1. Romulus est fils de Mars (fonction guerrière) mais il voue un culte particulier à Jupiter (fonction religieuse). Rome sera vraiment fondée quand se joindront aux hommes les Sabines de Titus Tatius (3ème fonction). Ce sera l’occasion d’une guerre entre Sabins et Romains : épisode de Tarpéia, fondé sur la richesse des Sabins. Romulus demande à Jupiter Stator d’arrêter l’ennemi ==> réconciliation : Titus Tatius introduit à Rome le culte de Quirinus. ==> histoire comparable chez les Scandinaves, mais il s’agit d’une lutte entre les divinités.
  2. Les Rois pré-étrusques. Romulus = le type du « juvenis » : violent, guerrier, susceptible de fraude envers les Dieux. Numa = vieillard, artisan de la paix, époux modèle, d’une scrupuleuse honnêteté. ==> dans les hymnes védiques, Mithra est le juriste, Varuna le magicien.

[2,10] X. Horatius Coclès au pont Sublicius

À l'approche des ennemis, les habitants de la campagne se réfugient dans la ville. L'enceinte de Rome est garnie de postes nombreux. Elle paraissait bien défendue d'un côté par ses murailles, et de l'autre par le Tibre qui se trouvait entre elle et l'ennemi; (2) cependant un pont de bois allait donner passage à l'ennemi, sans un seul homme, Horatius Coclès, qui, dans ce jour, fut l'unique rempart de la fortune de Rome. (3) Il se trouvait par hasard chargé de la garde du pont; lorsqu'il s'aperçoit que le Janicule avait été emporté par surprise, que les ennemis accouraient à pas précipités, et que ses compagnons effrayés quittaient leurs rangs et leurs armes, il en arrête quelques-uns, s'oppose à leur retraite, et, attestant les dieux et les hommes, leur représente (4) que "c'est en vain qu'ils abandonnent leur poste; que la fuite ne peut les sauver; s'ils laissent derrière eux le passage du pont libre, ils verront bientôt plus d'ennemis sur le Palatin et sur le Capitole qu'il n'y en a sur le Janicule. Qu'il leur recommande donc, qu'il leur ordonne de mettre en usage le fer, le feu et tous les moyens possibles pour couper le pont. Quant à lui, autant que peut le faire un seul homme, il soutiendra le choc des ennemis. " (5) Il s'élance aussitôt à la tête du pont, et d'autant plus remarquable qu'on le voyait, au milieu des siens qui tournaient le dos et abandonnaient le combat, se présenter, les armes en avant, pour résister aux Étrusques, il frappe les ennemis de stupeur par ce prodige d'audace. (6) Cependant l'honneur avait retenu près de lui Spurius Larcius et Titus Herminius, tous deux distingués par leur naissance et par leur courage. (7) Il soutint d'abord avec eux le premier choc et la première fureur des assaillants; mais bientôt ceux qui rompaient le pont les ayant rappelés, il force ses deux compagnons de se retirer par un étroit passage qu'on avait conservé à dessein. (8) Ensuite, jetant sur les chefs des Étrusques des regards menaçants et terribles, tantôt il les provoque l'un après l'autre, tantôt il les accuse tous ensemble de lâcheté, leur reprochant "d'être les esclaves d'orgueilleux tyrans, et d'oublier le soin de leur propre liberté pour venir attaquer la liberté d'autrui." (9) Ils hésitent quelque temps, se regardant les uns les autres, comme pour voir qui commencerait le combat; mais enfin la honte s'empare de la troupe entière; ils poussent un grand cri et font pleuvoir sur un seul homme une nuée de javelots : tous les traits demeurent attachés au bouclier dont il se couvre. (10) Quand ils voient qu'inébranlable dans ses résolutions et ferme dans sa résistance, il demeure maître du pont qu'il parcourt à grands pas, les ennemis cherchent, en se jetant sur lui, à le précipiter dans le fleuve; mais tout à coup le fracas du pont qui se brise, et les cris que poussent les Romains, joyeux du succès de leurs efforts, les glacent d'épouvante, et arrêtent leur impétuosité. (11) Alors Coclès : "Dieu du Tibre, s'écrie-t-il, père de Rome, je t'implore. Reçois avec bonté dans tes flots ces armes et ce soldat." Il dit, se précipite tout armé dans le fleuve, et, le traversant à la nage, au milieu d'une grêle de flèches qu'on lui lance de l'autre rive sans pouvoir l'atteindre, il rejoint ses concitoyens, après avoir osé un exploit qui trouvera dans la postérité plus d'admiration que de croyance. (12) Rome se montra reconnaissante d'une aussi haute valeur. Elle lui fit ériger une statue sur le Comitium, et on lui donna autant de terres que put en renfermer un cercle tracé par une charrue dans l'espace d'un jour. (13) À ces honneurs publics les particuliers voulurent ajouter un témoignage de leur gratitude, et, dans la disette générale, chacun retrancha sur sa propre nourriture, pour contribuer, en proportion de ses ressources, à la subsistance de ce héros.

Commentaire sur Horatius Coclès :

[2,11] XI. Le blocus de Rome.

Porsenna, repoussé dans cette première attaque, et renonçant au dessein de prendre la ville d'assaut, convertit le siège en blocus, laissa un corps d'observation sur le Janicule, et vint camper dans la plaine aux bords du Tibre. (2) Puis il rassemble des barques de tous côtés pour s'opposer à ce qu'on introduise du blé dans la ville, et se ménager la possibilité de faire, sur différents points, passer ses troupes de l'une à l'autre rive, toutes les fois qu'il s'offrirait une occasion favorable pour le pillage. (3) Bientôt il rendit les environs de Rome si peu sûrs, que les habitants ne se bornèrent pas à transporter dans la ville tous leurs effets, ils y firent aussi entrer leurs troupeaux, et personne n'osa plus les envoyer hors des portes. (4) Au reste, cette grande liberté que les Romains laissaient aux Étrusques était moins l'effet de la peur que de la ruse; le consul Valérius, qui épiait l'instant de les attaquer à l'improviste lorsqu'ils seraient dispersés en nombreux détachements, laissait impunis les pillages de peu d'importance, réservant tout le poids de sa vengeance pour des occasions plus sérieuses. (5) Dans l'intention d'attirer les pillards, il ordonne aux Romains de sortir en grand nombre, le jour suivant, par la porte Esquiline, la plus éloignée de l'ennemi, et de chasser devant eux leurs troupeaux; persuadé que les ennemis en seraient instruits par les esclaves infidèles que le siège et la famine faisaient passer dans leur camp. (6) Les Étrusques en furent effectivement informés par un transfuge, et traversèrent le fleuve en plus grand nombre que de coutume, espérant s'emparer de tout ce butin. (7) Cependant Publius Valérius envoie Titus Herminius avec quelques troupes s'embusquer à deux milles de Rome sur la route de Gabies, et ordonne à Spurius Larcius de se tenir à la porte Colline avec ce qu'il y avait de plus agile dans la jeunesse, d'y rester jusqu'à ce que les ennemis aient passé outre, et de se jeter ensuite entre lui et le fleuve pour leur fermer la retraite. (8) L'autre consul, Titus Lucrétius, sort par la porte Naevia avec quelques manipules de légionnaires, tandis que Valérius lui-même descend le mont Caelius avec des cohortes d'élite. Ce fut ce corps qui, le premier, se présenta à l'ennemi. (9) Herminius, dès qu'il entend le bruit de l'engagement, accourt de son embuscade, prend en queue les Étrusques qui résistaient à Valérius, et en fait un grand carnage. Dans le même temps, à droite et à gauche du côté de la porte Colline et du côté de la porte Naevia, on répond à ses cris. (10) Ainsi enveloppés, les pillards, qui n'étaient pas égaux en force, et à qui tout moyen de fuir était enlevé, furent taillés en pièces par les Romains. Cette affaire mit fin aux incursions des Étrusques.

Commentaire sur le blocus de Rome :

[2,12] XII. Héroïsme de Mucius Scaevola

Cependant le blocus continuait toujours, et la cherté des grains augmentait la disette. Porsenna se flattait de prendre la ville sans quitter ses positions, (2) lorsque Gaius Mucius, jeune patricien, indigné de voir que le peuple romain, alors qu'il était esclave et sous des rois, n'avait jamais été, dans aucune guerre, assiégé par aucun ennemi, tandis qu'à présent qu'il était libre, il était bloqué par ces mêmes Étrusques dont il avait si souvent mis les armées en déroute, (3) entreprit de venger, par une action grande et audacieuse, la honte de ses concitoyens. D'abord il voulait, de son propre mouvement, pénétrer dans le camp des ennemis; (4) mais, craignant que, s'il sortait sans l'ordre des consuls et sans que personne en eût connaissance, il ne fût arrêté par les sentinelles romaines et ramené dans la ville comme un transfuge, accusation que le sort de Rome ne rendait que trop vraisemblable, il se rendit au sénat, (5) et là : "Pères conscrits, dit-il, je veux traverser le Tibre et entrer, si je le puis, dans le camp des ennemis, non pour y faire du butin et tirer vengeance de leurs pillages; j'ai, si les dieux me secondent, un plus noble dessein." Autorisé par le sénat, il cache un poignard sous ses vêtements, et part. (6) Dès qu'il est arrivé, il se jette dans le plus épais de la foule qui se tenait près du tribunal de Porsenna. (7) On distribuait alors la solde aux troupes; un secrétaire était assis près du roi, vêtu à peu près de la même manière, et, comme il expédiait beaucoup d'affaires, que c'était à lui que les soldats s'adressaient, Mucius, craignant que s'il demandait qui des deux était Porsenna, il ne se fît découvrir en laissant voir son ignorance, s'abandonna au caprice de la fortune, et tua le secrétaire au lieu du prince. (8) Il se retirait au milieu de la foule effrayée, s'ouvrant un chemin avec son fer ensanglanté, lorsque, au cri qui s'éleva au moment du meurtre, les gardes du roi accoururent, le saisirent, et le menèrent devant le tribunal. Là, sans défense et au milieu des plus terribles menaces du destin, bien loin d'être intimidé, il était encore un objet de terreur. (9) "Je suis un citoyen romain, dit-il; on m'appelle Gaius Mucius. Ennemi, j'ai voulu tuer un ennemi, et je ne suis pas moins prêt à recevoir la mort que je ne l'étais à la donner. Agir et souffrir en homme de coeur est le propre d'un Romain. (10) Et je ne suis pas le seul que ces sentiments animent. Beaucoup d'autres, après moi, aspirent au même honneur. Apprête-toi donc, si tu crois devoir le faire, à combattre pour ta vie à chaque heure du jour. Tu rencontreras un poignard et un ennemi jusque sous le vestibule de ton palais. (11) Cette guerre, c'est la jeunesse de Rome, c'est nous qui te la déclarons. Tu n'as à craindre aucun combat, aucune bataille. Tout se passera de toi à chacun de nous." (12) Alors le roi, tout à la fois enflammé de colère et épouvanté du danger qu'il court, ordonne que Mucius soit environné de flammes, et le menace de l'y faire périr s'il ne se hâte de lui découvrir le complot mystérieux dont il cherche à l'effrayer. (13) "Vois, lui répliqua Mucius, vois combien le corps est peu de chose pour ceux qui n'ont en vue que la gloire." Et en même temps il pose sa main sur un brasier allumé pour le sacrifice, et la laisse brûler comme s'il eût été insensible à la douleur. Étonné de ce prodige de courage, le roi s'élance de son trône, et, ordonnant qu'on éloigne Mucius de l'autel : (14) "Pars, lui dit-il, toi qui ne crains pas de te montrer encore plus ton ennemi que le mien. J'applaudirais à ton courage s'il était destiné à servir ma patrie. Va, je n'userai point des droits que me donne la guerre : je te renvoie libre, ta personne est désormais inviolable." (15) Alors Mucius, comme pour reconnaître tant de générosité : "Puisque tu sais, dit-il, honorer le courage, tu obtiendras de moi, par tes bienfaits, ce que tu n'as pu obtenir par tes menaces. Nous sommes trois cents, l'élite de la jeunesse romaine, qui avons juré ta mort. (16) Le sort m'a désigné le premier; les autres viendront à leur tour, et tu les verras tous successivement, jusqu'à ce que l'un d'eux ait trouvé l'occasion favorable."

Commentaire sur Mucius Scaevola :

Les deux héros, Horatius Coclès et Mucius Scaevola, sont toujours cités ensemble, et leurs actions sont parallèles :

Dans le panthéon scandinave, on trouve aussi des borgnes et des manchots :

[2,13] XIII. Exploit de Clélie.

En renvoyant Mucius, à qui la perte de sa main droite fit donner, dans la suite, le nom de Scaevola, Porsenna ordonne à des ambassadeurs de le suivre à Rome. (2) Le danger qu'il venait de courir, et dont la méprise de son meurtrier l'avait seule préservé, et plus encore ce combat qu'il aurait à soutenir tant qu'il resterait un seul des conjurés, l'avaient tellement ému qu'il fit, de son propre mouvement, des propositions de paix aux Romains. (3) Il chercha vainement à mettre au nombre des conditions le rétablissement de la famille royale, et, s'il le fit, ce fut plutôt parce qu'il ne pouvait refuser cette démarche aux Tarquins, que dans la conviction qu'il n'éprouverait point un refus. (4) La restitution du territoire de Véies fut consentie, et les Romains se virent obligés de livrer des otages pour obtenir l'évacuation du Janicule. La paix conclue à ces conditions, Porsenna retira ses troupes de ce poste, et sortit du territoire de Rome.

Patres C. Mucio uirtutis causa trans Tiberim agrum dono dedere, quae postea sunt Mucia prata appellata. [6] Ergo ita honorata uirtute, feminae quoque ad publica decora excitatae, et Cloelia uirgo una ex obsidibus, cum castra Etruscorum forte haud procul ripa Tiberis locata essent, frustrata custodes, dux agminis uirginum inter tela hostium Tiberim tranauit, sospitesque omnes Romam ad propinquos restituit. [7] Quod ubi regi nuntiatum est, primo incensus ira oratores Romam misit ad Cloeliam obsidem deposcendam: alias haud magni facere. [8] Deinde in admirationem uersus, supra Coclites Muciosque dicere id facinus esse, et prae se ferre quemadmodum si non dedatur obses, pro rupto foedus se habiturum, sic deditam intactam inuiolatamque ad suos remissurum. [9] Vtrimque constitit fides; et Romani pignus pacis ex foedere restituerunt, et apud regem Etruscum non tuta solum sed honorata etiam uirtus fuit, laudatamque uirginem parte obsidum se donare dixit ; ipsa quos uellet legeret. [10] Productis omnibus elegisse impubes dicitur ; quod et uirginitati decorum et consensu obsidum ipsorum probabile erat eam aetatem potissimum liberari ab hoste quae maxime opportuna iniuriae esset. [11] Pace redintegrata Romani nouam in femina uirtutem nouo genere honoris, statua equestri, donauere; in summa Sacra uia fuit posita uirgo insidens equo.

Tite-Live, Ab Urbe condita, II, XIII, 6-11

Les Sénateurs, pour sa vertu, donnèrent à Caius Mucius un champ au-delà du Tibre, ce qui fut appelé plus tard les « prés muciens ». Ainsi donc, la vertu ayant été honorée de la sorte, même les femmes furent poussées à l’honneur public, et la jeune Clélia, l’un des otages, comme le camp des Etrusques se trouvait par hasard non loin de la rive du Tibre, trompa ses gardiens [ayant trompé ses gardiens], se mettant à la tête de la colonne des jeunes filles, traversa le Tibre à la nage au milieu des traits des ennemis, et les rendit à leurs proches, à Rome, saines et sauves. A cette nouvelle, le roi, d’abord enflammé de colère, envoya des porte-parole pour réclamer Clélie en otage : « des autres, il faisait peu de cas ». Ensuite, devenu admiratif, « cet exploit, dit-il, dépasse les [celui des] Coclès et les Mucius » et il publia hautement que « si l’otage ne lui était pas rendue, il considèrerait le traité comme rompu ; mais si on la lui livrait, il la renverrait intacte et inviolée aux siens. » Des deux côtés l’on s’engage ; et les Romains rendirent le gage de paix selon le traité, et chez le roi Etrusque, sa vertu fut non seulement protégée, mais même honorée, et ayant loué la jeune fille, il dit qu’il lui accordait une partie des otages ; qu’elle désigne ceux qu’elle voulait. On les produisit tous ; on dit qu’elle choisit les enfants, ce qui sied bien au caractère d’une jeune fille et était digne d’être approuvé par l’accord des otages eux-mêmes, que soit libéré de préférence des ennemis cet âge qui est le plus sujet aux injustices. Une fois la paix revenue, les Romains firent don à une vertu nouvelle chez une femme d’un nouveau genre d’honneur, une statue équestre : en haut de la Voie Sacrée fut placée la statue de la jeune fille à cheval.

Commentaire

  • excitatae : s.e. « sunt »
  • una ex obsidibus : il est beaucoup question d’otages, dans ce texte, ce qui laisse supposer que Rome avait été en fait vaincue par Porsenna.
  • Quod ubi regi nuntiatum est… « quod » = relatif de liaison
  • ad Cloeliam obsidem deposcendam : adjectif verbal avec ad, indiquant le but. On peut considérer obsidem comme un attribut du COD : pour réclamer Clélie en otage.
  • « alias haud magni facere » :
  • quemadmodum… sic : de même que… de même ; traduit ici par « si… mais si… »
  • habiturum, remissurum : participes futurs actifs
  • fides : ici, parole donnée
  • pignus, oris (neutre) : gage, caution
  • donare aliquem aliqua re : accorder quelque chose à quelqu’un
  • omnibus productis : ablatif absolu ; pro-ducere : conduire devant, produire, exposer, présenter
  • quod uirginati decorum erat : decorum est est une variante de decet « il convient » ; désigne ce qui est conforme à la bienséance (grec τὸ πρέπον)
  • eam aetatem… liberari : infinitive qui développe « quod » (cf. ci-dessus) ; eam aetatem = métonymie désignant « les enfants de cet âge »
  • nouam uirtutem… nouo genere honoris : nouus ici n’a pas de nuance péjorative, et veut simplement dire « inusité ». Statua equestri est un ablatif, apposé à genere.
  • in summa Sacra uia : au sommet de la voie sacrée. C’était la voie la plus ancienne de Rome, qui partait du Capitole, longeait le Forum et aboutissait au Palatin. Les triomphateurs l’empruntaient pour monter au Capitole. Bordée de magasins, elle était aussi un lieu de flânerie. Il en subsiste quelques restes aujourd’hui.
  • Rome la voie Sacrée ; photo J. Morgan
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    Chez Tite-Live commechez d’autres historiens, (Florus, Juvénal) elle est associée aux deux autres héros. Elle appartient à une triade.

    On peut aussi la mettre en relation avec l’ensemble des autres personnages romains :

    Face à ces 5 hommes, une seule femme, représentante de tout son sexe.

    Cette fois, c’est dans le Mahabharata Indien qu’on retrouve la trace d’une héroïne de ce genre.

    Clélie, à elle seule, équivaut donc aux 5 héros ; elle parachève leur œuvre et sauve Rome.

    Dans le Mahabharata, le roi Pandu ne peut avoir d’enfants, mais Kunti, sa femme, a été autorisée à être fécondée par les dieux de son choix ; elle a donc eu 3 fils. La seconde femme de Pandu, Madri, a eu, elle, des jumeaux ; et voilà 5 enfants, les Pandava, équivalents des 5 hommes de l’histoire Romaine.

    Sur ces 5 enfants, l’aîné, Yudhisthira, est roi : 1ère fonction ; //Valerius ; le second et le 3ème, Bhima et Arjuna, sont des guerriers (Mucius et Horatius) ; les jumeaux Nakula et Sahadeva = la force économique (Larcius et Herminius).

    Or ces 5 fils n’ont ensemble qu’une seule épouse, Draupadi, fille d’Agni, le dieu trivalent.

    L’origine de cette polyandrie contraire aux usages, est une victoire difficile remportée par les 5 dieux sur leurs cousins, grâce à l’intervention déterminante de Draupadi… Ainsi, une femme trivalente est ici aussi l’équivalente de 5 hommes !

    Episode des Horace et des Curiaces

    « le troisième tue le triple » : initiation d’un guerrier par un monstre tricéphale. Cf. Hercule et Géryon. [autres exemples dans Parcours d’une œuvre]. Intervention et meurtre de Camille : opposition entre une 2ème fonction devenue dangereuse et la 3ème fonction. Procès d’Horace (le 1er !) = rétablissement de la loi par la 1ère fonction.

    Parmi les divinités, certaines sont secondaires. Odhinn est borgne ou aveugle (les aveugles sont voyants : Homère ou Tirésias) = Horatius Coclès. En Scandinavie, Tyr est manchot : le loup Fenrir devait devenir dangereux : il accepte par jeu de se faire lier. Le Dieu Tyr sacrifie sa main droite en la mettant dans la gueule du loup (= Mucius Scaevola).

    Tite-Live ne croit plus en ces histoires, mais certaines choses le dépassent : l’action magique d’Horatius Coclès (qui n’est peut-être plus borgne que par son « cognomen ») : « miraculo » etc. C’est ici la récupération par l’histoire de vieux mythes indo-européens :

  • Horatius Coclès, le borgne, agit par la force de son regard ;
  • Mucius Scaevola rappelle le culte de Fidès, introduit par Numa, et dont les officiants ont la main droite voilée ;
  • Lartius et Herminius, qui tous deux réussissent à piller pour ravitailler la ville, rappellent les dieux jumeaux du Véda (chapitre 11)
  • Clélie, qui à elle seule vaut cinq hommes, ressemble à une déesse védique.
  • Une origine historique à garder : la présence des Etrusques à Rome, sans doute bien au-delà de 509 avant J-C.

    Livre VI

    Projets de loi démocratiques de C. Licinius et L. Sextus (372-367 av. J-C.)

    XXXV. Occasio uidebatur rerum nouandarum propter ingentem uim aeris alieni, cuius leuamen mali plebes nisi suis in summo imperio locatis nullum speraret: accingendum ad eam cogitationem esse; conando agendoque iam eo gradum fecisse plebeios unde, si porro adnitantur, peruenire ad summa et patribus aequari tam honore quam uirtute possent. in praesentia tribunos plebis fieri placuit, quo in magistratu sibimet ipsi uiam ad ceteros honores aperirent; creatique tribuni C- Licinius et L- Sextius promulgauere leges omnes aduersus opes patriciorum et pro commodis plebis: unam de aere alieno, ut deducto eo de capite quod usuris pernumeratum esset id quod superesset triennio aequis portionibus persolueretur; alteram de modo agrorum, ne quis plus quingenta iugera agri possideret; tertiam, ne tribunorum militum comitia fierent consulumque utique alter ex plebe crearetur; cuncta ingentia et quae sine certamine maximo obtineri non possent. Omnium igitur simul rerum, quarum immodica cupido inter mortales est, agri, pecuniae, honorum discrimine proposito conterriti patres, cum trepidassent publicis priuatisque consiliis, nullo remedio alio praeter expertam multis iam ante certaminibus intercessionem inuento collegas aduersus tribunicias rogationes comparauerunt. qui ubi tribus ad suffragium ineundum citari a Licinio Sextioque uiderunt, stipati patrum praesidiis nec recitari rogationes nec sollemne quicquam aliud ad sciscendum plebi fieri passi sunt. iamque frustra saepe concilio aduocato, cum pro antiquatis rogationes essent, 'bene habet' inquit Sextius; 'quando quidem tantum intercessionem pollere placet, isto ipso telo tutabimur plebem. agitedum comitia indicite, patres, tribunis militum creandis; faxo ne iuuet uox ista ueto, qua nunc concinentes collegas nostros tam laeti auditis.' haud inritae cecidere minae: comitia praeter aedilium tribunorumque plebi nulla sunt habita. Licinius Sextiusque tribuni plebis refecti nullos curules magistratus creari passi sunt; eaque solitudo magistratuum et plebe reficiente duos tribunos et iis comitia tribunorum militum tollentibus per quinquennium urbem tenuit.

    Les circonstances semblaient propices à une révolution, en raison de l’énormité des dettes, fléau dont la plèbe ne pouvait espérer aucune atténuation, tant qu’elle n’aurait pas installé ses représentants dans la magistrature suprême : « il fallait se préparer au combat pour atteindre ce but ; par leurs entreprises, par leur action, les plébéiens s’étaient déjà avancés assez loin pour pouvoir, s’ils poursuivaient leurs efforts, arriver au sommet et égaler les patriciens tant en dignité qu’en mérite. » Pour le moment ils décidèrent de se faire élire tribuns de la plèbe, afin de s’ouvrir à eux-mêmes, une fois dans cette magistrature, la voie vers tous les autres honneurs. Élus tribuns, Caius Licinius et Lucius Sextius affichèrent des propositions de lois toutes dirigées contre la puissance des patriciens et servant les intérêts de la plèbe : l’une sur les dettes, stipulant que, une fois déduite du capital la somme payée en intérêts, le surplus serait soldé en trois ans par versements égaux ; la seconde sur l’étendue des propriétés rurales, interdisant de posséder plus de cinq cents arpents de terre ; la troisième interdisant de tenir les comices pour l’élection des tribuns militaires et ordonnant que l’un des deux consuls au moins fût pris dans la plèbe ; autant de prétentions énormes et qui ne pouvaient être satisfaites sans une lutte très vive. Ainsi donc, devant cette mise en question de tous les biens à la fois qui suscitent chez les mortels une convoitise sans mesure, terre, argent, honneurs, les patriciens épouvantés, après de fiévreuses discussions, tant publiques que privées, n’ayant pas trouvé d’autre remède que l’intercession tribunitienne, déjà mise en œuvre dans bien des luttes antérieures, s’assurèrent pour combattre les propositions des tribuns l’aide de leurs propres collègues. Et ceux-ci, quand ils virent Licinius et Sextius appeler les tribus à voter, couverts par une garde de patriciens, ne permirent ni la lecture des propositions ni l’accomplissement d’aucune des opérations nécessaires pour un plébiscite. Quand l’assemblée eut été convoquée pour rien, et comme les propositions étaient considérées comme repoussées : « c’est bien, dit Sextius, puisqu’il vous plaît que l’intercession ait tant de force, c’est l’arme dont nous allons précisément nous servir pour la sauvegarde de la plèbe. Allez-y, Sénateurs, fixez la date des comices pour l’élection de tribuns militaires ; je ferai en sorte de vous rendre désagréable ce mot de « veto » que vous êtes si heureux d’entendre quand nos collègues le chantent en chœur. » Ces menaces ne restèrent pas sans effet : sauf pour les édiles et les tribuns de la plèbe, aucune élection n’eut lieu. Licinius et Sextius, réélus tribuns de la plèbe, ne permirent l’élection d’aucun magistrat curule ; et cette vacance des magistratures – la plèbe réélisant les deux tribuns et ceux-ci empêchant l’élection de tribuns militaires – se prolongea à Rome pendant cinq ans.

    Pour tous les comices, centuriates et tributes, la date est annoncée 17 jours avant par un edictum. Pendant ce temps se tiennent des discours (contiones). Le jour venu, prière et sacrifice, puis vote pour ou contre la loi proposée.

    Le concilium plebis concerne les seuls plébéiens, et élit les tribuns de la plèbe. Cette magistrature, instaurée en 496 av. J-C. Ils proposent des plébiscites devant les comices tributes.

    L’intercessio est un droit de veto qui s’applique entre magistrats : d’un consul à un autre consul ou à un préteur… Les tribuns peuvent s’opposer à n’importe quel magistrat.

    Livre IX : guerre contre les Samnites.

    La défaite et l'humiliation des "Fourches Caudines" (321 av. J-C)

    La bataille des "Fourches Caudines"

    La bataille des Fourches Caudines (Furculae Caudinae en latin) oppose en 321 av. J.-C. les Romains aux Samnites au cours de la deuxième guerre samnite. Les Samnites de Caius Pontius, par leurs positions stratégiques, encerclent et capturent une armée romaine entière de 40 000 hommes dirigée par leurs deux consuls, en les coinçant dans un défilé.
    Cette bataille et surtout la défaite romaine qui s'ensuivit est à l'origine de l'expression « passer sous les fourches caudines », qui signifie, par extension, que l'on doit subir une épreuve difficile et humiliante.

    Romani [...] cum ad alias angustias protinus pergerent, saeptas deiectu arborum saxorumque ingentium obiacente mole inuenere. Cum fraus hostilis apparuisset, praesidium etiam in summo saltu conspicitur. Citati inde retro, qua uenerant, pergunt repetere uiam ; eam quoque clausam sua obice armisque inueniunt. Sistunt inde gradum sine ullius imperio stuporque omnium animos ac uelut torpor quidam insolitus membra tenet, intuentesque alii alios, cum alterum quisque compotem magis mentis ac consilii ducerent, diu immobiles silent ; deinde, ubi praetoria1 consulum erigi uidere et expedire quosdam utilia operi, quamquam ludibrio fore munientes perditis rebus ac spe omni adempta cernebant, tamen, ne culpam2 malis adderent, pro se quisque nec hortante ullo nec imperante ad muniendum uersi castra propter aquam uallo circumdant.

    Tite-Live, Ab Urbe condita, IX, 2, 9-13

    1. Praetoria : les tentes des consuls
    2. culpa : toute armée romaine qui se trouvait arrêtée devant se retrancher ; ne pas le faire eût donc été une faute.

    Comme les Romains voulaient aussitôt pénétrer dans le second défilé, ils le trouvèrent fermé par des arbres abattus et par des masses énormes de rochers. La ruse de l'ennemi étant évidente, et on aperçoit même un corps de troupes sur la hauteur qui commandait le défilé. (10) Se hâtant de retourner sur leurs pas, ils s'efforcent de retrouver leur route ; ils la trouvent aussi fermée à la fois par les difficultés du lieu, et par les armes qu'on leur oppose. Alors ils arrêtent leur marche, sans que personne ne leur en ait donné l'ordre; les esprits de tous sont plongés dans la stupeur, et leurs membres éprouvent une espèce d'engourdissement inhabituel. (11) Et, se regardant les uns les autres (comme chacun attendait de l'autre qu'il ait plus d'énergie et de résolution), ils se taisent longtemps, immobiles. (12) Ensuite, lorsqu'ils virent dresser les tentes des consuls, et quelques-uns faire les préparatifs nécessaires au campement, bien qu'ils comprissent qu'en se fortifiant ils seraient objets de moquerie, puisque la situation était sans issue et que tout espoir était perdu ; (13) cependant, afin de ne pas ajouter les torts aux malheurs, chacun, pour sa part, sans qu'on l'y exhorte ou qu'on le lui commande, s'étant empressé de concourir aux travaux de défense, ils entourent d'une palissade leur camp établi près de l'eau.

    L'humiliation : le rite du "joug"

    L'armée Romaine, 40 000 hommes environ, se trouve prisonnière des Samnites ; ceux-ci vont lui imposer le rite du "joug" : passer à quatre patte, et désarmés, sous deux lances plantées à la verticale sur lesquelles on en a posé une troisième, horizontale.

    Hora fatalis ignominiae aduenit, omnia tristiora experiundo factura quam quae praeceperant animis. Iam primum cum singulis uestimentis inermes extra uallum exire iussi; et primi traditi obsides atque in custodiam abducti. Tum a consulibus abire lictores iussi paludamentaque detracta; tantam (id) inter eos qui paulo ante {eos} exsecrantes dedendos lacerandosque censuerant miserationem fecit, ut suae quisque condicionis oblitus ab illa deformatione tantae maiestatis uelut ab nefando spectaculo auerteret oculos. Primi consules prope seminudi sub iugum missi; tum ut quisque gradu proximus erat, ita ignominiae obiectus; tum deinceps singulae legiones. Circumstabant armati hostes, exprobrantes eludentesque; gladii etiam plerisque intentati, et uolnerati quidam necatique, si uoltus eorum indignitate rerum acrior uictorem offendisset. Ita traducti sub iugum et quod paene grauius erat per hostium oculos, cum e saltu euasissent, etsi uelut ab inferis extracti tum primum lucem aspicere uisi sunt, tamen ipsa lux ita deforme intuentibus agmen omni morte tristior fuit

    Tite-Live, Ab Urbe condita, IX, 5 - IX, 6, 1-3

    Arriva l'heure fatale de l'ignominie. Tout ce qu'ils éprouvèrent alors fut plus accablant encore qu'ils ne se l'étaient figuré auparavant. (12) D'abord il leur fut enjoint de sortir de leurs retranchements, sans armes et avec un seul vêtement : les otages furent livrés les premiers, et conduits en prison. (13) (13) On renvoya les licteurs des consuls et on leur ôta leur manteau. Un pareil opprobre attendrit à tel point ceux-là même qui, peu de temps avant, les chargeaient d'exécrations, et voulaient qu'ils fussent sacrifiés et mis en pièces, (14) que chacun, oubliant son propre malheur, détourna ses regards de cette dégradante flétrissure d'une si haute majesté, comme d'un abominable spectacle.
    Les consuls, presque à moitié nus, furent envoyés les premiers sous le joug ; puis chacun, suivant son grade, subit à son tour cette ignominie ; (2) ensuite chaque légion successivement. Les ennemis, armés, entouraient les Romains; en les accablant d'insultes et de railleries; il levait même l'épée contre la plupart, et plusieurs furent blessés, quelques-uns tués, pour avoir offensé le vainqueur en laissant trop vivement paraître sur leur visage l'indignation qu'ils ressentaient de ces outrages. (3) Tous courbèrent donc ainsi la tête sous le joug, et, ce qui était en quelque sorte plus accablant, passèrent sous les yeux des ennemis. Lorsqu'ils furent sortis du défilé, quoique, pareils à des hommes arrachés des enfers, il leur semblât voir la lumière pour la première fois, cette lumière même, leur découvrant à quel point était humiliant l'état de l'armée, leur fut plus insupportable que tous les genres de mort.

    Livre XXII

    Une ruse d’Hannibal.

    Eo forte die Minucius se coniunxerat Fabio missus ad firmandum praesidio saltum, qui super Tarracinam in artas coactus fauces imminet mari, ne ab Sinuessa Poenus Appiae limite peruenire in agrum Romanum posset. Coniunctis exercitibus dictator ac magister equitum castra in uiam deferunt qua Hannibal ducturus erat; duo inde milia hostes aberant.

    [22,16] Postero die Poeni quod uiae inter bina castra erat agmine compleuere. cum Romani sub ipso constitissent uallo haud dubie aequiore loco, successit tamen Poenus cum expeditis equitibusque ad lacessendum hostem. Carptim Poeni et procursando recipiendoque sese pugnauere; restitit suo loco Romana acies; lenta pugna et ex dictatoris magis quam Hannibalis uoluntate fuit. Ducenti ab Romanis, octingenti hostium cecidere. Inclusus inde uidere Hannibal uia ad Casilinum obsessa, cum Capua et Samnium et tantum ab tergo diuitum sociorum Romanis commeatus subueheret, Poenus inter Formiana saxa ac Literni harenas stagnaque et per horridas siluas hibernaturus esset; nec Hannibalem fefellit suis se artibus peti. Itaque cum per Casilinum euadere non posset petendique montes et iugum Calliculae superandum esset, necubi Romanus inclusum uallibus agmen adgrederetur, ludibrium oculorum specie terribile ad frustrandum hostem commentus, principio noctis furtim succedere ad montes statuit.

    Fallacis consilii talis apparatus fuit. Faces undique ex agris collectae fascesque uirgarum atque aridi sarmenti praeligantur cornibus boum, quos domitos indomitosque multos inter ceteram agrestem praedam agebat. Ad duo milia ferme boum effecta, Hasdrubalique negotium datum ut nocte id armentum accensis cornibus ad montes ageret, maxime, si posset, super saltus ab hoste insessos.

    [22,17] Primis tenebris silentio mota castra; boues aliquanto ante signa acti. Vbi ad radices montium uiasque angustas uentum est, signum extemplo datur, ut accensis cornibus armenta in aduersos concitentur montes; et metus ipse relucentis flammae a capite calorque iam ad uiuum ad imaque cornua ueniens uelut stimulatos furore agebat boues. Quo repente discursu, haud secus quam siluis montibusque accensis, omnia circum uirgulta ardere; capitumque inrita quassatio excitans flammam hominum passim discurrentium speciem praebebat. Qui ad transitum saltus insidendum locati erant, ubi in summis montibus ac super se quosdam ignes conspexere, circumuentos se esse rati praesidio excessere. Qua minime densae micabant flammae, uelut tutissimum iter petentes summa montium iuga, tamen in quosdam boues palatos a suis gregibus inciderunt. Et primo cum procul cernerent, ueluti flammas spirantium miraculo attoniti constiterunt; deinde ut humana apparuit fraus, tum uero insidias rati esse, cum maiore tumultu concitant se in fugam. Leui quoque armaturae hostium incurrere; ceterum nox aequato timore neutros pugnam incipientes ad lucem tenuit. Interea toto agmine Hannibal transducto per saltum et quibusdam in ipso saltu hostium oppressis in agro Allifano posuit castra.

    [22,18] Hunc tumultum sensit Fabius; ceterum et insidias esse ratus et ab nocturno utique abhorrens certamine, suos munimentis tenuit.

    Tite-Live, ab Urbe condita, XXII, 15, 11-12-18,1

    Ce jour-là, justement, Fabius avait été rejoint par Minucius, envoyé par lui pour faire occuper solidement un défilé qui, au-dessus de Terracine, réduit à une gorge étroite, domine la mer, de peur que, de Sinuessa, le Carthaginois, par la voie Appienne, pût gagner le territoire romain. Ayant joint leurs forces, le dictateur et le maître de la cavalerie reportent leur camp en bas, sur la route qu'allait suivre Hannibal. Les ennemis étaient à deux milles.

    [22,16] XVI. - Le lendemain, les Carthaginois couvrirent de leur colonne le morceau de route qui se trouvait entre les deux camps. Quoique les Romains se fussent établis au pied même de leurs retranchements, dans une position assurément plus favorable que la sienne, Hannibal monta de ce côté, avec des fantassins sans bagages et des cavaliers, pour les provoquer. Les Carthaginois attaquèrent sur divers points, en chargeant et se repliant ensuite ; l'armée romaine leur résista sur place ; ce fut un combat traînant et plus conforme au désir du dictateur qu'à celui d'Hannibal. Deux cents Romains, huit cents ennemis y tombèrent. Ainsi Hannibal paraissait bloqué, la route de Casilinum étant occupée, et dans des conditions telles que Capoue, le Samnium et tant de riches alliés, qui étaient derrière les Romains, les approvisionnaient, tandis que le Carthaginois allait hiverner entre les rochers de Formies et les sables et les étangs de Literne, au milieu d'affreuses forêts. Il n'échappa point à Hannibal qu'on l'attaquait avec ses propres artifices. Aussi, comme il ne pouvait s'échapper par Casilinum, qu'il lui fallait gagner les montagnes et franchir la crête de Callicula, de peur que le Romain n'assaillit sa colonne quand elle serait enfermée dans quelque vallée, ayant inventé un stratagème propre à tromper les yeux par son aspect terrible, afin de duper l'ennemi, il décida de s'avancer furtivement, au début de la nuit, jusqu'au pied des monts. Voici comment il prépara sa ruse : des torches, des fagots de petites branches et des sarments secs, ramassés de tous côtés dans les champs, sont attachés aux cornes des boeufs qu'il emmenait en grand nombre, dressés ou non, entre autre butin fait dans la campagne. On prépara ainsi environ deux mille boeufs, et Hasdrubal fut chargé de pousser, la nuit, ce troupeau, les cornes enflammées, vers les montagnes, surtout, si possible, au-dessus du défilé occupé par l'ennemi.

    [22,17] XVII. - Aussitôt que l'obscurité commence, on lève le camp en silence ; les boeufs sont menés un peu en avant des enseignes. Dès qu'on arrive à la racine des montagnes et aux parties étroites de la route, on donne le signal d'allumer les cornes des boeufs et de lancer leur troupeau vers les monts situés en face. La peur de la flamme brillant sur leur tête, la chaleur qui gagnait déjà la chair vive, à la base des cornes, rendait ces animaux comme fous et les poussait. Quand, soudain, ils coururent de tous côtés, comme si l'on avait mis le feu aux forêts et aux montagnes, toutes les branches des environs parurent brûler ; et en secouant vainement leurs têtes - ce qui attisait la flamme - ils offraient l'apparence d'hommes courant çà et là.         
    Les Romains placés en embuscade au passage du col, quand ils aperçurent au sommet des montagnes, au-dessus d'eux, ces feux si particuliers, se croyant tournés, quittèrent leur poste. En gagnant par les endroits où brillait le moins de feux, comme par le chemin le plus sûr, la crête des monts, ils tombèrent cependant sur certains boeufs qui s'étaient séparés de leur bande. Et, d'abord, les regardant, de loin, comme des êtres qui respiraient des flammes, étonnés de ce miracle, ils s'arrêtèrent ; puis, découvrant là une ruse des hommes, et y voyant une embûche, dans un tumulte plus grand encore ils se précipitent pour fuir. Ils se jetèrent même au milieu des troupes légères de l'ennemi ; mais la nuit, inspirant une peur égale au deux partis, empêcha, jusqu'au jour, l'un comme l'autre de commencer le combat. Pendant ce temps, Hannibal, ayant fait franchir le défilé à toute sa colonne et surpris certains ennemis dans le défilé même, établit son camp sur le territoire d'Allifae.

    [22,18] XVIII. - Fabius s'aperçut de cette alerte ; mais pensant qu'il s'agissait d'une embuscade, et répugnant de toute façon à un combat de nuit, il retint les siens dans leurs retranchements.

    Livre XXIII

    Voir la traduction

    [33] In hanc dimicationem duorum opulentissimorum in terris populorum omnes reges gentesque animos intenderant, inter quos Philippus Macedonum rex eo magis quod propior Italiae ac mari tantum Ionio discretus erat. Is ubi primum fama accepit Hannibalem Alpes transgressum, ut bello inter Romanum Poenumque orto laetatus erat, ita utrius populi mallet uictoriam esse incertis adhuc uiribus fluctuatus animo fuerat. Postquam tertia iam pugna, tertia uictoria cum Poenis erat, ad fortunam inclinauit legatosque ad Hannibalem misit; qui uitantes portus Brundisinum Tarentinumque, quia custodiis nauium Romanarum tenebantur, ad Laciniae Iunonis templum in terram egressi sunt. Inde per Apuliam petentes Capuam media in praesidia Romana inlati sunt deductique ad Valerium Laeuinum praetorem, circa Luceriam castra habentem. Ibi intrepide Xenophanes, legationis princeps, a Philippo rege se missum ait ad amicitiam societatemque iungendam cum populo Romano; mandata habere ad consules ac senatum populumque Romanum. Praetor inter defectiones ueterum sociorum noua societate tam clari regis laetus admodum hostes pro hospitibus comiter accepit. Dat qui prosequantur; itinera cum cura demonstrat [et] quae loca quosque saltus aut Romanus aut hostes teneant. Xenophanes per praesidia Romana in Campaniam, inde qua proximum fuit in castra Hannibalis peruenit foedusque cum eo atque amicitiam iungit legibus his: ut Philippus rex quam maxima classe—ducentas autem naues uidebatur effecturus— in Italiam traiceret et uastaret maritimam oram, bellum pro parte sua terra marique gereret; ubi debellatum esset, Italia omnis cum ipsa urbe Roma Carthaginiensium atque Hannibalis esset praedaque omnis Hannibali cederet; perdomita Italia nauigarent in Graeciam bellumque cum quibus regi placeret gererent; quae ciuitates continentis quaeque insulae ad Macedoniam uergunt, eae Philippi regnique eius essent.

    Texte donné en version Lettres classiques au concours de l'ENS-LSH en 2005.

    Nous sommes au cours de la deuxième guerre punique (218-201) ; celle-ci a commencé par de lourdes défaites romaines : bataille de Cannes (216), siège de Casilinum, défaite de Postumius contre les Gaulois ; les alliés méridionaux de Rome, Apuliens, Lucaniens, Bruttiens et Capouans, se rallient à Hannibal. En 215, celui-ci obtient le soutien de Syracuse, et conclut un pacte secret avec le roi de Macédoine, Philippe V ; on assiste alors à un véritable "partage de Yalta", Hannibal se réservant l'Italie, et accordant à son allié l'hégémonie sur la Grèce (voir la fin du texte) ; mais la capture fortuite des ambassadeurs de celui-ci mit les Romains au courant. Le roi paiera très cher ce choix : en 200, après la défaite d'Hannibal, les Romains déclarent la guerre à Philippe de Macédoine, et le vainquent à Cynocéphales ; le consul Flamininus apparaîtra alors comme le libérateur de la Grèce, en mettant fin à l'hégémonie macédonienne !...

    Tous les rois et toutes les nations considéraient avec attention ce combat des deux peuples les plus riches de la terre, et en particulier le roi Philippe de Macédoine, parce qu'il était assez proche de l'Italie, et n'en était séparé que par la mer ionienne. Dès qu'il apprit par la rumeur qu'Hannibal avait traversé les Alpes, s'il s'était réjoui de la guerre née entre les Romains et les Carthaginois, cependant, les forces étant encore incertaines, il s'était demandé lequel des deux peuples il préférait voir triompher. Mais après le troisième combat, comme c'était la troisième victoire pour les Carthaginois, il se rangea du côté de la chance, et envoya des ambassadeurs à Hannibal ; ceux-ci, évitant les ports de Brindisi et de Tarente, parce qu'ils étaient tenus par des navires romains qui montaient la garde, avaient débarqué près du temple de Junon Lacinia. De là, gagnant Capoue à travers l'Apulie, ils tombèrent au beau milieu des avant-postes romains et furent conduits auprès du prêteur Valerius Laevinus, qui avait son camp aux alentours de Lucérie. Là, sans se démonter, Xénophanes, chef de la délégation, dit qu'il était envoyé par le Roi Philippe pour lier une amitié et conclure une alliance avec le peuple romain. Il avait une mission à remplir auprès des consuls et du sénat du peuple Romain. Le prêteur, au milieu des défections des anciens alliés, tout heureux d'une nouvelle alliance avec un roi si prestigieux, reçut très amicalement des ennemis, comme il aurait reçu des hôtes . Il leur donne une escorte, il leur montre avec soin le chemin, et leur explique quels lieux et quels passages tiennent les Romains ou les ennemis. Xénophanes, à travers les avant-postes romains en Campanie, et de là par la route la plus directe, parvint au camp d'Hannibal et conclut un traité et une amitié avec lui à ces conditions : le roi Philippe, avec une flotte la plus grande possible – il semblait avoir achevé deux-cents navires – passerait en Italie et dévasterait la façade maritime, et pour sa part ferait la guerre sur terre et sur mer ; quand la guerre serait finie, l'Italie toute entière, avec la ville de Rome elle-même, appartiendrait à Hannibal et au peuple carthaginois, et reviendrait toute entière comme butin à Hannibal ; une fois l'Italie domptée, ils passeraient par bateau en Grèce, et feraient la guerre avec ceux qu'il plairait au roi ; les cités du continent et les îles qui s'étendent vers la Macédoine appartiendraient à Philippe et à son royaume.

    Livre XXIV

    Archimède défend Syracuse (XXIV, 34)

    Tite-Live raconte ici les démêlés de Syracuse, ville grecque de Sicile, avec Rome en 214 av. J-C. Hiéron étant resté neutre dans le conflit qui opposait Rome et Carthage, après sa mort, la ville passe dans le camp carthaginois.

    Et habuisset tanto impetu coepta res fortunam, nisi unus homo Syracusis ea tempestate fuisset. Archimedes is erat, unicus spectator caeli siderumque, mirabilior tamen inuentor ac machinator bellicorum tormentorum operumque quibus {si quid} hostes ingenti mole agerent ipse perleui momento ludificaretur. Murum per inaequales ductum colles, pleraque alta et difficilia aditu, summissa quaedam et quae planis uallibus adiri possent, ut cuique aptum uisum est loco, ita genere omni tormentorum instruxit. Achradinae murum, qui, ut ante dictum est, mari adluitur, sexaginta quinqueremibus Marcellus oppugnabat. Ex ceteris nauibus sagittarii funditoresque et uelites etiam, quorum telum ad remittendum inhabile imperitis est, uix quemquam sine uolnere consistere in muro patiebantur ; hi, quia spatio missilibus opus est, procul muro tenebant naues : iunctae aliae binae quinqueremes demptis interioribus remis ut latus lateri applicaretur, cum exteriore ordine remorum uelut una nauis agerentur, turres contabulatas machinamentaque alia quatiendis muris portabant. Aduersus hunc naualem apparatum Archimedes uariae magnitudinis tormenta in muris disposuit. In eas quae procul erant naues saxa ingenti pondere emittebat ; propiores leuioribus eoque magis crebris petebat telis ; postremo, ut sui uolnere intacti tela in hostem ingererent, murum ab imo ad summum crebris cubitalibus fere cauis aperuit, per quae caua pars sagittis, pars scorpionibus modicis ex occulto petebant hostem. (Quae) propius quaedam subibant naues quo interiores ictibus tormentorum essent ; in eas tollenone super murum eminente ferrea manus firmae catenae inligata cum iniecta prorae esset grauique libramento plumbum recelleret ad solum, suspensa prora nauem in puppim statuebat ; dein remissa subito uelut ex muro cadentem nauem cum ingenti trepidatione nautarum ita undae adfligebant ut etiamsi recta recciderat, aliquantum aquae acciperet. Ita maritima oppugnatio est elusa omnisque spes eo uersa ut totis uiribus terra adgrederentur. Sed ea quoque pars eodem omni apparatu tormentorum instructa erat Hieronis impensis curaque per multos annos, Archimedis unica arte. Natura etiam adiuuabat loci, quod saxum, cui imposita muri fundamenta sunt, magna parte ita procliue est ut non solum missa tormento sed etiam quae pondere suo prouoluta essent, grauiter in hostem inciderent. Eadem causa ad subeundum arduum aditum instabilemque ingressum praebebat. Ita consilio habito, quando omnis conatus ludibrio esset, absistere oppugnatione atque obsidendo tantum arcere terra marique commeatibus hostem placuit.

    Et une action menée avec tant d’énergie aurait réussi, si Syracuse n’avait eu dans cette tempête un seul homme ; c'était Archimède, observateur unique du ciel et des astres, mais plus admirable encore inventeur et ingénieur de machines de guerre, à l'aide desquelles, par un léger effort, il se jouait des ouvrages que l'ennemi avait tant de peine à faire agir. Les murs s'étendaient sur des collines inégales en hauteur; le terrain était presque partout fort élevé et difficile d’accès ; mais y avait aussi quelques vallées plus basses et dont la surface plane offrait un accès facile, et selon la nature des lieux, Archimède fortifia ce mur par toute espèce d'ouvrages. Le mur de l’Achradine, qui, comme nous l’avons dit auparavant, était baigné par la mer, Marcellus l’attaquait avec soixante quinquérèmes. Des autres navires, les archers, les frondeurs et même les vélites, dont les traits ne peuvent être renvoyés par ceux qui n'en connaissent pas l'usage, ne permettaient à presque personne, de rester sur le mur sans être blessé. Ceux-là, comme il faut de l'espace pour lancer ces traits, occupaient des navires assez éloignés des murailles. Les autres quinquérèmes étaient attachées deux par deux ; on leur avait enlevé les rangs de rames de l'intérieur afin de les attacher bord à bord. Elles étaient conduites comme un seul navire par les rangs de rames de l'extérieur ; elles portaient des tours à plusieurs étages et d'autres machines destinées à battre les murailles. Contre cet appareil de guerre navale, Archimède disposa sur les remparts des machines de différentes grandeurs. Sur les vaisseaux qui étaient éloignés, il lançait des pierres d'un poids énorme ; ceux qui étaient plus proches, il les attaquait avec des projectiles plus légers, et lancés en d’autant plus grand nombre. Enfin, pour que les siens pussent sans être blessés accabler les ennemis de traits, il perça le mur depuis le haut jusqu'en bas de multiples ouvertures à peu près de la hauteur d'une coudée, et à l'aide de ces ouvertures, tout en restant à couvert eux-mêmes, ils attaquaient l'ennemi les uns à coups de flèches, les autres à coup de scorpions de calibre moyen. Si quelques navires s'approchaient pour être en deçà du jet des machines, un levier, établi au-dessus du mur, lançait sur la proue de ces vaisseaux une main de fer attachée à une forte chaîne. Un énorme contrepoids en plomb ramenait en arrière la main de fer qui, enlevant ainsi la proue, suspendait le vaisseau droit sur la poupe; puis par une secousse subite le rejetait de telle sorte, qu'il paraissait tomber du mur. Le navire, à la grande épouvante des matelots, frappait l'eau avec tant de force que les flots y entraient toujours même quand il retombait droit. Ainsi fut déjouée l'attaque du côté de la mer, et les Romains réunirent toutes leurs forces pour assiéger la ville par terre. Mais de ce côté encore elle était fortifiée par toute espèce de machines, grâce au soin, aux dépenses d'Hiéron pendant de longues années, et à l'art unique d'Archimède. Et ici la nature était venue à son aide, car le roc sur lequel sont posées les fondations du mur, sur une grande partie est tellement en pente, que non seulement les projectiles lancés par les machines, mais même ceux qui ne roulaient que par leur propre poids, tombaient lourdement sur l'ennemi. Par la même raison, il offrait un accès difficile et une marche instable. (16) Ainsi, ayant tenu conseil, puisque tout effort avait été déjoué, l’ennemi décida de suspendre le siège, et de bloquer seulement la ville de manière à ce qu'on ne pût y recevoir aucun convoi par terre ni par mer.

    Texte documentaire, qui cherche à donner une démonstration claire : d’où la force des liens logiques. Tite-Live souligne l’impuissance des Romains face au génie d’Archimède.