Tacite (55-120 ap. J-C)

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  • La Vie d'Agricola
  • La Germanie

Biographie de Tacite (55-120 ap. J-C)

On sait peu de choses sur P. Cornelius Tacitus, né vers 55 sous le règne de Néron, sans doute dans l'ordre équestre. Il reçut certainement une bonne formation oratoire, auprès d'avocats célèbres tels que M. Aper et Julius Secundus ; il commença probablement sa carrière comme avocat.

en 78, il épousa la fille d'Agricola, futur gouverneur de Bretagne, et devint magistrat et haut fonctionnaire sous le règne de Vespasien.

Il continua sans heurts sa carrière sous Titus, puis Domitien, mais c'est surtout sous les Antonins qu'il accéda aux plus hautes charges. Il devint consul en 97, puis gouverneur de Gaule Belgique, et proconsul en Asie.

C'est à cette époque qu'il commence à écrire ; il publie le Dialogue des orateurs à une date incertaine, puis la Vie d'Agricola en 98, dédiée à son beau-père ; la même année paraît la Germanie.
À partir de 106, il publie les Histoires, qui témoignent des troubles entre la fin du règne de Galba et l'avènement du premier Antonin, Nerva.

Puis Tacite entreprend, dans les Annales, de remonter jusqu'à l'avènement de Tibère, pour écrire l'histoire des Julio-Claudiens jusqu'à Néron. Les Annales seront publiées en 117.

Les Annales

Livre I

L’irrésistible ascension d’Auguste et le problème de sa succession

II - Postquam Bruto et Cassio caesis nulla iam publica arma, Pompeius apud Siciliam oppressus exutoque Lepido, interfecto Antonio ne Iulianis quidem partibus nisi Caesar dux reliquus, posito triumuiri nomine consulem se ferens et ad tuendam plebem tribunicio iure contentum, ubi militem donis, populum annona, cunctos dulcedine otii pellexit, insurgere paulatim, munia senatus magistratuum legum in se trahere, nullo aduersante, cum ferocissimi per acies aut proscriptione cecidissent, ceteri nobilium, quanto quis seruitio promptior, opibus et honoribus extollerentur ac nouis ex rebus aucti tuta et praesentia quam uetera et periculosa mallent. Neque prouinciae illum rerum statum abnuebant, suspecto senatus populique imperio ob certamina potentium et auaritiam magistratuum, inualido legum auxilio quae ui ambitu postremo pecunia turbabantur.

III - Ceterum Augustus subsidia dominationi Claudium Marcellum sororis filium admodum adulescentem pontificatu et curuli aedilitate, M. Agrippam ignobilem loco, bonum militia et uictoriae socium, geminatis consulatibus extulit, mox defuncto Marcello generum sumpsit; Tiberium Neronem et Claudium Drusum priuignos imperatoriis nominibus auxit, integra etiam tum domo sua. Nam genitos Agrippa Gaium ac Lucium in familiam Caesarum induxerat, necdum posita puerili praetexta principes iuuentutis appellari, destinari consules specie recusantis flagrantissime cupiuerat. Vt Agrippa uita concessit, Lucium Caesarem euntem ad Hispaniensis exercitus, Gaium remeantem Armenia et uulnere inualidum mors fato propera uel nouercae Liuiae dolus abstulit, Drusoque pridem extincto Nero solus e priuignis erat, illuc cuncta uergere: filius, collega imperii, consors tribuniciae potestatis adsumitur omnisque per exercitus ostentatur, non obscuris, ut antea, matris artibus, sed palam hortatu. Nam senem Augustum deuinxerat adeo, uti nepotem unicum Agrippam Postumum, in insulam Planasiam proiecerit, rudem sane bonarum artium et robore corporis stolide ferocem, nullius tamen flagitii conpertum. At hercule Germanicum Druso ortum octo apud Rhenum legionibus inposuit adscirique per adoptionem a Tiberio iussit, quamquam esset in domo Tiberii filius iuuenis, sed quo pluribus munimentis insisteret. Bellum ea tempestate nullum nisi aduersus Germanos supererat, abolendae magis infamiae ob amissum cum Quintilio Varo exercitum quam cupidine proferendi imperii aut dignum ob praemium. Domi res tranquillae, eadem magistratuum uocabula; iuniores post Actiacam uictoriam, etiam senes plerique inter bella ciuium nati: quotus quisque reliquus qui rem publicam uidisset?

Annales, I, 2-3.

Une fois que, après le désastre de Brutus et de Cassius, alors qu’il n’y avait plus d’armée, Pompée fut écrasé en Sicile, et Lépide ayant été éliminé et Antoine tué il ne resta aucun chef au parti Julien que César, ayant abandonné le titre de triumvir, il se déclara consul et content de la puissance tribunicienne pour protéger la plèbe, lorsqu’il eut gagné les soldats par des dons, le peuple par des distributions de vivres et tous par la douceur de la paix, il monte peu à peu, il tire à lui les prérogatives du sénat, des magistrats, des lois, sans que personne s’y oppose, puisque les plus énergiques étaient morts au front ou par les proscriptions, et que tous les autres parmi les nobles, dans la mesure où chacun était plus prompt à le servir, étaient comblés de richesses et d’honneurs, et, ayant gagné à cette révolution, préféraient un présent sûr à un passé périlleux. Et les provinces non plus ne rejetaient pas cet état de choses, le pouvoir du sénat et du peuple leur étant suspect, à cause des rivalités entre les puissants, de la cupidité des magistrats, et du faible secours des lois qui étaient troublées par la violence, l’ambition et enfin l’argent.

Cependant Auguste, pour mieux fonder son autorité, éleva le fils de sa sœur, Claudius Marcellus, encore un tout jeune homme, au pontificat et à l’édilité curule, et M. Agrippa, d’extraction non noble, mais bon militaire et associé à sa victoire, à un double consulat, et bientôt, Marcellus étant mort, il en fit son gendre ; il promut au titre d’imperator ses beaux-fils Tiberius Nero et Claudius Drusus, alors que sa maison était alors intacte. En effet, il avait fait entrer dans la famille des Césars les fils d’Agrippa, Gaius et Lucius, alors qu’ils n’avaient pas encore quitté la toge prétexte de l’enfance, il avait très ardemment désiré qu’ils fussent appelés princes de la jeunesse et désignés comme consuls, tout en ayant l’air de le refuser. Lorsqu’Agrippa eut quitté la vie, une mort hâtée par le destin ou la ruse de leur belle-mère Livia ôta Lucius César en allant à l’armée d’Espagne, Gaius revenant d’Arménie et souffrant d’une blessure, et Drusus étant mort depuis longtemps, il ne restait que Néron seul parmi ses beaux-fils, c’est sur lui que tout s’accumula : il est adopté comme fils, associé au pouvoir, partageant la puissance tribunicienne et il est montré à toutes les armées, non comme auparavant par les artifices obscurs de sa mère, mais ouvertement par son exhortation. En effet elle avait si bien vaincu Auguste devenu vieux qu’il avait exilé sur l’Île de Planasie son unique petit-fils Agrippa Postumus, jeune homme bien sûr dépourvu de culture et stupidement orgueilleux de sa force physique, mais qui n’avait été convaincu d’aucune faute. Par Hercule, cependant, il imposa aux huit légions du Rhin Germanicus, fils de Drusus et il ordonna qu’ilsoit adopté par Tibère, bien qu’il y eût dans la maison de Tibère un fils à l’âge d’homme, mais il voulait multiplier le plus possible les précautions. Il ne restait en ce temps-là aucune guerre sinon contre les Germains, davantage pour abolir la honte de l’armée perdue par Quintilius Varon que par désir d’agrandir l’empire ou pour quelque profit qui vaille. A l’intérieur la paix régnait, les noms des magistrats étaient les mêmes ; les plus jeunes étaient nés après la victoire d’Actium, et même la plupart des gens âgés étaient nés au milieu des guerres civiles : combien en restait-il qui aient connu la République ?

Commentaire

La première partie du texte montrent l'accession au pouvoir du futur Auguste.

La 2ème partie du texte est une synthèse sur les problèmes de succession. Auguste est mort en 14 ap. J-C, à l’âge de 75 ans.

Livre II

Une tempête sur la mer du Nord

[2,23] Sed aestate iam adulta legionum aliae itinere terrestri in hibernacula remissae; pluris Caesar classi inpositas per flumen Amisiam Oceano inuexit. Ac primo placidum aequor mille nauium remis strepere aut uelis inpelli : mox atro nubium globo effusa grando, simul uariis undique procellis incerti fluctus prospectum adimere, regimen inpedire ; milesque pauidus et casuum maris ignarus dum turbat nautas uel intempestiue iuuat, officia prudentium corrumpebat. Omne dehinc caelum et mare omne in austrum cessit, qui, tumidis Germaniae terris, profundis amnibus, immenso nubium tractu ualidus et rigore uicini septentrionis horridior, rapuit disiecitque nauis in aperta Oceani aut insulas saxis abruptis uel per occulta uada infestas. Quibus paulum aegreque uitatis, postquam mutabat aestus eodemque quo uentus ferebat, non adhaerere ancoris, non exhaurire inrumpentis undas poterant: equi, iumenta, sarcinae, etiam arma praecipitantur quo leuarentur aluei manantes per latera et fluctu superurgente.

[2,24] Quanto uiolentior cetero mari Oceanus et truculentia caeli praestat Germania, tantum illa clades nouitate et magnitudine excessit, hostilibus circum litoribus, aut ita uasto et profundo, ut credatur nouissimum ac sine terris mare. Pars nauium haustae sunt, plures apud insulas longius sitas eiectae; milesque nullo illic hominum cultu fame absumptus, nisi quos corpora equorum eodem elisa tolerauerant.

Mais comme l’été se trouvait déjà avancé, certaines des légions furent renvoyées par voie de terre dans les quartiers d’hiver ; César [= Germanicus] en embarqua un plus grand nombre sur la flotte et les emmena à l’Océan par le fleuve de l’Ems. Et tout d’abord la surface paisible retentit sous les rames de mille navires ou subit l’impulsion des voiles ; bientôt, d’un noir amas de nuages tomba la grêle ; en même temps les flots troublés par des bourrasques de toutes sortes venues de tous côtés ôtaient la visibilité et rendaient toute direction impossible : et le soldat, saisi d’effroi et ignorant des hasards de la mer, en troublant les marins ou en les aidant à contre-temps, réduisait à néant l’action des hommes compétents. Puis tout le ciel et toute la mer furent la proie de l’Auster qui, les terres de Germanie étant gonflées d’eau, les fleuves profonds, rendu puissant par une immense traînée de nuages et plus âpre par la rigueur du Septentrion voisin, emporta et dispersa les navires au large de l’Océan, ou vers des îles aux rochers abrupts, ou hostiles à cause de bas-fonds invisibles. Ceux-ci ayant été quelque peu et à grand-peine évités, comme la houle se modifiait et portait du même côté que le vent, on ne pouvait plus rester attaché aux ancres, ni écoper les eaux qui pénétraient à flots : on précipita les chevaux, les bêtes de somme, les bagages et même les armes, afin d’alléger les coques qui laissaient entrer l’eau par les flancs, tandis que la vague les écrasait par-dessus. Autant l’Océan est plus violent que les autres mers, et autant la Germanie l’emporte par la rudesse de son climat, autant ce désastre surpassa tous les autres par sa nouveauté et son ampleur, alors qu’il n’y avait alentour que des rivages hostiles, ou une mer si vaste et si profonde que l’on croyait que c’était la dernière mer, sans terres au-delà. Une partie des navires furent détruits, un plus grand nombre fut rejeté sur des îles situées plus loin, et les soldats, comme il n’y avait là nulle civilisation humaine, furent épuisés par la faim, excepté ceux qu’avaient soutenus les corps des chevaux rejetés dans les mêmes parages.

Livre IV

Pour l’histoire du règne de Tibère, voir ici.

Séjan, âme damnée de Tibère...

[4,1] C- Asinio C- Antistio consulibus nonus Tiberio annus erat compositae rei publicae, florentis domus (nam Germanici mortem inter prospera ducebat), cum repente turbare fortuna coepit, saeuire ipse aut saeuientibus uiris praebere. Initium et causa penes Aelium Seianum cohortibus praetoriis praefectum cuius de potentia supra memoraui : nunc originem, mores, et quo facinore dominationem raptum ierit expediam. Genitus Vulsiniis patre Seio Strabone equite Romano, et prima iuuenta Gaium Caesarem diui Augusti nepotem sectatus, non sine rumore Apicio diuiti et prodigo stuprum ueno dedisse, mox Tiberium uariis artibus deuinxit : adeo ut obscurum aduersum alios sibi uni incautum intectumque efficeret, non tam sollertia (quippe isdem artibus uictus est) quam deum ira in rem Romanam, cuius pari exitio uiguit ceciditque. Corpus illi laborum tolerans, animus audax; sui obtegens, in alios criminator; iuxta adulatio et superbia; palam compositus pudor, intus summa apiscendi libido, eiusque causa modo largitio et luxus, saepius industria ac uigilantia, haud minus noxiae quotiens parando regno finguntur.

[4,2] Vim praefecturae modicam antea intendit, dispersas per urbem cohortis una in castra conducendo, ut simul imperia acciperent numeroque et robore et uisu inter se fiducia ipsis, in ceteros metus oreretur. Praetendebat lasciuire militem diductum ; si quid subitum ingruat, maiore auxilio pariter subueniri ; et seuerius acturos si uallum statuatur procul urbis inlecebris. Vt perfecta sunt castra, inrepere paulatim militaris animos adeundo, appellando; simul centuriones ac tribunos ipse deligere. Neque senatorio ambitu abstinebat clientes suos honoribus aut prouinciis ornandi, facili Tiberio atque ita prono ut socium laborum non modo in sermonibus, sed apud patres et populum celebraret colique per theatra et fora effigies eius interque principia legionum sineret.

Tacite, Annales IV, 1-2

Sous le consulat de C. Asinius et de C. Antistius, c’était la neuvième année pour Tibère d’un État en bon ordre, d’une maison florissante (en effet il comptait la mort de Germanicus parmi ses prospérités), quand soudain la fortune commença à jeter le trouble, et lui-même à se déchaîner ou à offrir des forces à ceux qui se déchaînaient. Le début et la cause appartiennent à Aelius Séjan, préfet des cohortes prétoriennes, dont j’ai rappelé plus haut la puissance : maintenant je vais exposer son origine, ses mœurs, et par quel crime il partit à la conquête du pouvoir. Né à Volsinies de son père Seius Strabon, un chevalier romain, et s’étant attaché dans sa première jeunesse à Caius César, petit-fils du divin Auguste, non sans avoir la réputation d’avoir vendu ses faveurs au riche et prodigue Apicius, bientôt il enchaîna Tibère par des artifices variés : à tel point qu’il le rendit, lui qui était impénétrable aux autres, pour lui seul confiant et ouvert, non tant par ruse (de fait il fut vaincu par ces mêmes artifices) que par la colère des dieux envers l’État romain, à qui sa puissance et sa chute furent également funestes. Il avait un physique endurant aux peines, un esprit audacieux ; dissimulé pour lui-même, calomniateur pour les autres ; l’adulation jointe à l’orgueil ; au dehors, une réserve étudiée, au fond de lui une immense passion de réussir, et pour cela tantôt la largesse et le luxe, plus souvent l’activité et la vigilance, non moins nocives chaque fois qu’elles sont feintes pour acquérir le pouvoir.

Il renforça la puissance de sa préfecture, modeste auparavant, en regroupant dans un seul camp les cohortes dispersées à travers la ville, afin qu’elles reçoivent en même temps les ordres et que, de leur nombre, de leur force et de leur vue mutuelle naissent pour elles-mêmes la confiance, et pour les autres la crainte. Il prétendait que les soldats épars se laissaient aller ; si quelque danger soudain menaçait, on y remédierait en agissant ensemble ; et on les mènerait de manière plus sévère si le campement était établi loin des séductions de la ville. Une fois le camp achevé, il se met à s’insinuer peu à peu dans l’esprit des soldats, en allant vers eux, en les appelant ; en même temps il choisit lui-même les centurions et les tribuns. Et il ne s’abstenait pas de briguer les faveurs du Sénat en dotant ses clients d’honneurs et de provinces, Tibère laissant faire, et assez bien disposé pour le proclamer compagnon de ses travaux, non seulement dans ses conversations, mais encore devant les Sénateurs et le peuple, et pour permettre que soient honorées dans les théâtres et les places publiques, et les quartiers généraux des légions, les images de Séjan.

Commentaire

Séjan travaille donc à obtenir l’appui des cohortes et du Sénat ; son influence auprès de Tibère lui permet d’obtenir des honneurs pour des membres du Sénat qui lui seront liés par la reconnaissance. Pour les cohortes, nécessité d’une discipline collective, d’une cohésion.

Livre XIII

Néron prononce l'éloge funèbre de Claude

[3] Die funeris laudationem1 eius princeps2 exorsus est, dum antiquitatem generis, consulatus ac triumphos maiorem enumerabat, intentus ipse et ceteri ; liberalium quoque artium commemoratio et nihil regente eo triste rei publicae ab externis accidisse3 pronis animis audita : postquam ad prouidentiam sapientiamque flexit, nemo risui temperare, quamquam oratio a Seneca composita multum cultus praeferret, ut4 fuit illi uiro ingenium amoenum et temporis eius auribus accommodatum. Adnotabant seniores quibus otiosum est5 uetera et praesentia contendere, primum ex iis, qui rerum potiti essent, Neronem alienae facundiae eguisse. Nam dictator Caesar summis oratoribus aemulus ; et Augusto prompta ac profluens quaeque deceret principem eloquentia fuit. Tiberius artem quoque callebat, qua uerba expenderet, tum ualidus sensibus6 aut consulto ambiguus. Etiam C. Caesaris7 turbata mens uim dicendi non corrupit ; nec in Claudio, quotiens meditata dissereret, elegantiam requireres8. Nero puerilibus statim annis uiuidum animum in alia detorsit : caelare pingere, cantus aut regimen equorum exercere ; et aliquando carminibus pangendis inesse sibi elementa doctrinae ostendebat.

Tacite, Annales, XIII, 3

Le jour des obsèques, le prince (= Néron) commença à prononcer l’éloge funèbre, tandis qu’il rappelait l’antiquité de sa famille, les consulats et les triomphes de ses ancêtres, lui-même ainsi que tous les autres étaient attentifs ; le rappel de ses talents artistiques, et du fait que, durant son règne, aucun revers n’était arrivé à l’Etat de l’extérieur, fut écouté avec complaisance ; lorsqu’il en vint à sa prévoyance et à sa sagesse, personne ne put se retenir de rire, bien que le discours, composé par Sénèque, offrît beaucoup d’art, car cet homme avait un agréable talent et accordé aux oreilles de cette époque. Les plus âgés remarquaient, qui ont tout loisir de comparer le passé et le présent, que Néron, le premier parmi ceux qui avaient eu le pouvoir suprême, eut besoin de l’éloquence d’autrui. En effet, le dictateur César était le rival des plus grands orateurs ; et Auguste avait une éloquence rapide et abondante, convenable pour un prince ; Tibère également était versé dans l’art de peser ses mots, tantôt s’exprimant avec vigueur, tantôt avec une ambiguïté voulue. Même la folie de C. Caesar (= Caligula) n’abîma pas son talent oratoire ; et chez Claude, toutes les fois qu’il dissertait sur un sujet médité, on trouvait de l’élégance. Néron dès ses années d’enfance, tourna les forces vives de son esprit vers d’autres arts : ciseler, peindre, s’exercer au chant ou à la conduite des chevaux ; et parfois, en composant des poèmes, il montrait qu’il y avait en lui des éléments de culture.

Notes

  1. Laudatio = éloge funèbre
  2. Princeps = « le prince » : il s’agit de Néron, qui succède à Claude
  3. nihil… accidisse : « il n’était rien arrivé… » : cette proposition infinitive doit se rattacher au nom « commemoratio » : « le rappel du fait que… »
  4. ut : traduire ici par « comme » (causal)
  5. « quibus otiosum est » : traduire par « qui ont tout loisir de… »
  6. ualidis sensibus : « s’exprimant avec vigueur » ; consulto ambiguus : « avec une ambiguité voulue »
  7. C. Caesaris turbata mens… il s’agit de Caligula, devenu fou.
  8. nec requireres… « on ne cherchait pas… » ; traduire par : « on trouvait »

Livre XIV

Quand le maître est assassiné, tous les esclaves doivent périr…

[14,42] Haud multo post praefectum urbis Pedanium Secundum seruus ipsius interfecit, seu negata libertate, cui pretium pepigerat, siue amore exoleti incensus et dominum aemulum non tolerans. ceterum cum uetere ex more familiam omnem, quae sub eodem tecto mansitauerat, ad supplicium agi oporteret, concursu plebis, quae tot innoxios protegebat, usque ad seditionem uentum est senatusque {obsessus}, in quo ipso erant studia nimiam seueritatem aspernantium, pluribus nihil mutandum censentibus. ex quis C- Cassius sententiae loco in hunc modum disseruit: [14,43] "Saepe numero, patres conscripti, in hoc ordine interfui, cum contra instituta et leges maiorum noua senatus decreta postularentur; neque sum aduersatus, non quia dubitarem, super omnibus negotiis melius atque rectius olim prouisum et quae conuerterentur {in} deterius mutari, sed ne nimio amore antiqui moris studium meum extollere uiderer. simul quicquid hoc in nobis auctoritatis est, crebris contradictionibus destruendum non existimabam, ut maneret integrum, si quando res publica consiliis eguisset. quod hodie uenit, consulari uiro domi suae interfecto per insidias seruiles, quas nemo prohibuit aut prodidit quamuis nondum concusso senatus consulto, quod supplicium toti familiae minitabatur. decernite hercule impunitatem: at quem dignitas sua defendet, cum praefecto urbis non profuerit? quem numerus seruorum tuebitur, cum Pedanium Secundum quadringenti non protexerint? cui familia opem feret, quae ne in metu quidem pericula nostra aduertit? an, ut quidam fingere non erubescunt, iniurias suas ultus est interfector, quia de paterna pecunia transegerat aut auitum mancipium detrahebatur? pronuntiemus ultro dominum iure caesum uideri.

[14,44] Libet argumenta conquirere in eo, quod sapientioribus deliberatum est? sed et si nunc primum statuendum haberemus, creditisne seruum interficiendi domini animum sumpsisse, ut non uox minax excideret, nihil per temeritatem proloqueretur? sane consilium occultauit, telum inter ignaros parauit: num excubias transire, cubiculi fores recludere, lumen inferre, caedem patrare {poterat} omnibus nesciis? multa sceleri indicia praeueniunt: serui si prodant, possumus singuli inter plures, tuti inter anxios, postremo, si pereundum sit, non inulti inter nocentes agere. suspecta maioribus nostris fuerunt ingenia seruorum, etiam cum in agris aut domibus isdem nascerentur caritatemque dominorum statim acciperent. postquam uero nationes in familiis habemus, quibus diuersi ritus, externa sacra aut nulla sunt, conluuiem istam non nisi metu coercueris. at quidam insontes peribunt. nam et ex fuso exercitu cum decimus quisque fusti feritur, etiam strenui sortiuntur. habet aliquid ex iniquo omne magnum exemplum, quod contra singulos utilitate publica rependitur."

[14,45] Sententiae Cassii ut nemo unus contra ire ausus est, ita dissonae uoces respondebant numerum aut aetatem aut sexum ac plurimorum indubiam innocentiam miserantium: praeualuit tamen pars, quae supplicium decernebat. sed obtemperari non poterat, conglobata multitudine et saxa ac faces minittante. tum Caesar populum edicto increpuit atque omne iter, quo damnati ad poenam ducebantur, militaribus praesidiis saepsit. censuerat Cingonius Varro, ut liberti quoque, qui sub eodem tecto fuissent, Italia deportarentur. id a principe prohibitum est, ne mos antiquus, quem misericordia non minuerat, per saeuitiam intenderetur.

14,42] XLII. Peu de temps après, le préfet de Rome Pédanius Sécundus fut tué par un de ses esclaves, soit qu'il eût refusé de l'affranchir après être convenu du prix de sa liberté, soit que l'esclave, jaloux de ses droits sur le complice d'un vil amour, ne pût souffrir son maître pour rival. Lorsque, d'après un ancien usage, il fut question de conduire au supplice tous les esclaves qui avaient habité sous le même toit, la pitié du peuple, émue en faveur de tant d'innocents, éclata par des rassemblement qui allèrent jusqu'à la sédition. Dans le sénat même un parti repoussait avec chaleur cette excessive sévérité, tandis que la plupart ne voulaient aucun changement. Parmi ces derniers, C. Cassius, quand son tour d'opiner fut venu, prononça ce discours :

[14,43] XLIII. "Souvent, pères conscrits, j'ai vu soumettre à vos délibérations des demandes qui allaient à contredire par des règlements nouveaux les principes et les lois de nos pères, et je ne les ai pas combattues. Non que je doutasse qu'en toutes choses la prévoyance des anciens n'eût été mieux inspirée que la nôtre, et qu'innover dans ses décrets, ce ne fût changer le bien en mal ; mais je craignais que trop d'attachement` aux coutumes antiques ne fût attribué au désir de relever la science que je cultive ; et de plus, je ne voulais pas affaiblir, par une opposition habituelle, l'autorité que peuvent avoir mes paroles, afin de la trouver entière au moment où la république aurait besoin de conseils. Ce moment est venu, aujourd'hui qu'un consulaire est assassiné dans ses foyers, par la trahison d'un esclave, trahison que pas un des autres n'a ni prévenue ni révélée, quoique aucune attaque n'eût encore ébranlé le sénatus-consulte qui les menaçait tous du dernier supplice. Décrétez maintenant l'impunité : qui de nous trouvera dans sa dignité de maître une sauvegarde que le préfet de Rome n'a pas trouvée dans sa place ? qui s'assurera en de nombreux serviteurs, lorsque quatre cents n'ont pas sauvé Pédanius ? A qui porteront secours des esclaves que déjà la crainte de la mort n'intéresse pas à nos dangers ? Dira-t-on, ce que plusieurs n'ont pas rougi de feindre, que le meurtrier avait des injures à venger ? Apparemment il avait hérité de son père l'argent de sa rançon, ou l'esclave qu'on lui enlevait était un bien de ses aïeux ! Faisons plus : prononçons que, s'il a tué son maître, il en avait le droit.

[14,44] XLIV. Veut-on argumenter sur des questions résolues par de plus sages que nous? Eh ! bien, si nous avions celle-ci à décider pour la première fois, croyez-vous qu'un esclave ait conçu le dessein d'assassiner son maître, sans qu'il lui soit échappé quelque parole menaçante, sans qu'une seule indiscrétion ait trahi sa pensée ? Je veux qu'il l'ait enveloppée de secret, que personne ne l'ait vu aiguiser son poignard : pourra-t-il traverser les gardes de nuit, ouvrir la chambre, y porter de la lumière, consommer le meurtre, à l'insu de tout le monde ? Mille indices toujours précèdent le crime. Si nos esclaves le révèlent, nous pourrons vivre seuls au milieu d'un grand nombre, sûrs de notre vie parmi des gens inquiets pour la leur ; enfin, entourés d'assassins, si nous devons périr, ce ne sera pas sans vengeance. Nos ancêtres redoutèrent toujours l'esprit de l'esclavage, alors même que, né dans le champ ou sous le toit de son maître, l'esclave apprenait à le chérir en recevant le jour. Mais depuis que nous comptons les nôtres par nations, dont chacune a ses moeurs et ses dieux, non, ce vil et confus assemblage ne sera jamais contenu que par la crainte. Quelques innocents périront. Eh ! lorsqu'on décime une armée qui a fui, le sort ne peut-il pas condamner môme un brave à expirer sous le bâton ? Tout grand exemple est mêlé d'injustice, et le mal de quelques-uns est racheté par l'avantage de tous." [14,45] XLV. A cet avis de Cassius, que personne n'osa combattre individuellement, cent voix confuses répondaient en plaignant le nombre, l'âge, le sexe de ces malheureux, et, pour la plupart, leur incontestable innocence. Le parti qui voulait le supplice prévalut cependant. Mais la multitude attroupée, et qui s'armait déjà de pierres et de torches, arrêtait l'exécution. Le prince réprimanda le peuple par un édit, et borda de troupes tout le chemin par où les condamnés furent conduits à la mort. Cingonius Varro avait proposé d'étendre la punition aux affranchis qui demeuraient sous le même toit, et de les déporter hors de l'Italie. Le prince s'y opposa, pour ne pas aggraver par de nouvelles rigueurs un usage ancien que la pitié n'avait pas adouci.