Cicéron, Pro Cælio 

Biographie de Cicéron Biographie de Caelius exorde
Praemunitio I Praemunito II, contre les témoins à charge Argumentatio : Probabile ex uita
Argumentatio : Probabile ex causa Péroraison : Le Pro Caelio, un discours "éthique" ?

=>  Si vous aimez la littérature policière et l’histoire romaine, vous pouvez faire connaissance avec le personnage de Caelius grâce à deux romans de Steven Saylor :

Vie de Caelius

85 : Naissance de Marcus Caelius Rufus, probablement dans le Picenum. Son père est un riche chevalier romain.

66-63 : le jeune homme apprend l'éloquence auprès de Cicéron et de Crassus.

63 : Catilina brigue le consulat : Caelius devient son ami – tout en restant plus ou moins lié à Cicéron et à Crassus.

61 : Il s'attache à Q. Pompéius Rufus, adversaire de Catilina en Campanie (il avait levé des troupes pour le combattre) et le suit en Afrique.

60 : Pour se faire un nom, il accuse de concussion Antonius Hybrida, collègue de Cicéron au consulat de 62 ; Cicéron, pour se concilier cet ami de Catilina, lui avait proposé le proconsulat de Macédoine... et Antonius en avait profité pour piller honteusement la province. Caelius attaque Antonius, avec le soutien de César et de Clodius ; Cicéron défend son ancien collègue... et perd le procès. Cf. Pro Caelio VII, 18.

59 : Caelius vient habiter sur le Palatin, non, comme le prétend celui-ci, pour se rapprocher de Cicéron, mais pour Clodia. Il habite un immeuble possédé par Clodius. Il ne tarde pas à se brouiller avec la sœur et le frère...

56 : ...s'ensuit un procès, où il sera accusé par le tout jeune Atratinus (dont il attaquait le père par un procès de ambitu), Hérennius et Clodius, et défendu par Crassus et Cicéron. Il sera acquitté.

52 : élu tribun de la plèbe avec Q. Pompéius Rufus - homonyme du Q. Pompeius Rufus proconsul d'Afrique en 61. (cf. Pro Caelio 73, p. 141, note 2)

51 : il fait condamner ledit collègue – encore un retournement spectaculaire !

50 : il est élu édile curule, à l'âge de 35 ans.

49 : Il prend le parti de César contre Scipion, qui voulait obliger César à licencier son armée, ou le déclarer "ennemi public" ; il le rejoint en Espagne.

48 : il n'est pas choisi comme prêteur urbain, et suscite une mutinerie contre son collègue ; il se retourne alors contre César, et rejoint Milon, revenu d'exil, qui tente de soulever l'Italie méridionale ; il meurt à 37 ans, à la bataille de Thourioi, en luttant avec une poignée d'esclaves révoltés contre les légions de César.

 


Le Pro Caelio de Cicéron

34ème discours de Cicéron, pour un procès qui a eu lieu en 56 (Catilina est mort en janvier 62). Compromis avec Claudia, sœur du tribun Clodius, Caelius commet l'imprudence de rompre avec elle : Clodius l'accuse alors : 1. d'empoisonnement (accusation classique !) 2. de manquement à la piété filiale (voir une accusation comparable chez Andocide, Sur les Mystères : il fut accusé d'avoir dénoncé son propre père !) 3. d'avoir frappé un sénateur ; 4. d'avoir pris les biens de Palla ; 5. d'avoir excité une sédition à Naples ; 6. d'avoir corrompu le vote du peuple ; 7. d'avoir fait assassiner les députés d'Alexandrie ; 8. d'avoir été complice de Catilina ; 9. de libertinage.

Crassus se charge de la défense de Caelius pour les griefs 4, 5 et 7 ; Cicéron le défend pour tout le reste et remporte un succès complet, ce qui n'arrange pas ses rapports avec Clodius, mais lui vaut l'amitié de Caelius jusqu'à sa mort.

Exorde (I, 1-2)

Dans ce bref exorde, Cicéron s'adresse aux juges, avec ironie : ils n'ont pas de chance d'avoir à siéger, alors que tout le monde s'amuse ! Et il laisse entendre qu'il y a là une disproportion par rapport à ce qu'aurait pu commettre son client : une manière de disqualifier par avance l'accusation.

Il tente aussi, d'entrée de jeu, de rompre la solidarité des accusateurs : d'un côté Atratinus, jeune homme plein de qualités, mais agissant sous la contrainte ou par naïveté, de l'autre Clodia, même pas nommée, et sur qui se concentreront toutes les attaques. 

Praemunitio (II, 3 - XI, 24)

I - Sur les mœurs de Caelius (III, 3 - VII, 18)

Le nom de "praemunitio" vient de l'art de la fortification : il s'agit de fortifier d'avance un lieu, pour se prémunir contre les attaques.  Or la personnalité de Caelius pouvait prêter le flanc à de telles attaques : proche de Clodius (qui avait été impliqué dans le scandale de la Bonne déesse), amant de Clodia qui passait pour particulièrement scandaleuse – on l'accusait, à tort ou à raison, d'une relation incestueuse avec son frère Clodius – il avait auparavant été l'ami de Catilina ! Il fallait donc, par avance, corriger les traits défavorables du jeune homme, et si possible en dresser un portrait plus flatteur, pour attirer la sympathie des juges encore traumatisés par la conjuration de Catilina (qui s'est achevée en janvier 62, moins de six ans auparavant)

II - Réponse à une double accusation : Caelius est aimé et apprécié et de son père, et de ses concitoyens.

Réponse très sophistique à une accusation : Caelius est accusé de manquer d'amour filial, et Cicéron répond en mettant en évidence l'amour paternel à son égard...

III - Sur les mœurs de Caelius : la médisance s'attache aux beaux garçons...

Style formulaire : d'abord une définition de l' Accusatio par opposition à la simple médisance, puis le couple petulantius / facetius, et la "pointe" faisant intervenir l'urbanitas : trait d'esprit admissible dans la bonne société urbaine...

IV-VI - sur l'amitié de Caelius et de Catilina.

IV : dans sa prime jeunesse, jamais Caelius n'a eu contact avec Catilina.

V : Séduction de Catilina

portrait de Catilina

V. 12 - Studuit Catilinae, cum jam aliquot annos esset in foro Cælius ; et multi hoc idem ex omni ordine atque ex omni ætate fecerunt. Habuit enim ille, sicuti meminisse vos arbitror, permulta maxumarum non expressa signa, sed adumbrata virtutum. Utebatur hominibus improbis multis ; et quidem optumis se viris deditum esse simulabat. Erant apud illum inlecebrae lubidinum multae ; erant etiam industriae quidam stimuli ac laboris. Flagrabant vitia lubidinis apud illum ; vigebant etiam studia rei militaris. Neque ego umquam fuisse tale monstrum in terris ullum puto, tam ex contrariis diversisque et inter se pugnantibus naturae studiis cupiditatibusque conflatum. VI. 13 - Quis clarioribus viris quodam tempore iucundior, quis turpioribus conjunctior ? Quis civis meliorum partium aliquando, quis taetrior hostis huic civitati ? quis in voluptatibus inquinatior, quis in laboribus patientior ? Quis in rapacitate avarior, quis in largitione effusior ? Illa vero, judices, in illo homine admirabilia fuerunt, comprehendere multos amicitia, tueri obsequio, cum omnibus communicare quod habebat, servire temporibus suorum omnium pecunia, gratia, labore corporis, scelere etiam, si opus esset, et audacia, versare suam naturam et regere ad tempus atque huc et illuc torquere ac flectere, cum tristibus severe, cum remissis iucunde, cum senibus graviter, cum iuventute comiter, cum facinerosis audaciter, cum libidinosis luxuriose vivere. 14.  Hac ille tam varia multiplicique natura cum omnis omnibus ex terris homines improbos audacesque collegerat, tum etiam multos fortis viros et bonos specie quadam virtutis adsimulatae tenebat. Neque umquam ex illo delendi huius imperii tam consceleratus impetus extitisset, nisi tot vitiorum tanta immanitas quibusdam facilitatis et patientiae radicibus niteretur.

Pro Caelio, V, 12 - VI, 14.

Traduction :

 Caelius, alors que depuis quelques années déjà il exerçait son activité au forum, soutint Catilina ; et nombreux furent ceux, de tout ordre et de tout âge, qui firent la même chose. Cet homme, en effet, comme je crois vous vous en souvenez, avait en grand nombre les traits caractéristiques, non pas nets, mais esquissés, des plus grandes vertus. Il fréquentait bien des gens malhonnêtes ; mais du moins, il feignait d'être dévoué aux hommes les meilleurs. Il y avait chez lui beaucoup d'attraits pour les passions ; il y avait aussi certains aiguillons qui poussaient à l'activité et au travail. Les vices de la sensualité brûlaient en lui, mais le goût de l'art militaire était également puissant. Je crois pour ma part qu'il n'y eut jamais au monde un monstre tel que lui, constitué par le mélange de goûts et de désirs si contraires, si opposés, et se combattant entre eux par nature. Qui eut davantage l'art de plaire aux hommes les plus illustres à un certain moment, qui fut plus lié aux hommes les plus vils ? Quel citoyen fut jamais d'un meilleur parti, qui fut ennemi plus répugnant pour cette cité ? Qui fut plus corrompu dans ses plaisirs, qui, plus résistant aux fatigues ? Qui fut plus cupide dans ses rapines, plus généreux dans sa largesse ? Ces qualités furent en vérité prodigieuses chez cet homme, Juges : se faire de nombreux amis, les conserver par sa complaisance, partager avec tous ce qu'il avait, mettre au service de tous ses amis en difficulté son argent, son crédit, sa peine, le crime, même, s'il le fallait, et l'audace extrême ; plier sa nature, la régler selon les circonstances, la tordre et la fléchir dans un sens et dans l'autre, se comporter de manière austère avec les gens sévères, de façon charmante avec les enjoués, gravement avec les vieillards, avec entrain avec les jeunes, sans foi ni loi avec les criminels, voluptueusement avec les débauchés. Par cette nature si variée et multiple, il avait d'une part rassemblé tous les gens de sac et de corde venus de partout, et d'autre part il s'attachait même des hommes énergiques et honnêtes par une certaine apparence de vertu simulée. Et jamais n'aurait existé dans cet homme un désir si criminel de détruire cet État, si un si prodigieux assemblage de tant de vices ne s'était appuyé sur quelques racines de souplesse de caractère et d'endurance.

Commentaire :

La conjuration de Catilina a eu lieu entre 66 et 62 : elle est due à des jeunes gens couverts de dettes, suite à une crise des affaires d'Orient ; ce n'est pas une révolution populaire, mais plutôt " dandy ", qui s'appuie sur les vétérans de Sylla en Etrurie. Le 22 octobre 63, Cicéron obtient le " senatus consultum ultimum " et attaque Catilina en plein Sénat ; celui-ci rejoint les rebelles, et sera finalement tué dans un combat. C'est le triomphe de Cicéron.

Or, en 56, la situation est paradoxale : il doit excuser Caelius d'avoir été l'ami de Catilina ! Il doit donc démontrer qu'une telle amitié n'était pas déshonorante, et que bien des honnêtes gens ont pu se laisser prendre à l'étrange séduction de Catilina… d'où ce portrait, plutôt nuancé.

I - Lignes 1-8 (=> conflatum) : introduction et portrait moral, fondé sur des oppositions : maxumarum non expressa signa, sed adumbrata virtutum ; hominibus improbis multis ~ optumis se viris ; flagrabant vitia lubidinis ~ vigebant studia rei militaris : dans ce dernier cas, noter que les "vitia" (vices) s'opposent à "res militaris" (l'art militaire), en laquelle s'est réfugiée la vertu. Cicéron sacrifie ici à l'idéal "vieux-romain".... Quoi qu'il en soit, Catilina apparaît comme un " monstrum " impossible à définir, mais où le bien équilibre en partie le mal, et justifie la séduction qu'il exerce.

II - Lignes 8-17 : anaphore de " quis ", marquant le rôle social, contradictoire lui aussi, de Catilina. Celui-ci apparaît comme un véritable caméléon, capable d'offrir à chacun ce qu'il attend. Jeu sur les comparatifs (répétition du son [ior], parallélismes et antithèses, questions rhétoriques. Le passage s'achève sur une longue période (illa vero… vivere) avec une clausule d'hexamètre : luxuriose vivere.

VII-VIII, 18 - Complot, détournement de fonds etc..

Caelius n'aurait donc pas participé à la conjuration de Catilina... dont il était pourtant l'ami. En réalité, il a probablement été agent double, ou triple, trahissant Cicéron pour Catilina et Catilina pour Cicéron, renseignant l'un sur les faits et gestes de l'autre... et servant, en dernière analyse, un troisième larron : Crassus. Telle est en tous cas la thèse, bien séduisante, de Steven Saylor...

Caelius ne perdra d'ailleurs pas cette mauvaise habitude de la trahison : après s'être rallié à César, il le trahira pour... Milon, et mourra pour avoir voulu soulever les légions !

Caelius avait intenté un procès pour "brigue", ce qui eût été suicidaire, si lui-même s'était adonné à cette pratique. Un argument quelque peu spécieux...

Jeu érudit sur la Médée d'Ennius, adaptée de la Médée d'Euripide, et qui permet une attaque contre la "Médée du Palatin", Clodia. Ce qui permet déjà, une subtile inversion du thème du poison : de victime, Clodia devient empoisonneuse...

II - "praemunitio" contre les témoins à charge (VIII, 19 - X, 24)

Cicéron paie d'audace en affirmant que Caelius n'est pour rien dans les affaires de Naples et de Pouzzoles, au cours desquelles les ambassadeurs égyptiens, venus demander au Sénat l'annulation de la donation  de Ptolémée au peuple Romain, avaient été massacrés, sur l'ordre de Ptolémée Aulète, père de Ptolémée et de Cléopâtre... L'un d'eux, le philosophe Dion l'Académicien, avait échappé au massacre, mais avait été assassiné à Rome, chez son hôte Lucceius.

Cicéron a laissé à Crassus le soin de plaider cette partie de l'affaire.

Argumentatio (XI, 25 - XXIX, 69).

C'est la partie la plus longue et la plus importante du discours. Elle se présente ainsi :

  1. Introduction, réplique à Hérennius (25-30)

  2. Probabile ex uita (30-50)

    1. Clodia (30-36)

    2. Caelius (37-50)

  3. Probabile ex causa (51-69)

    1. L'affaire de l'or (51-55)

    2. L'affaire du poison (56-69)

Introduction : réponse à Hérennius sur le libertinage (XI, 25-XIII, 30)

Ce Publius Clodius est probablement un parent du frère de Clodia – c'est du moins l'hypothèse de Jean Cousin. A moins qu'il ne faille voir dans le "amicus meus" une ironie cinglante ?

L'introduction (XIII 30-32) se termine par une accusation contre Clodia, avec une allusion à l'inceste (cum istius mulieris uiro – fratre uolui dicere ; semper hic erro) et à sa réputation de petite vertu : "semper amicam omnium potius quam cuiusquam inimicam"...

Argumentation I, probabile ex uita (a) : Clodia (XIV, 33 - XV, 36).

Commence par la prosopopée d'Appius Claudius Caecus, ancêtre de la gens Claudia. Celui-ci avait été censeur en 312 et consul en 307 et 296 ; il fit construire la via Appia, ainsi que l'aqueduc qui porte son nom (Aqua Appia). Cet ancêtre-là est glorieux... le decemuir Appius Claudius (consul, puis decemuir de 451 à 449) l'est moins...

Effet sonore dû à la figure dérivative : les syllabes "[auum] reviennent comme un refrain. On sent l'intense satisfaction de l' "homo nouus" qui insulte impunément une grande dame !

Cicéron renvoie à Clodia l'accusation de libertinage, portée non par elle, mais par Atratinus, contre Caelius. C'est habile, mais ne disculpe nullement Caelius de l'accusation d'empoisonnement...

Accusation d'inceste, qui tient plus du commérage que de l'action judiciaire ; les Romains n'étaient pas encore prémunis par la loi contre les "accusations calomnieuses" : on pouvait impunément tenir de tels propos, et suggérer, par exemple, sans l'ombre d'une preuve, que Catilina avait tué son propre fils, que Clodia avait empoisonné son mari Q. Metellus Celer, ou encore que l'inceste entre frères et sœurs était une pratique courante chez les Clodii...

Argumentation I, probabile ex uita (b) : Caelius (XVI, 37 - XX, 50).

Cette partie est beaucoup plus longue – dix pages, contre quatre pour Clodia : Caelius est le personnage principal de cette histoire.

Caecilius : poète comique latin, de la génération précédant Térence.

Bel exemple, comme le dit la note 1, d'amplificatio et de minutio :

 

Argumentation II : probabile ex causa, (a) : l'affaire de l'or (XXI, 51 - XXII, 55)

Argumentation II : probabile ex causa, (b) : l'affaire du poison (XXIII, 56 - XXIX, 69)

Caelius est accusé d'avoir voulu empoisonner Clodia ; ce type d'accusation était monnaie courante à Rome et ne donnait pas lieu à des poursuites, même quand elles étaient ouvertement calomnieuses : ainsi Catilina a-t-il été accusé d'avoir empoisonné son propre fils, Clodia son mari Metellus Celer. Toute mort rapide était ainsi suspectée, à tort ou à raison. Il est vrai que le poison fut bien souvent utilisé...

L'allusion à Quintus Metellus Celer est une tentative de "translatio criminis" : Clodia ne saurait être empoisonnée, puisqu'elle est elle-même empoisonneuse ! Le tout, sans aucune preuve, naturellement.

Cicéron use ici de l'ironie par antiphrase, et d'une peinture comique de la scène : cet usage de l'humour lui sera reproché plus tard.

Péroraison (XXIX, 70 - XXXII, 80)

Récapitulation (XXIX, 70- XXX, 71)

Amplificatio (XXX, 72- XXXI, 77)

Commiseratio (XXXII, 77-80)


Le Pro Caelio, un discours "éthique" ?

Voir Fernand Delarue : "Quintilien et le Pro Caelio", Vita Latina n° 144, décembre 1996.

L' ἦθος est une notion rhétorique, définie par Aristote, puis par Quintilien : elle est un moyen de persuasion, par le "caractère" de l'orateur, qui se présente sous son meilleur jour. Le πάθος, lui, cherche à susciter de violentes émotions (colère, pitié, terreur, haine) chez l'auditeur. Ces deux notions existent aussi en dehors de la rhétorique : on oppose ainsi la comédie (ἦθος) à la tragédie (πάθος), l'Iliade (épopée "pathétique", privilégiant l'action, l'héroïsme, et plusieurs personnages) et l'Odyssée (épopée "éthique" centrée sur un seul personnage) ; dans l'œuvre de Stace, la Thébaïde (pathétique, Kriegsepos selon la terminologie allemande) s'oppose à l'Achilléide (éthique, Personenepos).

En Grèce, où l'accusé devait se défendre lui-même - le logographe se contentant de lui écrire son discours - il devait littéralement jouer son personnage, présenter ses qualités, atténuer ses défauts, soigner son apparence. Le cas est un peu différent à Rome, où il est représenté par un avocat. Mais dans tous les cas, l'orateur doit se fonder sur les attentes, les préjugés de son auditoire, et établir une connivence avec lui.

Quintilien finit par voir dans l'opposition ἦθος / πάθος celle entre la "nouvelle comédie" et la tragédie, entre la passion violente et la douceur : la différence devient celle du degré, non de la nature. Et l'ἦθος apparaît finalement comme une forme de discours apaisé.

Aux yeux de Quintilien, le Pro Caelio est l'exemple même du discours "éthique". Les chefs d'accusation (assassinats, mépris du père, corruption...) relevaient davantage du πάθος, c'est à dire de la tragédie ; tout l'art de Cicéron consiste à amoindrir ces griefs, à transformer un assassinat politique en simple histoire de famille, voire d'alcôve, et à changer ce qu'il aurait pu y avoir de tragique en comique.

Est-ce à dire pourtant que le πάθος soit totalement absent du Pro Caelio ? Ce serait faire fi d'une qualité essentielle de l'orateur, aux yeux de Cicéron : la diversité des tons. Si Clodia est une meretrix, elle est aussi une grande dame, et c'est au sein des grandes familles que surgit la violence la plus tragique. Quelques exemples de πάθος :

Le Pro Caelio n'est donc pas seulement un discours romanesque, parfois proche de la comédie, ou du polar ; il est aussi une œuvre de combat, dans la lutte qui oppose Cicéron et Clodius, et qui s'achèvera avec l'assassinat de celui-ci - et l'exil de Milon. Cette lutte, initiée par l'exil de Cicéron, obtenu par Clodius et ses hommes de mains (il est fait allusion, § 78, à un certain Cloelius qui avait fait incendier les maisons de Marcus et Quintus Cicéron en 58) se poursuit donc sur plusieurs années. On peut penser que la principale cible de l'orateur, ici, c'est Clodia, et à travers elle son frère : allusions à l'inceste, portrait épouvantable de la dame, comique, tragique, tout est bon pour briser Clodia - au mépris, bien souvent, de la vérité.
La justice est instrumentalisée, au service d'un parti. Il n'est pas sûr, malgré le tableau final d'une Rome apaisée, que la République en sorte grandie.