PSEUDO-SENEQUE :

OCTAVIE (vers 68 ap. J-C)

IntroductionActe IActe II Acte III
Acte IVActe V

INTRODUCTION

Le contexte historique

Nous sommes en 62 après J-C. Néron, né en 37 (il a donc 25 ans), règne depuis l'assassinat de Claude par Agrippine en 54. Si les premières années du règne ont semblé prometteuses, Néron n'en a pas moins scandalisé Rome par ses amours avec l'affranchie Acté (55 ap. J-C), la mort suspecte de son demi-frère Britannicus la même année (mais peut-être celui-ci est-il mort d'épilepsie), le début de sa liaison avec Poppée, épouse d'Othon et riche courtisane, et surtout l'assassinat de sa mère Agrippine en 59.

A ce moment-là, Burrhus vient de mourir ; Sénèque, moins influent sur son élève, cherche en vain à s'éloigner de la cour ; quant à Octavie, qu'il a épousée sous la pression de sa mère en 53 (il n'avait alors que 16 ans !), il veut en finir avec elle.

Mais qui sont tous ces gens-là ? La généalogie complexe des Julio-Claudiens

arbre généalogique

Pour bien comprendre la situation, il faut remonter au principat de Claude (41-54)

En premières noces, celui-ci avait épousé Messaline, une femme dont les appétits sexuels, notamment à l'égard des esclaves firent scandale à Rome. Il en avait eu deux enfants : Britannicus, né en 41, et Octavie quelques années plus tard. Mais en 48, Messaline invente d'épouser un certain Silius, alors qu'elle est l'épouse de l'Empereur : tous deux sont exécutés.

Devenu veuf, Claude a la très mauvaise idée d'épouser l'année suivante Agrippine la jeune, veuve d'un certain Domitius Ahenobarbus, et déjà mère du jeune Cn. Domitius Ahenobarbus. Pire encore : il fiance le jeune homme à sa propre fille (il a 12 ans !), et en 50, il l'adopte sous le nom de Claudius Nero, alors qu'il a déjà un fils, Britannicus, héritier naturel du trône !

En 53, Néron épouse Octavie.

En 54, Claude meurt empoisonné par Agrippine, et Néron est proclamé empereur.

En 55, le jeune Britannicus, qui représentait un danger pour Néron, meurt à son tour. Empoisonné ? L'opinion publique à l'époque n'en a pas douté ; aujourd'hui on est plus prudent. Britannicus, âgé seulement de 14 ans, était de santé fragile et souffrait d'épilepsie ; il est peu probable que Néron ait pris un tel risque de s'aliéner l'opinion, alors que Britannicus ne représentait pas un réel danger dans l'immédiat.

La datation de la pièce et l'auteur

La mort d'Octavie date de 62 ; celle de Sénèque, consécutive à la conjuration manquée de Pison, de 65, et celle de Néron de 68. Or il est fait allusion à ce dernier événement plusieurs fois dans la pièce, ce qui donne un terminus ante quem et exclut que Sénèque soit l'auteur de la pièce.

Celui-ci est probablement un imitateur et un admirateur du philosophe, proche de la cour, parfaitement au fait des événements qu'il raconte, et habile dramaturge.

La composition de la pièce

La pièce suit la composition en cinq actes préconisée par l'Art poétique d'Horace.

ACTE I

Voici l'incipit de la pièce :

OCTAVIA

Iam uaga caelo sidera fulgens
     Aurora fugat,
surgit Titan radiante coma
mundoque diem reddit clarum.
Age, tot tantis onerata malis,                             
repete assuetos iam tibi questus
atque aequoreas uince Alcyonas,
uince et uolucres Pandionias:
grauior namque his fortuna tua est.
Semper genetrix deflenda mihi,      
prima meorum causa malorum,
tristes questus natae exaudi,
si quis remanet sensus in umbris.
Vtinam ante manu grandaeua sua
mea rupisset stamina Clotho, 
tua quam maerens uulnera uidi
oraque foedo sparsa cruore!
o nox semper funesta mihi ;
tempore ab illo lux est tenebris
 inuisa magis : 
tulimus saeuae iussa nouercae,
hostilem animum uultusque truces.
illa, illa meis tristis Erinys
thalamis Stygios praetulit ignes
teque extinxit, miserande pater, 
modo cui totus paruit orbis
ultra Oceanum cuique Britanni
     terga dedere,
ducibus nostris ante ignoti
iurisque sui ;
coniugis, heu me, pater, insidiis
oppresse iaces seruitque domus
cum prole tua capta tyranno.

NVTRIX

Fulgore primo captus et fragili bono
fallacis aulae quisquis attonitus stupet,
subito latentis ecce Fortunae impetu
modo praepotentem cernat euersam domum
stirpemque Claudi, cuius imperio fuit
subiectus orbis, paruit liber diu
Oceanus et recepit inuitus rates.
En qui Britannis primus imposuit iugum,
ignota tantis classibus texit freta
interque gentes barbaras tutus fuit
et saeua maria, coniugis scelere occidit ;
mox illa nati, cuius extinctus iacet 
frater uenenis, maeret infelix soror
eademque coniunx nec graues luctus ualet
ira coacta tegere crudelis uiri,
quem spreta refugit semper atque odio pari
ardens maritus mutua flagrat face.
Animum dolentis nostra solatur fides
pietasque frustra: uincit immitis dolor
consilia nostra nec regi mentis potest
generosus ardor, sed malis uires capit.
Heu quam nefandum prospicit noster timor
scelus, quod utinam numen auertat deum.

OCTAVIE

Déjà Aurore, éclatante, chasse du ciel les étoiles errantes, Titan surgit, la chevelure rayonnante et rend au monde la clarté du jour. Allons, chargée de tant de maux si grands, reprends tes plaintes accoutumées et surpasse les Alcyons marins, surpasse même les oiseaux de Pandion1 : ton sort est en effet plus pénible que le leur. [10] Mère2 qu'il me faudra toujours pleurer, première cause de mes malheurs, entends les tristes plaintes de ta fille, s'il demeure quelque perception chez les ombres. Ah si seulement, de sa main, la vénérable Clotho3 avait rompu les fils de ma vie, avant que j'aie vu, accablée, tes blessures et ton visage éclaboussé d'un sang honteux ! Ô nuit qui m'est toujours funeste ; depuis ce temps la lumière m'est plus odieuse que les ténèbres : nous avons supporté les ordres d'une cruelle marâtre4, son coeur hostile et son visage menaçant. C'est elle, c'est elle la sinistre Érinye qui apporta à mes noces les feux du Styx et t'éteignit, mon pauvre père, à qui naguère la terre toute entière obéit au-delà de l'Océan et devant qui les Bretons reculèrent, eux qui auparavant étaient ignorés de nos chefs, et indépendants ; hélas, mon père, tu gis, écrasé par les ruses de ton épouse et ta maison, comme ton enfant, sont réduites en esclavage, prisonnières d'un tyran.

 

LA NOURRICE

Quiconque reste béant, frappé de stupeur, fasciné par le premier éclat et le fragile bienfait d'une cour trompeuse, qu'il voie, par l'élan soudain d'une Fortune secrète, renversée une maison naguère toute-puissante et la famille de Claude, sous l'empire duquel fut soumis l'univers, à qui obéit l'Océan longtemps libre, et reçut, malgré lui, des vaisseaux. [41] Cet homme qui imposa le premier le joug aux Bretons, couvrit des flots inconnus de si grandes flottes et parmi les nations barbares et les mers cruelles fut en sécurité, mourut par le crime de sa femme ; bientôt elle meurt5 par le crime d'un fils, dont le frère6, éteint par le poison, gît, et dont la malheureuse soeur qui est aussi son épouse, s'afflige, et n'a pas la force de dissimuler ses lourds chagrins, contrainte par la colère de son cruel mari, qu'elle fuit sans cesse, elle-même méprisée, et brûlant d'une haine égale son mari lui rend bien sa flamme. Ma fidélité et ma piété s'efforcent en vain de consoler le coeur de la malheureuse : une douleur cruelle triomphe de mes conseils, et la généreuse ardeur de son âme ne peut être domptée, mais puise des forces dans ses maux. Hélas, combien impie est le crime que notre crainte prévoit, puisse le pouvoir des dieux de le détourner !

Le premier acte commence par un double monologue d'Octavie et de sa nourrice, qui parlent d'abord sans se voir. Octavie crie sa haine de Néron et sa peine ; elle rappelle les malheurs qui se sont abattus sur elle : la mort de sa mère, puis celle de son père, assassiné par Agrippine, enfin celle de son frère Britannicus, tué par Néron. L'auteur reprend ici la thèse de Tacite et Suétone.

Sa nourrice, elle, remonte plus loin dans le temps, et rappelle aussi le meurtre d'Agrippine - dans un récit très proche de celui de Tacite.

s'ensuit un dialogue entre Octavie et la vieille femme, qui supplie la jeune épouse de tenter au moins d'amadouer Néron, en se montrant résignée et docile ; mais Octavie, fièrement, s'y refuse.

L'acte s'achève par un "chant du choeur", qui évoque la parodos de la tragédie grecque.

ACTE II (v. 377-592)

Composition de l'acte

L'acte II commence par un long monologue de Sénèque, qui rappelle les principales étapes de sa vie, son exil en Corse, puis sa période de gloire, lorsqu'il fut rappelé auprès du jeune Néron, pendant les cinq premières années du règne (le "Quinquennium Neronis". Puis il se livre à une imitation d'Hésiode, rappelant les différents âges de l'humanité, de l'âge d'or, fécond et paisible, à l'actuel âge de fer, marqué par une déchéance généralisée des valeurs morales et par la violence. Ce mythe a été repris par Virgile dans les Géorgiques et dans l'Elégie III de Tibulle. Sénèque se pose ici d'emblée en moraliste, et en contempteur du régime.

Au vers 435, Néron fait son entrée pour la première fois de la pièce ; il apparait "attonito gressu (...) trucique uultu" : "le pas furieux et le visage menaçant" ; il faut se souvenir que les acteurs romains étaient masqués : Néron arbore ainsi un visage qui ne le quittera plus.

S'ensuit une stichomythie qui s'achève (en hémistichomythie) au vers 461 : il s'agit d'un "agôn", où s'affrontent deux conceptions du pouvoir. La scène commence par un ordre terrible : l'exécution de deux opposants, pourtant en exil, et qui appartiennent à la famille du prince : Néron, d'entrée de jeu, est présenté sans nuance comme un tyran et un assassin. Sénèque essaie en vain de le raisonner.

Deux conceptions du pouvoir :

Néron Sénèque

Une ivresse du pouvoir qui le mène à mépriser même les dieux

Une confiance illimitée en sa propre fortune

Mais en même temps un terme récurrent : la peur. Le Prince vit dans la peur, et ne s'en défend qu'en inspirant lui-même la peur.

Sénèque rappelle le titre de "Père de la Patrie" que le Sénat avait voulu décerner à Néron au début de son règne, et qu'il avait d'ailleurs refusé, s'estimant trop jeune ;

Il en appelle aux vertus traditionnelles, la piété, la clémence, la justice.

Il esquisse l'image d'un Principat idéal, dans lequel un Prince juste et aimé de ses sujets, n'agit que dans leur intérêt.

Enfin, les répliques deviennent plus longues ; les deux adversaires argumentent (v. 462-592).

Deux conceptions du pouvoir

L'origine du pouvoir

Références historiques opposées

V. 530-532 : La scène s'achève sur une mention d'un problème récurrent pour les Empereurs : leur succession. Ce qui permet une transition vers le second sujet, Octavie.

A nouveau, deux conceptions de l'amour et du mariage vont s'opposer

Le mariage

L'amour

ACTE III (v. 593-689)

Avec moins de 100 vers, cet acte est exceptionnellement bref ; mais il est intensément pathétique, avec successsivement trois monologues :

Le fantôme d'Agrippine.

Dans les vers 593-613, elle commence par déplorer le meurtre dont elle a été victime, et dont Tacite nous a fait le récit dans le livre XIV des Annales, chapitres III-IX.

On remarquera la présence obsédante du sang : "cruenta dextra", ma droite ensanglantée" est particulièrement ambigü : elle-même a si souvent versé le sang !

Autre thème récurrent : la notion de sacrilège. Le mot "nefas" et ses synonymes apparaissent à six reprises dans ces quelques vers. Néron n'est pas seulement l'ennemi des hommes, mais aussi des dieux, de l'ordre divin.

Vers 614-631 : Après avoir brièvement évoqué le meurtre de Claude, qu'elle-même a commis, et celui de Britannicus, dont elle accuse Néron (mais dont Claude lui impute la responsabilité), elle évoque la mort de Néron, avec une précision qui permet de dater la pièce :

Elle est donc postérieure à l'année 68.

Les derniers vers, 632-645 sont une déploration d'Agrippine : elle regrette d'avoir mis au monde un tel monstre, ou qu'il ne soit pas mort à la naissance...

Monologue d'Octavie.

Dans un tout autre rythme (peut-être "parlé-chanté"), Octavie commence par recommander la résignation au peuple de Rome. Tout est fait pour souligner sa noblesse d'âme, par contraste avec Agrippine : elle songe d'abord aux autres (v. 650) et se résigne à sa répudiation, pourtant humiliante. Mais très vite, la réalité la rattrape : elle imagine sa propre immolation et annonce ainsi la fin de la pièce. Enfin, elle quitte le palais pour l'exil - un palais qui est pourtant le sien : fille de Claude, elle y a grandi.

le chant du choeur

le chant du choeur commence par un constat : Néron va bel et bien épouser Poppée, malgré l'opposition du peuple. C'est une humiliation pour le peuple romain (on ne peut pas, aujourd'hui, ne pas songer au sacrifice de Titus 18 ans plus tard ; mais la tragédie Octavie est probablement antérieure. Il est probable en revanche que le précédent de Néron ait contraint Titus à ce sacrifice.

Cependant, le sentiment qui domine est la peur : "graui metu", v. 675. On se souvient de la conception dictatoriale du pouvoir par Néron : "oderint, dum metuant". Voir l'acte II.

A la peur succède l'évocation nostalgique d'une République à la fois glorieuse et mythique.

Enfin, l'acte s'achève sur l'annonce des événements de l'acte IV : le soulèvement du peuple.

ACTE IV (v. 690-819)

Cet acte, encore une fois divisé en deux parties hétérogènes, est marqué par l'ambiguité :

Dialogue de Poppée et de sa nourrice (v. 690-739)

La nourrice, personnage traditionnel de confidente dans le théâtre romain, comble le hiatus temporel entre l'acte III et l'acte IV : le mariage a eu lieu, hors scène.

La tirade de la nourrice : un chant de triomphe...

Selon la nourrice, Poppée est parvenue à ses fins : elle a conquis César, elle peut désormais exercer son pouvoir sur lui et sur le peuple romain. La nourrice insiste évidemment sur la beauté de Poppée, mais aussi sur son pouvoir : Néron "lui appartient" ("Caesari... tuo"), v. 694, il est "prisonnier de sa beauté" ("quem tuus cepit decor", v. 695), il est "ligoté" ("uinctum"). Le Sénat lui-même est conquis, et le "peuple en liesse" acclame sa nouvelle princesse... Bel exemple d'aveuglement ! La nourrice semble ignorer la révolte qui menace...

... mais encadré par l'image des larmes.

Les trois premiers vers de la nourrice montrent une Poppée angoissée et défaite, en contradiction absolue avec le triomphe qu'elle vient de vivre

De même, les deux derniers, 710-711 ; la description triomphale est donc encadrée, et contredite, par la présence d'une Poppée en larmes, effrayée.

Le songe de Poppée.

C'est ici un passage très célèbre, qui sera largement repris par la suite. Racine y a sûrement pensé pour son "Songe d'Athalie" que l'on peut lire, notamment, ici : même contexte nocturne, même personnage de reine ou de princesse coupable...

Pour cette étude, on pourra se référer au cours proposé par l'académie de Lille.

Tout d'abord, rappelons ce que sont les songes dans la religion romaine : les songes sont les messagers des dieux : ils annoncent l'avenir, expriment la volonté divine. Ainsi, c'est un songe qui a intimé l'ordre à Enée d'abandonner Didon...

Le songe de Poppée comprend plusieurs étapes :

La Nourrice donne alors une interprétation rassurante, mais bien peu crédible, aux divers éléments du songe. l'expression "l'alliance avec une maison éternelle" prend d'ailleurs une allure d'ironie tragique, puisque avec Néron disparaîtront les Julio-Claudiens ; Néron n'a pas eu de fils, l'enfant que porte Poppée est une fille, qui mourra à quatre mois, et son frère Britannicus est mort...

Poppée décide alors d'avoir recours aux dieux : là encore, on voit l'imitation qu'en fera Racine, puisque Athalie, mue par le même réflexe, se rendra alors au temple...

Le chant du choeur et l'arrivée du messager

Le chant du choeur

Dans un grand élan d'exaltation, le choeur, non sans incohérence (il est censé être composé de Romains, hostiles à Poppée !) chante la beauté de la jeune femme, et la compare aux amantes de Jupiter, Léda, Danae, ou encore à Hélène, la plus belle des femmes. Mais cette dernière comparaison introduit une thématique inquiétante : nouvelle Hélène, Poppée sera-t-elle cause de la guerre et de la ruine de la "nouvelle Troie" ?

l'annonce de la révolte

Le Messager, manifestement un envoyé du préfet, décrit de manière particulièrement péjorative la colère du peuple : "rage inconsidérée", "crime immense" (cette dernière expression, "nefas ingens", suggère qu'en s'attaquant à l'empereur ou à sa favorite, le peuple commet non seulement un crime ("scelus") mais un sacrilège ("nefas") : le prince, même de son vivant, est sacré ("diuus")... la révolte est donc vouée à l'échec.

la déploration du choeur

L'acte IV s'achève à son tour par une déploration : le choeur souligne l'impuissance des hommes, et des dieux, face à la violence de la passion amoureuse ; cette peinture désastreuse d'un amour destructeur peut évoquer Lucrèce, mais aussi annoncer encore une fois Racine : l'on songe alors davantage à Phèdre, et à sa peinture de Vénus : "c'est Vénus toute entière à sa proie attachée..."

ACTE V (v. 820-982)

L'acte V, celui du dénouement, est plus animé. Il commence par la fureur de Néron, contre Octavie, mais aussi contre le peuple de Rome tout entier ; s'ensuit une sorte de chant amoebée entre Octavie et le choeur (ils ne se répondent pas vraiment), qui retrace le passé de Rome, et fait allusion à d'autres événements historiques.

Néron et le préfet

Tirade de Néron (v. 820-843)

Néron est hors de lui ; et la tirade se compose de deux parties :

Néron offre ici l'image d'un tyran qui ne se maîtrise pas lui-même.

Dialogue entre Néron et le préfet du prétoire

Nous avons déjà vu ce personnage, Faenius ou Tigellin, en tous cas une créature du tyran. Le dialogue ici est tendu, en stichomythie, et l'empressement du préfet traduit sa peur. Quels que soient les ordres, il est prêt à obéir, y compris dans la démesure la plus extrême. Mais il hésite lui-même devant la condamnation d'Octavie, moins par scrupule moral, que parce que Néron semble accorder trop de pouvoir à une femme ! Noter le terme "femina", plus péjoratif que "mulier". Voir à ce sujet la condition des femmes à Rome.

la scène se termine dans une extrême tension, par une hémistichomythie. C'est une scène d'affrontement, mais très dissymétrique : le préfet tente timidement de raisonner le tyran, mais il cède, terrorisé lui-même.

Octavie et le choeur

Le contraste est saisissant avec le déchaînement qui précède : Octavie et le choeur se livrent à une lamentation alternée, lyrique, expression de la douleur et de la résignation.

Le choeur commence par évoquer les ravages de la popularité, qui conduit à la mort ; curieusement, il prend des exemples de réformateurs de l'époque républicaine, les Gracques et Livius Drusus, tous assassinés sur ordre du Sénat. Et la tirade s'achève sur une réflexion épicurienne sur les dangers de la fortune, qui évoque Lucrèce et Horace.

Octavie paraît ensuite sur scène, image pitoyable d'une innocente persécutée ; elle accuse Poppée de ses malheurs - rien n'indique pourtant que celle-ci en soit responsable - et oscille entre un reste d'espoir et la terreur d'un assassinat qu'elle prévoit. le bateau sur lequel elle doit partir en exil lui rappelle évidemment le navire piégé par lequel Néron tenta de tuer Agrippine. La réplique s'achève par l'image pathétique du rossignol - à l'irréel du présent.

Le choeur se livre alors à une curieuse "consolation" : un appel à se résigner à ce que l'on ne peut éviter (ici, on peut songer au stoïcisme, et admirer l'éclectisme philosophique de l'auteur...), et le rappel du sort cruel d'Agrippine L'Ancienne (femme de Germanicus et bru de Tibère, elle finit torturée et assassinée lorsqu'elle voulut s'opposer à la mise à mort de ses fils par l'empereur devenu paranoïaque), de Livia, soeur de Germanicus et épouse de Drusus, fils de Tibère, de Julia, fille de la précédente, de Messaline, tuée sur l'ordre de Claude, et enfin Agrippine la jeune, victime de Néron. Si cette énumération a peu de chance de rassurer Octavie, elle rappelle du moins au spectateur qu'ici, le Destin prend la forme du pouvoir et de ses luttes, et que les victimes en sont bien souvent les femmes. C'est en somme une laïcisation de la notion grecque du tragique.

Et la pièce s'achève sur le départ en exil d'Octavie (et le spectateur sait qu'elle y sera tuée), et à un appel bien vain aux dieux. c'est l'occasion de comparer la contrée barbare d'Aulis, où l'on sacrifiait tous les étrangers, avec Rome, où le tyran sacrifie son propre peuple.