Sénèque : La Vie heureuse & La Vie brève

Avez-vous lu Sénèque ? Un QCM pour juger vos connaissances...

La philosophie antique et le bonheur Le Stoïcisme biographie de Sénèque & bibliographie
Une peinture de la société romaine La Vie heureuse La Vie brève
Une quête philosophique individuelle Le bonheur et l'ascèse ? Le bonheur et le temps
Le bonheur et la liberté Les tragédies

NB : les références aux textes de Sénèque seront données dans la version imposée par le B.O. : édition Arléa, traduit du latin par François Bosso, 1995.

La philosophie antique et le bonheur

Socrate et Platon

La philosophie de Socrate en matière de bonheur se trouve exprimée dans divers dialogues de Platon, en particulier le Gorgias qui a été étudié en 2003-2004 en CPGE scientifique. Voir en particulier le chapitre consacré à Calliclès, ainsi qu'au discours de Socrate sur la vie après la mort (voir le texte)... On peut également, à ce sujet, lire le Phédon.

Pour Socrate (et pour Platon), la vie n'a pas de valeur en soi ; elle ne vaut que par la manière dont on la vit, par les valeurs que l'on respecte. Joie et plaisirs ne peuvent être, au mieux, que des moyens dans le seul but qui vaille : la recherche du Bien, confondue avec celle de la justice, mais ils sont plus souvent des obstacles qui nous leurrent, et nous écartent de cette recherche...

Si le méchant est nécessairement un malheureux, qui méconnaît son véritable intérêt aussi bien dans cette vie que dans l'autre, il ne s'ensuit pas pour autant que le bon soit heureux - ni, à vrai dire, que cette idée ait un sens.

Le Sage est celui qui se consacre tout entier à  la recherche du Souverain Bien, qui seul libérera son âme du poids de la réincarnation (cf.  Phèdre) ; pour cela, il doit renoncer à tout ce qui n'est pas cette quête, biens matériels, plaisirs, honneur, participation même à la vie de la cité... Le Sage socratique est un ascète, qui se tient à l'écart de la société des hommes. Sa vertu est  austère : sans rechercher la souffrance pour elle-même, il estime qu'il  vaut mieux subir une injustice que la commettre, et que, l'ayant commise, le châtiment le plus cruel est préférable à une impunité qui met en péril l'intégrité de l'âme.

Le corps n'est pour l'âme qu'une prison ; la mort représente pour le Sage une délivrance, surtout si son âme est assez pure pour pouvoir rejoindre le monde des Idées...

Il y a chez Platon des traits que l'on retrouvera plus tard dans la philosophie chrétienne :

Aristote (384-322 av. J-C)

Aristote se distingue de son maître Platon par une sagesse plus aimable, et plus pragmatique : l'homme est à ses yeux avant tout un "animal politique", un "animal social" qui ne peut exister en dehors du contact avec ses semblables. C'est dans l'Ethique à Nicomaque que l'on trouve l'exposé le plus clair de la conception du bonheur chez Aristote.

Comme chez Platon, le bonheur se confond avec le Souverain Bien. Ce n'est pas un état subjectif, mais il s'identifie à la "bonne action", c'est à dire l'action la plus parfaite, la plus conforme à la raison. Mais chez Aristote, il peut prendre deux formes :

Aristote, Ethique à Nicomaque, IX, 9 : 

"Si l'homme heureux a besoin d'amis".

Aristote pose dès le départ la problématique : si l'homme vertueux est parfaitement heureux, en accord avec lui-même, on peut penser qu'il n'a besoin de rien - le terme même de "besoin" laissant entendre qu'il souffrirait d'un manque, d'une carence : ce qui est contraire à sa conception du Sage.

Le premier argument qu'il donne est de type ontologique : si tous les biens appartiennent au sage, comment considérer qu'il soit privé du plus grand d'entre eux, l'amitié ?

Le second part de la conception même de l'homme de bien : sa vertu est nécessairement agissante, et se manifeste par des bienfaits : il lui faut donc un ami à qui les prodiguer.

Le troisième argument se fonde sur la conception aristotélicienne de l'homme, animal social et politique par excellence.

Aristote fait ensuite une concession à ses adversaires : certes, l'homme heureux n'aura nul besoin de ces deux sortes d'amitiés secondaires que sont l'amitié fondée sur l'utilité et celle fondée sur l'agrément. Il ne faudrait pas en conclure qu'il n'a pas besoin d'amis du tout !
Aristote se lance alors dans une démonstration très complexe, dans une très longue phrase qu'il convient d'analyser attentivement :

- l'activité de l'homme de bien est vertueuse et agréable ;

- nous apprécions particulièrement les choses qui "sont proprement nôtres", qui nous appartiennent en propre ;

- par ailleurs, nous pouvons contempler les actions d'autrui mieux que les nôtres ;

==> pour toutes ces raisons, les hommes vertueux apprécient les actions d'autres hommes de bien qui sont leurs amis. (Rappelons que pour Aristote, l'ami est un autre soi-même).

En outre, le bonheur est assimilé à une activité (accomplir de bonnes actions) ; or comment faire cela tout seul ?

Résumons :

  • L'homme vertueux prend plaisir à agir bien ==> il lui faut un destinataire ;
  • Il éprouve du plaisir à voir un "autre lui-même" agir bien : l'ami est aussi un miroir ;
  • Enfin, il s'établit une certaine émulation de vertu qui rend chacun des amis toujours meilleur - donc toujours plus heureux ! CQFD...

Aristote poursuit alors sa démonstration : la vie, dit-il, est bonne par nature, surtout pour les hommes vertueux ; la conscience que l'on a de vivre est donc fondamentalement quelque chose d'heureux et de désirable : la présence de l'ami lui fait prendre conscience de sa propre existence ; la présence d'un ami, qui permet cette prise de conscience, est donc quelque chose de désirable... et le sage, pour ne pas souffrir d'un manque, a besoin d'un ami.

Pour Aristote, un ami, c'est donc à la fois un double, un "autre soi", avec qui l'on partage le plus de temps et d'intimité possible.

Les Cyniques : (fin Vème siècle, IVème siècle).

Représentés par le célèbre Diogène et son disciple Cratès, les cyniques préféraient l'action à l'argumentation, et ne nous sont donc connus que de seconde main. Diogène pourtant passait pour avoir écrit, notamment des tragédies, mais les traces en sont perdues.

Très provocatrice, la philosophie cynique prépare à la fois le Stoïcisme et l'Epicurisme :

Épicure (341-270 av. J-C)

Pour Epicure et ses disciples, le bonheur est le but unique de la philosophie ; il va même jusqu'à affirmer que tout ce qui ne conduit pas au bonheur est parfaitement inutile. Ce qui le conduit à des affirmations qui ont fait scandale à l'époque, et même au-delà :

Le bonheur étant le but ultime de  la philosophie, on y parvient d'une part grâce à une "physique" qui nous permet de combattre les peurs irrationnelles, mais également par la connaissance anthropologique de l'homme, qui lui permettra, en évacuant les perversions reçues dès l'enfance, de connaître sa vraie nature et de vivre conformément à celle-ci.

L'une des grandes affirmations de la physique épicurienne, est qu'il n'y a rien en dehors de la matière et du vide. Par voie de conséquence, l'âme (dont Epicure ne nie pas l'existence) est nécessairement de nature matérielle, composée d'atomes, et comme telle, mortelle. Il n'y a donc pas de survie après la mort, pas d'au-delà : c'est ici et maintenant que nous devons vivre et tenter d'être heureux. C'est une rupture radicale, notamment avec le platonisme.

Comme un peu plus tard les Stoïciens, Epicure considère que la durée de la  vie est au fond relative : ce qui compte, c'est moins qu'elle ait été longue ou brève, mais qu'elle ait été de qualité. Et pour en juger, la nature fournit un critère absolu : le plaisir et la douleur, l'un représentant le Souverain Bien, l'autre le Mal.

Mais cet hédonisme revendiqué aboutit en fait à une ascèse sur le plan physique (un régime sobre permet un plaisir à plus long terme que l'intempérance, qui conduit à l'indigestion ; un remède douloureux sera accepté s'il rend la santé...), et à un mode de vie studieux et amical sur le plan moral : les vertus traditionnelles sont ainsi préservées ; le criminel, le débauché sont de mauvais calculateurs, qui ruinent leur santé, leur fortune, se vouent à la solitude ou au remords. On n'est pas si loin du "méchant par ignorance" de Socrate...

La meilleure forme de plaisir, la plus durable, est l'ataraxie, ou absence de trouble : un plaisir "d'état" et non d'action, que l'on n'éprouve lorsque l'on ne souffre d'aucun mal physique, d'aucun tourment moral ou sentimental... Un "bien-être" lié au pur sentiment d'exister... Une "basse continue" (pour reprendre l'image de Monique Canto Sperber, voir supra) marquée de temps en temps par le "temps fort" d'un plaisir plus actif... (Ex : un "petit extra" dans un régime raisonnable...) Cette marge de liberté s'explique par les trois catégories de désirs :

L'on atteint ainsi une forme de plaisir qui, pour être plus simple, dépourvue d'artifice, n'en est que plus intense : voir ainsi "L'art de vivre" de Giono, qui dans la Chasse au Bonheur, décrit une expérience de ce genre. Voir aussi le texte de Comte-Sponville, "la tempérance"

Le Stoïcisme

Cette philosophie est née en Grèce au IIIème siècle avant J-C ; elle est donc postérieure à celle de Socrate et de Platon (Vème-IVème) et d'Aristote (IVème). On distingue trois grands mouvements :

Bibliographie


Des Bienfaits

Claudius Quadrigarius in duodevicesimo (libro) Annalium tradit, cum obsideretur Grumentum [1] et iam ad summam desperationem uentum esset, duos seruos ad hostem transfugisse ; deinde, urbe capta, passim discurrente uictore, illos per nota itinera ad domum in qua seruierant praecucurrisse, et dominam suam ante egisse ; quaerentibus quaenam esset, "dominam et quidem crudelissimam ad supplicium ab ipsis duci" professos esse ; eductam deinde extra muros summa cura celasse, donec hostilis ira consideret ; deinde, ut satiates miles cito ad humanos mores rediit, illos quoque ad suos rediisse, et dominam sibi ipsos dedisse. Manumisit utrumque e uestigio illa, nec indignata est ab his se uitam accepisse in quos uitae necisque potestatem habuisset. // In tanta confusione captae ciuitatis, cum sibi quisque consuleret, omnes ab illa praeter transfugas fugerunt ; at hi, ut ostenderent quo animo facta esset prior illa transitio, a uictoribus ad captiuam transfugerunt, personam parricidarum ferentes.

Sénèque, De Beneficiis.

1. Grumentum : ville de l'Italie du Sud

Claudius Quadrigarius raconte, dans le livre XVIII de ses Annales, que deux esclaves, tandis que Grumentum était assiégée et que sa situation était devenue désespérée, passèrent à l'ennemi ; ensuite, une fois la ville prise, pendant que les vainqueurs se répandaient de tous côtés, ils avaient pris les devants et gagné en courant, par des chemins qu'ils connaissaient, la maison où ils avaient été esclaves, et avaient emmené leur maîtresse en la poussant devant eux ; à ceux qui leur demandaient qui elle était, ils répondaient : « c'est notre maîtresse, une très méchante femme, et nous la conduisons au supplice » ; ensuite, l'ayant fait sortir de la ville, ils la cachèrent avec le plus grand soin, jusqu'à ce que la rage des ennemis fût tombée ; puis, lorsque les soldats, rassasiés [de carnage] furent vite revenus à un comportement humain, eux aussi revinrent au leur, et se donnèrent à eux-même une maîtresse. Celle-ci les affranchit tous les deux sur le champ, et ne fut pas indignée d'avoir reçu la vie d'hommes sur lesquels elle avait eu pouvoir de vie et de mort. Dans la si grande confusion d'une ville prise, alors que chacun ne pensait qu'à soi, tous avaient fui loin d'elle, excepté les transfuges ; mais ceux-ci, afin de montrer dans quelle intention avait été faite leur premier passage à l'ennemi, avaient quitté les vainqueurs pour passer à la prisonnière, en faisant semblant de vouloir l'assassiner.