LUCRÈCE (99-55 av. J-C)

Biographie Composition du De Rerum natura Livre I Livre II
Livre III Livre IV Livre V Livre VI
De Lucrèce à Darwin, conférence de Joël Barreau (musée de Nantes) Conférence-bilan sur Lucrèce Lexique des termes abstraits (I, 1-950) Lucrèce et l'histoire de la chimie

BIOGRAPHIE

Aucune certitude, mais intéressante.

Époque troublée : guerre sociale (90-88) ; Sylla (83-79). Révolte de Spartacus, réprimée dans le sang (73) ; conjuration de Catilina (63) ; premier triumvirat entre César, Pompée et Crassus (60) ; batailles rangées entre bandes rivales, qui aboutissent au meurtre de Clodius et à l'exil de Milon (58-56)... la guerre civile éclatera finalement en 49, après la mort de Lucrèce.

Développement de l'hellénisme. L'ancien gouvernement aristocratique s'effondre.

St Jérôme : "Titus Lucretius poeta nascitur. Postea amatorio poculo in furorem versus, cum aliquos libros per intervalla insania conscripisset, quos postea Cicero emendavit, propria se manu interfecit anno aetatis XLIV."

Idée tirée de Suétone, mais qui ne résiste pas à l'examen :

Il attaque violemment la religion romaine : ses commentateurs l'ont dénigré.

PROBLÈMES LITTÉRAIRES

Il y a 2 chemins pour la poésie didactique :

Lucrèce a pour maître Epicure (340-270 av J.C., période hellénistique), lui-même ayant pour maître Démocrite. Sa poésie sera donc proche de la science et de la philosophie.

A l'époque de Lucrèce, la poésie didactique est le genre le plus important.

NB : certains contemporains empruntent à Lucrèce la voie didactique : cf. René Char.

PROBLÈMES PHILOSOPHIQUES

Lucrèce vit à l'époque de Cicéron – qui est d'ailleurs son éditeur. A cette époque, on s'intéresse à la philosophie, mais surtout stoïcienne (les vertus romaines !). Il existe des cercles philosophiques et littéraires, notamment celui de Scipion Emilien, qui fait des recherches sur :

Pourquoi Lucrèce s'est-il dirigé vers l'Épicurisme ? On pensait que les Épicuriens refusaient la vie politique. Que représente Epicure, pour Lucrèce ?

On a conservé 3 lettres d'Epicure (lettres ouvertes) : physique, métaphysique, morale.

Or, Lucrèce a l'impression d'étouffer dans la religion romaine. Rapports entre hommes et Dieux fondés sur le troc, la fausseté. Il tente de se libérer du trouble = de la crainte religieuse = de la crainte de la mort.

Epicure : ""Si nous n'étions pas tourmentés par la crainte des phénomènes célestes, par la mort, et par l'ignorance, nous n'aurions pas besoin d'élucider la nature."

L'important, chez Lucrèce, n'est pas la théorie des atomes, mais la lutte contre la crainte religieuse.

LE DE RERUM NATURA

I - Hymne à Vénus, dédicace, théorie des atomes.

II - Eloge d'Epicure. "Suave mari magno..."

III - Problème de l'âme

IV - Les Sensations

V - Cosmologie : problème de l'origine du monde

VI - Phénomènes naturels (orages...)

Postérité de l'Epicurisme, et de Lucrèce

Postérité morale

Postérité métaphysique

Postérité poétique

LIVRE I

Le plan du livre

INTRODUCTION (1,1-145)

  1. Hymne à Vénus (1,1-43)
  2. Adresse à Memmius et première annonce du sujet (1,50-61)
  3. Les méfaits de la religion et leur remède (1,62-135)
    1. 62-79 : Victoire d'Épicure sur la religion
    2. 80-101 : Exemple de ces méfaits : le sacrifice d'Iphigénie
    3. 102-126 : La superstition engendre la crainte, obstacle à la vérité
  4. Conclusion (1,127-145)
    1. 127-135 : Objet du poème
    2. 136-145 : Difficultés de la tâche et stimulants

I. PRINCIPES FONDAMENTAUX DE L'ATOMISME (1,146-482)

A. Principe fondamental : Rien ne naît de rien (1,146-214)

B. Corollaire : Rien ne retourne au néant (1,215-264) : La nature forme les corps, les uns avec l'aide des autres. Un univers vivant.

C. La matière existe sous forme d'atomes imperceptibles (1,265-328) : Les corps invisibles : exemple du vent. Autres exemples

D. Existence du vide (1, 329-429)

E. Tout se ramène aux corps premiers et au vide (1,430-482)

II. CORPS PREMIERS OU ATOMES : PROPRIÉTÉS (1,483-634)

III. RÉFUTATION DES THÉORIES ADVERSES (1,635-920)

A. Héraclite (et stoïciens) et le feu (1,635-704)

B. Empédocle (et d'autres) et ses quatre éléments (1,705-829)

C. Anaxagore et ses homéoméries (1,830-920)

D. Transition : annonce de nouvelles vérités; apologie du poème (1,921-950)

IV. INFINITÉ DE L'UNIVERS ET DE SES CONSTITUANTS (1,951-1113)

A. L'Univers et l'espace (omne quod est) sont infinis (1,951-1007)

B. La Matière (summa rerum) est infinie (1,1008-1051)

C. Critique des doctrines rivales (1,1052-1113)

CONCLUSION : ADRESSE À MEMMIUS (1,1114-1117)


Hymne à Vénus

Traduction

Mère des Énéades, volupté des hommes et des dieux, Vénus nourricière, toi qui, sous les signes errants du ciel, fréquentes la mer parcourues de navires, et les terres porteuses de fruits, puisque c’est par toi que toute la race des êtres animés est conçue et, une fois née, vient voir les rayons du soleil : ils te fuient, ils te fuient les vents, ils te fuient, et ton approche, les nuages du ciel; pour toi la terre industrieuse fait surgir les douces fleurs, pour toi rient les eaux de la mer et, apaisé, le ciel brille de sa lumière répandue. En effet, sitôt que s’est dévoilé l’aspect printanier du jour et que, libérée, la brise du fécond zéphyr reprend vigueur, d’abord les oiseaux aériens t’annoncent, divine, et ton arrivée, frappés au cœur par ta force. Puis les bêtes sauvages, les troupeaux bondissent à travers les riches pâturages et traversent à la nage les fleuves impétueux : ainsi, pris par ton charme, chacun te suit avidement là où tu veux l’emmener. Enfin, par les mers et les monts et les fleuves ravisseurs et les demeures feuillues des oiseaux et les plaines verdoyantes, imprimant à tous, en plein cœur, le séduisant amour, tu fais en sorte que chaque espèce se perpétue.
Puisque toi seule gouvernes l’univers, et que sans toi rien ne naît sur les rivages divins de la lumière, que rien n’advient d’heureux ni d’aimable, c’est toi que je désire comme associée en écrivant ces vers que je m’efforce de composer sur la nature, pour notre cher Memmius, dont tu as voulu en tout temps qu’il excelle, déesse, paré de toutes les qualités. Donne d’autant plus à mes vers, divine, un charme éternel. Fais qu’entre temps les farouches travaux de la guerre, sur mer et sur toutes les terres, assoupis, s’apaisent; en effet toi seule as le pouvoir de plaire aux mortels par une paix tranquille, puisque Mars, puissant dieu des armes, qui dirige les farouches travaux de la guerre, souvent, sur ton sein se laisse tomber, vaincu par l’éternelle blessure de l’amour, et ainsi, sa nuque ronde posée sur toi, il lève les yeux vers toi et, plein de désir pour toi, déesse, il repaît d’amour ses regards avides, et, penché en arrière, son souffle est suspendu à ta bouche. Alors, divine, tandis qu’il est couché sur ton corps sacré, enlacée à lui, répands de ta bouche de douces paroles, en lui demandant, pour les Romains, une paix tranquille, ô glorieuse; car nous ne pouvons agir d’une âme égale en ces temps troublés de la patrie, et l’illustre descendance de Memmius, en de telles circonstances, ne peut se dérober au salut commun.

Commentaire stylistique

Un texte paradoxal, peut-être ajouté après coup, en guise d’introduction, et de dédicace, à la fois à Memmius – un personnage connu – et à Vénus. Paradoxal, puisqu’il semble souscrire à l’existence des dieux, dont Lucrèce démontrera plus loin, sinon le caractère fictif, du moins l’indifférence à notre égard, et l’absence totale d’action sur notre monde. Par ailleurs, Vénus était la divinité de la gens Memmia, famille du dédicataire.

Mais s’agit-il bien de la Vénus et de Mars tels que la religion romaine nous les donne à connaître? Ne s’agit-il pas plutôt d’une simple allégorie, l’un de l’amour, de la puissance vitale et du désir, l’autre de la guerre ?

Le texte se compose manifestement de deux parties : dans la première, Lucrèce fait l’éloge de la force vitale, du désir, et de la génération, en un tableau saisissant qui embrasse la nature entière ; dans la seconde, il revient à une dédicace plus traditionnelle, assortie d’un éloge de Memmius, non sans dresser le tableau d’une scène d’amour assez torride, qui sera d’ailleurs imitée par Virgile. Le désir humain (même représenté par des dieux…) n’est pas de nature différente de cette force universelle qui traverse animaux et végétaux, et perpétue la vie.

Puissance de la force vitale
  1. Elle s’exprime par le souffle quasi épique d’une première longue phrase, du premier au quatorzième vers : apostrophe en un rythme ternaire (genetrix / voluptas / Venus) dans lequel la déesse est d’abord présentée comme force de vie (genetrix), puis comme principe de plaisir (voluptas), avant d’être finalement nommée; puis une relative explicative marquée par l’anaphore rhétorique de quæ (au rythme ternaire succède un rythme binaire ascendant), l’hypozeuxe des deux groupes «mare navigerum / terras frugiferentis», mis en valeur par les deux adjectifs «homériques», et l’enjambement du verbe «concelebras», indiquant l’omniprésence de la déesse, puis une circonstancielle causale (quoniam…), et enfin, la principale, marquée par la répétition obsédante des marques personnelles : te… te… te… tibi… tibi… tandis que se multiplient les éléments de l’univers : venti, nubila, tellus, æquora ponti, cælum : Vénus domine l’univers entier. Cet élargissement est marqué par un premier hendiadyn : «te… adventumque tuum» qui, dissociant la personne et l’action, démultiplie en somme le personnage. Ce procédé sera repris quelques vers plus loin : «te… tuumque… initum», v. 12-13. Si la première phrase s’arrête au vers 13, elle est ensuite relancée pour un second mouvement : «nam…» qui insiste, cette fois, sur la puissance et la rapidité du désir, qui se répand des oiseau (ariæ volucres), aux bêtes terrestres, sauvages et domestiques (feræ, pecudes, réunies en un seul mouvement par l’asyndète), pour enfin se généraliser à tous les êtres vivants : «quamque»… puis «omnibus».
  2. Elle s’exprime aussi par le double réseau sémantique de la génération et du plaisir, associés à la lumière.

On peut le voir dès les deux premiers vers :

Aēnĕă/dūm gĕnĕ/trīx, // hŏmĭ/nūm dī/vōmquĕ vŏ/lūptās
Almă Vĕ/nūs,//caē/lī sūb/tēr lā/bēntĭă/ sī gnā…

Dans le premier, Vénus est désignée comme «genetrix» et non «mater» : l’on insiste sur le processus de la génération, et non sur un lien sentimental ou sacré. L’expression est mise en valeur par la coupe penthémimère, tandis que le mot «voluptas, placé en clausule, se trouve également souligné. Dans le second vers, l’adjectif «almus, a, um» signifie d’abord «nourricier»; il dérive d’alo, «nourrir» (qui a donné notre «aliment»). Vénus, avant la beauté, incarne ici la terre nourricière, la procréatrice – comme en témoigne également la récurrence de la racine gen- : «genetrix» (v. 1), «genus» (v. 4), «genitabilis» (v. 11), «generatim» (v. 20), qui assure l’unité de toute cette première partie.

Le monde ainsi décrit est vivant, peuplé, généreux : la mer est «navigerum», les terres, souvent au pluriel (v. 3, v. 30), sont désignées comme «frugiferentes», ou «dædala tellus», les plaines «virentes». C’est aussi un univers en mouvement : les astres («labentia signa») errent, les vents «fuient» comme les nuages, les fleurs surgissent (summittit flores), la brise reprend vigueur (viget), les fleuves sont rapides, impétueux, ils emportent tout sur leur passage : «rapidos amnis, fluvios rapaces».

Enfin, c’est un monde voué à la force du désir, et au plaisir, sous la lumière éclatante du soleil : lumina solis (v. 5), dias in luminis oras (v. 22). Ce monde ardent est voué au plaisir, décliné de toutes les manières possibles : voluptas (v. 1), suavis flores (v. 7-8), rident (v. 8); la déesse répand ses charmes (lepore, v. 14), tandis que l’amour est qualifié d’exquis ou séduisant (blandum, v. 19); et tout ce qui advient d’aimable et de joyeux provient de la déesse (v. 23).

Mais l’on est bien loin du monde un peu mièvre de la bucolique : si l’amour apparaît comme une passion, qui domine tout, frappe au cœur (v. 13), emprisonne et entraîne irrésistiblement (v. 14-16), et même peut blesser (æterno vulnere amoris, v. 34), c’est un amour joyeux, positif, qui éloigne la nuit, les nuages, et répand la lumière.

Mais l’amour apporte aussi la paix : opposition au monde des hommes.
  1. La seconde partie du texte apporte une note plus sombre, qui témoigne sans doute de l’époque troublée dans laquelle Lucrèce a vécu et écrit son œuvre. Par deux fois, et dans les mêmes termes, il est fait allusion aux «fera mœnera militiai», ou «belli fera mœnera» : les cruels travaux de la guerre, auxquels Memmius ne peut se soustraire, mais qui l’empêchent de se consacrer à l’essentiel : la philosophie, l’explication de l’univers, et surtout la recherche de la sagesse, dont dépend le bonheur. Dans tout ce passage, (v. 21-43), Lucrèce oppose la guerre à la paix, et la figure farouche de «Mavors (Mars) armipotens», à celle de la déesse, qui le domine par le désir et les caresses.
    1. Le pouvoir de la poésie s’oppose à celui des armes : le même mot, «lepos», désigne le charme de Vénus et celui des vers; il faut enchaîner, par un plaisir comparable, le lecteur, le détourner des travaux guerriers et politiques – l’on voit pointer cette «philosophie du retrait» chère aux Épicuriens. Suave mari magno… dira Lucrèce un peu plus loin. Mais la guerre se révèle plus forte : «neque nos agere hoc patriai tempore iniquo / possumus æquo animo nec Memmi clara propago / talibus in rebus communi desse saluti», avoue-t-il, v. 41-43.
    2. Un éloge de la paix, qui apporte d’abord la tranquillité, l’ataraxie qui seule permet le bonheur : aux « fera mœnera belli» s’opposent la «tranquilla pax» (v. 31), la «placida pax» (v. 40).
  2. Les amours de Vénus et Mars.
    1. Lucrèce nous décrit une scène érotique, sans nulle fausse pudeur : le désir («avidos visus, inhians in te»), l’enlacement des corps (in gremium tuum se reiicit; resupinus(penché en arrière); recubantem tuo corpore sancto; circumfusa super…), les souffles qui se mêlent : «spiritus… pendet tuo ore». Le message est clair : l’amour humain appartient au même mouvement vital qui emporte les oiseaux et les bêtes; il est de même nature, purement physique. Et comme lui, il chasse les nuages, les tourments, et apporte la vie et la joie. L’invocation à Vénus est d’abord un hymne joyeux et sans complexe à l’amour physique, au plaisir sexuel, à la vie. L’on comprend pourquoi Saint Jérôme, en bon moraliste chrétien, négateur par essence du corps et de ses jouissances, voulut à tout prix faire de Lucrèce un fou, obsédé par un philtre, et voué au suicide!…

Vers 44-61 : sujet du poème

Les vers 44-49 sont manifestement extrapolés : ils donnent une image des dieux, étrangers à notre monde et à sa création, cohérente certes avec la doctrine de Lucrèce, mais en contradiction flagrante avec l'éloge de Vénus qu'il vient de nous donner. Ils appartiennent au livre II, et on les retrouve v. 646-651.

v. 50-61 : le sujet du poème.

Apparaît pour la première fois le problème du lexique philosophique, récurrent chez Lucrèce.

Enfin, le texte s'adresse à Memmius (celui-là même que Catulle accompagna en Bithynie), qui n'est pas épicurien, et qu'il s'agit de convaincre : le De Natura rerum relève aussi de la rhétorique.


Les méfaits de la religion et leur remède (62-145)

Ce texte fonctionne comme un diptyque : un premier tableau nous montre la victoire de la philosophie et de la science, c’est à dire de l’humanité toute entière, sur une religion qui l’oppresse, l’humilie, l’écrase – mais se réduit finalement à rien. Le second nous montre, par le célèbre exemple d’Iphigénie, sacrifiée par son père pour que les Dieux accordent à la flotte grecque des vents favorables pour prendre la mer vers Troie, que ce «monstre» vaincu par Epicure n’est pas inoffensif : il a pu susciter des crimes, des deuils, des atrocités. Nous étudierons successivement les deux parties, avant de tenter une brève synthèse.

La Religion vaincue par Épicure (62-79)

Traduction

Comme la vie humaine gisait honteusement sous nos yeux, écrasée à terre sous une lourde religion, qui montrait sa tête des régions du ciel, menaçant, au dessus d’eux, les humains de son horrible aspect, tout d’abord, un Grec osa lever contre elle ses yeux mortels et le premier lui résister; cet homme, ni la renommée des dieux, ni les foudres, ni le ciel de son grondement menaçant ne l’arrêtèrent; au contraire ils attisèrent d’autant plus l’âpre courage de son cœur, animé du désir de briser les verrous étroitement clos des portes de la nature. Donc la force vive de son esprit a vaincu et s’est avancée loin, à l’extérieur des murailles enflammées du monde, et il parcourut par l’esprit et la pensée le Tout immense, d’où il nous rapporte, victorieux, ce qui peut naître, ce qui ne le peut, selon quel calcul la puissance a été enfin délimitée pour chacun, et sa borne plantée profondément. Ainsi la religion foulée à son tour aux pieds est terrassée, la victoire nous égale au ciel.

Commentaire stylistique

Entre ce passage-ci et le précédent s’intercalent quelques vers, qui résument très brièvement la doctrine matérialiste. Or logiquement, la théorie atomique devrait venir en dernier ; preuve que pour Epicure (et Lucrèce), l'essentiel n'était pas la physique (moyen), mais la libération des craintes.

Le passage se compose en plusieurs parties : du vers 62 au v. 64, l’on nous décrit la vie humaine écrasée par un monstre; la dimension verticale est soulignée à de nombreuses reprises : l’homme, en bas, est écrasé («jaceret», «oppressa») tandis que la religion, perchée sur une hauteur, le domine et le menace d’en haut : «gravi sub religione», «a caeli regionibus», «super», «instans»; enfin, la religion est présentée comme une sorte de monstre, qui pèse, écrase, menace de sa tête horrible… l’on peut songer à une sorte de dragon, ou de méduse; Baudelaire se souviendra peut-être de cette image dans son poème en prose «Chacun sa chimère[1][1]».

Puis, alors même que la phrase se poursuit, survient la rupture, avec l’adverbe «primum» : un homme, seul, se dresse devant le monstre, semblable en cela aux héros vainqueurs de monstres, Bellérophon ou Hercule. La composition des vers 66-67 mérite qu’on s’y arrête :

prīmūm /Grāiŭs hŏ/mō //mōr/tālīs /tōllĕrĕ /cōntrā
ēst ŏcŭ/lōs aū/sūs// prī/mūsqu(e) ōb/sīstĕrĕ/ cōntrā ;

Tout d’abord, le strict parallélisme entre les deux vers est marqué par les clausules rigoureusement identiques : même terminaison verbale, même adverbe final, qui d’ailleurs signifie cette opposition. Ensuite, les deux vers sont contruits sur les symétries : primum / primus, même coupe penthémimère… Enfin, l’on insiste lourdement sur le caractère purement mortel du héros, qui, contrairement aux demi-dieux tels qu’Hercule ou Bellérophon, est bien réel, purement homme, sans rien de surnaturel : dans le premier vers, «homo» et «mortalis» encadrent la coupe, au prix d’une dissociation hardie entre le nom («oculos») et son épithète («mortalis», forme archaïque de «mortales»). Un rapprochement encore intensifié par les sonorités : la syllabe [mo] se trouve ainsi répétée deux fois.

Puis l’on assiste à un véritable combat : le monstre convoque tous ses alliés les plus terrifiants pour repousser l’assaut de l’homme : «fama deum» – et il faut se souvenir que «fama», construit sur la racine *fa-, désigne ce qui est dit : la renommée, mais aussi la rumeur, les légendes… –, «fulmina», les éclairs, la foudre, attribut de Jupiter, «caelum minitanti murmure» : le ciel au grondement menaçant… Ainsi la recherche de la vérité provoque-t-elle un véritable déchaînement cosmique, en un rythme ternaire ascendant (neque… nec… nec…), aussi bien sur le plan sémantique (de la rumeur à l’éclair, puis au ciel tout entier) que rythmique : 4 syllabes, puis trois, puis treize syllabes et un contre enjambement (v. 68-69). Une fureur vaine : la nature toute entière ne peut rien contre le courage (virtus).

Un courage purement intellectuel : l’exploit d’Epicure nous est présenté comme une délivrance (avec la métaphore du verrou et de la porte), et un voyage : une fois passée la frontière, et franchies les «murailles enflammées du monde», l’esprit ne trouve plus devant lui qu’un monde sans limite (omne immensum), mais régi par des lois rationnelles et scientifiques : le terme de «ratio» (raison, calcul, proportion) est ici important. L’on passe d’un monde chaotique, violent, habité par des monstres, à un «cosmos» ordonné et entièrement connaissable. Epicure n’est pas un «voleur de feu» : il ne défie pas les dieux, il les réduit à néant. Il franchit le feu mais ne s’en empare pas : son seul butin, mais infiniment plus dangereux, c’est la connaissance…

Les deux derniers vers retrouvent la perspective verticale, mais inversée : la vie humaine, écrasée et gisante, s’élève à présent jusqu’au ciel, tandis que la religion, jetée bas à son tour, est foulée aux pieds. Les premières syllabes, en faisant se succéder deux fois les sons [r] et [ē] semblent exprimer une sorte de râle, de plainte («Quare religio…». Et le renversement est d’autant plus brutal et radical, qu’il est souligné par une asyndète, vers 79, à la coupe trihémimère et l’enjambement; les deux tableaux de l’homme victorieux et de la religion abattue se font face, sans lien logique.

Quārē/ rēlĭgĭ/ō// pĕdĭ/būs sūb/iēctă vĭ/cīssĭm
ōptĕrĭ/tūr,// nōs /ēxaē/quāt vīc/tōrĭă/ caēlō.

L'homme seul se dressant face aux dieux devient un homme-dieu.



Le sacrifice d'Iphigénie (80-101)

Traduction :

Mais voici ma crainte, dans ces circonstances : c’est que tu n’ailles t’imaginer que tu t’inities à des éléments impies de la doctrine, et que tu n’empruntes le chemin du crime. Bien au contraire, trop souvent, c’est cette belle religion qui a enfanté des actes criminels et impies. C’est ainsi qu’à Aulis, ils souillèrent honteusement l’autel de la vierge des Carrefours[2][1] du sang d’Iphianassa[3][2], les chefs élus des Grecs, l’élite des héros. Dès que les bandelettes[4][3] qui entouraient ses boucles virginales furent répandues également de chaque côté de ses joues, et qu’elle aperçut son père accablé qui se tenait devant les autels, et près de lui, les prêtres qui dissimulaient un fer, et les citoyens qui fondaient en larmes à sa vue, muette de terreur, fléchissant sur ses genoux, elle glissa à terre. Et en un tel moment, il ne lui servait de rien, la malheureuse, d’avoir la première donné au roi le nom de père; en effet, soulevée dans les mains des soldats et conduite tremblante à l’autel, non pour être reconduite, le rite sacré achevé, au clair chant d’hyménée, mais criminellement chaste, dans le temps même du mariage, pour tomber, triste victime, sous le coup de son père, afin qu’à la flotte soit accordé un départ faste et heureux. Tant la religion a pu dicter d’ignominies!

Commentaire stylistique :

Le deuxième volet du distique s’oppose terme à terme au premier. Celui-ci mettait en scène un héros épique, auréolé d’héroïsme et de victoire; celui-là au contraire montre un homme, au milieu de la foule des siens, contraint de commettre non seulement un crime (scelus), mais même un sacrilège : sa fille Iphigénie sera sacrifiée «dans le temps même des noces», en une sorte de monstrueux détournement du rite, comme l’indiquent les vers 95-100 :

Nam sublata virum manibus tremebundaque ad aras
deductast, non ut sollemni more sacrorum
perfecto posset claro comitari Hymenaeo,
sed casta inceste, nubendi tempore in ipso,
hostia concideret mactatu maesta parentis,
exitus ut classi felix faustusque daretur.

Tous les ingrédients de l’horreur sont réunis ici : les mains des soldats sur la jeune fille, première violence, première violation; puis l’opposition très rude «non ut… sed ut…», qui oppose la «norme» (le mariage) et son détournement, en insistant sur l’aspect monstrueux de celui-ci : «nubendi tempore in ipso», et surtout «casta inceste», figure dérivative soulignant la cruauté du sort réservé à la victime : «chaste criminellement», non de son fait, mais par la brutalité d’un  père. Agamemnon préfigure les grands criminels qui, dans la mythologie grecque, détruisent leurs propres enfants : Electre condamnée elle aussi à la chasteté, Oreste voué à l’exil… Agamemnon, comme plus tard Clytemnestre, s’est acharné sur ses propres enfants. Enfin, alors qu’au vers 89, l’adjectif «maestum» qualifiait son père, ici, il définit la fille, tandis que le père n’est plus présent que par le coup qu’il inflige : «mactatu… parentis». Le rapprochement phonétique entre «mactatu» et «maestam» renforce la cruauté du geste, qui s’abat sur une victime innocente et en larmes. Agamemnon est donc présenté comme l’exact contraire du héros épique : à la fois accablé et criminel, soumis au diktat d’une religion inhumaine, il apparaît à la fois coupable et victime.

De même, alors que le premier volet du diptyque multipliait les mouvements vers le haut («nos exaequat victoria caelo»), ici dominent la chute : Iphigénie s’effondre («terram genibus summissa petebat»); et si elle est soulevée par les soldats, c’est pour tomber sous le coup de couteau («concideret»).

Mais cette chute affecte aussi les autres personnages : à la solitude orgueilleuse d’Epicure s’oppose la foule qui entoure Agamemnon : les autres chefs («ductores Danaum delecti, prima virorum», précise non sans ironie Lucrèce, les sacrificateurs («ministros»), si peu sûrs du bien-fondé de leur action qu’ils dissimulent leur arme, et le peuple, «civis», c’est à dire le δῆμος, ici probablement les soldats, qui participent, au moins en partie, à la décision. Tous pleurent, éprouvent honte et horreur – et pourtant cela ne les détourne pas du crime, crime dont les motivations sont soulignées avec une ironie mordante par Lucrèce :

«ēxĭtŭs/ūt clās/sī // fē/līx faūs/tūsquĕ dă/rētur.»

«Felix faustusque» est la formule rituelle, évoquant la faveur des dieux. La scansion de ce vers souligne encore l’indignation de Lucrèce : la prédominance des spondées (quatre sur les six pieds) imprime un rythme solennel, pesant, évoquant une marche funèbre; tandis que la coupe penthémimère isole le mot «classi», (la flotte), comme pour souligner le caractère immoral de la situation : ce même peuple, ces mêmes soldats qui pleurent la mort d’Iphigénie en seront aussi les bénéficiaires – et pour une guerre, entreprise sanguinaire pour laquelle l’épicurien n’a aucune sympathie…

Enfin, Lucrèce n’a pas de mots assez durs pour stigmatiser l’acte d’Agamemnon. Lui non plus, pas plus qu’Épicure, n’est pas nommé, mais pour des raisons diamétralement opposées; non pour le glorifier, mais au contraire pour l’humilier. La religion, loin d’être garante de morale, suggère, ou impose le crime : «scelus», «scelerosa atque impia facta», «foede», «tantum malorum»… Elle va à l’encontre de la nature, et des sentiments les plus pieux : l’amour d’un père pour sa fille, la tendresse d’une fille pour son père :

                       «Nec miserae prodesse in tali tempore quibat
           Quod patrio princeps donarat nomine regem.»

Elle bouscule l’ordre social, comme le montre l’image brutale de la petite princesse malmenée par les mains rudes des soldats. («sublata virum manibus…»).

Et surtout, elle bouleverse l’ordre naturel, change le temps de la vie, de la jeunesse, en temps de mort, le mariage, promesse de vie et de joie, en sacrifice sanglant, et le jeune corps de la princesse en simple objet que l’on soulève et que l’on frappe… Peut-on dire avec plus de clarté que la religion signifie la haine de la vie, et le triomphe absolu des forces de mort, la violence, et la guerre? «casta inceste» : cette formule ne s’appliquerait-elle pas avec tout autant de pertinence aux vestales romaines, condamnées à l’abstinence sous peine d’être enterrées vivantes, aux religieuses contraintes de renoncer à toute vie personnelle, à toutes les femmes condamnées au voile, à l’enfermement, ou à la mort?

Eschyle aussi, dans son Agamemnon, avait été sévère pour le chef des Atrides et ses soldats,  comme en témoigne ce chant du chœur :

«Et l’aîné des rois s’écria : «Cruel est mon sort, si je désobéis; cruel aussi, s’il me faut déchirer mon enfant, l’ornement de ma maison, et souiller, près de l’autel, mes mains paternelles aux flots de sang de la vierge immolée. Des deux côtés il n’y a que malheur. Comment déserter la flotte et trahir mes alliés? Si le sacrifice de ma fille et son sang virginal doivent apaiser les vents, on peut sans crime le désirer ardemment, très ardemment. Puisse-t-il tourner à bien!

Et lorsqu’il eut passé sous le joug de la nécessité, les dispositions de son âme changèrent; animé d’une pensée impie, criminelle, sacrilège, il prit dès lors une décision d’une audace inouïe. Car le funeste égarement de l’esprit, qui est à l’origine de nos maux, enhardit les mortels par ses honteux conseils. Il osa donc sacrifier sa fille pour soutenir la guerre entreprise pour une femme et ouvrir la route à la flotte.»

L’on constate qu’Eschyle est plus critique à l’égard du Roi que Lucrèce : celui-ci,  chez le tragique grec, prend lui-même la décision de tuer sa fille, et dès lors abandonne tout sentiment humain à son égard. Il agit lui-même, avec une cruauté impitoyable, et pour des motivations dont Eschyle souligne la trivialité et la futilité : «pour soutenir une guerre entreprise  pour une femme»… Le roi eschylien est donc pleinement coupable, quand celui de Lucrèce peut apparaître comme une victime.

De la même façon, alors que Lucrèce montre les Grecs accablés, et le père muet de douleur, la scène revêt chez Eschyle une violence insupportable :

«Les chefs, dans leur ardeur belliqueuse, n’eurent aucun égard à ses prières, à ses appels à son père, à son âge virginal, et son père, après la prière aux dieux, fit signe aux ministres du sacrifice de la saisir, comme une chèvre, de la soulever  au-dessus de l’autel, enveloppée de ses voiles et s’attachant à la terre désespérément, et de bâillonner sa belle bouche pour arrêter ses imprécations contre sa famille, par la force et la violence muette d’un frein.»

Mais ici, Eschyle n’accuse pas la religion, mais seulement l’égarement forcené d’un homme, mené par l’ambition au point de perdre toute humanité. Si c’est bien le devin Calchas qui a suggéré le sacrifice, c’est Agamemnon seul qui a pris la décision… L’objectif d’Eschyle n’est donc pas celui de Lucrèce; c’est le crime d’un homme qu’il stigmatise, et non l’influence mortifère de la croyance.

Synthèse :

Comme le signale très justement Joëlle Pagès-Pindon[5][4], «les deux récits qui s’enchaînent des vers 62 à 101 […] sont les deux versants d’une antithèse rigoureusement construite». Tandis qu’Epicure, héros universel, parcourt l’immensité de l’univers, une fois franchies les bornes de feu qui jusqu’alors interdisaient cette exploration, Agamemnon, lui, désigné comme «parens» ou «rex», ne défend que des intérêts particuliers : piètre «exitus» que celui de la flotte, en comparaison avec le «grand voyage» d’Epicure! Et tandis qu’Epicure avait pour arène la totalité de l’univers, l’action d’Agamemnon se circonscrit dans un espace clos, enserré par la foule des «cives», et dont le centre est occupé par la présence funeste de l’autel, mentionné trois fois : v. 84, 89 et 95.

De plus, tandis qu’Epicure, à l’instar des grands héros fondateurs, combattait victorieusement un monstre dangereux, Agamemnon se livre sans gloire à un meurtre facile, sur une victime déjà mourante, et sans même que le seul «opposant» possible, son propre amour paternel, ne puisse sérieusement lui faire obstacle. Iphigénie est seule face à la foule des  hommes, prêtres, chefs, soldats, et jusqu’à son propre père, qui tous pleurent et déplorent sa mort, mais tous l’ont décidée, et sont déterminés à l’accomplir…

Enfin, l’action d’Epicure avait pour effet le triomphe du λόγος, à la fois «parole» et «raison» :

«unde refert nobis victor quid possit oriri,
quid nequeat, finita potestas denique cuique
quanam sit ratione atque alte terminus haerens».

Celle d’Agamemnon signe en revanche la défaite de ce même λόγος : comme le remarque Joëlle Pagès-Pindon, la scène est muette. Le père, accablé, n’adresse pas un mot à sa fille, ni d’explication, ni même de réconfort; les serviteurs du culte ne savent que cacher leur couteau, les soldats ne s’expriment que par des larmes, et la jeune fille est portée, muette (muta metu) et à demi évanouie, à l’autel… Défaite du λόγος, mais défaite aussi de la raison : quel rapport rationnel pourrait-on établir entre cette mort, et le départ de la flotte? Pure superstition… Les vents, comme nous l’expliquera Lucrèce par la suite, sont un pur phénomène naturel, et non l’expression d’une quelconque volonté divine. En somme, cette mort absurde et  cruelle n’aura servi à rien.

Le diptyque du premier livre est donc bien une machine de guerre contre la religion : d’un côté, le tragique, le poids écrasant du destin et des croyances, la défaite du λόγος, du langage  et de la raison, des hommes soumis et impuissants, le triomphe sans partage des forces de mort; de l’autre, l’épique, c’est à dire l’action, le combat pour la vérité, la victoire du  λόγος et du savoir, de l’intelligence et de la liberté; et en fin de compte, l’adhésion, l’action de grâce à Vénus, c’est à dire au principe de vie, de plaisir, et à l’avenir.




V. 102-145 : Nécessité d'une doctrine véridique.

Lucrèce passe en revue toutes les théories sur l'âme : est-elle immortelle ou naît-elle avec le corps ? Meurt-elle avec nous (théorie matérialiste) ou se retrouve-t-elle aux Enfers (religion grecque, romaine, théorie socratique ou stoïcienne) ? Ou encore subit-elle la métempsychose pythagoricienne ou platonicienne ? (v. 116) Tout en rejetant en bloc ces théories, Lucrèce en profite pour rendre hommage à Ennius, son prédécesseur en poésie.

A la fin de ce passage, Lucrèce reprend explicitement le thème de la difficulté lexicale : les Grecs disposent depuis les premiers pré-socratiques (et même, pourrait-on dire, depuis Hésiode) d'un vocabulaire abstrait, qu'une longue tradition philosophique (Socrate, Platon, Aristote...) a rendu particulièrement souple et précis. Les Romains, eux, n'ont rien de semblable, et force est à Lucrèce d'inventer sa langue... ce qui est du reste, le propre de tout poète.


Rien ne naît de rien, rien ne retourne au néant (146-264)

V. 146-214 : rien ne naît de rien.

Deux vers essentiels :

Principium cuius hinc nobis exordia sumet,
nullam rem e nihilo gigni diuinitus umquam. (149-150)

"le principe que nous poserons pour débuter, c'est que rien ne naît jamais du néant par une volonté divine."

Le verbe "gigni" est encadré par "e nihilo" et par "diuinitus" : les deux croyances qu'il s'agit de combattre. Ce principe sera repris v.155-158 : "gigni" est repris par "fieri", et "diuinitus" par "diuino numine" ; et l'essentiel, "de nihilo", est mis en relief par l'enjambement du v. 156. La recherche véritable peut alors s'amorcer : "unde queat res quaeque creari..."

Un principe que Lucrèce va ensuite démontrer par une suite d'exemples :

· Les êtres ne naissent pas de manière anarchique ;

· Il y a une permanence des espèces ;

· tous les êtres naissent à des périodes déterminées ;

· animaux et végétaux ont besoin de se nourrir pour vivre : les aliments sont donc de même nature atomique que les êtres vivants ; les atomes sont aux êtres ce que les lettres sont aux mots.

· chaque être est doté d'une taille et d'une force déterminées ;

· enfin, le travail humain permet de favoriser la fécondation des plantes ; la terre ne produit rien spontanément.

Un style démonstratif : noter l'importance des chevilles argumentatives telles que "huc accidit uti", "denique", "igitur", "postremo".

Mais en même temps, Lucrèce s'attarde complaisamment sur l'image fantastique d'un monde anarchique : naissances chaotiques, ignorance des lois du temps, surgissement soudain d'êtres extraordinaires... Si le philosophe rationaliste refuse ces visions à la Jérôme Bosch, comme en témoigne l'irréel du présent (posset, egeret, tenerent, solerent, mutarentur, possent, essent, posset... v. 159-168), le poète les présente à nos yeux.

A l'issue de ce texte, le problème a été légèrement déplacé : de "rien ne naît de rien" on est passé à "tout ne peut pas naître de tout" : il faut des semences particulières pour chaque être, ce qui témoigne de l'existence des "corps premiers".

V. 215-264 : rien ne retourne au néant.

A nouveau, Lucrèce commence par poser le principe (215-216), puis il donne des exemples-arguments :

· aucun être ne disparaît brusquement sans laisser de trace.

· Si ce qui s'use disparaissait totalement, l'univers s'épuiserait ; la mer, par exemple, ne resterait pas à peu près égale.

· consumpse = forme contracte de l'infinitif parfait = consumpsisse.

On trouve ici une première explication de ce qu'est la mort : la simple dissolution, sous l'effet d'un choc ou d'une usure naturelle, des atomes qui constituent un être – lesquels atomes, qui sont éternels, ne disparaissant pas, mais se dispersant pour constituer, ailleurs, d'autres amalgames...

Un univers vivant (v. 250-264)

Traduction :

Enfin périssent les pluies, là où leur Père, l’éther les a précipitées dans le sein de la terre Mère; mais surgissent les riches moissons, les branches des arbres verdissent, eux-mêmes croissent et s’alourdissent de fruits; de là se nourrissent notre espèce et celle des bêtes sauvages, de là nous voyons les villes joyeuses fleurir d’enfants, et de toutes parts, les forêts feuillues chantent d’oiseaux nouveaux-nés; de là les brebis fatiguées par leur embonpoint reposent leur corps dans les riches pâturages, et la blanche liqueur du lait coule de leurs mamelles distendues; de là les agneaux nouveaux-nés, sur leurs pattes grêles, jouent, espiègles, dans les herbes douces, leur jeune cervelle enivrée par un lait pur.
Ainsi ne périt pas complètement tout ce qui semble mourir, puisque la nature refait une chose à partir d’une autre, et qu’elle ne permet à nul être de naître sans que le compense la mort d’un autre.

Commentaire :

Le cycle de la vie et de la mort :

«Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme» :cette loi que le chimiste Antoine-Laurent Lavoisier établit au 18ème siècle à propos de l’énergie, Lucrèce – et avant lui ses maîtres Epicure et Démocrite – semblent en avoir eu déjà l’intuition. Les atomes étant éternels, et leur nombre ne variant pas, l’univers est en réalité composé d’un immense cycle où la mort de l’un conduit à la vie de l’autre, et réciproquement. Si l’entropie menace notre monde, c’est simplement qu’il entre pleinement dans ce cycle vital : d’autres, ailleurs, sont probablement en train de naître.

Tout le texte semble ainsi entraîné dans un gigantesque mouvement, signifié par les adverbes temporels (postremo) ou spatio-temporels (anaphore de «hinc», marquant à la fois une étape et une origine, et répété cinq fois), et les verbes, tous dynamiques : l’éther a «précipité» les pluies; les moissons «surgissent» (surgunt); les arbres «virescunt» et «crescunt» – et le suffixe -sco marque justement un  processus. Le lait coule, les forêts bruissent de chants d’oiseaux, les agneaux jouent… Tous les verbes indiquent soit une transformation, soit un mouvement.

Un hymne à la vie :

L’on est bien loin ici du Lucrèce tourmenté et sinistre qu’a cru voir Victor Hugo, et qu’il décrit dans Océan :

«La nature l’emplit de son vaste frisson;
Son poème est un morne et livide horizon…»

En revanche, nous retrouvons l’atmosphère idyllique des pastorales alexandrines, et un amour de la vie qui éclate à chaque vers.

Les éléments naturels sont personnifiés, animés : ainsi, dès le vers 250, les pluies «périssent» (pereunt imbres), ce qui suppose qu’elles étaient vivantes; en outre, le «cycle de l’eau» qui transforme la pluie en élément fécondant, est lui-même le résultat d’une sorte de hiérogamie cosmique : l’éther est nommé «Pater», tandis que la terre, identifiée à Vénus dans le prologue, ou à Cybèle, la «Grande Mère», est désignée par des termes maternels : «in gremium matris», qui annonce les «maternités» suivantes : les brebis alourdies dont les mamelles laissent échapper le lait… Parcouru par une immense joie de vivre, ce texte est dans l’exacte continuité de l’hymne à Vénus.

La vie est partout, foisonnante et joyeuse : les feuilles verdissent, les arbres grandissent, se couvrent de fruits et les champs de moisson en un mouvement accéléré, entièrement au présent; tous les règnes se confondent : humain et animal (nostrum genus atque ferarum), animal et végétal : les arbres sont accablés par le poids des fruits (gravantur) comme les brebis par celui de leurs petits; les villes exultent d’une «floraison d’enfants» (urbes pueris florere videmus), tandis que les forêts, envahies d’oiseaux, «chantent» : frondiferasque novis avibus canere undique silvas… Et cette vie s’exprime dans la joie : lumière et couleurs (nitidae fruges : l’adjectif nitidus signifie à la fois la richesse, la luxuriance, et le caractère lumineux, brillant; virescunt, dont le sens est à la fois physique – verdir – et moral – se ragaillardir; un vert qui tranche avec la blancheur éclatante du lait : candens); chants et jeux des enfants, et des agneaux nouveaux-nés, espiègles (lasciva) et ivres d’un lait trop riche (merus, a, um : sans mélange); les villes exultent (laetas, qui veut dire à la fois «prospères» et «joyeuses»), les forêts chantent…

Mais le bonheur épicurien, c’est aussi l’ataraxie, l’absence de trouble au sein d’une nature généreuse et accueillante : et c’est bien un tableau merveilleux que nous dresse Lucrèce : tandis que les brebis alanguies se reposent,

hīnc fēs/saē pĕcŭ/dēs// pīn/guīs // pēr /pābŭlă /laētă
cōrpŏră/dēpō/nūnt // ēt/ cāndēns/ lāctĕŭs/ ūmōr
ūběrĭ/būs mā/nāt //dīstēn/tīs…

et que leurs petits, les pattes encore flageolantes, jouent dans l’herbe tendre… La métrique même exprime ce bonheur : la prédominance des spondées crée un rythme lent, paisible; les coupes penthémimère et hepthémimère du vers 257 isolent le mot «pinguis», évoquant la lourdeur, l’embonpoint d’un corps las d’une bonne fatigue, celle de la mère féconde qui vient d’accoucher : «laeta corpora», corps féconds, corps joyeux (c’est le même mot en latin!), mis en valeur par l’enjambement… Le mouvement du corps qui s’étend, se détend, jouit enfin du repos, se retrouve dans le verbe deponunt : trois syllabes longues, et l’accent du spondée porte sur la première, d’où un decrescendo, qui «mime» ce mouvement… Enfin,  ce corps qui s’affaisse, se laisse enfin aller, ce n’est pas un corps mort, bien au contraire : il est encore source de vie, puisque de lui suinte du lait…

Hymne à la vie, à la naissance, à la maternité – et à la féminité. L’on remarquera en effet que le père n’est présent qu’au début : l’éther-père, et aussi la pluie, imber, masculin en latin. Tout le reste relève du féminin, du maternel : terre-mère, moissons, arbre (arbor est féminin, en latin), villes, forêts, brebis, et jusqu’aux agneaux (nova proles). Qui ose prétendre que Lucrèce serait misogyne?…

Comme le fait remarquer Patrice Villani[6][1], «le précieux relevé effectué – par ordinateur – sous la direction de M. Govaertz (université de Liège, 1986) sur le vocabulaire de Lucrèce permet de constater que si genetrix n’est présent que trois fois chez lui, genus l’est 113 fois, genitabilis 17, gigno 59, orior 26 et origo 15. Une étude d’ailleurs des 171 mots qui sont cités au moins 50 fois chacun prouve qu’à part mors (57 fois) on trouve une impressionnante série de termes qui connotent toujours la naissance /nature (natura, 236 occurrences) et l’univers : pour la naissance : semen (108 fois), creo (97), gigno (59), cresco (50), vita (123) […]» (p. 27).

Tous ces termes se retrouvent effectivement dans notre extrait, même la mort, qui encadre le passage : pereunt v. 250, morte v. 264. Mais la mort n’est rien d’autre que l’origine, l’aide (adiuta) de la vie : il faut que quelque chose meure pour qu’autre chose puisse naître; il faut que la pluie disparaisse dans le ventre de la terre pour que les moissons puissent surgir… Cela annonce évidemment la démonstration du livre III, et la Prosopopée de la Nature, qui n’est certes pas une «invitation à la mort», comme le prétend Claude Rommeru[7][2] (op. cit. p. 48-54) La mort est inhérente à la vie, et sa condition nécessaire. Accepter cette idée, c’est acquiescer au réel, et faire un premier pas sur le chemin de l’ataraxie…




L'existence des atomes, corps invisibles (265-328)

265-297 : des corps invisibles peuvent exister.

265-270 :

· reuocari : être rappelé, revenir

· qua : ablatif féminin du pronom indéfini, employé comme adv. de manière : "de quelque façon"

· rerum primordia : les atomes (Lucrèce emploie aussi "semina rerum", "genitalia materiai" etc."

· esse in rebus : être au nombre des choses, avoir une existence réelle.

Six vers de transition, dans lesquels il rappelle la thèse antérieure ("rien ne naît de rien"), et prévoit une objection : les éléments premiers ne sont pas perceptibles à l'œil nu, donc rien – en ces temps où aucune autre observation n'était possible, optique et microscopes n'existant pas – ne permet d'en prouver l'existence... sinon l'analogie. Il faut donc prouver qu'il existe dans l'univers bien des corps, dont l'existence est prouvée par leurs effets, mais qu'on ne peut percevoir directement.

271-276 : image de la tempête

· Principio : en premier lieu (introduit un 1er exemple)

· nombreuses allitérations, pour créer une harmonie imitative : uenti uis uerberat ; nauis / nubila ; rapido percurrens turbine... siluifragis flabris perfurit... Tous les sons de la tempête sont ainsi rendus.

· Une force immense et destructrice (ruit, rapidus, siluifragus...) et l'une des premières mentions du tourbillon, si essentiel dans la mécanique des fluides.

· Encore une fois, une vision cynétique du monde : tout bouge, dans un mouvement incessant.

277-297 : analogie entre le vent et les fleuves en crue.

· corpora caeca : des corps invisibles. Caecus, a, um peut avoir un sens actif ("aveugle") ou passif ("invisible")

· nec ratione alia (v. 280) : "pas d'une autre façon que"

· mollis se rapporte à natura : substance molle

· molibus = in moles (contre les piles des ponts)

· quare etiam atque etiam : cheville argumentative particulièrement lourde ! "je le répète encore". D'autant que le vers est difficile à scander, avec de nombreuses élisions, et que la coupe penthémimère met précisément cette cheville en valeur :

Quār(e) ĕtĭ(am)/ ātqu(e) ĕtĭ/ām // sūnt/ uēntĩ /cōrpŏră/ caēcă

· Image de la force de l'eau : intérêt pour les courants, les flux, les crues, comme image d'une force en mouvement.

· Raisonnement par analogie : nous constatons les dégâts causés par les fleuves en crue, objets visibles par excellence ; nous constatons des dégâts similaires causés par les vents, invisibles : si les premiers ont une existence matérielle incontestable, alors les seconds également.

Preuves de l’existence des atomes (v. 298-328)

Traduction :

De même nous sentons les diverses odeurs des choses, et pourtant nous ne les voyons jamais parvenir à nos narines, et nous n’apercevons pas les chaleurs brûlantes, et nous ne pouvons pas saisir au passage le froid par les yeux, et nous n’avons pas coutume de distinguer visuellement les voix. Cependant il est nécessaire que tous ces objets soient de nature corporelle, puisque ils peuvent ébranler nos sens : en effet, toucher et être touché, rien ne le peut, sinon le corps.

Enfin, des vêtements suspendus sur le rivage briseur de flots deviennent humides, et les mêmes, étalés au soleil, sèchent. Et l’on ne voit ni comment  l’humidité s’est déposée, ni à l’inverse comment elle a fui sous l’effet de la chaleur.  Donc l’eau se divise en particules, que les yeux ne peuvent voir par aucun moyen.

Bien plus, tandis que reviennent de nombreuses révolutions du soleil, l’anneau s’amincit par dessous au doigt qui le porte, la chute d’une goutte d’eau creuse la pierre, le soc de fer recourbé de la charrue rétrécit invisiblement dans les sillons, et sous les pieds de la foule, nous voyons que les chaussées des routes sont usées; et puis près des portes, les statues de bronze montrent leur main droite usée par le contact des gens qui souvent les saluent et passent. Que ces objets soient diminués, lorsqu’ils sont frottés, nous le voyons donc. Mais quelles parcelles s’échappent à chaque moment, la nature jalouse nous a interdit de le voir. Enfin, tout ce que les jours et la nature a attribué peu à peu aux objets, les forçant à croître peu à peu, nul regard, même tendu, ne peut le contempler, pas plus que le vieillissement, sous l’effet de l’âge et de l’amaigrissement; et ce que perdent à chaque instant les rochers qui surplombent la mer, rongés par le flot salé, l’on ne pourrait le discerner. La nature accomplit donc son office au moyen de particules invisibles.

Commentaire :

Vers 298-304 :

Les odeurs, les sons, le chaud et le froid : Lucrèce les considère de nature corporelle, puisqu’ils ébranlent nos sens. Or nous ne pouvons les percevoir : de cette réalité, par analogie – mode de raisonnement fréquent chez le poète – nous pouvons déduire qu’il existe des éléments bien réels, même s’ils sont imperceptibles à l’homme. De ce  constat, nous pouvons noter trois aspects : d’une part, la prééminence du toucher. N’existe que ce qui peut être saisi, et l’on n’est pas loin de penser (ce sera, un peu plus loin, la théorie des simulacres) que la vue, l’ouïe, procèdent également par contact : si nous voyons, c’est que quelque chose, l’objet lui-même ou une émanation, vient frapper, concrètement, nos yeux ou nos oreilles… L’on touche là, évidemment, une des limites de la science antique, condamnée soit à la seule observation directe, ou au moyen d’instruments rudimentaires, soit à la pure déduction mathématique… et Lucrèce appartient à la première école, celle des empiristes.

Le second aspect, c’est le raisonnement par analogie : le fonctionnement de ce que nous ne pouvons voir est analogue à ce que nous percevons. Le visible est miroir de l’invisible, notre univers l’image de tous les autres… et le poème, l’image de l’univers, avec ses atomes (les lettres), ses éléments premiers (les mots), qui permettent de composer toute la réalité…

Enfin, l’on constate l’aspect didactique du texte : multiplicité des exemples (le chaud, le froid, les odeurs, les voix), le strict parallélisme des constructions (on pourrait même parler d’hypozeuxes), marqué par l’anaphore de nec, présent quatre fois. Et Lucrèce insiste lourdement sur les liens logiques : il s’agit de convaincre, d’enfermer le destinataire dans un raisonnement rigoureux et sans faille : tum porro… nec tamen, quae tamen…, quoniam… et qui s’achève par une sentence péremptoire, fondée sur un polyptote (tangere/ tangi), et rendue plus compacte par deux élisions :

Tāngěr(e) ě/n(im) ēt tān/gī, // nĭsĭ/cōrpūs,// nūllă pŏ/tēst rēs.

Les accents portent ainsi deux fois sur la syllabe [tan], créant un effet d’écho, tandis que le groupe est isolé par la coupe penthémimère; un second groupe se détache, entre deux coupes : «nisi corpus, les deux voyelles longues de ce dernier mot lui donnant une ampleur solennelle. Il se trouve à l’acmé du vers, au terme de la longue protase; et l’apodose, plus brève, s’achève sur un monosyllabe, et donc une cadence mineure, et la répétition du son [è].

Vers 305-328.

Il n’est nullement question, dans ce passage, de voir les atomes eux-mêmes à l’œuvre : les «particules» dont il est questions sont elles-mêmes composées d’atomes. Lucrèce est d’ailleurs embarrassé pour les désigner : «parvas partis» (v. 308), «corpora» (v. 320), «quaecumque» (322 et 325), et enfin «corporibus caecis» (v. 328).

Il ne s’agit pas des atomes : on verra plus loin Lucrèce s’insurger contre une thèse qui voudrait que les atomes aient la même constitution que les corps qu’ils forment, que l’eau soit formée d’atomes d’eau etc. C’est la combinaison des atomes qui permet de former les différentes matières, les différents corps. Mais le même atome, selon les combinaisons où il se trouve, servira ici à former l’eau, et là, le feu… On peut penser que les «parvas partis» dont il parle s’apparentent plutôt aux molécules, elles-mêmes formées d’atomes.

Pour prouver l’existence de corps invisibles, Lucrèce multiplie les exemples, pris à l’observation la plus courante, ou à la vie quotidienne : le linge qui sèche, la bague qui s’use, la statue mutilée par le contact répété des passants… On peut en compter, ici, une dizaine.

Comment rendre compte de cette insistance? D’abord, peut-être, pour des raisons poétiques : le raisonnement pourrait sembler bien abstrait, si l’on ne faisait intervenir, dans de minuscules vignettes (de un à trois ou quatre vers), une série de petites scènes, de tableautins du quotidien. Le texte s’anime alors; l’on devine la présence de l’esclave qui étend son linge, de l’époux qui contemple, mélancoliquement, l’usure de son alliance, des rues animées d’une foule quelque peu dévote et superstitieuse – et l’on peut penser qu’il y a, de la part de Lucrèce, un brin d’ironie : les statues qui témoignent de la toute puissance de la religion lui servent, à lui, à démontrer le caractère purement physique des phénomènes… La construction rigoureuse des oppositions contribue à démontrer l’unicité des phénomènes décrits. Ainsi, dans le passage consacré au linge étendu, Lucrèce multiplie les parallélismes et les antithèses :

«suspensae in litore / dispansae in sole » (et l’on remarquera la quasi-rime); «uvescunt/ serescunt»– avec le suffixe –sco marquant un processus; «quo pacto persederit /quo pacto fugerit» : deux phénomènes opposés peuvent donc avoir la même cause.

Et puis l’on passe, sans transition, d’une poésie du quotidien à la contemplation visionnaire du cosmos : lui aussi s’use, les corps les plus durs ne résistent pas à l’action du sel, des vagues, de ce que l’on n’appelait pas encore l’érosion… et dans une gigantesque accélération du mouvement, l’on pourrait en prévoir la fin. Là encore, ce texte prépare la suite : cette idée terrifiante que notre univers, fini, et qui a eu un commencement, aura aussi une fin…

La seconde raison est de nature plus philosophique : il s’agit à la fois de faire appel à nos sens, dont les épicuriens considèrent qu’ils sont la source de toute connaissance, et de démontrer que les atomes, précisément, leur échappent. D’où l’importance considérable du verbe «voir» : nous reprenons ici l’analyse, très précise et pertinente, de Catherine Vivanco[8][1] :

«on trouve trois occurrences du verbe cernere (vers 299, 30l, 327), autant de videre (vers 310, 319, 321). S'ajoutent tueor (vers 300 et 324), usurpare oculis (vers 301), conspicimus (vers 316) ; les noms signifiant le regard sont nombreux aussi : oculi est sujet de videre au vers 310 et oculorum acies de potest tueri au vers 324; speciem se trouve au centre d'un vers qui commence par invida et se termine par videndi : en opposition, occulte et caecis se rapportent à l'absence de vision (vers 314 et 328).  Les verbes sont souvent mis en relief soit par leur place en début de vers (visumst) ou en fin (vers 310, 319, 321, 324) soit par leur accumulation : c'est le cas des trois verbes des vers 300-301.

Les verbes signifiant «voir» sont généralement employés à la première personne du pluriel (c'est notre expérience qui est sollicitée) et à la forme négative : Lucrèce décline tout ce que nous ne voyons pas.  D'autre part ils apparaissent dans des systèmes d'opposition, que cette opposition soit marquée par tamen (vers 299, 302), sed (vers 320) ou par la succession d'une phrase affirmative et d'une phrase négative précédée ou non de at (vers 307, 324, 327).  Sans cesse, Lucrèce oppose les phénomènes visibles et ceux que nous ne percevons pas, si bien qu'il montre de manière apparemment irréfutable l'existence de particules invisibles qui se séparent des corps. L'observation de la nature est donc la première étape de la démonstration.  Or l'emploi du verbe nequire (vers 300), puis celui de posse (vers 310 et 327) et surtout le vers 321 insistent sur les limites que la nature a imposées aux perceptions de l'homme.  On remarquera le paradoxe : les sens nous permettent d'accéder au vrai (comme le proclame la canonique épicurienne) même si, pour cela, il faut arriver au constat de leur insuffisance.» 

Mais puisque l’Univers forme un tout cohérent, alors les limites de la vision ne sont pas si gênantes : ce que nous voyons nous permet de déduire ce que nous ne voyons pas, et le fonctionnement des molécules, par analogie, nous éclaire sur ce que doit être celui des atomes.

Enfin, comme le passage  précédent (v. 304), celui-ci s’achève sur une formule définitive, qui clôt la série des exemples :

Cōrpŏrĭ/būs caē/cīs // ĭgĭ/tūr // nā/tūră gĕ/rīt rēs.

On remarquera la place particulière de l’adverbe igitur, mis en évidence entre la double coupe penthémimère et hepthémimère : nous sommes bien dans une sentence conclusive, et dans un texte argumentatif serré. Cet «igitur» apparaît comme un pivot, séparant deux blocs complémentaires : «corporibus caecis» – cela même qu’il fallait mettre en évidence – et «natura gerit res» : la nature toute entière apparaît comme un mécanisme connaissable par les moyens de l’expérience et de la raison, pour peu que l’on se donne la peine de l’observer avec un esprit clair et sans préjugé. L’univers est connaissable, sans mystère : telle est la grande victoire que nous a rapporté Epicure, Prométhée scientifique, qui ne vole pas le feu, mais plus et mieux : la lumière de la connaissance.




Preuves de l'existence du vide (329-482)

Le vide existe : preuves (329-417)

On remarque encore une fois un raisonnement par l'absurde, traduit par des irréels du présent : Quod si non esset, possent, adesset, posset, daret... Le "At nunc" du vers 340 (équivalent du grec νῦν δὲ) marque un retour à l'observation du réel (cernimus ante oculos) ; noter le pléonasme (multis modis / uaria ratione) qui souligne la multiplicité des mouvements que nous pouvons, de nos yeux, constater. Le vers 345 reprend le vers329, y compris dans son organisation métrique (clausule presque identique). L'univers de Lucrèce, décidément, est dynamique... Le mouvement prouve donc qu'il y a du vide entre les corps.

A partir du vers 346-347, il s'emploie à montrer qu'il y a aussi du vide à l'intérieur des corps.

Deux exemples : le fait que des matières peuvent s'infiltrer en d'autres (et nous verrons plus loin que le son est, aux yeux de Lucrèce, de nature corporelle), et la différence de poids, donc de densité, entre des objets de taille semblable. Faute de pouvoir montrer directement les atomes et le vide, Lucrèce les démontre par l'observation, la déduction et l'analogie.

370-383 : réponse à une objection.

Vieille idée selon laquelle la nature aurait "horreur du vide"... une idée que l'Eglise reprendra, mais qui sera définitivement mise à mal par les expériences de Torricelli et de Pascal.

398-417 : appel à Memmius : il doit admettre l'argumentation de son ami. Cette insistance s'explique par l'audace de la théorie ; le vide était loin d'être admis par les philosophes de l'époque, et il faudra attendre le 17ème siècle pour qu'il soit enfin démontré.

Le vide selon Lucrèce :

On peut donc dire que Lucrèce a une conception du vide qui se rapproche des conceptions actuelles : le vide est un espace dans lequel les molécules sont fortement raréfiées, ou inexistantes. Il ne se confond donc pas avec l'air (un verre vide est en réalité plein d'air).

Il faudra attendre 1644 pour que Torricelli parvienne à démontrer scientifiquement l'existence de ce vide, expérience confirmée par Pascal en 1646. Il n'est pas indifférent de constater que Torricelli était hydraulicien, et donc passionné de mécanique des fluides...

Au même moment, Descartes – mécaniste et spécialisé dans la mécanique des solides – niait l'existence du vide, et dans la foulée celle des atomes : «L'impossibilité de diviser un corps, si petit soit-il, serait contraire à la toute-puissance de Dieu.»

Rien n’existe en dehors de la matière et du vide (418-448)

Traduction :

Mais pour reprendre maintenant la trame de mon discours, toute la nature, telle qu’elle existe, se compose donc essentiellement de deux choses : les corps, et le vide dans lequel les corps prennent place et se meuvent en tout sens. Pour la matière, le sens commun suffit à en affirmer l’existence : si tout d’abord nous ne posons cette croyance comme un principe inébranlable, quand il s’agira de faits plus obscurs, nous ne saurons à quoi nous référer pour rien établir par le raisonnement. D’autre part si l’étendue, l’espace, que nous nommons le vide, n’avait pas d’existence, les corps ne pourraient être situés nulle part, ni se mouvoir dans aucun sens; c’est ce que nous t’avons montré un peu plus haut. En outre il n’existe rien que l’on puisse dire éloigné et en dehors aussi bien de la matière que du vide, et qui se trouverait pour ainsi dire former une troisième manière d’être. Car tout ce qui existe devra par là même être en soi quelque chose. S’il a une masse tangible, si légère et menue soit-elle, elle ira grossir d’une unité grande ou petite, peu importe, pourvu qu’elle existe, le nombre des corps et s’ajoutera à leur total. S’il échappe au toucher, et que d’aucun côté il ne puisse empêcher un corps de le traverser, ce sera évidemment cet espace libre que nous appelons le vide.

En outre tout objet existant en soi ou sera doué d’énergie propre, ou subira lui-même l’action d’autres corps ou sera tel que les choses puissent exister et s’accomplir en lui. Or, être actif ou passif ne peut être que le propre de la matière, de même que fournir l’espace appartient exclusivement au vide.

Donc en dehors du vide et de la matière il ne peut rester de place, dans la série des choses, à un troisième état susceptible de tomber jamais sous nos sens ou d’être atteint par le raisonnement de l’esprit.

449-482 : le temps comme "accident" de la matière ou du vide.

"En effet, tout ce qui existe, tu le trouveras comme propriété inhérente de ces deux éléments (la matière et le vide), ou tu les verras comme accidents de ceux-ci".

Lucrèce donne ensuite une définition de ces deux notions philosophiques.

Une intéressante définition du temps, comme "accident" : il n'existe pas en lui-même, nous n'en prenons conscience que par la succession des événements que vous vivons. (458-461)

Construire : nec durateus equus / clam Troiianis / Pergama inflammasset / partu nocturno Graiiugenus. Noter ce mot final, qui forme à lui seul la clausule de l'hexamètre : grāiiŭgĕ/nārum (le premier -i- est inclus dans la diphtongue -ai-, le second est considéré comme semi-consonne). Le mot, composé à partir de l'adjectif "graius", substitut poétique de "graecus".

483-634 : Les corps premiers sont indestructibles.

483-502 : position du principe.

Lucrèce commence donc par un argument de la thèse adverse : rien, dans la nature, ne semble indestructible ; et il multiplie les exemples concrets. A. Ernoult fait remarquer à juste titre l'emploi de l'abstraction : rigor auri, glacies aeris au lieu de rigidum aurum, frigidum aes. Cette figure met en valeur la qualité essentielle de l'objet.

503-598 : démonstration

Démonstration selon laquelle le vide et la matière se prouvent mutuellement, et se complète. Or les objets, eux, sont fragiles, à proportion du vide qu'ils contiennent : plus ils sont compacts, plus ils sont solides. Donc l'atome, qui ne contient, par définition, pas de vide, est totalement indestructible. Lucrèce était loin de se douter qu'un jour on saurait réaliser la fission de l'atome...

Les vers 551 et suivants introduisent une notion chère à Lucrèce : l'entropie. Tout est sujet à l'usure du temps, à son action destructrice... sauf précisément les atomes ; sans quoi, eux aussi se seraient depuis longtemps raréfiés et usés, et ne pourraient plus rien produire de viable... Notre univers, dit Lucrèce, est vieux ! (cf. aussi v. 560 : le temps qui lui reste est court, en comparaison de l'infinité écoulée.) Une notion qu'il reprendra dans d'autres textes : la terre s'épuise, l'entropie règne en maîtresse... Mais notre univers n'est qu'un parmi une infinité d'autres. Il mourra, d'autres naîtront...

Vers 584 et suivants : affirmation du "fixisme" des espèces. Lucrèce n'a aucune idée de l'évolutionnisme, ce qu'on ne saurait évidemment le lui reprocher : l'évolution des espèces n'est guère perceptible "de mémoire d'homme", or seule l'expérience directe peut être à la source de la connaissance pour les Épicuriens. Voir la conférence "De Lucrèce à Darwin", présentée en 2006 au Musée de Nantes.

Les vers 594-596 reprennent terme à terme les vers 75-77, qui concernaient le contenu de savoir rapporté par Épicure. Autrement dit, sans la permanence de la matière, notre monde serait littéralement inconnaissable, et nous retrouverions l'univers sans loi, aberrant, déjà décrit vers 159 et suivants.

599-634 : définition et description de l'atome.

http ://www.cvm.qc.ca/artsplastiques/510_A14/1_Matiere/atome.jpg

Une idée essentielle : les atomes ne sont pas isolables ; imperceptibles à l'œil, ils n'existent qu'au sein de particules, d'agglomérats de matière indissociables. L'idée d'une structure de l'atome est étrangère à Lucrèce, tout comme celle d'atomes existant à l'état isolé.

Lucrèce tente d'approcher la notion d' "infiniment petit", qu'il récuse : c'est une notion mathématique, purement abstraite, qui n'a pas cours en physique : là, il faut nécessairement que l'on touche une limite. Ce texte est probablement à rapprocher de celui de Pascal sur les "deux infinis".

Qu' est-ce qu' un homme, dans l' infini ?

[...] Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu' il recherche dans ce qu' il connaît les choses les plus délicates, qu' un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ses jambes, du sang dans ses veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ses humeurs, des vapeurs dans ces gouttes, que divisant encore ces dernières choses il épuise ses forces en ces conceptions et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours. Il pensera peut-être que c' est là l' extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non seulement l' univers visible, mais l' immensité qu' on peut concevoir de la nature dans l' enceinte de ce raccourci d' atome, qu' il y voie, une infinité d' univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible, dans cette terre des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné, et trouvant encore dans les autres la même chose sans fin et sans repos, qu' il se perdra dans ces merveilles aussi étonnantes dans leur petitesse, que les autres par leur étendue, car qui n' admirera que notre corps, qui tantôt n' était pas perceptible dans l' univers imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse un monde ou plutôt un tout à l' égard du néant où l' on ne peut arriver.[...]

Pascal, Pensées, n° 72 (Brunschwig), n° 390 (Lafuma)

Contrairement à Pascal, qui cherche à humilier l'homme et ses prétentions au savoir, Lucrèce refuse de céder au vertige : la raison impose une limite à l'infiniment petit, et cette limite, c'est l'atome. Il rejoint en cela Démocrite.

Il n'y a donc pas d'atomes isolés dans la nature ; celle-ci dissout toute chose en particules de matières, elles-mêmes formées d'atomes. L'infiniment petit est une vue de l'esprit.

635-920 : réfutation des grandes doctrines de l'Antiquité.

635-704 : réfutation d'Héraclite.

Héraclite d'Ephèse (550-480 av. J-C) dit "l'obscur", est un philosophe pré-socratique, comme Démocrite. Il aura une postérité importante, puisqu'il influencera notamment Platon et les Stoïciens... Lucrèce, ici, entreprend de le réfuter.

· clarus ob obscuram linguam : l'obscurité d'Héraclite était proverbiale ; elle était due au fait qu'il s'exprimait en aphorismes, sans ponctuation ! L'ironie de Lucrèce vise les "inanis" (les sots) et les cuistres qui confondent volontiers obscurité et profondeur...

· quamde = quam (forme archaïque, que l'on trouve chez Ennius)

· stolidus, a, um : lourd, grossier, stupide

· latitantia < latito, as, are, aui, atum : demeurer caché

· sub uerbis inuersis : sous des antiphrases

· belle : joliment

· fucatus, a, um : fardé

Moquerie de Lucrèce à l'égard du style d'Héraclite – et il faut se souvenir de ses propres efforts pour élaborer une langue philosophique claire, et pour établir des définitions ; sa démarche didactique est à l'opposé de l'obscurité volontaire d'Héraclite –, avant d'en venir au fond : celui-ci, en effet, considère que l'élément premier de l'Univers, d'où tout dérive, est le feu. Lucrèce va maintenant l'attaquer sur le fond.

· disque supatis = tmèse pour dissupatisque, lui-même forme archaïque pour "dissipatis" : mettre en pièces, dissiper.

· aestifer : qui apporte la chaleur, brûlant.

· reparco, is, ere : s'abstenir, être chiche ou restrictif ; v. 667 : si / ex nulla parte / reparcent / id facere... "s'ils n'admettent aucune restriction [sur le fait que] cela a lieu..." = s'ils n'admettent aucune restriction à leur thèse...

Deux arguments : 1) Héraclite n'admet qu'un élément, et ignore donc le vide ; ce qui ne permet ni de comprendre la nature du feu, ni aucun de ses mouvements : comment le feu pourrait-il se contracter ou se dilater, s'il n'y a aucun espace de vide pour le lui permettre ? 2) aucun élément ne peut changer de nature sans disparaître (v. 670-671) : le feu ne peut donc changer de nature, et quelles que soient ses contorsions, il ne produira jamais... que du feu. Ce qui n'explique nullement l'extraordinaire variété de l'univers réel, qui naîtrait alors du néant. Ce qui est impossible. L'on commence à voir apparaître une thèse essentielle de la physique lucrétienne : la matière est diversifiée dès l'origine, dès les atomes : il faut qu'il y ait une diversité des atomes pour que, par combinaisons successives, l'univers puisse naître ; et cette diversité, contrairement à ce que disait Démocrite, n'a pas besoin d'être infinie : un nombre restreint de lettres suffit pour composer une infinité de mots. Toutes les philosophies qui prétendent faire provenir l'univers entier d'un élément unique (le feu, l'eau, l'air...) sont caduques.

Autre aspect essentiel : la place des sens (sensus) dans la connaissance ; Héraclite n'est pas clair, s'il admet à la fois que les sens permettent la connaissance du feu, mais non du reste ; aux yeux d'Épicure en tous cas, comme de Lucrèce, il n'y a pas d'autre source de la connaissance que les sens... et la raison, qui en tire des déductions.

Quid nobis certius ipsis / sensibus esse potest, qui uera ac falsa notemus ?
Que peut-il y avoir de plus sûr que nos sens eux-mêmes, afin que nous sachions le vrai et le faux ?

705-829 : réfutation d'Empédocle

Empédocle d'Agrigente (495-435 av. J-C) est sans doute le philosophe présocratique que nous connaissons le mieux ; poète, il est aussi de ce point de vue le plus proche de Lucrèce.

Avant d'aborder Empédocle, Lucrèce passe en revue brièvement (705-711) d'autres philosophies qui ont voulu restreindre l'origine de l'univers à un seul élément : l'air (Anaximène), l'eau (Thalès), la terre (Phérécyde), ou qui en admettent deux : l'air et le feu (Œnopide de Chio) , l'eau et la terre (Xénophane) : il ne se donne même pas la peine de les nommer. (712-715)

· triquetris oris < triquetrus, a, um : qui a trois angles ==> Sicilien (à cause de la forme de l'île)

· anfractus, us : courbe, sinuosité

· uirus, i : âcreté, amertume ; aspargere = aspergere : répandre son venin. Virus est un neutre, COD de aspergere. Construire : insula quam/ aequor Ionium/ fluitans circum magnis anfractibus/ aspargit uirus/ ab glaucis undis : l'île que le flot ionien, coulant autour des grandes courbes (du rivage), asperge de l'amertume de ses eaux glauques.

· faucibus < fauces, is : bouche, défilé...

Une description assez étonnante de la Sicile, caractérisée surtout par ses monstres : Charybde (le détroit de Messine), et l'Etna, dont Lucrèce nous donne une description à la fois terrifiante, vivante – le monstre est personnifié par des termes humains : ira, uis... la Sicile, loin des descriptions ultra policées des Verrines de Cicéron, apparaît comme la patrie mythique d'un héros, auquel Lucrèce rend hommage.

· opimus, a, um : fécond, fertile, riche

Il est assez curieux que Lucrèce rende ainsi hommage à Empédocle, comme "le plus vénérable" trésor de la Sicile, et ne dise rien d'un autre Sicilien illustre, et dont il s'est inspiré : Archimède... Mais peut-être est-ce simplement, comme le signale Ernoult, l'admiration d'un poète pour un devancer. Empédocle avait en effet écrit un ouvrage "Sur la nature"...

734 et suivants : la réfutation proprement dite :

Premier argument, Empédocle et ses disciples n'admettent pas le vide ; 2ème argument, ils n'admettent pas l'existence d'éléments insécables, et poursuivent à l'infini la segmentation de la matière ; 3ème argument, ils croient en des éléments premiers périssables ; enfin, les 4 éléments se font la guerre, ce qui n'aurait pas manqué de les détruire...

Enfin, l'union des éléments n'aurait en rien donné un être autre : si on mêle la terre et l'eau, on obtient... de la terre et de l'eau ! Les quatre éléments ne sauraient donc être au principe de l'univers.

782-802 : allusion à la doctrine stoïcienne, qui s'est emparée des théories d'Empédocle ; le Stoïcisme était la philosophie directement concurrente de l'Épicurisme : d'où l'insistance de Lucrèce. Les Stoïciens pensent à une continuelle mutation, "du feu en air, puis en eau, en terre, en eau, à nouveau en feu etc. Or il est dans ce cas plus simple d'imaginer que les quatre éléments ne sont pas premiers, mais sont formés de combinaisons d'atomes : la combinaison peut se modifier, mais les atomes, eux, restent immuables.

· tabes, is : désagrégation

L'on retrouve ici (823-827) l'analogie déjà signalée entre les lettres de l'alphabet et les atomes – et donc la notion, essentielle et opératoire, de combinatoire.

830-920 : réfutation d'Anaxagore.

· homoeomeria = ὁμοιομέρεια : ressemblance des parties d'un tout.

· pauxillus, a, um : très petit

Lucrèce montre bien la contradiction d'Anaxagore : si les choses sont faites de particules de même nature qu'elles, ces particules sont mortelles ; or Anaxagore lui-même, à la suite de Parménide, convient que rien ne peut naître du néant... ce qui se produirait, si les particules élémentaires disparaissaient.

Puis il reprend l'argument d'Anaxagore, suivant lequel "tout est dans tout", mais que nous ne voyons que l'élément dominant en chaque chose, et le réfute : s'il y avait des traces de sang dans le blé, alors, on le verrait saigner... Il n'y a donc pas de sang dans l'herbe, ni de lait dans l'eau, même à dose infinitésimale, mais des atomes, à partir desquels, selon les combinaisons, le lait ou le sang, l'herbe ou l'eau peuvent être formés... Intuition remarquable, que la chimie moderne confirmera. Et l'on retrouve l'analogie entre les atomes et les lettres...

915-920 : Lucrèce veut dire que si "tout est dans tout", alors l'on verrait la matière inanimée posséder les mêmes éléments que les êtres animés – et se comporter comme eux.

921-950 : Annonce de nouvelles vérités ; apologie du poème.

· Thyrsus : bâton couronné de feuilles de lierre ou de vigne, attribut de Bacchus.

· instinctus, a,um < instingo, is, ere, stinxi, stinctum : pousser, exciter

· tritus, a, um : foulé, fréquenté

· solum, i : partie la plus basse de quelque chose ; ici, pied.

· contingo, is, ere = continguo : baigner de, imprégner de (ne pas confondre avec le verbe contigere, qui signifie "toucher, atteindre").

· comptus, a, um : participe passé du verbe como, arranger, disposer.

Métaphore célèbre de la coupe d'absinthe amère, que le médecin présente à l'enfant couverte de miel pour la lui faire avaler ; la forme poétique n'est donc rien d'autre, pour Lucrèce, que le moyen de faire accepter une doctrine qui bouleverser les idées de la foule : matérialisme, indifférence des Dieux, caractère purement physique des phénomènes naturels, nature matérielle et mortelle de l'âme, et pour couronner le tout, caractère mortel et fini de notre monde, opposé à l'illimitation de l'univers entier... Cela faisait effectivement beaucoup, et il n'est pas sûr qu'aujourd'hui encore, après 2600 ans d'imprégnation platonicienne et chrétienne, une telle doctrine soit facilement acceptée...

Ce texte, repris tel quel au début du livre IV, a souvent paru une preuve de l'inachèvement du De Rerum natura, et de la mort brutale de son auteur. En réalité, nous ignorons si cette reprise est l'effet de Lucrèce lui-même, ou tout simplement d'une erreur du seul copiste, du VIIème siècle, qui nous ait conservé l'œuvre. En effet, le manuscrit du De Rerum natura fut peu copié à l'époque médiévale – l'Église veillait ! – et faillit disparaître. Il n'a survécu que dans une seule source, elle-même aujourd'hui perdue, et dont dérivent tous les autres manuscrits.


Lucrèce, livre I (v. 1-950) : lexique des mots abstraits.

«Nec me animi fallit Graiorum obscura reperta
difficile inlustrare Latinis uersibus esse,
multa nouis uerbis praesertim cum sit agendum
propter egestatem linguae et rerum nouitatem
(I, 136-139)


LIVRE II

Suave mari magno...

Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d’assister du rivage à la détresse d’autrui; non qu’on trouve si grand plaisir à regarder souffrir; mais on se plaît à voir quels maux vous épargnent. Il est doux aussi d'assister aux grandes luttes de la guerre, de suivre les batailles rangées dans les plaines, sans prendre sa part du danger. Mans la plus grande douceur est d'occuper les hauts lieux fortifiés par la pensée des sages, ces régions sereines d’où s’aperçoit au loin le reste des hommes, qui errent ça et là en cherchant au hasard le chemin de la vie, qui luttent de génie ou se disputent la gloire de la naissance, qui s'épuisent en efforts de jour et de nuit pour s’élever au faîte des richesses ou s'emparer du pouvoir.

Ô misérables esprits des hommes, ô cœurs aveugles! Dans quelles ténèbres, parmi quels dangers, se consume ce peu d'instants qu'est la vie! Comment ne pas entendre le cri de la nature, qui ne réclame rien d'autre qu'un corps exempt de douleur, un esprit heureux, libre d’inquiétude et de crainte?

Lucrèce, De Natura rerum, livre II.



[1][1] Baudelaire, Petits Poèmes en prose, VI, 1869; Poésie / Gallimard, p. 31

[2][1] Trivia virgo : «vierge des carrefours», manière de désigner Diane ou Artémis.[2]
[2] Iphianassa : autre nom d’Iphigénie.[2]
[3] les infulae désignaient les «bandeaux» ou bandelettes : large bande de laine qui ornait la tête des prêtres, ou des victimes d’un sacrifice.[2]
[4] «Lucrèce, rhétorique paradoxale et écriture matérialiste», L’Ecole des Lettres II, n° 4, 1997-98, pp. 81-92

[6][1] Patrice Villani, «L’hymne à la naissance», in Lucrèce, De la Nature, l’hymne à l’univers. Ouvrage collectif, Ellipses, Paris, 1990, 128 p.

[7][2] Claude Rommeru, «La Prosopopée de la nature, ou l’invitation à la mort», », in Lucrèce, De la Nature, l’hymne à l’univers. Ouvrage collectif, Ellipses, Paris, 1990, 128 p.

[8][1] Catherine Vivanco, Lucrèce, De la nature, livre I, guide pédagogique, Hatier, les Belles-Lettres, 1997, 130 p. Le passage cité se trouve p. 37.

Livre III

Prosopopée de la Nature

Supposons enfin que prenant soudain la parole, la Nature adresse à l'un de nous ces reproches : « Qu'est-ce donc qui te tient si à cœur, ô mortel, pour que tu t'abandonnes à tant de douleur et de plaintes ? Pourquoi la mort te fait-elle gémir et pleurer ? Si la vie jusqu'à ce jour t'a été douce, si tous tes plaisirs n'ont pas été s'entassant dans un vase sans fond et si donc ils ne sont pas écoulés et perdus, que ne te retires-tu de la vie comme un convive rassasié ? Es-tu sot de ne pas prendre de bonne grâce un repos qui ne sera plus troublé ! Mais si toutes les jouissances se sont consumées en pure perte et si la vie n'est plus pour toi que blessure, quelle idée de vouloir la prolonger d'un moment, lequel à son tour finirait tristement et tomberait tout entier inutile. Ne vaut-il pas mieux mettre un terme à ta vie et à ta souffrance ?

Lucrèce, De Rerum Natura, livre III, v. 931-943