Plaute, Le Soldat fanfaron

Argument

Pyrgopolinice est un soldat fanfaron, de surcroît amoureux d'’une jeune fille, Philocomasie, qui ne l’aime pas, mais est amoureuse de Pleusiclès. Pyrgopolinice enlève la jeune fille. Palestrion, esclave de Pleusiclès part à Éphèse pour tenter de la récupérer pour son maitre ; enlevé en chemin par des pirates, il est vendu à Pyrgopolinice. Pleusiclès arrive entre temps à Éphèse, et se loge chez le voisin de Pyrgopolinice ; un tunnel est creusé entre les deux maisons. Mais un esclave de Pyrgopolinice surprend Philocomasie dans les bras de Pleusiclès : Palestrion invente alors une fable selon laquelle une sœur jumelle de Philocomasie est arrivée là avec sa mère

Il faut cependant libérer Philocomasie de l'’emprise du soldat : pour cela, Palestrion invente de pousser celui-ci à en aimer une autre : une courtisane qui se fera passer pour la femme du voisin. La ruse réussit, et Pyrgopolinice veut se débarrasser de Philocomasie. Tout finira bien pour les jeunes amoureux.

ACTVS I, 1.

Pyrgopolynices Curate ut splendor meo sit clupeo clarior
quam solis radii esse olim quom sudumst solent,
ut, ubi usus ueniat, contra conserta manu
praestringat oculorum aciem in acie hostibus.
nam ego hanc machaeram mihi consolari uolo,
ne lamentetur neue animum despondeat,
quia se iam pridem feriatam gestitem,
quae misera gestit fartum facere ex hostibus.
sed ubi Artotrogus hic est?
         Artotrogus
                  Stat propter uirum
fortem atque fortunatum et forma regia ;
tum bellatorem... Mars haud ausit dicere
neque aequiperare suas uirtutes ad tuas.
Pyrg.
Quemne ego seruaui in campis Curculionieis,
ubi Bumbomachides Clutomistaridysarchides
erat imperator summus, Neptuni nepos?
Art.
Memini. nempe illum dicis cum armis aureis,
cuius tu legiones difflauisti spiritu,
quasi uentus folia aut paniculum tectorium.
Pyrg.
Istuc quidem edepol nil est.
         Art.
                   Nihil hercle hoc quidemst
praeut alia dicam — quae tu numquam feceris.
periuriorem hoc hominem siquis uiderit
aut gloriarum pleniorem quam illic est,
me sibi habeto, ego me mancupio dabo ;
nisi unum, epityrum estur insanum bene.
Pyrg. Vbi tu es ?
         Art.
                  Eccum. Edepol uel elephanto in India,
quo pacto ei pugno praefregisti bracchium !
Pyrg. Quid, bracchium ?
         Art.
                  Illud dicere uolui, femur.
Pyrg.
At indiligenter iceram.
Art.
Pol si quidem
conisus esses, per corium, per uiscera
perque os elephanti transmineret bracchium.
Pyrg.
Nolo istaec hic nunc.
Art.
Ne hercle operae pretium quidemst
mihi te narrare tuas qui uirtutes sciam.
Venter creat omnis hasce aerumnas: auribus
peraurienda sunt, ne dentes dentiant,
et adsentandumst quidquid hic mentibitur.
Pyrg.
Quid illuc quod dico?
          Art.
                  Ehem, scio iam quid uis dicere :
factum hercle est, memini fieri.
         Pyrg.
                  Quid id est?
                  Art.
                         Quidquid est.
Pyrg.
Habes...
         Art.
                  Tabellas uis rogare? habeo, et stilum.
Pyrg.
Facete aduortis tuom animum ad animum meum.
Art.
Nouisse mores tuos me meditate decet
curamque adhibere, ut praeolat mihi quod tu uelis.
Pyrg.
Ecquid meministi?
         Art.
                  Memini: centum in Cilicia
et quinquaginta, centum in Scytholatronia,
triginta Sardis, sexaginta Macedones
sunt homines quos tu occidisti uno die.
Pyrg. Quanta istaec hominum summast?
         Art.
                  Septem milia.
Pyrg.
Tantum esse oportet. Recte rationem tenes.
Art.
At nullos habeo scriptos: sic memini tamen.
Pyrg. Edepol memoria es optuma.
         Art.
                  Offae monent.
Pyrg.
Dum tale facies quale adhuc, assiduo edes,
communicabo semper te mensa mea.
Art.
Quid in Cappadocia, ubi tu quingentos simul,
ni hebes machaera foret, uno ictu occideras?
Pyrg.
At peditastelli quia erant, siui uiuerent.
Art.
Quid tibi ego dicam, quod omnes mortales sciunt,
Pyrgopolynicem te unum in terra uiuere
uirtute et forma et factis inuictissumis?
Pyrgopolinice : Prenez soin que mon bouclier ait un éclat plus clair que d'ordinaire les rayons du soleil quand il fait beau, afin que, quand en vient le besoin, le combat engagé, il aveugle le regard des ennemis dans la bataille. Quant à cette épée, moi je veux la consoler, pour qu'elle ne déprime pas ni ne perde courage, parce que je la porte déjà depuis quelques temps sans lui donner de travail, elle qui, la pauvre, brûle de faire du hâchis des ennemis. Mais où est Artotrogus ? Il est ici ?
Artotrogus : Il se tient près d'un homme courageux et fortuné, et d'une beauté royale, et encore d'un guerrier !... Mars n'a pas osé se dire un guerrier comme toi, ni égaler ses vertus aux tiennes.
P. : Ne l'ai-je pas sauvé dans les plaines Curculioniennes, quand Bumbomachidès Cluthumistharidysarchidès était général en chef, neveu de Neptune ?
A. Je m'en souviens. Sans doute était-ce cet homme aux armes d'or dont tu as soufflé les légions d'un souffle, comme le vent souffle les feuilles ou la chaume des toits.
P. : Certes, par Pollux, cela n'est rien.
A. : Par Hercule, ce n'est rien en comparaison de ce que je pourrais dire –– que tu n'as jamais fait. Si quelqu'un voit un homme plus menteur que celui-là ou plus rempli de fanfaronnades, qu'il me prenne pour lui, moi je me donne à lui en toute propriété.
P. : Où es-tu ?
A. : Me voici. Par Pollux, ou encore comment tu as, en Inde, brisé d'un coup de poing le bras d'un éléphant !
P. : Quoi, le bras ?
A. : J'ai voulu dire la cuisse.
P. : Pourtant j'avais frappé sans violence.
A. : Par Pollux, si tu avais forcé, ton bras serait passé à travers le cuir, les entrailles et les os de l'éléphant !
P. : Je ne veux pas que l'on raconte cela maintenant.
A. : Par Hercule, ce n'est certes pas la peine que tu me le racontes, à moi qui connais tes vertus. C'est mon ventre qi crée tous ces ennuis : il faut que mes oreilles épuisent tout cela, de peur que mes dents ne s'allongent. Et il faut acquiescer à tous ses mensonges.
P. : Qu'est-ce que je voulais dire ?
A. : Hé ! Je sais ce que tu veux dire : c'est fait, par Hercule, je m'en souviens.
P. : Qu'est-ce que c'est ?
A. : N'importe quoi.
P. : Tu as...
A. : tu veux demander des tablettes. J'en ai, et un stylet.
P. : Tu appliques finement ton esprit au mien.
A. Il faut que je connaisse bien à fond tes habitudes, et que j'y mette du soin, pour flairer ce que tu veux.
P. : Tu t'en souviens ?
A. : oui : 150 en Cilicie, 100 en Scytholatronie, 30 Sardiens, 60 Macédoniens, voilà ceux que tu as tués en un seul jour.
P. : Et quel est le total ?A. : 7000.
P. : Ça doit être cela : tu tiens bien le compte.
A. : Et pourtant je n'en ai inscrit aucun, mais je m'en souviens.
P. : Par Pollux, tu as une excellente mémoire !
A. : les viandes me rafraîchissent la mémoire.
P. : Tant que tu feras comme maintenant, tu mangeras tout ton saoul ; je partagerai toujours ma table avec toi.
A. : Et en Cappadoce, où tu aurais tué d'un seul coup 50 hommes à la fois, si ton arme n'avait été émoussée ?
P. : Ce n'était que de la piétaille : je leur ai permis de vivre.
A. : Pourquoi dire ce que savent tous les mortels, qu'un seul Pyrgopolinice, toi, vit sur la terre, invincible par son courage, sa beauté, et ses exploits ?

MILES GLORIOSUS, v. 1094-1136.

PYrgopolinice, amoureux de celle qu'’il croit la femme de son voisin, veut se débarrasser de Philocomasie, qu'’il a enlevée. Il demande conseil à Palestrion.

(PYRGOPOLINICES)
Quid nunc mi es auctor, ut faciam, Palaestrio,
de concubina? nam nullo pacto potest
prius haec in aedeis recipi, quam illam amiserim.
(PALAESTRIO)
Quid me consultas quid agas? dixi equidem tibi,
quo id pacto fieri possit clementissume.
Aurum atque uestem omnem muliebrem habeat sibi,
quae illi instruxisti; sumat, habeat, abferat.
Dicasque tempus maxumum esse, ut eat domum.
Sororem geminam adesse et matrem dicito,
quibus concomitata recte deueniat domum.
(PYRGOPOLINICES)
Qui tu scis eas adesse?
(PALAESTRIO)
         Quia oculis meis
uidi heic sororem esse eius.
(PYRGOPOLINICES)
         Conuenitne eam?
(PALAESTRIO)
Conuenit.
(PYRGOPOLINICES)
         Ecquid fortis uisa est?
(PALAESTRIO)
                  Omnia
uis obtinere.
(PYRGOPOLINICES)
         Ubi matrem esse aiebat soror?
(PALAESTRIO)
Cubare in naui lippam atque oculis turgidis,
nauclerus dixit, qui illas aduexit, mihi.
Is ad hos nauclerus hospitio diuortitur.
(PYRGOPOLINICES)
Quid is? ecquid fortis?
(PALAESTRIO)
         Abi, sis hinc, nam tu quidem
ad equas fuisti scitus admissarius,
qui consectare qua maeris, qua feminas.
(PYRGOPOLINICES)
Hoc age nunc.
(PALAESTRIO)
         Istuc.
(PYRGOPOLINICES)
         Quod das consilium mihi,
te cum illa uerba facere de ista re uolo;
nam cum illa sane congruos sermo tibi.
(PALAESTRIO)
Qui potius, tute quom ades, tuam rem tute agas,
dicas uxorem tibi necessum esse ducere,
cognatos persuadere, amicos cogere ?
(PYRGOPOLINICES)
Itane tu censes?
(PALAESTRIO)
          Quid ego ni ita censeam?
(PYRGOPOLINICES)
Ibo igitur intro : tu heic ante aedeis interim
speculare, ut ubi illaec prodeat, me prouoces.
(PALAESTRIO)
Tu modo istuc cura, quod agis.
(PYRGOPOLINICES)
         Curatum id quidem est.
Quin, si uoluntate nolet, ui extrudam foras.
(PALAESTRIO)
Istuc caue faxis; quin potius per gratiam
bonam abeat abs te, atque illaec, quae dixi, dato :
aurum, ornamentaque, quae illi instruxisti ferat.
(PYRGOPOLINICES)
Cupio, hercle.
(PALAESTRIO)
         Credo te facile impetrassere.
Sed abi intro, noli stare.
(PYRGOPOLINICES)
         Tibi sum oboediens.
(PALAESTRIO)
Numquid uidetur demutare alio atque uti
dixi esse uobis dudum hunc moechum Militem?
Nunc ad me ut ueniat usus't Acroteleutium aut
ancillula eius aut Pleusicles : pro Iupiter,
satin' ut conmoditas usquequaque me adiuuat !
nam quos uidere exoptabam me maxume,
una exeunteis uideo hinc e proxumo.
Pyr : – Que me conseilles-tu de faire à present, Palestrion, au sujet de ma maîtresse ? Car je ne peux d’aucune manière en recevoir une chez moi avant d’avoir renvoyé l’autre.
Pal. : – Pourquoi me consultes-tu sur ce que tu as à faire ? Je t’ai dit quant à moi comment cela pouvait se faire le plus doucement du monde. Qu’elle garde pour elle l’or et tous les vêtements féminins que tu lui as fait faire ; qu’elle les prenne, qu’elle les garde, qu’elle les emporte. Et tu lui diras que c’est tout à fait le moment qu’elle aille chez elle : dis-lui que sa sœur jumelle est là ainsi que sa mère, et qu’elle ferait bien de retourner à la maison en leur compagnie.
Pyr. : – Comment sais-tu qu’elles sont ici ?
Pal. : – Parce que j’ai vu de mes yeux sa sœur ici.
Pyr. : – Elle est venue la voir ?
Pal. : – Oui.
Pyr. : – Est-ce qu’elle a l’air bien bâtie ?
Pal. : – Tu veux tout obtenir !
Pyr. : – La sœur t’a-t-elle dit où se trouve la mère ?
Pal. : – Le patron du navire qui les a amenées ici m’a dit qu’elle est couchée dans le bateau, les yeux enflammés et gonflés. Ce patron est descendu chez les voisins.
Pyr. : – Et comment est-il ? Est-il bien bâti ?
Pal. : – Laisse tomber ce sujet ; car assurément tu aurais pu être un étalon expérimenté auprès des cavales, toi qui cours aussi bien après les mâles qu’après les femelles !
Pyr. : – Maintenant, occupe-toi de ton affaire.
Pal. : – oui
Pyr. : – Pour ce qui est du conseil que tu me donnes, je veux que ce soit toi qui lui parles de cette mauvaise affaire ; car tu sais lui parler comme il faut.
Pal. : – Comment ne serait-il pas mieux puisque tu es là, que tu règles toi-même ton affaire et que tu dises que tu es obligé de prendre femme, que tes parents t’en persuadent, que tes amis t’y contraignent ?
Pyr : – Tu crois ?
Pal. : – Pourquoi ne le croirais-je pas ?
Pyr. : – Je vais donc entrer. Toi, pendant ce temps, monte la garde ici devant la porte pour m’appeler quand l’autre viendra.
Pal. : – Toi occupe-toi tout de suite de ton affaire.
Pyr. : – C’est tout vu. Et si elle ne veut pas de bon gré, je la jetterai dehors de force.
Pal. : – Garde-toi de faire cela. Qu’elle te quitte plutôt de bonne grâce ; donne-lui ce que je t’ai dit : qu’elle emporte l’or, les parures dont tu l’as équipée.
Pyr. : – c’est ce que je désire, par Hercule.
Pal. : – Je crois que tu l’obtiendras facilement. Mais entre, ne reste pas là.
Pyr. : – Je t’obéis.
Pal. (à part) : – Vous semble-t-il être conforme à ce que je vous ai dit à l’instant, ou différent, ce soldat débauché ? Maintenant j’ai besoin qu’Acroteteution vienne me voir, ou sa petite servante, ou encore Pleusiclès. Ah !Jupiter, la déesse Commodité m’aide-t-elle assez en tout lieu ! Car je vois ce que je souhaitais le plus voir, je les vois sortir ensemble d’ici, de chez le voisin.

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