Martial (40-104 ap. J-C) : Épigrammes

Né à Bilbilis en Espagne, M. Valerius Martialis vint chercher fortune à Rome en 64. Comme son contemporain Stace, il dut flatter l’Empereur Domitien et les grands personnages pour n’arriver à vivre que bien modestement.

Esprit satirique, il écrivit 15 livres d’Épigrammes, qui lui procurèrent un certain renom et l’amitié de Quintilien, Juvénal, Pline le Jeune.

Une admiratrice, Marcella, qui vivait à Bilbilis, lui acheta un petit domaine dans son pays natal, où il se retira en 98 ; mais loin de la capitale, il s’ennuyait… Il mourut en 104.

C’est lui qui fit de l’épigramme l’arme de l’ironie et du sarcasme.

  • Scènes de rue et camelots (I, 41)
  • La vie aux champs (I,55)
  • Un art de vivre (V,20)
  • Épitaphe pour une petite fille (V, 34)
  • Nostalgie (X,96)
  • La vie à Rome (XII, 57)
  • Scènes de rue et camelots (I, 41)

    Urbanus tibi, Caecili, uideris.
    Non es, crede mihi. Quid ergo? uerna,
    Qui pallentia sulphurata fractis
    Permutat uitreis, quod otiosae
    Quod custos dominusque uiperarum,
    Quod uiles pueri salariorum,
    Quod fumantia qui tomacla raucus
    Circumfert tepidis cocus popinis,
    Quod non optimus urbicus poeta,
    Quod de Gadibus improbus magister,
    Quod bucca est uetuli dicax cinaedi.
    Quare desine iam tibi uideri,
    Quod soli tibi, Caecili, uideris,
    Qui Gabbam salibus tuis et ipsum
    Posses uincere Tettium Caballum.
    Non cuicumque datum est habere nasum :
    Non est Tettius ille, sed caballus.

    La vie aux champs (I, 55)

    Vota tui breuiter si uis cognoscere Marci,
    Clarum militiae, Fronto, togaeque decus,
    Hoc petit, esse sui nec magni ruris arator,
    Sordidaque in paruis otia rebus amat.
    Quisquam picta colit Spartani frigora saxi
    Et matutinum portat ineptus Haue,
    Cui licet exuuiis nemoris rurisque beato
    Ante focum plenas explicuisse plagas
    Et piscem tremula salientem ducere saeta
    Flauaque de rubro promere mella cado?
    Pinguis inaequales onerat cui uilica mensas
    Et sua non emptus praeparat oua cinis?
    Non amet hanc uitam quisquis me non amat, opto,
    Viuat et urbanis albus in officiis.

    Si tu veux connaître brièvement les vœux de ton Marcus, Fronto, gloire éclatante de la vie militaire et de la toge, ce qu’il réclame, c’est d’être laboureur d’un domaine pas bien grand, et il aime les humbles loisirs dans ses petites propriétés.
    Qui donc cultive les glaciales mosaïques de Sparte et porte gauchement un « have » matinal, s’il lui est permis, heureux de ses dépouilles, de dérouler devant le feu des filets pleins de gibier du bois et du champ , et de conduire le poisson qui saute, au moyen d’une ligne tremblante ? Et de tirer le miel blond de la jarre rouge ? Lui dont une grasse fermière charge la table bancale, et dont la cendre non achetée cuit ses propres œufs ?
    Quiconque ne m'aime pas, qu'il n'aime pas cette vie : je lui souhaite de vivre bien blanc dans les devoirs citadins.

     

    Un art de vivre (V, 20)

    Si tecum mihi, care Martialis1,
    securis liceat frui diebus,
    si disponere tempus otiosum
    et uerae pariter uacare uitae :
    nec nos atria nec domos potentum
    nec litis tetricas forumque triste
    nossemus nec imagines superbas2 ;
    sed gestatio, fabulae, libelli,
    campus, porticus, umbra, Virgo3, thermae,
    haec essent loca semper, hi labores.
    Nunc uiuit necuter sibi, bonosque
    Soles4 effugere atque abire sentit,
    qui nobis pereunt et inputantur.
    Quisquam uiuere cum sciat, moratur?

    S’il m’était permis, mon cher Martial, de jouir avec toi des jours tranquilles, s’il m’était permis d’organiser nos loisirs, et de même d’avoir en toute liberté une vie authentique, nous ne connaîtrions ni les atriums ni les demeures des puissants, ni les sombres procès ni le sinistre forum, ni les orgueilleux portraits ; mais la promenade en voiture, les conversations, les opuscules, le Champ de Mars, le Portique, l’ombre, l’Aqua Virgo, les Thermes, tels seraient nos lieux favoris, telles seraient nos occupations. Mais en réalité aucun de nous ne vit pour lui-même, et ne sent les beaux jours fuir et s’en aller, qui pourtant sont perdus pour nous et sont portés à notre compte. Alors que l’on sait vivre, refuse-t-on ?

    1. C’est un ami de Martial, comme lui client désargenté, qui s’adresse à lui.
    2. imagines superbas : portraits placés dans l’atrium, et que le client a tout loisir de contempler en attendant le bon vouloir du patron.
    3. Virgo : l’Aqua Virgo, source froide dont les eaux, amenées à Rome par l’aqueduc d’Agrippa, construit en 19 av. J-C, alimentait des piscines.
    4. Soles dies.

    Épitaphe pour une petite fille (V, 34)

    Hanc tibi, Fronto pater, genetrix Flaccilla, puellam
    oscula commendo deliciasque meas,
    paruola ne nigras horrescat Erotion umbras
    oraque Tartarei prodigiosa canis.
    Impletura fuit sextae modo frigora brumae,
    uixisset totidem ni minus illa dies.
    Inter tam ueteres ludat lasciua patronos
    et nomen blaeso garriat ore meum.
    Mollia non rigidus caespes tegat ossa nec illi,
    terra, grauis fueris: non fuit illa tibi.

    Cette fillette, Fronto mon père, et toi Flacilla ma mère, je vous la recommande, joie de mes lèvres et mes délices, afin que la toute petite Erotiôn n’ait pas peur des ombres noires et de la gueule monstrueuse du chien du Tartare. Elle n’allait vivre que le froid de son sixième hiver, si elle n’avait vécu autant de jours en moins. Qu’elle joue, joyeuse, parmi des maîtres aussi âgés, et qu’elle répète mon nom de sa bouche balbutiante. Qu’un gazon rude ne couvre pas ses os fragiles ; et ne pèse pas sur elle, Terre : elle ne pesa pas sur toi.

    Nostalgie (X, 96)

    Saepe loquar nimium gentes quod, Auite, remotas,
    Miraris, Latia factus in urbe senex,
    Auriferumque Tagum sitiam patriumque Salonem
    Et repetam saturae sordida rura casae.
    Illa placet tellus, in qua res parua beatum
    Me facit et tenues luxuriantur opes :
    Pascitur hic, ibi pascit ager; tepet igne maligno
    Hic focus, ingenti lumine lucet ibi ;
    Hic pretiosa fames conturbatorque macellus,
    Mensa ibi diuitiis ruris operta sui;
    Quattuor hic aestate togae pluresue teruntur,
    Autumnis ibi me quattuor una tegit.
    I, cole nunc reges, quidquid non praestat amicus
    Cum praestare tibi possit, Auite, locus.

    Tu t’étonnes, Avitus, que je parle si souvent des nations éloignées, moi qui ai vieilli dans une ville du Latium, de ce que j’ai soif du Tage porteur de fer et du Xalon de ma patrie, et de ce que je réclame l’âpre campagne de ma ferme bien fournie. Elle me plaît cette terre dans laquelle un petit bien me rend heureux et où une faible richesse est abondance : ici on nourrit le sol, là-bas, il nous nourrit. Ici mon foyer tiédit d’un maigre feu, là-bas il resplendit d’une éclatante lumière ; ici la faim est coûteuse et le marché ruineux ; là-bas, la table est couverte des richesses de sa campagne. Ici on use en été quatre toges ou plus, là-bas une seule me couvre durant quatre automnes. Va, fais maintenant ta cour aux grands personnages, Avitus, alors qu’un lieu pourrait t’offrir tout ce qu’un protecteur ne t’offre pas.

    La vie à Rome (XII, 57)

    Cur saepe sicci parua rura Nomenti
    Laremque uillae sordidum petam, quaeris?
    Nec cogitandi, Sparse1, nec quiescendi
    In urbe locus est pauperi. Negant uitam
    Ludi magistri mane, nocte pistores,
    Aerariorum marculi die toto;
    Hinc otiosus sordidam quatit mensam
    Neroniana nummularius massa,
    Illinc balucis2 malleator Hispanae
    Tritum nitenti fuste uerberat saxum;
    Nec turba cessat entheata Bellonae3,
    Nec fasciato naufragus loquax trunco4,
    A matre doctus nec rogare Iudaeus,
    Nec sulphuratae lippus institor mercis.
    Numerare pigri damna quis potest somni?
    Dicet quot aera uerberent manus urbis,
    Cum secta Colcho Luna uapulat rhombo5.
    Tu, Sparse, nescis ista6, nec potes scire,
    Petilianis delicatus in regnis,
    Cui plana summos despicit domus montis,
    Et rus in urbe est uinitorque Romanus
    Nec in Falerno colle maior autumnus,
    Intraque limen latus essedo cursus,
    Et in profundo somnus, et quies nullis
    Offensa linguis, nec dies nisi admissus
    Nos transeuntis risus excitat turbae,
    Et ad cubilest Roma. Taedio fessis
    Dormire quotiens libuit, imus ad uillam.

    Pourquoi je gagne souvent la petite campagne du Nomentum aride, et pourquoi je cherche le pauvre foyer de ma propriété, tu le demandes ? Il n’y a pas de lieu, Sparsus, où penser ni se reposer en ville pour le pauvre. Les maîtres d’école nous empêchent de vivre le matin, la nuit ce sont les boulangers et tout le jour les forgerons. ici un banquier oisif fait résonner sa table avec un tas de pièces à l’effigie de Néron. Là-bas un batteur d’or d’Espagne frappe la pierre usée de son maillet brillant. La foule délirante de Bellone n’arrête pas, ni le naufragé bavard au torse emmailloté, ni le Juif qui a appris de sa mère à mendier, ni le marchand d’allumettes aux yeux gonflés. Qui peut compter les dommages faits à un sommeil paresseux ? Il dira combien de mains dans la ville frappent l’airain, lorsque le quartier de lune reçoit des coups par le fuseau de Colchide. Toi, Sparsus, tu ne connais pas ces choses-là et tu ne peux les connaître, toi qui vis délicatement dans le royaume de Pétilius, toi pour qui la terrasse ouvre sur les plus hautes montagnes, et qui possèdes la campagne dans Rome, et qui as un vigneron romain – et sur les collines de Falerne il n’est pas de vendanges automnales plus abondantes – et à l’intérieur de ton seuil, il y a un large espace pour ton char, toi pour qui le sommeil et le repos au fond de ta maison n’est offensé par nulle langue, et chez qui le jour n’entre que s’il est admis. Quant à nous, les rires de la foule qui passe nous réveillent, et Rome est à côté de notre lit. Chaque fois qu’épuisés et dégoûtés nous voulons dormir, nous allons à notre maison de campagne.

    1. Sparsus : riche ami de Martial et de Pline le Jeune
    2. il s’agit de fragments ou de poussière d’or, qu’on agglomérait à coups de marteau pour en faire des feuilles.
    3. Les prêtres de Bellone défilaient en faisant un horrible vacarme
    4. le « naufragé » a le torse emmailloté pour faire croire qu’il a été blessé dans le naufrage !
    5. Colcho rhombo : « par le fuseau de Colchide ». La Colchide, patrie de Médée, donnait naissance, croyait-on, à des sorcières. On pensait que celles-ci provoquaient avec leur fuseau des éclipses de lune : on essayait alors d’aider l’astre en frappant sur des vases d’airain.
    6. Sparsus habite aussi Rome, mais dans une demeure bâtie au centre de vastes jardins, sur la colline du Janicule, et qui appartenait auparavant à Pétilius.