OVIDE (43 av. J-C - 17 ap. J-C), LES METAMORPHOSES

Livre 2 :

Zeus et Europe (v. 846-875)

Non bene conueniunt nec in una sede morantur
maiestas et amor ; sceptri grauitate relicta
ille pater rectorque deum, cui dextra trisulcis
ignibus armata est, qui nutu concutit orbem,
induitur faciem tauri mixtusque iuuencis
mugit et in teneris formosus obambulat herbis.
Quippe color niuis est, quam nec uestigia duri
calcauere pedis nec soluit aquaticus Auster.
Colla toris exstant, armis palearia pendent,
cornua uara quidem, sed quae contendere possis
facta manu, puraque magis perlucida gemma.
Nullae in fronte minae, nec formidabile lumen :
pacem uultus habet. miratur Agenore nata,
quod tam formosus, quod proelia nulla minetur ;
sed quamuis mitem metuit contingere primo,
mox adit et flores ad candida porrigit ora.
Gaudet amans et, dum ueniat sperata uoluptas,
oscula dat manibus ; uix iam, uix cetera differt ;
et nunc adludit uiridique exsultat in herba,
nunc latus in fuluis niueum deponit harenis ;
paulatimque metu dempto modo pectora praebet
uirginea plaudenda manu, modo cornua sertis
inpedienda nouis ; ausa est quoque regia uirgo
nescia, quem premeret, tergo considere tauri,
cum deus a terra siccoque a litore sensim
falsa pedum primis uestigia ponit in undis ;
inde abit ulterius mediique per aequora ponti
fert praedam : pauet haec litusque ablata relictum
respicit et dextra cornum tenet, altera dorso
inposita est ; tremulae sinuantur flamine uestes.

et le souverain des dieux renonce à la gravité du sceptre ; et celui dont un triple foudre arme la main, celui qui d'un mouvement de sa tête ébranle l'univers, prend la forme d'un taureau, se mêle aux troupeaux d'Agénor, et promène sur l'herbe fleurie l'orgueil de sa beauté. Sa blancheur égale celle de la neige que n'a point foulée le pied du voyageur, et que n'a point amollie l'humide et pluvieux Auster. Son col est droit et dégagé. Son fanon, à longs plis, pend avec grâce sur son sein. Ses cornes petites et polies imitent l'éclat des perles les plus pures ; et l'on dirait qu'elles sont le riche ouvrage de l'art. Son front n'a rien de menaçant ; ses yeux, rien de farouche ; et son regard est doux et caressant. La fille d'Agénor l'admire. Il est si beau ! Il ne respire point les combats. Mais, malgré sa douceur, elle n'ose d'abord le toucher. Bientôt rassurée, elle s'approche et lui présente des fleurs. Le dieu jouit ; il baise ses mains, et retient avec peine les transports dont il est enflammé. Tantôt il joue et bondit sur l'émail des prairies ; tantôt il se couche sur un sable doré, qui relève de son corps la blancheur éblouissante. Cependant Europe moins timide, porte sur sa poitrine une main douce et caressante. Elle pare ses cornes de guirlandes de fleurs. Ignorant que c'est un dieu, que c'est un amant qu'elle flatte, elle ose enfin se placer sur son dos. Alors le dieu s'éloignant doucement de la terre, et se rapprochant des bords de la mer, bat d'un pied lent et trompeur la première onde du rivage ; et bientôt, fendant les flots azurés, il emporte sa proie sur le vaste océan. Europe tremblante regarde le rivage qui fuit ; elle attache une main aux cornes du taureau ; elle appuie l'autre sur son dos ; et sa robe légère flotte abandonnée à l'haleine des vents.

Livre X

Orphée et Eurydice

Inde per inmensum croceo uelatus amictu
aethera digreditur Ciconumque Hymenaeus ad oras
tendit et Orphea nequiquam uoce uocatur.
adfuit ille quidem, sed nec sollemnia uerba
nec laetos uultus nec felix attulit omen.
fax quoque, quam tenuit, lacrimoso stridula fumo
usque fuit nullosque inuenit motibus ignes.
exitus auspicio grauior : nam nupta per herbas
dum noua naiadum turba comitata uagatur,
occidit in talum serpentis dente recepto.
Quam satis ad superas postquam Rhodopeius auras
defleuit uates, ne non temptaret et umbras,
ad Styga Taenaria est ausus descendere porta
perque leues populos simulacraque functa sepulcro
Persephonen adiit inamoenaque regna tenentem
umbrarum dominum pulsisque ad carmina neruis
sic ait : «o positi sub terra numina mundi,
in quem reccidimus, quicquid mortale creamur,
si licet et falsi positis ambagibus oris
uera loqui sinitis, non huc, ut opaca uiderem
Tartara, descendi, nec uti uillosa colubris
terna Medusaei uincirem guttura monstri :
causa uiae est coniunx, in quam calcata uenenum
uipera diffudit crescentesque abstulit annos.
Posse pati uolui nec me temptasse negabo :
uicit Amor. Supera deus hic bene notus in ora est ;
an sit et hic, dubito : sed et hic tamen auguror esse,
famaque si ueteris non est mentita rapinae,
uos quoque iunxit Amor. per ego haec loca plena timoris,
per Chaos hoc ingens uastique silentia regni,
Eurydices, oro, properata retexite fata.
omnia debemur uobis, paulumque morati
serius aut citius sedem properamus ad unam.
Tendimus huc omnes, haec est domus ultima, uosque
humani generis longissima regna tenetis.
haec quoque, cum iustos matura peregerit annos,
iuris erit uestri : pro munere poscimus usum ;
quodsi fata negant ueniam pro coniuge, certum est
nolle redire mihi : leto gaudete duorum.»
Talia dicentem neruosque ad uerba mouentem
exsangues flebant animae ; nec Tantalus undam
captauit refugam, stupuitque Ixionis orbis,
nec carpsere iecur uolucres, urnisque uacarunt
Belides, inque tuo sedisti, Sisyphe, saxo.
Tunc primum lacrimis uictarum carmine fama est
Eumenidum maduisse genas, nec regia coniunx
sustinet oranti nec, qui regit ima, negare,
Eurydicenque uocant : umbras erat illa recentes
inter et incessit passu de uulnere tardo.
Hanc simul et legem Rhodopeius accipit heros,
ne flectat retro sua lumina, donec Auernas
exierit ualles ; aut inrita dona futura.
Carpitur adcliuis per muta silentia trames,
arduus, obscurus, caligine densus opaca,
nec procul afuerunt telluris margine summae :
hic, ne deficeret, metuens auidusque uidendi
flexit amans oculos, et protinus illa relapsa est,
bracchiaque intendens prendique et prendere certans
nil nisi cedentes infelix arripit auras.
Jamque iterum moriens non est de coniuge quicquam
questa suo (quid enim nisi se quereretur amatam?)
supremumque "uale", quod iam uix auribus ille
acciperet, dixit reuolutaque rursus eodem est.
Non aliter stupuit gemina nece coniugis Orpheus,
quam tria qui timidus, medio portante catenas,
colla canis uidit, quem non pauor ante reliquit,
quam natura prior saxo per corpus oborto,
quique in se crimen traxit uoluitque uideri
Olenos esse nocens, tuque, o confisa figurae,
infelix Lethaea, tuae, iunctissima quondam
pectora, nunc lapides, quos umida sustinet Ide.
Orantem frustraque iterum transire uolentem
portitor arcuerat : septem tamen ille diebus
squalidus in ripa Cereris sine munere sedit ;
cura dolorque animi lacrimaeque alimenta fuere.
Esse deos Erebi crudeles questus, in altam
se recipit Rhodopen pulsumque aquilonibus Haemum.
Tertius aequoreis inclusum Piscibus annum
finierat Titan, omnemque refugerat Orpheus
femineam Venerem, seu quod male cesserat illi,
siue fidem dederat ; multas tamen ardor habebat
iungere se uati, multae doluere repulsae.
Ille etiam Thracum populis fuit auctor amorem
in teneros transferre mares citraque iuuentam
aetatis breue uer et primos carpere flores.

[10,1] L'Hymen, vêtu d'une robe de pourpre, s'élève des champs de Crète, dans les airs, et vole vers la Thrace, où la voix d'Orphée l'appelle en vain à ses autels. L'Hymen est présent à son union avec Eurydice, mais il ne profère point les mots sacrés; il ne porte ni visage serein, ni présages heureux. La torche qu'il tient pétille, répand une fumée humide, et le dieu qui l'agite ne peut ranimer ses mourantes clartés. Un affreux événement suit de près cet augure sinistre. Tandis que la nouvelle épouse court sur l'herbe fleurie, [10,1] L'Hymen, vêtu d'une robe de pourpre, s'élève des champs de Crète, dans les airs, et vole vers la Thrace, où la voix d'Orphée l'appelle en vain à ses autels. L'Hymen est présent à son union avec Eurydice, mais il ne profère point les mots sacrés; il ne porte ni visage serein, ni présages heureux. La torche qu'il tient pétille, répand une fumée humide, et le dieu qui l'agite ne peut ranimer ses mourantes clartés. Un affreux événement suit de près cet augure sinistre. Tandis que la nouvelle épouse court sur l'herbe fleurie, souffrez que je laisse les vains détours d'une éloquence trompeuse. Ce n'est ni pour visiter le sombre Tartare, ni pour enchaîner le monstre à trois têtes, né du sang de Méduse, et gardien des Enfers, que je suis descendu dans votre empire. Je viens chercher mon épouse. La dent d'une vipère me l'a ravie au printemps de ses jours. J'ai voulu supporter cette perte; j'ai voulu, je l'avoue, vaincre ma douleur. L'Amour a triomphé. La puissance de ce dieu est établie sur la terre et dans le ciel; je ne sais si elle l'est aux enfers : mais je crois qu'elle n'y est pas inconnue; et, si la renommée d'un enlèvement antique n'a rien de mensonger, c'est l'amour qui vous a soumis; c'est lui qui vous unit. Je vous en conjure donc par ces lieux pleins d'effroi, par ce chaos immense, par le vaste silence de ces régions de la Nuit, rendez-moi mon Eurydice; renouez le fil de ses jours trop tôt par la Parque coupé.

"Les mortels vous sont tous soumis. Après un court séjour sur la terre un peu plus tôt ou un peu plus tard, nous arrivons dans cet asile ténébreux; nous y tendons tous également; c'est ici notre dernière demeure. Vous tenez sous vos lois le vaste empire du genre humain. Lorsque Eurydice aura rempli la mesure ordinaire de la vie, elle rentrera sous votre puissance. Hélas ! c'est un simple délai que je demande; et si les Destins s'opposent à mes vœux, je renonce moi-même à retourner sur la terre. Prenez aussi ma vie, et réjouissez-vous d'avoir deux ombres à la fois." [40] Tandis qu’il disait ces mots et faisait vibrer les cordes en accompagnant ces paroles, les âmes exsangues pleuraient , etTantale cessa de poursuivre l’onde fuyante, et la roue d’Ixion se figea, les oiseaux cessèrent de dévorer le foie [de leur victime], les petites-filles de Belus laissèrent là leurs urnes, et tu t’assis, Sisyphe, sur ton rocher. Alors pour la première fois, dit-on, les joues des Euménides, vaincues par le chant, furent mouillées de larmes, et ni l’épouse royale ne put résister au suppliant, ni celui qui dirige les Enfers lui refuser, et ils appellentEurydice: celle-ci se trouvait parmi les ombres récentes, et elle approche d’un pas ralenti par sa blessure. Le héros du Rhodope la reçoit en même temps que la loi, selon laquelle il ne jetterait pas ses yeux derrière lui, jusqu’à ce qu’il soit sorti des vallées de l’Averne; sinon la faveur sera sans effet. On prend, dans un silence mutuel, un chemin en pente, ardu, obscur, enveloppé d’un épais brouillard, et ils n’étaient pas loin du bord de la terre: là, de peur qu’elle n’échappe, craignant et avide de la voir, l’amant tourne les yeux, et aussitôt elle glisse en arrière, et tendant les bras, et cherchant à prendre et à être prise la malheureuse ne saisit rien que des ombres fuyantes. Et déjà mourant pour la seconde fois elle ne se plaignit en rien de son époux (de quoi se plaindrait-elle sinon d’avoir été aimée?) elle dit un dernier «Adieu», que déjà il perçoit à peine, et elle est retombée au même endroit.

[64] Orphée fut saisi par la double mort de son épouse tout à fait comme celui [1] qui, craintif, a vu les trois têtes du chien, dont celle du milieu portait des chaînes, lui que la peur ne quitta qu’avec sa nature première, son corps étant changé en pierre, ou encore cet Olénos [2] qui prit sur lui l’accusation et voulut, innocent, paraitre coupable, et toi, malheureuse Léthéa, confiante en ta beauté, cœurs jadis très unis, maintenant pierres que porte l’humide mont Ida. Priant et voulant passer une seconde fois, le portier l’avait repoussé: enfin il s’assit durant sept jours, sale, sur la rive, sans les dons de Cérès; le tourment, la douleur de son âme et les larmes furent ses aliments. Se plaignant que les dieux de l’Érèbe soient cruels, il se retira au sommet du Rhodope et l’Hémus battu des Aquilons. Pour la troisième fois le Titan avait fini l’année fermée par les Poissons, habitants de l’eau [3], et Orphée avait refusé tout amour féminin, soit parce qu’il en avait souffet, soit parce qu’il avait engagé sa foi; mais l’ardeur de s’unir au poète tenait bien des femmes, beaucoup souffrirent d’être repoussées. C’est lui aussi qui apprit aux peuples de Thrace de transférer leur amour sur de tendres mâles et de prendre le court printemps de la vie qui précède la jeunesse, et ses premières fleurs.

Livre XV

Discours de Pythagore: "tout passe..." (v.178-236).

Cuncta fluunt, omnisque uagans formatur imago;
ipsa quoque adsiduo labuntur tempora motu,
non secus ac flumen; neque enim consistere flumen
nec leuis hora potest: sed ut unda inpellitur unda
urgeturque prior ueniente urgetque priorem,
tempora sic fugiunt pariter pariterque sequuntur
et noua sunt semper; nam quod fuit ante, relictum est,
fitque, quod haut fuerat, momentaque cuncta nouantur.
« Cernis et emensas in lucem tendere noctes,
et iubar hoc nitidum nigrae succedere nocti ;
nec color est idem caelo, cum lassa quiete
cuncta iacent media cumque albo Lucifer exit
clarus equo rursusque alius, cum praeuia lucis
tradendum Phoebo Pallantias inficit orbem.
Ipse dei clipeus, terra cum tollitur ima,
mane rubet, terraque rubet cum conditur ima,
candidus in summo est, melior natura quod illic
aetheris est terraeque procul contagia fugit.
Nec par aut eadem nocturnae forma Dianae
esse potest umquam semperque hodierna sequente,
si crescit, minor est, maior, si contrahit orbem.
« Quid? non in species succedere quattuor annum
adspicis, aetatis peragentem imitamina nostrae?
Nam tener et lactens puerique simillimus aeuo
uere nouo est: tunc herba recens et roboris expers
turget et insolida est et spe delectat agrestes;
omnia tunc florent, florumque coloribus almus
ludit ager, neque adhuc uirtus in frondibus ulla est.
Transit in aestatem post uer robustior annus
fitque ualens iuuenis: neque enim robustior aetas
ulla nec uberior, nec quae magis ardeat, ulla est.
excipit autumnus, posito feruore iuuentae
maturus mitisque inter iuuenemque senemque
temperie medius, sparsus quoque tempora canis.
Inde senilis hiems tremulo uenit horrida passu,
aut spoliata suos, aut, quos habet, alba capillos.
« Nostra quoque ipsorum semper requieque sine ulla
corpora uertuntur, nec quod fuimusue sumusue,
cras erimus; fuit illa dies, qua semina tantum
spesque hominum primae matris latitauimus aluo :
artifices natura manus admouit et angi
corpora uisceribus distentae condita matris
noluit eque domo uacuas emisit in auras.
editus in lucem iacuit sine uiribus infans;
mox quadrupes rituque tulit sua membra ferarum,
paulatimque tremens et nondum poplite firmo
constitit adiutis aliquo conamine neruis.
Inde ualens ueloxque fuit spatiumque iuuentae
transit et emeritis medii quoque temporis annis
labitur occiduae per iter decliue senectae.
Subruit haec aeui demoliturque prioris
robora: fletque Milon senior, cum spectat inanes
illos, qui fuerant solidorum mole tororum
Herculeis similes, fluidos pendere lacertos ;
flet quoque, ut in speculo rugas adspexit aniles,
Tyndaris et secum, cur sit bis rapta, requirit.
Tempus edax rerum, tuque, inuidiosa uetustas,
omnia destruitis uitiataque dentibus aeui
paulatim lenta consumitis omnia morte!

Tout coule, et tout prend la forme d'une image errante. Le temps lui-même roule comme un fleuve d'un mouvement continu, car ni le fleuve rapide et l'heure légère ne peuvent s'arrêter. Mais, comme l'onde est chassée par l'onde, pressant celle qui la précède, et pressée par celle qui la suit, ainsi les moments s'écoulent également, également se succèdent, et sont toujours nouveaux. L'instant qui vient de commencer, n'est plus; celui qui n'était pas encore arrive : tous passent, et se renouvellent sans cesse. Voyez les nuits, ayant achevé leur course, tendre vers la lumière, et la brillante étoile du matin succéder à la nuit noire. Et le ciel n'a pas la même couleur lorsque tout repose encore fatigué de sommeil, et lorsque l'Étoile du matin resplendissante sort sur son cheval blanc. Cet azur prend une autre nuance, quand l'Aurore, qui précède le jour, colore la terre qui doit être livrée à Phoebus. Le bouclier même du dieu, quand il s'élève de la terre profonde, rougit le matin, et il rougit quand il se cache dans la terre profonde. Mais, au sommet de sa course, il est d'un blanc éclatant, parce que, là-bas, l'air est plus pur, et fuit loin des vapeurs de la terre. Et la forme de la Diane nocturne ne peut jamais être identique à elle-même : suivant sa forme quotidienne, si elle croît, elle est plus petite la veille que le lendemain, et, si elle décroît, plus grande .

Quoi ? Tu ne vois pas quatre aspects se succéder dans l'année, imitant le cours de notre vie ? Au Printemps, tendre et comme à la mammelle, elle est tout à fait semblable à l'enfant en bas âge; Alors l'herbe brillante et sans force, croît et régale d'espoir le laboureur. Tout fleurit alors, et le champ nourrissier, par les couleurs des fleurs, prend un aspect riant ; et il n'y a encore nulle force dans les feuilles. Après le printemps, l'année plus robuste passe à l'été, et devient un vigoureux jeune homme. Aucun âge en effet n'est plus fort, plus fécond, ni plus ardent que celui-là. Arrive l'Automne ; ayant laissé la ferveur de la jeunesse, il est mûr et doux, entre le jeune homme et le vieillard, il tient le milieu par son équilibre, ayant aussi semé du blanc sur ses tempes. Enfin le vieil Hiver âpre arrive d'un pas tremblant, dépouillé de ses cheveux, ou, pour ceux qu'il a, de blanc. Nos corps aussi changent toujours, sans aucun repos : ce que nous fûmes, ce que nous sommes, demain nous ne le serons plus. Il fut un temps où, seulement germes, et premier espoir d'hommes, nous nous cachâmes dans le sein d'une mère. La Nature intervint de ses mains expertes, et ne voulut pas que nos corps cachés dans les entrailles distendues de notre mère soient à l'étroit : elle nous jeta hors de notre demeure à l'air libre. Amené à la lumière, l'enfant gît sans forces ; bientôt, à la manière des bêtes, il se sert de ses membres pour marcher à quatre pattes, et peu à peu, tremblant, pas encore affermi sur ses jarrets, il se dresse en s'aidant de quelque appui. Puis il est vigoureux et rapide, et il traverse l'espace de sa jeunesse, et, les années du milieu de son temps étant aussi achevées, il glisse sur le chemin en pente de la vieillesse qui décline. Elle ruine et détruit les forces de l'âge précédent ; et Milon devenu vieux pleure, quand il voit ses bras inutiles pendre sans force, eux qui, par la masse de leurs muscles solides, avaient été semblables à ceux d'Hercule. Elle pleure aussi, lorsqu'elle voit dans le miroir ses rides de vieille femme, et elle se demande pourquoi elle a été deux fois enlevée. Temps dévoreur des choses, et toi, vieillesse jalouse, vous détruisez tout, et tout ce qui a été abîmé par les dents de l'âge, vous le consumez lentement par la mort.



[1] Légende inconnue : peut-être liée à l’épisode dans lequel Héraklès avait ramené de force Cerbère à la surface…

[2] Olénos et Léthéa : légende inconnue, sans doute de la région de Troie.

[3] Les Poissons : dernier signe du Zodiaque, lorsque l’année commençait en avril.